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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Choses de Russie... et d’ailleurs
{Le Soviet}, n°10, 26 Septembre 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Au moment où les journaux du P.S.U. sont pleins de panégyriques de la Troisième Internationale, au moment où ledit P.S.U. fête le retour des pélerins mandés à Canossa-Moscou et encaisse bon gré mal gré les incontestables soufflets appliqués par Zinoviev, Boukharine, Sadoul, Lénine et quelques autres sur les plates faces des social-patriotes, il est intéressant, pour les esprits demeurés libres, de tenter de se faire, sur l’état économique et social de la Russie, une opinion objective, clairvoyante, impartiale.
Les Temps Nouveaux, rédigés par les Renaudel et les Thomas de l’anarchisme, je veux dire par Jean Grave et ses amis, publient (15 août) après le Labour leader d’Outre-Manche et le Peuple de Bruxelles, le récit d’une manière d’interview de Kropotkine par deux membres de la délégation anglaise en Russie. C’est ce récit que je crois utile de commenter.
Pour juger sainement le "Message" de l’auteur de la Conquête du pain, il se trompa lourdement, fut germanophobe et signa, avec un quarteron d’aberrés, le fameux Manifeste des Seize auquel Sébastien Faure et moi tentâmes en vain de répondre dans Ce qu’il faut dire, sous le règne de la censure militaire française, aussi tyrannique pour le moins que celles du Kaiser, du Tzar et autres Césars de droit plus ou moins divin.
Il convient, pour être juste, de se souvenir également qu’à cette époque TOUS les élus socialistes votèrent les crédits de guerre, ce qui équivalait à sanctionner la politique impérialiste de la République de l’Or et de l’Acier, inféodée au clan des Yes. Nous étions peu nombreux alors à conserver notre sang-froid au milieu de la folie générale, et ce serait un jeu cruel mais mérité d’exhumer les écrits, outrageusement nationalistes et anti-boches, d’une tourbe de politiciens et de plumitifs stupides ou intéressés, qui depuis que l’ombre du poteau ou de la prison n’obscurcit plus la voie internationale et révolutionnaire, se sont sentis touchés par la grâce bolchéviste et ont adhéré à la III° Internationale qui pour eux, sans doute, constituera un excellent tréteau. J’ajouterai qu’étant données ces circonstances et quelques autres encore, les exclusions exigées puis retirées par Moscou et concernant certains social-traîtres (Zinoviev dixit) me paraissent excessives ou insuffisantes selon l’angle sous lequel on se place. A-t-on oublié que seuls les trois Khientaliens ont - un peu tard d’ailleurs - protesté officiellement contre la guerre ? Quel est donc le parlementaire "socialiste" (?) qui ne mérite pas vraiment l’exclusion d’une Internationale véritable depuis le premier jour de la guerre européenne ? Or, à la base de la question russe comme de toutes les questions européennes actuelles, il y a la guerre, la guerre monstrueuse et imbécile, qui tua ou éclopa plus de quinze millions de producteurs, et permis aux mauvais bergers de l’Internationale de lécher durant cinq ans, les bottes des maîtres de leurs patries respectives.
Kropotkine parle peu de la guerre dans son Message... par pudeur sans doute. Ce prince slave, à l’esprit large et haut certes, mais humain, trop humain, semble devoir
assez difficilement incliner son orgueil de race devant cette constatation objective que les Nicolas et les Isvolsky avec leurs amis Ed. Grey, Georges V ou Poincaré, Delcassé, Millerand et Cie sont tout aussi responsables - sinon plus - de l’immonde boucherie que les chefs et les caudataires du Saint-Empire austro-germanique.
Les opinions que manifeste Kropotkine dans son Message, les jugements qu’il porte doivent donc être examinés d’autant plus attentivement que leur auteur s’est plus gravement trompé sur un point essentiel : la guerre, faite et acceptée par les prolétaires, bien que déclenchée par les maîtres, que ne relie à leurs ouailles aucun intérêt commun, aucun idéal commun.
Ceci dit, je dois reconnaître que la probité de Kropotkine à l’égard du gouvernement maximaliste est incontestable et que les critiques qu’il formule peuvent être considérées comme acceptables de la part d’un anarchiste, mais que sous aucun prétexte nous ne devons permettre aux folliculaires de la bourgeoisie de s’en emparer tendancieusement. La ruse serait trop enfantine pour qu’elle puisse tromper personne.
