Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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2ème Introduction (sur l’Action Révolutionnaire et les Intellectuels
{Archinoir}, n°2, s.d., p. 4-10.
Article mis en ligne le 2 novembre 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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En Mai, le mouvement étudiant (plus exactement, une fraction) a provoqué l’étincelle du vaste mouvement à l’échelle nationale qui a suivi (en le révélant) ; et celui-ci est pris en charge actuellement uniquement par la classe ouvrière, du moins par des noyaux de la classe ouvrière, (la classe étant en train de se reconstituer dans les luttes, après ? siècle d’étouffement), et ceci dans tous les différents secteurs de production. Si certains étudiants révolutionnaires ou ouvriers ne voyaient dans la lutte de mai qu’un feu de paille, ils se trompaient, et se trompent encore s’ils maintiennent cette position.
Si des actions de masse, ou de niveau plus fragmentaire, (et cela est valable à l’Est comme à l’Ouest) étaient autrefois récupérées aussitôt par le patronat, les partis politico-syndicaux, ou par l’organisation étatique, nous constatons que les luttes actuelles, en France, même très limitées, sont très difficilement canalisées, endiguées, ou écrasées , ou du moins, le sont plus difficilement, ou plus tard, et surtout de façon différente, car LE MOUVEMENT A VU NAITRE LA CONSCIENCE DE SON EXISTENCE, Et c’est cela aussi, le positif de mai 68. Il ne faudrait évidemment pas croire non plus que si le mouvement étudiant n’avait pas été là, il n’y aurait rien eu ; et par là, se prosterner devant les étudiants, l’Italie, l’Allemagne, la Tchécoslovaquie, n’ont pas connu de situation similaire ("mai rampant" en Italie, éruption soudaine en Allemagne, et situation embrouillée en Tchécoslovaquie), ce qui n’a pas empêché l’existence de luttes intensives contre le pouvoir aussi bien patronal qu’étatique, que celui plus subtil des partis ou bien des syndicats (comme cela se passe en Italie) (bien que ce même phénomène se présenterait en France, sous différentes formes moins spectaculaires, actuellement).

  • Grèves partant de la base,
  • Occupations des lieux de travail,
  • Mise en vase clos des représentants du patronat, etc. . .

    A tout cela, il est évident que les syndicats soient opposés, à priori, mais ils ne peuvent généralement faire autrement que de passer plus ou moins la main devant l’état de fait (encore que dans certaines unités de production, ils soient eux-mêmes partisans de ce genre d’actions, cachant ainsi une ligne politique bien définie afin de mieux magouiller les travailleurs) étant donné

  • a) la pression directe de la base :
  • b) leur lutte actuelle contre le pouvoir politique de l’état et du patronat dans les lieux de production, les conseils régionaux (etc. . . ) afin d’avoir une plus grosse part du gâteau-pouvoir (concurrence des pouvoirs) (Cf. : droit syndical dans l’usine, régionalisation, nationalisation, etc...)

    Mais, si d’une part, la "classe ouvrière bouge" (comme disent certains), où en est le mouvement des dits "étudiants révolutionnaires" ?

