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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Fédération ou Parti, Communisme ou Soviétisme
{Le Soviet}, n°6 et 8, du 20 Juin 1920 et du 25 Juillet 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 27 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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Pour celui qui observe attentivement l’évolution du mouvement social, il est évident que notre époque reproduit les luttes de tendances qui, il y a un demi-siècle, ont agité l’Association Internationale des Travailleurs.
C’est une constatation qui s’impose quand nous voyons dans tous les pays se constituer deux ou trois fractions communistes se réclamant également de la III° Internationale. Nulle part le mouvement communiste n’est unifié, malgré les appels constants et pressants des bureaux de Moscou et d’Amsterdam.
Il est naturel que la crise européenne, née de la guerre, en faisant sentir à chacun l’imminence de la faillite capitaliste et de l’inévitable transformation sociale, ait réveillé les antagonismes qui ont toujours divisé le prolétariat révolutionnaire en deux groupes : les centralistes et les fédéralistes, les partisans de l’action politique et ceux de l’action directe de classe, les communistes autoritaires et les communistes libertaires. Nous assistons actuellement à un regroupement, au sein de l’Internationale Communiste, des partisans des deux tendances.
Après la banqueroute de la II° Internationale, il est légitime que ceux qui ont su garder intacte leur foi révolutionnaire abandonnent la Social-démocratie et adhèrent à la III° Internationale. Mais il ne faut pas oublier que ces camarades sont des communistes étatistes, centralistes, autoritaires ; qu’hier ils étaient les membres actifs du Parti socialiste, parti politique et parlementaire ; et qu’ils rallient Moscou parce la III° Internationale se révèle à eux comme l’Internationale d’action révolutionnaire.
D’autre part, la diffusion à travers le monde des principes du Soviet a soulevé l’enthousiasme des Fédéralistes, communistes libertaires ; la Révolution russe en faisant connaître à tous ce qu’est le Soviet à fait faire un pas immense à l’évolution du Prolétariat. Le Soviet, groupe de classe, intercorporatif, communal, fédéraliste, non hiérarchisé, permettant le système des mandats à courts termes, instituant le contrôle permanent des mandatés individuellement responsables, est apparu à beaucoup comme la solution tant cherchée (et que Fernand Pelloutier avait côtoyée) ; le Soviet se révélait comme l’organisme vraiment apte à réaliser une transformation sociale dans le sens du Communisme Fédéraliste. Par un radio de Zinovief, le Comité Exécutif de la III° Internationale souhaitait la bienvenue aux syndicalistes anarchistes français qui, groupés autour de Péricat, venaient d’adhérer à l’Internationale Communiste ; il ne faut pas se dissimuler que les Fédéralistes furent surtout attirés par le Soviétisme.
Ceci admis, on comprendra mieux comment il se fait que les uns, venus généralement des anciens partis socialistes, s’attachent davantage à s’affirmer Communistes, et gardent la notion de Parti ; alors que les autres insistent particulièrement sur le mot Soviet, s’intitulent volontiers Soviétistes, et mettent au premier rang de leur activité la constitution d’un nouvel organisme de lutte de classes.
Dans un prochain article j’exposerai pourquoi, à mon avis, le Soviétisme possède à l’heure actuelle une importance prépondérante et pourquoi le communisme de demain sera soviétiste ou ne sera pas ; aujourd’hui, je voudrais simplement montrer comment s’opposent les deux tendances : Parti politique, Fédération d’organismes de lutte de classes.
Un Parti est inévitablement un organisme politique et comme l’action politique quotidienne ne peut s’exercer que dans les limites, dans les cadres, d’une nation, on peut dire que fatalement tout parti politique s’adaptera à l’organisation gouvernementale de la nation dans laquelle il s’est formé. Il est indéniable que l’action du Parti politique aura comme résultat de mettre au premier plan les préoccupations d’ordre politique, qu’elle créera chez tous ses membres une mentalité spéciale du fait qu’elle attachera une importance particulière à certains faits politiques, parlementaires, diplomatiques, etc.
Nous verrons tout à l’heure les conséquences de cette activité politique, mais déjà nous constatons que le Parti Communiste allemand prend part à la bataille électorale, en attendant d’attirer tous les regards et toutes les pensées des Communistes allemands vers les luttes qui auront lieu au sein du Parlement ; qu’hier la jeune fraction communiste suisse votait dans le référendum pour ou contre l’adhésion à la Société des Nations ; alors qu’avant-hier le Parti Bolchévik lui-même votait pour la Constituante russe que Lénine devait dissoudre pour sauver la Révolution.
