Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le désir comme marchandise et la marchandise comme désir
{Archinoir}, n°3, s.d., p. 16-21.
Article mis en ligne le 29 novembre 2013
dernière modification le 28 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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1) Après avoir entassé mes marchandises lors de sa période d’industrialisation, de concentration et d’accumulation, la richesse bourgeoise apparaît, de surcroit et de plus en plus, comme un immense entassement de désirs objectivés, et chacun de ces désirs pris isolément comme la forme élémentaire de cette dite richesse. Tout désir-marchandise (= objet du désir = désir de l’objet) se présente toute fois sous le double aspect de valeur d’usage et de valeur d’échange).
2) L’objet du désir (ou désir de l’objet) est avant tout une chose quelconque nécessaire, utile ou agréable à la vie ; cet un objet de besoins humains, un moyen d’existence au sens le plus large du mot. Comme valeur d’usage, cet objet se confond avec son existence naturelle et palpable. Tel être est une valeur d’usage particulière, distincte des valeurs d’usage d’autres êtres (de par les propriétés essentielles qui fondent son être : hérédité, passé, aliénations, pratique présente ; peu importe). La valeur d’usage n’a de valeur que pour l’usage, ne se réalise que dans le procès de consommation. On peut utiliser la même valeur d’usage de différentes façons (multiples situations à vivre ou à créer). Toutefois, la totalité de ses emplois possibles se résume dans son existence d’être, ayant des propriétés définies. La valeur d’usage d’un être n’est déterminée que par la qualité et non pas la quantité, les êtres ne pouvant pas se mesurer différemment suivant leurs particularités naturelles ou non (sauf, peut-être pour les minettes, militantes, ou autres femmes masquées, où ce n’est pas une question de mesure, mais seulement de mauvaise qualité).
3) Quelle que soit la forme sociale de la richesse, les valeurs d’usage en constituent toujours le contenu, indifférent tout d’abord à cette forme. La jouissance ne peut reconnaître si tel être est oriental, militant, stalinien, ou prolétaire (seule la non-jouissance amènera certains constats). Objet de besoins sociaux et par là rattachée à l’ensemble social, la valeur d’usage n’exprime cependant pas un rapport de production social. Un être est un objet de désir en tant que valeur d’usage abstraite (non utilisée par moi). Avoir cette belle femme, je ne m’aperçoit pas qu’elle est désir d’un objet, alors dès qu’elle sert de valeur d’usage pour un besoin amoureux ou ludique, dans la jouissance ou une situation de vie, elle est un "Être", et non un objet de désir (d’où désir d’un objet). Être valeur d’usage est une condition nécessaire pour l’objet d’un désir alors que pour la valeur d’usage (potentialités ludique, amoureuses, etc...), peu importé que l’être soit un objet de désir, un désir marchandise, et même le contraire. La valeur d’usage est réceptivité, attente d’utilisation, d’appropriation de l’objet-désir-désir-objet, pour en faire un être. Dans cet état d’indifférence vis-à-vis de toute détermination économique formelle, la valeur d’usage comme telle est en dehors du domaine d’investigation d’économie politique. Elle y entre seulement quand elle sert elle-même de détermination formelle. Actuellement, elle est la base matérielle, par où se manifeste un rapport économique déterminé, la valeur d’échange.
4) L’aliénation du désir au profit du désir objet contemplé (qui est le résultat de l’activité inconsciente du spectateur) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il désire ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et ses propres désirs. L’extériorité des désirs objectifs par rapport à l’homme agis­sant apparaît en ce que ses propres pulsions ne sont plus à lui mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi les désirs ne sont chez lui nulle part, car le désir spectaculaire est partout.