  • A
    • 1- Actuellement, nous assistons à la recrudescence de groupuscules qui se réclament de la classe ouvrière (des m-l, des trotsk, aux "Pouvoir des Conseils Ouvriers" de toutes sortes), et, qui, depuis des années, la soutiennent, disent-ils ; (bien que celle-ci se fiche pas mal de ce qu’ils font ou disent). Tous ces groupuscules de semi-intellectuels passent leur temps à se battre pour des surfaces de mur sale, ou pour des surfaces de temps mort. C’est à qui collera le plus d’affiches, ou à celui qui "saura" le plus de "connaissances théoriques",
    • 2- Parallèlement à ces groupuscules bien organisés, hiérarchisés, . nous voyons les "anars" (ou autres, étiquetés ainsi), qui, eux, (par exemple ici à Vincennes) poussent des grands cris dès que l’on essaie de sortir de la merde, au nom du confessionnisme anti-organisationnel-à-tous-crins, anti-théorique-à-tous-crins, et ainsi restent disséminés dans la nature, ou palabrent à la cafétéria de la fac, justifiant ainsi leur inaction et leur impuissance.
    • 3- Certains, plus "virils", ont rejoint les rangs des chinois, puisque ces derniers "font du boulot", qui à leurs yeux, est très intéressant "et puis, après tout, la C.D.P., et les anars, sont très proches les uns des autres, voyons donc unissons les luttes !!! Ces misérables étudiants qui ne demandent qu’à faire du "travail politique", et "sérieux", et des actions activistes, terroristes, ou putchistes, avec n’importe qui, pourvu que ce soit contre une forme quelconque de pouvoir, (mais d’une manière qui recrée le pouvoir constamment le pouvoir, dans l’équilibre des pouvoirs), pourraient très bien le faire avec des Fascistes, puisqu’il ne s’agit que de casser du flic ou n’importe quoi !!! D’ailleurs, toutes les formes d’action entreprises, soit par les groupuscules "ouvriéristes", soit par les "anars", sont toujours par rapport à autrui. Palestine, Vietnam, Révolution Russe de 1917, Espagne 36, une grève dans une boîte, ou dans un lycée, une manifestation de petits commerçants, etc... mais jamais autonomes, c’est-à-dire dans le milieu social dans lequel ils vivent, et en choisissant leurs secteurs d’intervention de façon réelle. Jusqu’à maintenant, c’est le pouvoir qui a choisi le terrain, les armes, et tout le reste.
  • B D’autre part, tous ces étudiants ne sont pas étudiants à part entière. La grande majorité vient à la Fac pour foutre le bordel (ce qui est très bien, encore que ce soit fait d’une façon incohérente) soit pour rencontrer d’autres "copains" ; formant ainsi une couche de gens marginaux, n’ayant par conséquent aucune prise à caractère politique sur leur propre vie [1].
    Donc, leur exploitation et leur aliénation ne se situent pas directement au niveau : travail - production - plus-value, etc... mais à un niveau très intellectualisé et très diffus, changeant souvent de formes, plusieurs fois par jour, et dans le mois ; cela, étant donné le rythme de vie diversifié et différent de celui du prolo [2].
  • C
    • 1- Donc, si les désirs de cette couche sociale (couche sociale d’intellectuels semi-marginaux, semi-prolétarisés, semi-étudiants), couche qui s’est fermée il y a à peine quelque 20 ans, sont si différents des autres couches de la société, avec lesquelles elle veut "faire la révolution", et en particulier, la classe ouvrière, comment serait-il possible que les motivations et leurs manifestations, soient les mêmes tout de suite, se recoupent carrément, magiquement, comme ça, en l’air ? "Étudiants, ouvriers, même combat !" on connaît cette rengaine. Actuellement, qu’est-ce que cela veut bien dire ?
    • 2- Étant donné que ;
      • a) la classe ouvrière consomme une certaine partie de la production qu’elle "crée", de fait, et en faits ;
      • b) les séparations à tous les niveaux du vécu, en commençant par le langage, en finissant par le mode vestimentaire, et en passant par le rythme de survie règle par le pouvoir, sont différentes ;
      • c) la culture que le pouvoir essaie d’inculquer aux masses ouvrières par tous les moyens, n’a été mise à leur disposition que depuis une dizaine d’années, pour mieux les aveugler, (voyant que les ouvriers ne marchaient pas assez au pas),alors qu’elle colle à la peau des intellectuels "révolutionnaires", et que d’autre part, elle est complètement différente (d’une part les Maisons de la Culture, Molière, Armand Gatti, et Guy Lux, de l’autre la Petite Collection Maspero, et la grande, et la plus grande, le living Theater, R. Vaneighem, et le "Structuralisme").

        Tout cela sépare non seulement le prolétariat et la bourgeoisie, mais d’une façon plus précise, chaque couche sociale et même à l’intérieur, chaque secteur de production, qui devient ainsi un secteur de consommation culturelle type, puisque chaque couche sociale consomme une partie de la production bien spécifique (la sociologie n’est pas née de la cuisse de Jupiter).

