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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La dictature du prolétariat
{Le Soviet}, n°9 et 10, du 29 Mai 1920 et 26 Septembre 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 27 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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Il ne nous servirait à rien de nier que nous avons été formés à une école révolutionnaire que l’on pourrait sans exagération qualifier d’idyllique. Lequel, parmi nous, avait soupçonné la centième partie des difficultés à surmonter pour instaurer le Communisme ? Comme c’était simple pour un Pouget, un Kropotkine ou un Jean Grave ; quant à Victor Méric, il doit sourire maintenant, lui qui traitait la révolution en une brochure.
Depuis, les diverses révolutions européennes nous démontrent que la Révolution Sociale n’est pas une petite affaire, mais une oeuvre de longue haleine ; qu’il serait naïf de croire que deux ou trois journées révolutionnaires suffiront pour abattre définitivement la bourgeoisie, et qu’ensuite nous pourrons à loisir travailler à l’éducation d’un ordre nouveau.
Une nouvelle étude est nécessaire au propagandiste ; devant les faits, une mise au point s’impose ; il se forme une nouvelle tradition révolutionnaire. Il paraît de plus en plus évident que la bourgeoisie résistera beaucoup plus énergiquement qu’on ne l’avait généralement supposé et que l’inévitable révolution de demain ne pourra instaurer le communisme que par la dictature du prolétariat.
Le fait que des communistes fédéralistes arrivent à cette conclusion suffit à démontrer que les imbéciles qui vont répétant constamment que les communistes veulent la dictature du prolétariat ont tort ; nous ne voulons pas la dictature, pas plus que nous ne voulons la révolution : nous pensons que l’une et l’autre sont inévitables et que l’humanité n’a pas le choix.
La guerre mondiale a abouti à un anéantissement colossal des biens et des richesses sociales ; tous les stocks ont été pillés, les nations ruinées, ce fut une destruction sans mesure des forces et de l’appareil de productivité, matériel humain et outillage ; jamais un tel gâchis n’a régné sur la société. Et maintenant, la bourgeoisie veut faire payer la guerre par le peuple ; si c’était possible, cela constituerait un retour en arrière qui équivaudrait au rétablissement du servage.
Il n’y a qu’un moyen d’échapper à une telle déchéance : la Révolution ; de telle sorte qu’actuellement les circonstances, qui sont bien au-dessus de la volonté des individus, posent ainsi le problème : ou le renforcement de la bourgeoisie par l’asservissement complet du prolétariat, ou la Révolution sociale affranchissant définitivement le travail.
Nous savons que la Révolution qui se prépare, en France comme dans les autres pays, ne sera pas un jeu d’enfants. Quand nos camarades français connaîtront toutes les souffrances endurées par le prolétariat russe ; quand l’on saura combien les bandits de l’Entente et les généraux tsaristes ont dépassé les atrocités de la Vendée blanche, des colonnes infernales de Versailles et de Satory ; quand nos camarades des pays envahis et ceux qui furent prisonniers en Allemagne sauront combien le blocus de la Russie soviétiste est plus effroyable que celui qu’ils ont subi, alors tous se rendront mieux compte de l’ampleur et de la sévérité de la lutte ; il sera évident pour tous, même pour les anarchistes, que la dictature prolétarienne est une nécessité.
Nécessité, la Révolution, pour sauver le monde de la barbarie ; nécessité inéluctable, la Dictature du Prolétariat, pour assurer le succès de la Révolution. Si ce mot de dictature effraye tant les bourgeois et fait hésiter tant de nos camarades ouvriers, c’est surtout le fait que depuis la guerre les mots ont pris un certain sens et que leur valeur a été bien souvent considérablement modifiée. Il fut un temps, avant la guerre, où l’on parlait couramment, dans les milieux ouvriers, de la dictature qu’exerce la bourgeoisie, et chacun énumérait ce qui constituait l’armature de la dictature bour­geoise : l’Ecole, l’Eglise, la Caserne, la Presse, la Police, la Magistrature ; même aux époques relativement libérales, tous s’accordaient pour affirmer qu’il y avait dictature bourgeoise ; les termes : politique de classe, justice de classe étaient courants. Depuis la guerre, il semble que la notion de dictature soit inséparable de celle de loi martiale, d’état de siège, de censure préalable, de contrôle postal. Et on ne fait pas la différence entre ces deux aspects de la dictature : la monopolisation du pouvoir par une classe, la militarisation du pouvoir. Transportée sur le plan révolutionnaire, la conception de la monopolisation du pouvoir par la classe prolétarienne est l’essence du système soviétiste et constitue la dictature du prolétariat. L’autre, la militarisation du pouvoir, c’est la Terreur rouge nécessaire pour répondre à la Terreur blanche nécessaire mais accidentelle.
