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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Casse-Cou ! Lettre ouverte aux militants syndicalistes et révolutionnaires
{Le Communiste}, n°11, 2e année, 19 Septembre 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 26 avril 2014

par ArchivesAutonomies
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Nous avons reçu de nos camarades de la Santé la lettre suivante que nous nous faisons un plaisir d’insérer.
L’heure n’est plus à la rigolade. Il est nécessaire que chacun fasse son examen de conscience sans fausse honte et sans fausse modestie.
Amiens ! tout le monde l’accommode à la sauce de son goût, comme Moscou l’est suivant les circonstances et suivant les individus.
A Amiens, on a refusé de mettre les syndicats ou le syndicalisme sous la tutelle d’une secte de politiciens et c’est la vraie tactique, la seule logique.
Il faut laisser au syndicalisme son indépendance totale, car c’est lui le véritable baromètre et c’est lui qui devrait être le régulateur de la vie du pays.
Il est vrai, indéniable, que ce baromètre est truqué par les directeurs de ce syndicalisme, mais cette chose est facile à modifier suivant la volonté des intéressés.
Les syndicalistes révolutionnaires jusqu’ici luttaient
contre les dirigeants de la C.G.T. aussi bien que contre les politiciens du Parti Socialiste qui étaient leurs collaborateurs.
Les dirigeants actuels de la C.G.T. et les dirigeants du Parti Socialiste se sont "salis" pendant toute la guerre, à frôler et à se compromettre avec les bandits de la défense nationale.
Or, que se produit-il à l’heure actuelle ? Quel vent souffle sur la classe ouvrière ? Moscou ! à Moscou !
Ce mot semble représenter une nouvelle idole et c’est justement là le hic, il faut étudier sérieusement la question, et nous, les premiers communistes, ceux qui avons "osé" essayer de faire des "soviets de propagande" nous sommes documentés.
Nous sommes des communistes non rétribués. Nous ne
sommes pas affiliés parce que nous nous sommes trompés.
En mars 1919, Lénine adressait un "radio" à tous les peuples-pour les inviter à former immédiatement un Parti Communiste et à créer des soviets dans l’industrie, chez les paysans ainsi que dans l’armée et dans la flotte.
Le Comité de Défense Syndicaliste (qui a toujours combattu la C.G.T. pour ramener le syndicalisme à la thèse d’Amiens) se transforma en Parti Communiste et adhéra moralement à la Troisième Internationale.
Je dis moralement car nous n’avons jamais pu communiquer directement avec la Troisième Internationale..
Nous n’avons pas réussi à attirer les troupes prolétariennes, mais enfin, nous avions lancé l’idée et maintenant l’idée a fait son chemin, mais arrive à un carrefour à labyrinthe.
Et c’est justement en ce moment que des politiciens essayent et réussissent de s’emparer du mouvement.
A Moscou ! c’est le cri de guerre des nouveaux "mercantis" de la politique comme "à Stockolm !" était le cri de guerre en 1917 des Longuettistes qui avaient plus de mérite qu’un Cachin !
Il se trouve que c’est au moment où le Parti Socialiste Unifié se mue en Parti Communiste adhérent à l’Internationale de Moscou que les syndicalistes révolutionnaires demandent à ce que leurs syndicats donnent leur adhésion à la Troisième.
A Amiens, vous n’avez pas voulu que les politiciens puissent s’emparer du mouvement syndicaliste, or vous ne pouvez pas logiquement vous mettre sous la coupe de ces mêmes individus, même s’ils ont changé leurs chemises et s’ils ont retourné leurs vestes.