Mais les partis communistes sont jeunes et encore vierges ; malheureusement le Prolétariat n’en est pas à sa première expérience ; je disais au début de cet article : "à cinquante années de distance les mêmes luttes de tendances se reproduisent au sein de l’Internationale", que nos camarades réfléchissent bien à ceci : les mêmes erreurs produiront les mêmes résultats. Et nous les connaissons les résultats de l’action politique au sein de l’Internationale : par deux fois ce fut la faillite.
Marxiste ou non, personne ne peut nier l’immense rôle joué par Marx dans la Ire Internationale ; il est inutile de rappeler les luttes de Marx contre les Mazziniens, les Blanquistes et les Proudhonniens et comment il réussit à rédiger les Statuts et les Considérants de l’Internationale. Ce qu’on oublie souvent, c’est que Marx a apporté, ou pour le moins formidablement développé, un principe absolument nouveau ; celui de la lutte de classes ; nul n’a comme lui montré quelle était l’importance du facteur économique dans l’évolution des sociétés ; que l’on prenne n’importe quelle thèse marxiste : plus-value, matérialisme historique, concentration capitaliste, tout pivote sur le fait économique. Avant Marx, tous les théoriciens d’une transformation sociale présentent leurs revendications au nom de la Morale, de la Justice, du Droit ; espèrent réaliser l’Harmonie avec le concours de l’État, voire même d’un Bon Tyran ; ou par l’action conspiratrice d’un Parti politique. Marx constate la lutte de classes et à la notion d’un Parti politique, il substitue celle beaucoup plus féconde de classe. Là est certainement le meilleur de la pensée marxiste.
Malheureusement, il me paraît évident que Karl Marx penseur est infiniment supérieur à Marx homme d’action que dans son activité pratique il a subi l’influence de la tradition révolutionnaire et jacobine, qu’il a cédé à l’ambiance démocratique de l’époque. Et les conséquences furent l’acceptation par le Congrès de Londres (1872) de l’action politique par la constitution des Partis de classes ; de là date l’arrêt de mort de la Ire Internationale.
Les forces socialistes se sont regroupées et en 1889 - à Paris - la Deuxième Internationale tenait son premier Congrès. D’une manière plus caractéristique encore qu’aux derniers jours de l’Association Internationale des Travailleurs, l’esprit de parti s’imposait ; c’étaient des partis nationaux groupés dans l’Internationale, dont la vie fut assez longue pour que nous puissions juger et voir comment elle fut amenée à la faillite de 1914.
Il est très commode et à la portée de toutes les cervelles de crier à la trahison ; d’accuser les individus qui sont à la tête des organisations ; de prétendre, en la circonstance, que Renaudel, Sembat, Thomas, Scheidemann, Macdonald, etc. , ont trahi le socialisme en se ralliant à la politique de guerre de leur gouvernement. Cela ne me suffit pas, et je crois que les chefs ont suivi les principes des groupes ; j’attends qu’on me signale une section socialiste qui, le 4 août 1914, ait voté un ordre du jour contre la guerre ; je pense qu’il y a des tares constitutives dans nos groupements d’avant-garde, que nous ne voyons pas certaines contradictions dans nos principes, et que c’est à cela qu’est imputable la faillite de la II° Internationale en 1914, comme l’échec de la dernière grande grève fut motivée par des tares constitutives dans l’organisation de la C.G.T.
Quand se constitua la Deuxième Internationale, on connaissait très bien les principes de la lutte de classes ; depuis longtemps les termes "dictature du proléta­riat" avaient été lancés ; la Commune Fédérale de Paris avait réussi par un mouvement de masses à prendre le pouvoir, et n’avait dû son échec qu’au fait que d’autres Communes n’avaient pas suivi l’exemple donné. Il y avait là un enseignement dont, il me semble, aurait dû profiter une Internationale ouvrière, réellement révolutionnaire. Au lieu de cela, nous voyons une union de Partis politiques nationaux, luttant pour réaliser, chacun chez soi, la conquête progressive du pouvoir, orientant l’activité de leurs membres vers le fait parlementaire, développant, exacerbant la conscience du citoyen au détriment de celle du producteur. Et le résultat de cette activité est facile à suivre. De plus en plus l’esprit démocratique gagne sur l’esprit socialiste : on lutte pour le suffrage universel, on nomme des députés et ceux-ci amorcent une politique sociale nationale : on obtient des réformes légales ; faisant la conquête progressive du pouvoir, on aménage la société de demain dans celle d’aujourd’hui, progressivement on obtiendra le vote des lois destinées à faciliter l’ascension de la classe ouvrière ; inévitablement le prolétariat groupé dans un parti politique national s’intéressera à la politique nationale, conquerra des avantages nationaux, envisagera la possibilité d’une victoire socialiste au sein de la nation, ou considérera telle autre nation comme moins avancée au point de vue de la législation sociale. Il y a, du fait de l’action politique, une solidarisation inévitable avec l’intérêt national.