Pour mieux faire saisir à nos camarades ce que doit être la dictature prolétarienne, examinons sommairement ce qu’est la dictature bourgeoise.
Tous les révolutionnaires sont familiarisés avec cette idée : en régime démocratique, c’est la bourgeoisie qui gouverne, directement ou par personnes interposées ; ce sont les grandes banques qui constituent ou démolissent les ministères, dirigent les combinaisons des diplomates, pèsent de tout le poids de leurs millions sur la grande presse et façonnent ainsi l’opinion publique. Nombreux sont les écrivains français qui, avant la guerre ont dénoncé la dictature bourgeoise ; est-il nécessaire de rappeler des ouvrages tels que : "La Démocratie et les Financiers", "La Guerre qui vient" "Les Maîtres de la France", "Le Patriotisme des plaques blindées Contre l’oligarchie financière en France", "La Barbarie moderne", etc ? Faut-il attirer l’attention de nos camarades sur le fait qu’il n’y a pas un capitaliste qui soit isolé, mais qu’ils constituent des syndicats, cartels et trusts de plus en plus puissants ; pas une entreprise industrielle et commerciale qui vive sans le Crédit, c’est-à-dire sans l’appui des grandes banques ; que sous le prétexte de sécurité commerciale il se constitue des organisations enlaçant toutes les entreprises dans un filet aux mailles de plus en plus étroites ? Faut-il encore répéter que la fameuse division des pouvoirs : législatif, exécutif, militaire, judiciaire, administratif, n’est qu’un procédé pour assurer à la bourgeoisie la direction exclusive des affaires par l’intermédiaire de ses fonctionnaires ?
C’est uniquement parce que la dictature bourgeoise est un fait indéniable que seule une révolution pourra permettre une transformation sociale. S’il en était autrement, le prolétariat pourrait peut-être espérer quelque chose de la Démocratie, mais la dictature bourgeoise empêche d’envisager la solution de la question sociale autrement que par un recours à la force. La bourgeoisie n’hésite jamais à employer la violence quand il est nécessaire qu’elle défende ses privilèges, quand elle se sent menacée elle sait passer de la monopolisation du pouvoir à sa militarisation ; si, depuis la Commune de Paris, elle n’a pas massacré les masses ouvrières françaises, c’est uniquement parce que le prolétariat s’est adapté aux cadres de l’organisation capitaliste. Mais au premier mouvement, l’appareil de répression de l’État bourgeois était prêt.
Il l’est encore, et c’est pourquoi le premier objectif révolutionnaire est de briser la force bourgeoise, l’État bourgeois, en s’emparant du pouvoir et en le monopolisant pour la classe ouvrière. C’est l’oeuvre de l’insurrection plus ou moins spontanée, et cela constitue les "journées révolutionnaires".
Mais après ? Quand l’ordre capitaliste est aboli, l’ordre communiste n’en est pas établi pour cela. La bourgeoisie vaincue ne sera pas détruite, elle continuera encore longtemps d’exister comme classe rêvant de reprendre le pouvoir, animée d’une haine féroce contre le prolétariat qui l’a dépossédée. Même vaincue, la bourgeoisie est une puissance redoutable ; elle est alliée aux bourgeoisies restées encore debout dans les pays que la révolution n’a pas encore touchés ; elle possède encore l’argent et certaines de ses propriétés ; certaines relations, une culture particulière, donnent à cette classe une homogénéité qui la différencie nettement du prolétariat ; le respect atavique que beaucoup de prolétaires professent pour le Maître ne disparaîtra pas brusquement, et la masse des domestiques, des fonctionnaires et des policiers restera assez longtemps fidèle à la bourgeoisie ; l’Église, la fidèle alliée, fera jouer le fanatisme religieux partout où ce sera possible. Enfin, l’habileté des bourgeois dans l’administration de l’État, de l’armée, leurs connaissances dans le domaine de l’économie politique, leur Franc-Maçonnerie et leur Compagnie de Jésus leur donnent une importance beaucoup plus grande que ne le ferait supposer leur nombre relativement petit en comparaison de celui des prolétaires.