Et puis, pendant que nous ne connaissons pas les conditions d’admission à la Troisième Internationale, cela pouvait aller, car nous nous figurions que nos camarades de Russie avaient les mêmes idées que nous.
Maintenant que nous avons vu ces conditions et qu’elles soient : 9, 18 ou 21 ; il y a trois choses qui nous choquent et qui m’empêchent quant à moi à adhérer à cette Troisième Internationale.
1° La Dictature. Je m’étais toujours figuré que cette dictature ne serait que provisoire et déterminée suivant les incidents qui surviendraient après l’acte catastrophique.
En tout cas, je comprenais cette dictature, venant de la base, c’est-à-dire des prolétaires sans distinction de parti, tous les malheureux étant frères et solidaires à ce titre.
Or, le plus aveugle voit clair maintenant et on peut dire que la dictature bolchévique n’est pas la dictature d’une masse, même pas la dictature d’un parti, mais d’une poignée d’individus qui font subir leur dictature.
2° Le Parlementarisme. Il semblait que les Russes s’étaient débarrassés de ce fléau en "supprimant" la Constituante. Nous, les communistes français, combattions à outrance le Parlementarisme et les parlementaires qui en sont les fruits. Tout d’un coup, le 2° Congrès communiste de Moscou engage les partis à continuer la comédie du bulletin de vote.
3° L’adhésion du Parti Socialiste. Malgré quelques exclusions (qui ne se feront pas du reste), le Parti Socialiste en entier va adhérer (des lèvres) à la Troisième Internationale. Ça ce n’est pas ordinaire, que les poltrons, les " Défense Nationale ", les braillards du Palais Bourbeux, ceux que Lénine et Zinoviev ont si bien "eng." à Moscou, soient devenus tout d’un coup des communistes prêts à la Révolution.
Mon sentiment n’a pas varié. Les individus étant les mêmes, on pourra les débaptiser, je suis certain qu’il n’y en pas un qui est capable de se sacrifier pour la cause.
Pour ces trois motifs, il est impossible de continuer plus longtemps la lutte commencée dans ce sens et nous allons être obligés de nous cantonner dans un communisme véritablement intégral.
Pour ma part, si au lieu d’être en prison pour Complot, parce Cheminot communiste, j’étais délégué au Congrès d’Orléans, je mènerais la lutte à outrance pour renverser les Jouhaux et consorts et je conseille cette tactique à mes quelques amis. Si je ne réussissais pas à les détrôner, je ferais l’impossible pour faire la scission et alors nous pourrions peut-être former un véritable parti révolutionnaire en face du Parti Communiste pour rire que sont en train d’installer les "pantins" du socialisme français.
Je me souviens du Congrès minoritaire de Saint Etienne en 1918, j’ai suivi les débats du Congrès de Lyon en 1919, eh bien ! il ne faut pas retomber dans les mêmes errements.
Le même "bourrage de crâne" se reproduit dans les gazettes officieuses de chaque clan. Réfléchissez, étudiez, compulsez, ne suivez pas les sectes, ni les individus qui cherchent leur "voie" comme j’en ai remarqué au Congrès minoritaire de la Seine.
Descendez au plus profond de vous-mêmes et dites-vous bien que si vous voulez changer un régime, il faut abattre ceux qui le soutiennent.
Or, les plus beaux soutiens sont les dirigeants actuels de la C.G.T. et les perroquets de la politique.
A Orléans, cognez dur, cognez ferme sur les Jouhaux, les Dumoulins, les Merrheim, et emparez-vous du bureau confédéral [1]
Si c’est impossible, eh bien, retirez-vous, car les essais successifs auront prouvé qu’il n’y a rien à faire de ce côté. En vous retirant, c’est comme si vous enleviez les fondations de la Maison de la Grange-aux-Belles, et la maison confédérale culbutera.
C’est ce que je souhaite le plus vite possible.