        Nous ne voulons pas dire dans ce discours qu’il faudra à l’avenir se couper d’avec les autres couches du prolétariat, bien au contraire. Mais tous ces groupuscules de politicards et de révolutionnaristes qui prétendent qu’ils font "prendre conscience à la classe ouvrière de son exploitation", la haranguent dans cet espoir-là, ou vont "aider" la classe ouvrière en diffusant les Cahiers de mai, par ex, ou l’idée des Conseils Ouvriers, se font et se feront toujours casser la gueule par les ouvriers, et ces derniers ont bien raison. Ces rapaces d’intellectuels montrent très clairement leur(s) impuissance(s), et leur(s) incohérence(s) politiques, en allant chercher ailleurs ce qu’ils n’arrivent pas à faire eux-mêmes. Se donnant en spectacle et étant eux-mêmes les spectateurs de la lutte des classes. Croyant avoir un rôle historique à tenir, ils ne sont avec le superflu de l’histoire.
        Donc, les luttes que nous pouvons mener ne peuvent se placer que dans un milieu bien spécial. Le milieu social dans lequel nous vivons ; et, en plus sous une certaine influence de motivations dues à tout un passé culturel issu 3 de plusieurs siècles de mouvement (Hegel, Le Romantisme, Marx, Stirner, Lautriamont, la Psychanalyse, le Surréalisme, K. Korsch, le jazz, etc...) passé que nous ne pouvons nier, qui est incorporé en nous, et dans lequel d’ailleurs il serait con de ne pas apercevoir le noyau d’exigences radicales et subversives (qui s’est formé parallèlement au mouvement social réel) [3].

        Mais suffit-il de survivre et de penser pour devenir révolutionnaire ? [4].
        On ne naît pas "révolutionnaire". Mais on le devient en participant à la vie réelle. Si l’aliénation et l’exploitation existent, en fait, on ne peut en prendre conscience, que si nous les subissons de façon pas trop mystifiée ; donc, si nous participons à la production, soit des biens de consommation palpable, soit à la production du savoir ou de la créativité, comme pouvoir sur autrui (intellectuels et artistes).
        Avec ces prémisses nous en arrivons à dire que toute action politique cohérente ne peut être réalisable que si nous appartenons à un catégorie sociale de production plus ou moins déterminée. Que la vie de marginaux BOHEMEU - BYTKNYKS, etc..., avec toute les idées hético-curés, mythique, que cela comporte, ne fait pas peur au pouvoir, mais au contraire vit avec l’idéologie du pouvoir [5].
        Nous ne cherchons aucunement à critiquer tel ou tel genre de survie, jamais à préciser que toute théorie révolutionnaire si elle n’est pas issue non seulement d’une pratique politique, mais surtout d’une pratique de survie intégrée consciemment dans le procès de production de la société moderne, elle "sera toujours incohérente" activiste, terroriste, et débouchant sur l’angoisse des bars vers minuit.
        Toutes les actions qui n’ont pas un rapport direct avec mes désirs, (donc rapport avec MOI individu aliéné et exploité - exploitant), (avec MOI en tant qu’être .social appartenant à une catégorie plus ou moins déterminée) seront toujours non seulement en dehors de ma survie et de ma vie possible et se réalisant (en étant même un renforcement absurde de l’aliénation), mais aussi de celles des autres, puisque je je suis pas concerné par les mêmes réalités directes, ou pas de la même façon, avec des personnes d’une autre couche sociale. Et, c’est le "lien idéologique", justement, qui masque cela ("appartenir "au "groupe" "anar" au groupe "machin", etc...), mais lien se défaisant très nettement, et laissant place actuellement, à l’effritement de ces groupes étudiants-ouvriers qui tournent à vide, et que nous connaissons bien...

        Mais il faut travailler pour être révolutionnaire ? Ce n’est pas ce que nous disons.
        Tout au contraire, évidemment ; mais le problème n’est pas là. Le voici.