C’est pourquoi la lutte pour la dictature prolétarienne n’est pas un combat pour une particularité de la Révolution, mais l’effort conscient et nécessaire pour l’intégralité de celle-ci.
Elle est la pierre de touche permettant d’apprécier le passage du stade démocratique au stade socialiste ; elle différencie la réforme bourgeoise et la révolution sociale, le changement de gouvernement et l’instauration d’un régime nouveau.
Une époque de transition assez longue est à prévoir, et c’est cette transition qui constitue la révolution ; c’est pendant cette époque que la lutte devient féroce entre la classe bourgeoise qui descend et le prolétariat qui monte. Car les bourgeois ne cèderont pas un pouce, ils s’accrocheront désespérément de leurs mains, de leurs pieds, de leurs dents, à ce qu’ils considèrent comme leur propriété inaliénable. Ils lutteront pour la reprise du pouvoir, car ils savent que celui-ci n’est autre chose qu’un instrument à l’aide duquel une classe assure sa domination sur une autre ; pour eux toutes les armes seront bonnes ; il ne faut pas oublier que les circonstances contraignent souvent le contre-révolution­naire à ne pas être un ennemi direct et que, neuf fois sur dix, son activité tient de celle de l’espion, du mouchard, de l’assassin embusqué dans l’ombre.
A mesure que la Révolution mondiale se généralisera, les efforts de la bourgeoisie s’amplifieront ; à un moment de la Révolution russe, Poincaré rassure les bourgeois français en prononçant sa fameuse phrase : "Les peuples vainqueurs ne font jamais de révolutions" ; quelques mois plus tard, le bolchévisme ayant résisté et l’idée communiste se généralisant, l’Union des Intérêts Économiques constitue le Bloc National et dépense quelques dizaines de millions ; demain, devant la menace révolutionnaire, ils dépenseront des centaines de millions ; mais quand ils seront en face de la révolution, ils jetteront leurs fortunes, toutes les influences dont ils disposent, toutes leurs connaissances, leurs vies mêmes, dans la balance.
Et ils seront terribles ; ces gens-là sont des lutteurs, ils sont habitués aux plus impudents mensonges, à l’achat des consciences ; ils joueront leur fortune pour créer le doute, la discorde, le chaos, la sédition ; ils feront des efforts inouïs pour organiser la délation et le sabotage ; ils manieront la calomnie pour diviser la classe ouvrière ; ils sauront faire appel au fanatisme des religieux, aux bas instincts des petits propriétaires et des apaches ; ils révolteront la pudeur des femmes crédules avec des histoires de communisation des femmes, etc., etc.
Il ne faut pas oublier que nous avons en face de nous une bourgeoisie de combat ; des nouveaux riches parvenus à la fortune parce qu’ils sont des lutteurs ; des politiciens rusés partis de bien bas et n’étant arrivés au pouvoir que grâce à leur amoralisme ; des gens habitués à piétiner les hommes, des arrivistes féroces. La Révolution exacerbera la combativité de ces bourgeois . ; il faudra une volonté implacable pour les surmonter ; c’est une question de vie ou de mort pour le prolétariat révolutionnaire.
Assez de verbalisme ou de sentimentalisme révolution­naire ; on ne combat pas avec des paroles ; et même il est dangereux, en période de crise, de s’intituler révolution­naire ; les bourgeois ne se laissent pas faire : ils tuent ; ils ont tué Liebknecht, Rosa Luxembourg, Léviné, Kurt Eisner, Ouristki, etc., etc.