Et l’on voudrait qu’au moment de la déclaration de guerre cette solidarisation nationale n’arrivât pas à son aboutissement logique : la collaboration pour la défense nationale ? Quand la question s’est posée, tous ont marché : en France pour défendre les conquêtes de la Révolution et de la Démocratie, menacées par les hordes germani­ques ; en Allemagne pour défendre la Kultur allemande et la législation sociale allemande contre les Cosaques et l’absolutisme tsariste ; dans les Balkans au nom du principe des nationalités.
Mais maintenant que la guerre est finie, ne voyons-nous pas les Partis socialistes nationaux recommencer leur travail de solidarisation nationale ? En France, le Parti socialiste envisage toute une série de mesures destinées à reconstituer la nation, à faire rendre gorge aux capitalistes qui, pendant la guerre, se sont enrichis au détriment de la nation ; il y a dans le programme d’action du Parti un projet de Constituante qui réorganiserait administrativement la nation ; enfin le député socialiste Léon Blum, parlant au nom de tout le groupe socialiste parlementaire, n’indiquait-il pas que : seul le projet socialiste d’impôts nouveaux pouvait sauver la situation, et que le rejet de ce projet aurait comme conséquence une crise terrible pour le régime ? Et je laisse de côté les histoires de nationalisations, industrialisées ou non ; ce qui est grave, ce sur quoi il faut insister, c’est le danger que représente la solidarisation nationale produite inévitablement par l’action politique.
Si demain, la guerre recommençait, les mêmes causes produiraient les mêmes effets, quels que soient les hommes qui dirigent les organisations.
La Deuxième Internationale, l’Internationale social-démocrate, est morte parce que le démocratisme a submergé petit à petit le socialisme ; parce que l’esprit de parti politique s’est substitué à l’esprit de classe.
La Troisième Internationale est née et s’est développée parce qu’elle a revendiqué les principes de la lutte de classes, parce qu’elle a nié la démocratie, parce qu’elle a affirmé la dictature du prolétariat s’exerçant par le soviet. Elle vivra dans la mesure où elle restera fidèle à ces principes, mais toute concession vers l’action politique ou la démocratie est dangereuse ; l’acceptation du parlementarisme serait mortelle.
En Russie, nos camarades bolchéviks (fraction majoritaire du parti social-démocrate) ont fait les expériences suivantes : après avoir réclamé la convocation de la Constituante, ils n’ont pu prendre le pouvoir que par un mouvement de masses avec, comme mot d’ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets" ; après avoir pris le pouvoir ils ont réuni une Constituante et essayé de faire du parlementarisme socialiste, mais devant l’impossibilité de faire enregistrer par un parlement basé sur les principes démocratiques du suffrage universel les conquêtes révolutionnaires des Soviets, ils ont compris qu’il fallait dissoudre la Constituante et donner définitivement "Tout le pouvoir aux Soviets".
En Allemagne, la révolution commence par les Soviets de marins de Hambourg et Kiel le 4 novembre 1918 ; puis, toujours des soviets généralisent la révolte : le 8, Munich et Nuremberg ; le 9 Berlin, le 10 Leipzig ; le dimanche 10, le Conseil Central révolutionnaire provisoire de Berlin décrète pour le lendemain il novembre, les élections soviétiques dans toute l’Allemagne. Mais aucune action spécifiquement soviétiste n’a été faite, il n’y a pas eu de pré-soviets, de soviets de propagande, et les élections soviétiques donnent une immense majorité aux partisans de l’action politique, aux socialistes parlementaires.
Au premier congrès des soviets (15-18 novembre 1918) la majorité est pour la réunion d’une Assemblée Constituante ; au deuxième congrès (6 janvier 1919) celui-ci se démet de ses pouvoirs au profit de la Constituante démocratique qui est élue ce jour même. Vous connaissez la suite : assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg, massacre des Spartakistes, etc., etc.