5) L’être qui désire ne se produit pas lui-même, il produit une puissance indépendante. Le succès de cette production, son abondance, revient vers le producteur comme abondance de la dépossession. De plus en plus, le temps et l’espace de son monde en deviennent étrangers avec l’accumulation de ses désirs aliénés. Le désir spectaculaire est la carte de ce nouveau monde, carte qui correspond exactement sur ses désirs. Les forces mêmes qui nous ont échappé se montrent à nous dans toute leur puissance.
6) L’homme séparé de son produit, de plus en plus puissamment, produit lui-même dans les détails de son monde et ainsi se sent de plus en plus séparé de son monde. D’autant plus son désir est maintenant son produit, d’autant plus il est séparé de son désir.
7) Le désir-spectaculaire est le capital à un tel degré d’accumula­tion qu’il devient image.
8) C’est le principe de fétichisme de désir objectivé, la domination de la société par des choses supra sensibles bien que sensibles qui s’accomplit absolument dans le spectacle, ou le monde sensible se trouve remplacé par une sélection d’images qui existent au-dessus de lui et qui en même temps s’est fait reconnaître comme le sensible par excellence.
9) Le monde est à la fois présent et absent que le spectacle fait voir est le monde du désir spectaculaire dominant sur ce qui est vécu. Et le monde du désir spectaculaire est ainsi nombré comme il est, car son nombre est identique à l’éloignement dans l’espace en plus vis à vis de leur produit global.
10) La perte de la qualité, si évidente à tous les niveaux, du lan­gage spectaculaire, des objets qu’il loue et des conduites qu’il donne, ne fait que traduire les caractères fondamentaux de la production réelle qui écarte la réalité ; le facteur désir-spectaculaire est de proche en proche l’égalité de soi-même, la catégorie du quantitatif. C’est le quantitatif qu’elle développe et elle ne peut se développer qu’en lui.
11) Le développement de l’émancipation sexuelle a été l’histoire réelle inconsciente qui a construit et modifié les conditions d’existence des groupes humains en tant que conditions de survie, et l’élargissement de ces conditions : la cause sexuelle de toutes leurs entreprises. Le secteur du désir a été, à l’intérieur d’une sexualité naturelle, la constitution d’un surplus de la survie. La production des désirs qui implique l’échange de rapports variés entre des êtres indépendants, a pu rester longtemps libertine, interne dans une fonction sexuelle marginale où sa vérité quantitative est encore masquée.
Cependant, là où elle a rencontré les conditions sociales des grands échanges et de l’accumulation des êtres, elle a saisi la domination totale de la sexualité.
La sexualité toute entière est alors devenue ce que le désir s’était montré au cours de cette conquête ! un processus de développement quantitatif. Ce déploie­ment incessant de l’émancipation sexuelle sans la force du désir, qui a transfiguré le rapport de l’homme à la femme en désir-marchandise, en désir-échange, aboutit cumulutativement à une abondance dans laquelle la question première de la survie est sans doute résolue, mais d’une maniéré telle qu’elle doit se retrouver toujours ; chaque fois posée de nouveau à un degré supérieur. La libération sexuelle libérée dans la société de la pression naturelle qui exigeait leur entente immédiate dans la survie, c’est alors de leur libérateur qu’elles ne sont pas libérées. L’indépendance du désir s’est étendu dans l’ensemble de la sexualité sur laquelle il règne. La sexualité transforme le monde en le transformant seule­ment en un monde de la sexualité.
La pseudo-nature dans laquelle le rapport de l’oeuf et de la poule s’est aliéné exige de poursuivre à l’infini son service et ce service, n’étant juge et absous que par lui-même, en fait obtient la totalité des efforts et des projets socialement licites, comme ses serviteurs. L’abondance des désirs, c’est-à-dire du rapport-désir, ne peut plus être que la survie augmentée.
12) Le spectacle est une guerre de l’opium permanente pour faire accep­ter l’identification des êtres aux désirs et de la satisfaction à la survie augmentant selon ses propres lois. Mais si la survie consommable est quelque chose qui doit aug­menter toujours, c’est parce qu’elle ne cesse de contenir la privation. S’il n y a aucun au-delà de la survie augmentée, aucun point où elle pourrait cesser sa croissance, c’est parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche.