Après avoir déclaré que les ouvriers du Monde entier doivent s’opposer par tous les moyens à la guerre contre-révolutionnaire faite aux bolchévistes, Kropotkine constate que :
"Les maux inhérents à la dictature de parti ont donc été accrus par les conditions de guerre au milieu desquelles ce parti se maintient. L’état de guerre a été un prétexte pour renforcer les méthodes dictatoriales du parti ainsi que sa tendance à centraliser chaque détail de la vie dans les mains du gouvernement, ce qui a eu pour effet d’arrêter l’immense branche des activités usuelles de la nation. Les maux naturels du communisme d’Etat ont été décuplés sous le prétexte que toutes les misères de notre existence sont dues à l’intervention des étrangers".
Si voilée que soit la critique incluse en ces lignes, elle existe néanmoins. Il est bien évident que toute "dicta­ture" est lourde d’inconvénients souvent très graves. Mais est-il possible de transformer socialement une nation sans avoir recours à cette dictature ? Tout est là. Or l’expérience historique la plus élémentaire démontre que les hommes ne sont pas mûrs pour venir d’eux-mêmes à un arrangement harmonieux, à une vie sociale raisonnable et saine. Pour qui veut réaliser de suite et vite, si peu que ce soit, le "Robespierrisme" s’impose comme seul moyen à peu près efficace. Que le philosophe s’étonne, s’indigne même, de cette pessimiste constatation, c’est son affaire ; au nom d’une éthique supérieure le philosophe a raison, mais dans le plan plus humble de la Raison pratique, le réalisateur ne tiendra point compte de la sensibilité des philosophes... et des poètes ; c’est pourquoi Platon bannit les poètes de sa République, après leur avoir rendu le respectueux hommage dû à l’Esprit.
De cette sympathie aux dictateurs actuels de la Russie à conclure à l’absolu matérialisme historique il y a un ravin, et le penseur parfois habile qu’est Kropotkine a su éviter la difficulté, puisqu’il limite volontairement son Message à l’examen des possibilités futures de la Russie dans le plan économique, ce qui est vraisemblablement tout autre chose qu’un oubli pour l’homme qui écrivit la Morale anarchiste.
N’étant nullement désireux de commenter, d’interpréter une pensée dont je ne connais pas l’évolution dernière, je m’en tiendrai donc à l’examen de ce Message en ce qui concerne exclusivement l’organisation de la production et de la consommation en Russie.
Kropotkine est demeuré bakouninien et il conclut à la nécessité d’une prompte décentralisation en Russie. Ayant constaté que cette dictature centrale a été consolidée par l’attitude ignoble des Alliés, il voit dans un avenir assez proche une vaste fédération de communes rurales et de villes libres. Anarchiste toujours, il considère le socialisme d’Etat comme un moyen pour parvenir à la disparition de l’Etat. Quel est donc le socialiste ou l’anarchiste dignes de ce nom qui oserait nier la hauteur splendide du but et l’ampleur de la route ?
Une hostilité évidente mais platonique se manifeste en ce Message contre les moyens dictatoriaux employés par ce que Kropotkine appelle : "La dictature fortement centralisée d’un parti" les social-démocrates maximalistes. Puis l’auteur d’Au loin d’une vie ajoute :
"Je dois vous avouer franchement que, à mon avis, cette tentative d’édifier une république communiste sur la base d’un communisme d’État fortement centralisé, sous la loi de fer de la dictature d’un parti, est en train d’aboutir à un fiasco. Nous apprenons à connaître, en Russie, comment le communisme ne doit pas être introduit, même par une population fatiguée de l’ancien régime ".
Cette prophétie pessimiste apparaît bien osée si l’on se souvient que la "débâcle rouge" est depuis trois ans annoncée chaque jour par la presse bourgeoise de tous les pays, et que somme toute, malgré les Denikine, Koltchak, Youdenitch, Wrangel, les Polonais-Ukrainiens et autres satellites du "Clan des Yes", le gouvernement de Lénine, Trotsky et consorts "tient" toujours.