  • 1- Soit on se dit "révolutionnaire", en se faisant baptiser dans un quelconque groupuscule ou en assimilant un certain nombre de textes, de théories séduisantes, qui collent à la mode d’un milieu bien précis, ... et alors la vie quotidienne, en tant qu’individu marginal est totalement coupée de la théorie que l’on veut bien assumer [6], et celle-ci repose, in abstracto, tel un mythe que l’on entretient.
  • 2- Soit on est conscient d’être dans un milieu social organisé par le pouvoir, où il peut y avoir des luttes effectives, si la lutte est motivée par les désirs (eux-mêmes issus de toute une organisation de survie et de travail, ainsi que de réactions contre cette organisation) ; luttes contre les entraves que l’on rencontre à chaque moment de la vie, lutte contre le travail, contre le non-travail (qui n’est que le revers de. la médaille), les loisirs, le temps accordé à la marginalité, etc... ; mais ces aliénations seront ressenties et amenées d’après la construction de mon corps physique, psychique, psychologique, selon ma conscience, mon inconscient, etc..., bref, par les structures et les infrastructures de mon esprit, et de mon corps en tant que moyen fondamental de ma force de travail.
    Ce n’est pas parce que certaines entraves à la vie existent que j’en prendrai obligatoirement conscience, et ce n’est pas parce que j’en prendrai conscience que je lutterai forcément contre. Et si moi je lutte contre, un autre ne fera que constater le fait, ou lutter contre ce fait plus radicalement que moi, ou moins radicalement, ou encore il interprétera cela d’une manière différente, suivant ses désirs et la place sociale qu’il occupe.

    C’est en parlant et en analysant à partir d’une politique de survie concrète, que l’on peut lutter concrètement contre ceci ou cela, et contre cette - survie, et non pas en calquant un modèle à penser tout doré.
    C’est en étant en contact avec d’autres hommes, dans un même contexte social, avec les mêmes problèmes à résoudre quotidiennement que naissent et prennent forme des possibilités de lutte, et des luttes.
    C’est en sa battant contre ses études, mais non pas en les combattant de manière fuyante (pour retrouver le discours mort des cafés, des cinéma, de l’ennui, des errances froides, des séparations à jamais séparées) que l‘étudiant peut devenir révolutionnaire, c’est-à-dire avoir une pratique transformant radicalement la réalité, c’est-à-dire devenir effectivement "anti-étudiant", et non plus d’une façon mythique et idéologique (comme les braves enragés de l’I.S.)
    C’EST EN DEVENANT ANTI-ÉTUDIANT QU’ON POURRA LUTTER AVEC LES ANTI-OUVRERS (puis les anti-paysans, etc.)
    C’est en sortant de son petit milieu culturel que l’on peut trouver moyens de ne plus s’ennuyer culturellement ; mais lucidement ; et avoir ainsi une prise sur l’ennui et sa production, et, corollairement, sur la con3tructii de sa vie, et de la vie.

Notes :

[1Il faut dire aussi qu’il s’agit pour eux d’avoir des "papiers" en fin d’année, ce qui finalement les entrave pour une quelconque action radicale, puisqu’ils ont un statut à préserver. Leur marginalité produit et de nouvelles études, sous une autre forme... !

[2Mais cette exploitation : aliénation intellectualisée n’en est pas moins réelle, vécue à travers tout un réseau de rapports de classe-oppression - hiérarchie - répression des désirs, etc...

[3Exemple bien connu : Rimbaud. Lautréamont/Commune de 1871 ; Dada/Rév. Russe, Mouvement Spartakiste, etc... Surréalisme/Fondation du Stalinisme.

[4C-à-d. avoir une pratique révolutionnaire, c-à-d. transformant la réalité.

[5La marginalité n’existe que relativement au travail. Les temps des marginaux n’est que le temps du travail inversé. Le retranchement. La marginalité recrée le travail constamment. C’est un espace dans le temps global du travail social. Comme les loisirs dans le temps global du travail individuel ; et un espace aussi aliéné, car son temps est sans emploi, sans activité. Il s’agit de transformer le temps et l’espace des unités de travail en temps et en espace totalement marginaux pour le pouvoir. Passer du travail et de la marginalité, à la marginalité au travail sur tous les lieux, au négatif à l’oeuvre.

[6Le chrétien assume, lui aussi, une théorie. Elle a, elle, le mérite d’être plus proche de sa vie quotidienne.




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