Ainsi deux expériences : en Russie, l’esprit socialiste domine la démocratie : victoire révolutionnaire ; en Allemagne, l’esprit démocratique domine le socialisme défaite révolutionnaire.
Et il se trouve, après ces expériences, des socialistes français qui blâment Lénine d’avoir dissous la Constituante russe ; mais il n’aurait jamais dû la convoquer.

Si je résume les conséquences, qui me paraissent inévitables, de la constitution d’un parti politique national, je puis soutenir : il s’adapte inévitablement au cadre de la nation dans lequel il se développe ; il oriente et développe l’activité des masses vers les questions d’ordre politique, parlementaire, etc. ; il crée en particulier, au point de vue de la législation sociale, une certaine solidarisation nationale ; les nécessités du recrutement, les campagnes électorales, le contact des partis politiques voisins, l’amènent aux concessions et il fait perdre à la masse sa conscience de classe, la réduit à la collaboration démocratique.
Que les camarades réfléchissent à l’abîme qui sépare toujours la formule doctrinale d’un parti et son action quotidienne, qu’ils se remémorent la formule du P.S.U. : "Entente et action internationale des travail­leurs ; organisation politique et économique du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à- dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste".
Et qu’ils jugent eux-mêmes ce qui sépare cette formule de la politique de défense nationale que le P.S.U. a pratiquée jusqu’à l’armistice.
Daudet lui-même n’a jamais parlé de son roi à la tribune de la Chambre.
Et cela s’explique parfaitement. Un parti politique se présente toujours sous deux aspects ; d’une part : des Considérants Doctrinaux, Déclaration de Principes, Formule doctrinale ; d’autre part : un programme de réalisations pratiques, un programme d’action. Et ceci crée deux courants de recrutement ; les uns peu nombreux, mais convaincus et enthousiastes, adhèrent au Parti à cause de ses principes et de sa doctrine, de son idéal ; les autres, la masse des autres, sont attirés par les réalisations immédiates, l’action opportuniste au jour le jour, les réformes ; et tout l’effort de recrutement porte sur cette masse que l’on amène à soi grâce au programme minimum. Quand on fait de l’action parlementaire, même simplement en se plaçant du point de vue agitation, c’est à cette masse que l’on fait appel ; et ceci explique comment les petits boutiquiers, épiciers ou bistrots socialistes dominent si facilement les théoriciens.
Il ne faut pas crier à la trahison quand un programme d’action dément trop catégoriquement la formule doctrinale d’un Parti, il est nécessaire de comprendre que cela est inévitable du fait même de la constitution du parti. Je sais que la pilule est parfois amère ; j’ai sous les yeux les programmes agraires des socialistes belges (25-26 décembre 1893) et des Marxistes français (Congrès de Nantes 1894), c’est pitoyable ; Engels écrivait à propos de ces programmes que les bourgeois en avaient de plus avancés ; mais l’agitation d’un parti ne peut échapper à ces concessions.
Je causais ces jours derniers avec un des camarades du groupe de la IIIe Internationale, un des détenus de la Santé, il me disait : "L’agitation parlementaire se différencie de l’action parlementaire ; ce à quoi pourrait viser un Parti Communiste serait d’utiliser la tribune de la Chambre pour y lancer quelques vérités retentissantes, et ainsi atteindre le pays tout entier". Je lui répondais qu’il fallait supposer que la presse bourgeoise ne comprenne pas son rôle, exclusivement de défense bourgeoise, ne censure pas ou ne déforme pas les vérités retentissantes ; j’ajoutais que si l’on comptait sur la presse libre, sur la presse ouvrière pour publier ces vérités, ceci revenait à dire que l’important était une presse prolétarienne puissante.
Évidemment, à la réflexion, j’ai pensé qu’il y avait, en France, les Annales parlementaires, le Journal Officiel (bien que j’aie appris que toute une partie du compte-rendu d’une séance de la Chambre ait été censurée, Daudet s’était fait remettre en place) ; mais par qui est lu l’Officiel, sinon par la petite bourgeoisie qui, ne venant pas aux réunions de propagande, ne peut être touchée que par la publication des débats parlementaires. Est-ce pour atteindre cette petite bourgeoisie que sera menée l’agitation parlementaire ? Et puis, le gouvernement n’aura-t-il pas toujours la ressource des poursuites contre les députés communistes ; on lève facilement certaines immunités parlementaires, les expulsions, exclusions pendant un certain laps de temps, enfin le grand jeu : le comité secret.