Ici, une incidente s’impose. Pour avoir la raison profonde de l’hostilité de Kropotkine contre certains procédés, il convient peut-être de faire une incursion dans la "politique extérieure", je veux dire dans les raisons ethniques d’aimer ou de haïr que peut enfermer en son subconscient un transfuge de l’aristocratie russe venu à l’anarchie par idéalisme pur, lourd de ses hérédités obscures comme de sa science et de sa bonne volonté.
Kropotkine manifesta depuis longtemps une hostilité toute slave pour les méthodes allemandes, l’esprit germanique. Nous n’avons aucune raison de croire à un changement de sa part et la rigidité des expérimentateurs marxistes actuellement maîtres de la Russie, en même temps qu’elle déroute ses conceptions libertaires doctrinales, indigne son tréfonds slave, lequel se formula véhémentement en 1914 dans la manifestation d’une foi puérile à la fable gouvernementale des Occidentaux criant à l’"invasion barbare", à la "Guerre du Droit".
La Russie est pour les deux principaux clans financiers (Yes et Ya) qui se disputent toujours l’hégémonie économique mondiale une proie enviable. J’ai tout lieu de penser que Kropotkine vit toujours sur le concept fallacieux d’une Angleterre libérale, cliché périmé, aujourd’hui que s’avère flagrante la cupidité égoïste et hypocrite des marchands britanniques, maîtres d’une organisation impérialiste toute punique et dont les tentacules s’étendent sur tous les points du globe, de Dublin à Calcutta et de Dantzig au Cap. Étant données ces circonstances vraisemblables, on ne saurait s’étonner de la parcimonie de son approbation à la République des Soviets dirigée par la dictature maximaliste marxiste.
S’il est peu sympathique aux commissaires du peuple, Kropotkine, par contre, admire sans réserve le système des Soviets "idée préconisée d’abord lors de la tentative révolutionnaire de 1905 et immédiatement réalisée par la révolution de 1917".
Cette admiration se nuance encore de réserve sur l’autonomie - insuffisante d’après lui - accordée aux Conseils ouvriers. Mais la conclusion du Message est, somme toute, moins pessimiste que le laisserait supposer la seule lecture des critiques formulées, Kropotkine croit que :
"le socialisme fera sûrement des progrès considérables et de nouvelles formes de vie plus indépendantes seront certainement crées, basées sur la liberté locale et l’initiative édificatrice".
Je crois pouvoir dire qu’ici nous sommes d’accord. La dictature n’est qu’un moyen et non une fin. Sa force ayant réalisé une société économiquement plus raisonnable, plus juste, devra disparaître sous peine de devenir un organe parasitaire et par là-même malfaisant. Ce jour-là s’ouvriront pour l’humanité assagie malgré elle d’infinies possibilités de civilisation véritable et d’harmonie morale obtenues par une éducation logique et saine.
Mais cela, c’est l’Avenir. Nous n’en sommes pas encore là... surtout en France.

Génold. [1]

Notes :

[1Genold collabora au journal de Sébastien Faure et Mauricius Ce qu’il faut dire (CQFD) dont le n°1 est daté 2 avril 1916 et le n°83, le dernier, 22 décembre 1917
Outre la collaboration à CQFD, il apporta également son concours à Par-delà la mêlée, journal d’Armand, qui parut du 26 janvier 1916 au 28 février 1918, et au Libertaire, dès qu’il parut en janvier 1919, collaboration régulière qui se poursuivit jusqu’en 1936 au moins. Genold publia lui-même Notre Voix, hebdomadaire. Dans le numéro du 5 mars 1920, il s’exprimait ainsi : "C’est par l’autorité qui vient d’en bas s’exerçant par la dictature du prolétariat, que l’élite qui vient, non seulement conservera les acquisitions de la connaissance humaine, mais établira sur les ruines du coffre-fort la souveraineté de l’esprit". Le journal Le Soviet, organe de la Fédération communiste des soviets (section de langue française de l’Internationale de Moscou) auquel Genold apporta sa collaboration pour les numéros des 9 mai, 20 juin et 26 septembre 1920, reprit cet article dans les numéros des 9 mai et 20 juin 1920 ; dans celui du 26 septembre 1920, Genold s’affirmera pour un certain "robespierrisme", la dictature ne devant être toutefois "qu’un moyen et non une fin".

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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