Trop souvent les prolétaires ont oublié les enseignements de l’Histoire, trop souvent après un succès relativement facile ils ont cru au triomphe définitif ; ils n’ont pas compris la nécessité de la lutte jusqu’au bout, jusqu’à l’anéantissement complet de l’adversaire. Ils ont déposé les armes, ont été enclins à la pitié, à l’inaction.
Ce furent toujours ces faiblesses qui causèrent l’échec des révolutions. Et les réveils furent terribles ; Semaine Sanglante de mai 71, Terreur blanche finlandaise, hongroise, etc. C’est ce qui nous attend demain si nous n’avons pas la Volonté de Puissance suffisante, si nous discutaillons des questions d’ordre philosophique au lieu d’assurer le pouvoir au Prolétariat, et à lui seul. Car, il ne faut pas oublier que le fait d’avoir conquis le Pouvoir ne termine pas la lutte, ce n’est que le commencement d’une bataille nouvelle contre la bourgeoisie. Avant la révolution, toute perturbation de l’ordre gênait la bourgeoisie, après la prise du pouvoir par le prolétariat les désordres seront suscités et entretenus par la classe dépossédée.
Douter de la nécessité de la Dictature Prolétarienne suppose que l’on doute également de la résistance bourgeoise, des efforts désespérés que ceux-ci feront pour reprendre le pouvoir ou le reconstituer. Se trouve-t-il quelque part un révolutionnaire assez naïf pour croire cela ?
La violence est la grande accoucheuse des sociétés ; à la dictature et à la violence bourgeoises, il faut répondre par la dictature et la violence prolétariennes. Clémenceau a dit un jour : "entre eux et nous, c’est une question de force" et il avait raison, reprenons cette phrase du dictateur bourgeois appliquons-la à la bourgeoisie, c’est la seule façon de "gagner la guerre".
Il faut bien se pénétrer de cette idée : la Révolution c’est la guerre de classes, la guerre sociale, et on ne la fait pas avec des discours, mais avec des armes, avec des tanks et des canons lourds. ( Berlin, janvier 1919 ).
Avant la guerre impérialiste de 1914-1918, on ne soupçonnait pas ce que pouvait être la dictature bourgeoise, comprise dans le sens de la militarisation du pouvoir ; avant les révolutions russe, hongroise et allemande, on ne connaissait pas la force de résistance de la bourgeoisie ; mais maintenant nous savons. Et il serait criminel de répéter les formules creuses d’avant-guerre ; que de fois avons-nous entendu des camarades parler du "lendemain de la révolution" ; Jean Grave écrivait un volume intitulé primitivement "Les travailleurs au lendemain de la Révolution" ; c’était simple, on s’embrassait presque au pied des barricades.
Il faut répéter constamment que la Révolution n’est pas l’oeuvre de quelques "journées" et que les travailleurs devront fonder l’ordre communiste au milieu d’une lutte longue et pénible ; il faudra attendre des années pour voir poindre l’aurore du lendemain de la révolution. Ce ne sera pas sans transition, comme par un coup de baguette magique que l’on passera de la société capitaliste à la société communiste.
Inévitablement la révolution sera violente et les révolutionnaires ne devront pas discuter, proposer, exposer des thèses, mais imposer leur volonté. En période révolutionnaire on ne propose pas l’expropriation, on l’impose. La dictature prolétarienne c’est l’expropriation politique de la bourgeoisie, c’est le corollaire indispensable de l’expropriation économique.
La sévérité de la Dictature prolétarienne sera rigoureusement proportionnelle à la résistance de la bourgeoisie et des parties rétrogrades de la population ; il ne peut en être autrement.
Et encore, ce n’est pas seulement à cause des immenses efforts que tentera la bourgeoisie contre-révolutionnaire que la Dictature prolétarienne s’impose, c’est aussi parce qu’une discipline ouvrière est indispensable. Il ne faut pas perdre de vue qu’aussitôt l’insurrection victorieuse il est nécessaire d’assurer du pain pour tous, il faut que la production ne se ralentisse pas ; mieux même, la révolution étant le résultat d’une crise économique, il faut que cette crise soit surmontée. Après la conquête du pouvoir, c’est la conquête du pain qui s’impose.