Enfin n’oublions pas ces principes qui me paraissent essentiels : c’est le pouvoir économique qui détermine le pouvoir politique, mieux même, les moyens de pouvoir politique ne sont que l’ombre des moyens de pouvoir économique ; Lénine a nettement montré que la démocratie n’était qu’un vain mot, il n’y a que la démocratie bourgeoise ; la classe capitaliste gouverne comme classe quelque soit la forme politique ; il faut arracher la puissance économique à la bourgeoisie pour réussir ensuite à modifier la structure politique. Avant de dissoudre la Constituante, les bolchéviks ont dû, entre autres choses, monopoliser les banques et donner la terre aux paysans, ce n’est qu’ensuite, après avoir désarmé les financiers et les propriétaires fonciers, qu’ils ont pu dénoncer le mensonge démocratique.
Les expériences, russe et allemande, nous démontrent que la bourgeoisie ne se laissera pas exproprier sans réagir violemment, il est certain, et la dernière grève nous en fournit un exemple français que la bourgeoisie se défendra avec acharnement, ne reculera devant aucune illégalité et l’on est en droit de se demander à quoi rime le parlementarisme, l’action politique, dans cette lutte à mort qui va s’engager entre deux classes, sur le terrain de la lutte de classe, sur le terrain économique.
Et ceci m’amène à développer une idée à laquelle on songe assez peu, un point de vue qui me fait considérer la dernière grande grève comme une formidable victoire prolétarienne.
La classe prolétarienne, et ceci vaut mieux, à mon avis, que la classe ouvrière, la classe prolétarienne n’existe pas encore, elle devient. Chaque jour, le prolétariat prend davantage conscience de la notion de classe, de l’intérêt de classe, de la nécessité, de l’inévitabilité d’une lutte de classes. Les ouvriers manuels des grands centres industriels d’abord ; puis, lentement, les ouvriers agricoles, les paysans pauvres ; enfin, les ouvriers intellectuels, les techniciens, les artistes non-officiels, prennent conscience qu’un fossé les sépare de la classe capitaliste qui devient, elle aussi.
La presse socialiste, Humanité et Populaire en tête, s’indigne de la campagne électorale de l’Union des intérêts économiques, jette les hauts cris contre les volontaires de la Ligue Civique, proteste contre le trust des journaux allemands organisé par Hugo Stinnes ; une collaboratrice du Populaire perd son temps à écrire une lettre ouverte à cette fille d’ambassadeur qui conduit un autobus.
Je reste rêveur et je me demande si l’on se paie la tête du lecteur, ou si l’on croit l’avoir assez berné avec la démocratie pour qu’il en ait oublié le socialisme, les principes élémentaires du socialisme. Car je pense, moi, qu’il est bon, nécessaire, absolument indispensable que la classe capitaliste se forme, que les bourgeois prennent nettement conscience de la notion de classe, de leurs intérêts de classe, que disparaisse le bon patron, que le fossé qui sépare le prolétariat de ces gens-là devienne un abîme. Je pense que la lutte de classes, ce n’est pas un effet de tribune, mais la lutte à mort entre deux groupes bien définis, ennemis irréconciliables, et que l’un des deux doit disparaître. Et en pensant cela, je suis certainement fidèle à la pensée socialiste que l’on oublie si facilement l’Humanité et au Populaire.
D’interminables polémiques ont eu lieu sur cette conception marxiste ; le nombre des capitalistes diminue, quantité de petits propriétaires sont rejetés dans les rangs du prolétariat, pendant que les uns deviennent de plus en plus riches, la masse devient de plus en plus pauvre ; les travailleurs agglomérés, concentrés dans les grandes villes, prennent conscience qu’ils constituent une classe. Tout ceci est-il rigoureusement exact Ne l’est-ce qu’en partie ? Ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui ; mais je fais remarquer que la révolution russe s’est développée grâce à une concentration d’un caractère bien spécial, concentration à laquelle Marx ne semble pas avoir songé : la concentration militaire revêtant tous les aspects de la concentration capitaliste. Et il n’est pas paradoxal de soutenir que l’action d’une minorité infime de gros capitalistes contraigne la masse bourgeoise à se séparer nettement de la masse ouvrière, la concentration peut être amenée par la bataille sociale aussi bien que par l’évolution économique. Plus vite une classe bourgeoise homogène se dressera face à face avec une classe prolétarienne unie, plus ardente sera la lutte et plus nous aurons de possibilités révolutionnaires.