M. SIGRAND. [2]

Les camarades communistes, soussignés, sont pleinement d’accord avec notre camarade Sigrand.

Maillard, Bott [3], Rabilloud [4].

Notes :

[1Quand je dis cogner, c’est au figuré, maintenant si cela vous plaît de le faire au propre ou au beurre noir, c’est votre affaire.

[2Jacques (ou Marcel selon d’autres sources) SIGRAND. Membre du Parti socialiste SFIO, il appartint pendant la Première Guerre mondiale à la tendance révolutionnaire de la CGT, adhérant au Comité de défense syndicaliste.
En juillet 1918, au congrès de Paris de la CGT, Sigrand attaqua vigoureusement Jouhaux pour son attitude en 1914 et, à la différence de Monmousseau ou de Midol, vota avec la minorité, comme Jules Dejonckère. En 1919, il rejoignit le Parti Communiste fondé par Raymond Péricat autour du journal L’Internationale (15 février-11 septembre 1919). Sigrand devint le premier secrétaire de parti regroupant l’extrême gauche de la CGT, du PS et des libertaires. Selon Annie Kriegel, Sigrand, qui soutenait la Révolution russe, n’eut cependant aucun lien direct avec l’Internationale communiste fondée en mars 1919.
Considérant le parti comme a-parlementaire plutôt qu’anti-parlementaire, il milita pour des structures fortes et autoritaires : "Chaque soviet doit posséder son tribunal formé généralement de trois membres pour enquêter et empêcher les fuites, dépister et signaler les policiers, etc" (L’Internationale, 26 août 1919). Il lança de sa propre initiative le journal Le Communiste (25 octobre-14 décembre 1919), espérant doter son parti d’un véritable organe de presse qu’il pût contrôler étroitement. À ce moment, le Communiste faisait état de trente-deux soviets constitués en région parisienne.
En raison de son caractère autoritaire et intransigeant, Sigrand fut qualifié de "Jouhaux du communisme" (L’Internationale, 11 septembre 1919), et suscita de vives inimitiés au sein de son parti. Il y attisa les oppositions entre centralistes et fédéralistes provoquant la naissance d’un autre regroupement autour du Soviet de Courbevoie (Seine). Lors de la réunion du Soviet central du 11 novembre 1919, le soviet régional lui reprocha son travail de division et le contraignit à démissionner. Avec la tenue d’un "congrès communiste" (25-28 décembre), le Parti communiste de Péricat se transforma en Fédération communiste des soviets, de tendance anarchiste plus accusée, dont les secrétaires furent Marius Hanot et Alexandre Lebourg.
En février 1920, Sigrand donna sa démission, entraînant avec lui quelques soviets (Argenteuil, Charenton) ainsi que Bott, Lacoste et Fabre. Il reconstitua le Parti communiste à l’image de ce qu’il était en 1919, avec un Comité central appuyé sur des sections. Le 1er mai 1920, ce parti regroupait, selon ses dires, "15 militants et 300 cotisants". Lors du IIe congrès de l’IC, ce parti tenta d’y envoyer deux délégués dont Mauricius.
Révoqué au cours de la grève des cheminots de février 1920, Sigrand ne bénéficia pas, ainsi que Sirolle et Dejonckère, des mesures de clémence annoncées sur son réseau. Durant la grève de mai, un mandat d’arrêt pour "complot contre la sûreté de l’État" fut lancé dès le 3 mai 1920 contre lui. Le 9 mai, surpris par un inspecteur des renseignements généraux, il fut arrêté à Chartres. Emprisonné à la Santé, il signa le 16 mai, avec Totti, Sirolle, Delagrange, Chaverot, Gauthier et Courage, une lettre adressée à la Commission exécutive de la Fédération des cheminots, dénonçant comme "une trahison" l’attitude de la CGT prête à lancer un ordre de reprise du travail.
Le 26 mai, Sigrand lança un appel "aux secrétaires et camarades des sections" de son organisation et, le 1er juin suivant, annonça par une lettre ouverte au ministre de la Justice la reconstitution définitive du Parti communiste. Un nouvel organe, le Communiste (2e série), parut à partir du 4 juillet 1920. Interrogé le 22 juillet, il affirma être de "ceux qui ne sont pas d’accord avec les dirigeants de l’IC au sujet de la dictature du prolétariat", tandis que son journal désavouait les partisans du ralliement à l’IC et au bolchevisme en général. Le 19 septembre 1920, dans une lettre publique, Sigrand exprima les raisons de ce refus : "La dictature, le parlementarisme et l’adhésion du Parti socialiste" [à l’IC]. Deux jours plus tard, il demanda sa mise en liberté provisoire : "Aujourd’hui que les conditions d’adhésion à Moscou ont paru dans toute la presse, que des députés comme Cachin, et des délégués du Parti socialiste comme Frossard apportent des précisions, je tiens à compléter mon interrogatoire d’une seule phrase. Je ne serai jamais adhérent à Moscou à de telles conditions, le communisme tel que je le comprends n’ayant rien mais rien du tout du programme bolchevik."
L’échec du premier Parti communiste français qu’avait essayé d’organiser R. Péricat, doit beaucoup au refus de la IIIe Internationale de le considérer comme interlocuteur mais provient aussi de la personnalité peu commode de Sigrand. À son propos, R. Péricat devait écrire brutalement : "Nous avons commis des fautes ; la plus grande a été de confier le secrétariat du parti à un individu qui a fini par s’avérer taré. Il a conduit le parti à sa perte."