13) La victoire de la sexualité autonome doit être en même temps sa perte. Les forces qu’elle a déchainées suppriment la nécessité sexuelle qui a été la base immuable des sociétés anciennes. Quand elle la remplace par la nécessite du devoir sexuel infini, elle ne peut que remplacer la satisfaction des premiers besoins humains sommairement reconnus, par une fabrication ininterrompue de pseudo-besoins qui se ramènent au seul pseudo-besoin du maintien de son règne. Mais la sexualiteé autonome se sépare à jamais du besoin profond dans la mesure même où elle sort de l’inconscient social qui dépendait d’elle sans le savoir : "Tout ce qui est conscient s’use. Ce qui est inconscient reste inaltérable. Mais une fois délivré, ne tombe-t-il pas en ruines à son tour ?" (Freud)
14) Au moment où la société découvre qu’elle dépend de la sexualité, la sexualité, en fait, dépendra d’elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu’à paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance. Là où était le çà sexuel doit venir le Je. Le sujet ne peut émerger que de la société, c’est-à-dire de la lutte qui est en elle-même. Son existence possible est suspendue aux résultats de la lutte des classes qui se révèle comme le produit et le producteur du désir.
15) La conscience du désir et le désir de la conscience sont identiquement ce projet qui, sous sa forme négative, veut l’abolition des classes, c’est-à-dire la possession directe des travailleurs sur tous les moments de leur activité. Son con­traire est la société du spectacle, où le désir-marchandise se contemple lui-même dans un monde qu’il a créé.
16) Le mouvement de banalisation qui, sous les diversions chatoyantes du spectacle, domine mondialement la société moderne, la domine aussi sur chacun des peints où la consommation développée des désirs a multiplié en apparence les rôles et les objets à choisir. Les survivances de la religion et de la famille -laquelle reste la forme principale de l’héritage du pouvoir de classe -, et donc de la répression morale qu’elles assurent, peuvent se combiner comme une même chose avec l’affirmation redondante de la jouissance de ce monde, ce monde n’étant justement produit qu’en tant que pseudo-jouissance qui garde en elle la répression. A l’acceptation béate de ce
qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire. Ceci traduit ce simple fait que l’insatisfaction elle-même est devenue un désir dès que l’abondance sexuelle s’est trouvée capable d’étendre sa production jusqu’au traitement l’une telle matière première.
17) Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclu­sifs et imbriqués, se développe en luttes de qualités fantomatiques destinées à passion­ner l’adhésion à la trivialité quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques, des partisans de tel ou tel genre de jouissance ou de rapports sexuels char­ges de transfigurer en supériorité ontologique fantastique la vulgarité des modèles hiérarchiques de la consommation. Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous ludique, des partouzes aux parties carrées. Là où s’est installée la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre les partisans des amours collectifs, multiples ou variés et les couples amoureux vient en premier plan des rôles fallacieux : car nulle part il n’existe de couple amoureux, maître de leur vie et de toutes les situations exaltantes à vivre à deux, et les désirs fébriles d’amour en groupe papillonnant ne sont aucunement la propriété de ces hommes, mais celle du système économique, le dernier dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent qui désirent des variantes ; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.
18) Chaque désir sexuel déterminé lutte pour lui-même, ne peut pas reconnaître les autres, prétend s’imposer partout comme s’il était seul. Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement, que la chute d’aucune illusion ne pourrait conclure.
Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les désirs et leurs fantasmes. C’est dans cette lutte aveugle que chaque désir en suivant ce fantasme borné, réalise en fait dans l’inconscience quelque chose de plus élevé : le devenir, monde du désir, qui est aussi bien le devenir-désir du monde. Ainsi, par une ruse de la raison marchandera particulier du désir s’use en combattant tandis que la forme-désir va vers la réalisation absolue.