Il faut que la classe capitaliste prenne conscience de sa valeur de classe, c’est la condition sine qua non pour que le prolétariat en fasse autant et prenne lui aussi conscience de sa valeur de classe.
Assez de jérémiades de la presse socialiste ; la dernière grève fit faire un pas immense à l’idée de lutte de classes, indiscutablement ce fut la première fois que la bataille sociale revêtit, en France, une telle ampleur, ce fut le premier grand mouvement de masses. Et les bourgeois ont eu peur, ils ont frémi devant leurs affiches électorales, "l’Homme au couteau dans les dents" leur donnait le cauchemar, ils ont frissonné devant l’inconnu qu’ils sentaient plein de menaces. Alors, ils ont réagi, ils ont battu le rappel, groupé tous les soutiens du régime, mobilisé les journaux, de l’Action Française au Radical ; les agences colportaient toutes les fausses nouvelles susceptibles de gêner la grève ; et les parlementaires, quel beau bloc ils ont fait pour la défense de la bourgeoisie ; et la police, la justice, ont-elles été assez prostituées au symbolique veau d’or ? Mais par-dessus tout, la bourgeoisie a fait donner la garde, ce qu’elle a de plus précieux, son état-major de demain : les Écoles Centrales ; puis, comme cela ne suffisait pas, elle a lutté elle-même, des bourgeois ont été des travailleurs volontaires, une fille d’ambassadeur a conduit un bus.
Et le peuple a compris ; il a saisi, cette fois, "tout ce qu’il y avait contre nous", il s’est rendu compte que l’appareil gouvernemental, que le fait politique était peu de chose, mais qu’il y avait là, en face de lui, une classe qui se sentait condamnée et ne voulait pas mourir. Ils n’hésitaient pas à sortir leur revolver, les jeunes bourgeois briseurs de grève, et ils ne songeaient plus aux luttes politiques : les camelots du roi fraternisaient avec les jeunesses républicaines et ces messieurs les prêtres avec les francs-maçons. Alors, le populo, le bon populo, se disait qu’en face de ce bloc bourgeois il fallait dresser le bloc prolétarien, et les copains de l’Union des Métaux sortaient des ateliers. La classe ouvrière vibrait, s’impatientait, ne comprenait pas le système des vagues d’assaut ; un million de travailleurs faisaient la grève. Pourquoi ? Ils n’en savaient rien, au fond. Pourquoi ? Mais parce qu’ils étaient des prolétaires et qu’il fallait bien se dresser en face des bourgeois ; alors on sortait sans revendications corporatives, simplement par solidarité. Je pensais à cette admirable grève généralisée d’octobre 1905, en Russie : grève déclenchée par les premiers soviets et les typos de Moscou, grève sans revendications corporatives et qui, pour la première fois, fit courber la tête au tsar. Le peuple français a compris qu’il y a deux sortes de grèves : la grève réformiste de revendications corporatives, la grève lutte de classes.
Mais puisque le prolétariat devient, n’est-il pas évident que tous les mouvements, toutes les circonstances, tous les organismes qui auront comme but ou comme conséquence d’augmenter la conscience de classe, sont à utiliser ; que, par contre, tous les mouvements, circonstances, organismes qui atténueront, voileront, supprimeront la conscience de classe, sont à combattre ?
Si l’on accepte ceci, et je pense que tout socialiste, communiste ou anarchiste doit l’admettre, ne possède-t-on pas un merveilleux critérium permettant de s’y reconnaître au milieu de la complexité de la lutte sociale ? L’Homme qui, une fois dans sa vie, a bien compris cette idée, peut juger : le parlementarisme, l’action politique, la défense nationale, le programme d’action du P.S.U., la grève générale, le soviet, la dictature du prolétariat, la IIe et IIIe Internationale.
Parce que l’action de parti politique atténue inévitablement la conscience de classé, nous sommes contre la constitution d’un parti politique, même communiste ; parce que seul l’organisme économique de lutte de classes nous paraît nécessaire et parce que le soviet est l’organisme parfait, nous sommes soviétistes avant tout autre chose. A la formule parti politique, nous opposons la formule Fédération des Soviets.

Alex.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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