[3La déclaration de guerre le surprit à l’armée et il resta soldat jusqu’au 25 septembre 1918 date à laquelle on le réforma.
Attiré par la Révolution russe, H. Bott milita au comité de la IIIe Internationale. Représentant du courant anarcho-communiste, il constitua, en août 1919, "le Soviet du XIX° arrondisssement" dont il devint le secrétaire. Dans le même temps, il participa à la fondation du "Soviet central provisoire" et du "Soviet autonome de la région parisienne". Il fut l’un des organisateurs à Paris, du 25 au 28 décembre 1919, du congrès du Parti communiste, auquel participaient les groupes qu’il avait formés ; il présida la première séance. À ce congrès, l’organisation prit le nom de Fédération communiste des Soviets. Le 6 février 1920, Bott, Sigrand, Fabre et Lacoste démissionnèrent pour former une organisation plus structurée qui reprit le nom de Parti communiste, section de l’Internationale communiste de Moscou. La police signala la présence de Bott à Bruxelles du 19 au 26 mars. Arrêté et inculpé de complot contre la sûreté de l’État, le 1er mai 1920, il fut toutefois acquitté le 28 février 1921 par les assises de la Seine et, avec lui, les militants du Parti communiste (Bott, Sigrand, Rabilloud), mais aussi ceux de la Fédération communiste des Soviets (Hanot, Lebourg, Giraud) et du comité de la IIIe Internationale (Monatte, Loriot, Souvarine).
Le "Parti communiste" publia en juillet et août 1920 Le Communiste, auquel Bott collabora sous le pseudonyme d’Henri Entolé.

[4Louis Rabilloud adhéra en septembre 1919 au Parti communiste constitué le 30 mai précédent par les membres du Comité de défense syndicaliste groupé autour de Raymond Péricat. Il devint gérant du journal le Communiste qui compta cinq numéros parus du 1er novembre au 14 septembre 1919.
À la suite de son congrès tenu à Paris les 25-28 décembre 1919 (au 49 de la rue de Bretagne), le Parti communiste se transforma en Fédération des soviets. Après quelques semaines d’hésitation, Rabilloud rejoignit le nouveau Parti communiste recréé par Henri Sigrand et Alexandre Lebourg qui s’étaient opposés à Péricat en décembre. Il entra au Comité central et, en mars 1920, en devint le trésorier. Avec Henri Bott et Sigrand, il appartenait au bureau du parti.
En mai 1920, Rabilloud fut arrêté, avec Bott et quelques militants, dans le cadre de l’instruction de l’affaire du "complot" aux abords de la Bourse du Travail alors qu’ils se partageaient des tracts appelant le peuple à la "prise de possession" des usines, magasins, banques, et à la formation de "conseils". Inculpé, lors de son interrogatoire le 27 juillet 1920, Rabilloud déclara : "Je suis partisan d’une certaine dictature prolétarienne qui exclut toute idée de la violence." Sa demande de remise en liberté lui fut refusée le 26 août 1920 mais Rabilloud fut libéré en novembre en raison de son état de santé.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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