19) La satisfaction que le désir abondant ne peut plus donner dans l’usage en vient à être recherché dans la reconnaissance de sa valeur en tant que désir : c’est l’usage du désir se suffisant à lui-même et pour le consommateur l’effusion religieuse envers la liberté souveraine du désir. Des vagues d’enthousiasme pour un modèle de jouissance donné, soutenu et lancé par tous les moyens d’information (bourgeois ou de dite émancipation sexuelle révolutionnaire), se propagent ainsi à grande allure. Un style érotique surgit d’un film ; une revue "révolutionnaire” lance des regroupements d’individus qui lancent des formulaires sexuels divers. La pornographie exprime ce fait que, dans le moment où la masse des désirs glisse vers l’aberration, l’aberrant lui-même devient un désir spécial. Dans les affiches publicitaires, par exemple, non plus puritaines mais d’une provocation sexuelle supplémentaire pour vanter des objets quelconques vendus (cocotes minute ou télévision), ou qui découlent par échange de leur propre sphère (soutiens-gorge, livres pornos), on peut reconnaître la manifestation d’un abandon mystique à la transcen­dance du désir. Celui qui collectionne les photos érotiques qui sont vendues pour être collectionnées accumule les indulgences du désir marchandise, un signe glorieux de sa présence réelle parmi ses fidèles. L’homme réifié affirme la preuve de son intimité avec le désir-marchandise. Comme dans las transports des convulsionnaires ou miraculés
du vieux fétichisme religieux, le fétichisme du désir parvient à des moments d’excitation fervente. Le seul usage qui s’exprime encore ici est l’usage fondamental de la soumission.
20) Sans doute le pseudo-besoin imposé dans la consommation moderne ne peut être oppose à aucun besoin ou désir authentique qui ne soit lui-même façonné par la société et son histoire. Mais le désir abondant est la comme la rupture absolue d’un développe­ment organique des besoins sociaux. Son accumulation mécanique libère un artificiel illimi­té, devant lequel le désir vivant reste désarmé. La puissance accumulative d’un artificiel indépendant entraîne partout les falsifications de la vie sociale.
Dans l’image de l’unification heureuse de la société par la jouissance, la division réelle est seulement suspendue jusqu’au prochain non accomplissement dans le jouissif, chaque mode de jouissance particulier qui doit représenter l’espoir d’un raccourci fulgurant pour accéder enfin à la terre promise de la jouissance totale est présentée cérémonieusement, à son tour comme la singularité décisive. Elle comme dans le cas de la diffusion instantanée des modes des gadgets qui vont se trouver portés ou loués par presque tous les individus du même âge, le mode de jouissance dont on attend un pouvoir singulier n’a pu être proposé à la dévotion des masse que parce qu’ils avaient été tirés à un assez grand nombre d’exemplaires pour être consommés massivement. Le caractère prestigieux de cette "combine" quelconque de jouissance ne lui vient que d’avoir été placé un moment au centre de la vie sociale, comme le mystère révélé de la finalité de la jouissance. Le mode "jouissif" était prestigieux dans le spectacle devient vulgaire à l’instant où il entre chez le jouisseur en même temps que chez tous les autres. Il révèle trop tard sa pauvreté essentielle qu’il tient naturellement de la misère de sa production. Mais déjà c’est un autre mode sexuel qui porte la justification du système et l’exigeance d’être reconnu.
ON PEUT RENCONTRER ACTUELLEMENT DES COPAINS D’ARCHINOIR A GRENOBLE, CHAMBÉRY, LYON, BORDEAUX, EN ALGÉRIE, ET EN ZAMBIE !

(note pour le texte sur la sexualité de Grenoble : document n3
Tract rédigé par deux copains d’Archinoir alors à Grenoble ; à visée surtout provocatrice, mais finalement pas distribué)




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