Se représente-t-on ce que cela signifie actuellement ? A-t-on réfléchi à l’immense gâchis produit par la guerre, aux ruines de toutes sortes qu’elle a accumulées, à la destruction des stocks de matières premières et de produits manufacturés, de matériel humain et de matériel indus­triel ? Les difficultés d’avant-guerre ont été formidablement accrues.
De plus, un mouvement révolutionnaire comporte inévitablement toute une série de causes concourant à un abaissement de la productivité ; c’est ce que Trotsky appelle justement : les premiers frais d’établissement de la révolution, mentionnons-en quelques-unes : sabotage bourgeois, c’est-à-dire destruction de matériel, de produits, de matières premières, grèves de techniciens, excitations des fonctionnaires à la grève ou au sabotage ; flottement dans la population ouvrière du fait de la suppression de certains travaux inutiles, du rééquipement et de la transformation des usines, de la réadaptation des travailleurs ; abaissement de la productivité chez tous les travailleurs du fait de la lutte, de la tension extrême, de la fermentation dans les milieux ouvriers ; nécessité de constituer des unités révolutionnaires armées pour résister à la contre-révolution, ces unités se recrutant dans la partie la plus consciente du prolétariat, contiendront beaucoup d’ouvriers spécialistes ; il faut tenir compte du ralentissement des échanges, peut-être du blocus, peut-être de l’intervention étrangère, certainement il faut s’attendre à une insurrection contre-révolutionnaire sur un point quelconque du terri­toire ; surtout il faut penser aux erreurs que nous ne manquerons pas de commettre, aux tentatives qui ne réussiront pas.
Toutes ces choses inévitables, ou presque, au milieu de la tourmente révolutionnaire ont un résultat immédiatement tangible : la sous-production. Et ceci au moment où les appétits sont surexcités, où la masse est armée, où les bourgeois pousseront au pillage à l’aide de la formule : à chacun selon ses besoins. La sous-production alors que la Révolution sera née d’une crise économique.
Il faut que le prolétariat soit assez conscient et assez discipliné pour intensifier sa production, même en augmentant les heures de travail ; il faut qu’il sache supporter les privations la formule "à chacun selon ses besoins" ne vaut qu’après la révolution, mais en période de crise, ce sont les possibilités sociales et non les besoins individuels qui doivent être le critérium de la consommation.
Il faut encore que le prolétariat sache créer une administration sérieuse, sévère même de la société : inventaires, statistiques, recensement rigoureux de la population, développement des possibilités de production, de circulation et de répartition des produits, organisation de meilleures méthodes de travail et de comptabilité, extension de l’étude professionnelle, etc.
Il faut être capable d’une oeuvre de géants ; toute la question de la transformation sociale est là : le prolétariat français est-il capable de l’effort et de la discipline du travail nécessaire pour que la Révolution ne sombre pas dans le chaos ? Pour nous, cela revient à dire : le prolétariat français est-il capable de réaliser la dictature prolétarienne ?
Certains camarades, que je veux croire bien intentionnés, s’opposent souvent à la Dictature du Prolétariat en prétendant que celle-ci détruit la Liberté et renforce l’État. Dans un prochain article, je me propose de montrer comment la Dictature du Prolétariat détruit l’État ; aujourd’hui, voyons ce que vaut l’argument de la Liberté.
Pour décorer ma... chambre, j’ai trouvé un dessin de "L’Assiette au beurre" représentant la rentrée des jaunes dans une usine en grève, rentrée protégée par la troupe ; sous le dessin la légende suivante : Les rouges. - Vive la grève ! Vive la révolution ! Les jaunes rentrant à l’usine. - Vive la Liberté !
C’est tout, mais bien des fois je suis resté rêveur devant ce dessin ; ainsi on oppose la liberté à la révolution ; dans ce pays, où l’on connaît la puissance des grands mots, on essaye de subjuguer la foule avec ce cri : Vive la Liberté ; tout le monde réclame, aime, veut défendre la Liberté. C’est au nom de la liberté de parole qu’un Dumercq salit les réunions ouvrières, et c’est au nom de la liberté de l’enseignement que les flamidiens continuent leurs exploits.
Et quand nous parlons de Révolution, quand nous regardons avec sang-froid quelle sera l’ampleur, la complexité et la violence de la lutte, il y a des camarades qui nous crient : Vive la Liberté !
Bien, il ne s’agit pas de cela ; nous savons : Liberté, Liberté chérie ! nous l’avons chantée à l’école ; mais après nous avons appris que la propriété individuelle est la meilleure garantie de la liberté individuelle, nous savons que l’école économique libérale soutient que la libre concurrence est un facteur de progrès ; nous sommes assez vieux pour nous souvenir du programme de l’Action Libérale Populaire : Liberté d’enseignement, des cultes, d’association, de réunion, de manifestation, de la presse, oui surtout, liberté du travail ; et nous savons ce que tout cela veut dire.
La liberté d’association, c’est pour les congrégations, mais pas pour les syndicats de fonctionnaires, par exemple ; la liberté de l’enseignement, c’est le droit d’ouvrir des écoles chrétiennes, dans lesquelles on donnera, sans contrôle, un enseignement dogmatique, c’est le droit du père de famille à transmettre ses préjugés, ce n’est pas le droit de l’enfant à connaître toute la vérité scientifique actuellement connue ; la liberté de réunion, de manifestation, c’est pour les sociétés patriotiques, pour le clergé, le droit de faire des processions, ce n’est pas pour les mutilés le droit de porter des couronnes "à toutes les victimes de la guerre", ni pour les grévistes le droit de défiler sous les fenêtres du patron ; la liberté de la presse, c’est pour Daudet le droit de calomnier, mais, pour nous, il y a les lois scélérates et le papier à 340 francs les 100 kilos.
Mais là où la bourgeoisie nous montre bien quel immense bluff se cache derrière le mot Liberté, c’est quand elle ose prôner la liberté du travail. Tout le monde saisit immédiatement que la liberté du travail, c’est le droit de travailler quand les camarades font la grève, c’est le droit de trahir les camarades alors qu’ils sont en pleine lutte, c’est le droit d’être un jaune.
Et spontanément chacun comprend cette chose élémentaire : en période de crise, alors que le prolétariat lutte pour son affranchissement, la question de la liberté ne se pose pas.
Il fut un temps, avant Dumercq, où les dirigeants de la C.G.T. savaient expliquer que le devoir de solidarité ouvrière doit passer avant toute autre chose ; que lorsque le prolétariat organisé décidait la grève dans une usine, une corporation ou même dans toute la nation, ; tous, organisés comme inorganisés, devaient se soumettre à l’ordre de grève ; que les grévistes avaient le droit de contraindre, par la force, les non grévistes à laisser le travail ; que celui qui, au nom de la liberté, se ferait, consciemment ou non, le défenseur de la bourgeoisie, serait un renégat et un traître.
Eh bien, mais c’est cela la dictature du prolétariat. Entre la grève et la révolution, il n’y a qu’une différence de grandeur et d’intensité ; différence quantitative, pas plus ; ce qui vaut pour la grève vaut également pour la révolution.
De même que les grévistes ne sauraient tolérer la liberté du travail pour les jaunes, de même les révolutionnaires ne sauraient tolérer la liberté d’association, de réunion, de la presse, d’armement, etc. pour les bourgeois et les contre-révolutionnaires. De même que les grévistes s’imposent des restrictions, une discipline, le pointage des cartes, la présence aux réunions, la chasse aux renards ; de même les révolutionnaires devront s’imposer la discipline nécessaire à la lutte, même à main armée, la discipline du travail, les restrictions de consommation qui seront indispensables.
C’est la lutte et la question de liberté n’a pas été posée.
D’autre part, il est certain que la victoire sur la bourgeoisie supprimera pour toujours une des principales entraves au développement des individus et que, par conséquent, le prolétariat y gagnera en fin de compte, une plus grande somme de bonheur et de liberté.
N’oublions pas que la révolution ,de demain n’est pas simplement un changement de régime, c’est le passage d’une civilisation, d’un monde qui meurt, à une civilisation, à un monde nouveau.
La dictature prolétarienne est un pont reliant deux mondes, celui du passé et dé l’avenir ; une société entière doit passer ce pont il faut qu’il soit solide, inébranlable.

ALEX.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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