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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Interruption d’un cours de géographie
{Archinoir}, n°3, s.d., p. 38-43.
Article mis en ligne le 1er décembre 2013
dernière modification le 29 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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(Texte fait par des camarades Lyonnais dont déjà un texte a paru dans Archinoir N° 1 sur l’idéologie d’histoire-géographie)

QUEL ÉTAIT LE PROJET ?

Cette question renvoie d’abord à ceux qui en étaient porteurs. Qui l’a conçu ? A quel moment ? 4 gauchistes "inorganisés" militants-politiques-ne-militant-pas. Ne voyant rien d’autre à faire, on s’est réuni pour prépare le CAPÈS ; en fait, on se réunissait plus pour se réunir que pour travailler. Par le fait de se réunir, on cherchait à s‘affirmer. Le fait d’être un groupé nous permettait de ressentir notre force et donc d’envisager de faire quelque chose. D’autre part, préparer le CAPÈS entre gauchistes était insupportable : "on se sentait devenir con”
Cela s’est traduit en une volonté d’action symbolique sur l’amphi : lieu symbolique de l’ennui et du vide, et de la compétition dans la préparation du concours.
Le fait qu*on soit 4 mâles est inséparable de l’aspect affirmation de soi. L’investissement sexuel est évident.

Le choix de l’action.

Il arriva dans une période où nous critiquons notre activité de l’an dernier, qui reposait sur une absence de considération du rapport de force nouveau crée après Mai.
Toutes les actions de l’an dernier ont été la reproduction du type d’actions de Mai, sans tenir compte du fait que le pouvoir avait un temps d’avance et qu’il fallait créer un type d’action nouveau. Ces actions ont toutes consisté à aller tenir un discours "révolutionnaire" partout où cela était rendu possible par les événements et où les gens étaient suffisamment cons pour nous écouter (Université : lieu privilégié).
La critique de ces actions mystifiantes implique la critique du rapport établi entre celui qui parle ou fait l’action et celui qui subit.
Aujourd’hui les gens ne sont pas agressés par un discours, quel qu’il soit. Le discours qui se veut argumentation, développement d’idée ne remplit plus cette fonction. La forme passe avant le contenu : le discours est un rôle de celui qui parle.
Il y a décadence du pouvoir de la parole par rapport à celui des images.
Mai (= la libération de la parole) a participé à accentuer cette décadence. Sur le moment les étaient liés aux actions de Mai, la force des mots de Mai résultait de la force même du mouvement. Ensuite la récupération est précisément une récupération des mots, des signes. Ces mots perdent leur sens. Le langage est dévalorisé en tant qu’instrument signifiant ; il ne renvoie plus qu’à des images, des stéréotypes des marchandises consommables (ex ; les "grands” penseurs à la T.V.)
Notre intervention ne voulait pas être un discours universitaire ou politique, mais une rupture à provoquer dans le fonctionnement de l’amphi, c’est à dire dans la vie des gens en train de suivre un cours. Nous voulions une provocation à un niveau sexuel qui fasse apparaitre les rapports assexués qui sont ceux de la fac.
Nous n’avions pas préparé cette action, ni cherché à la justifier, ni à prévoir ce qui allait se passer. C’était une espèce d’aventure dont nous avions besoin. Nous avons décidé de diffuser de la musique par magnétophone au milieu du cours la seule préparation a été le choix de la musique : la plus agressive possible, qui forme un ensemble de bruit non recon­naissables, musique qui ne renvoie qu’à elle-même, qui ne signi­fie rien. Nous avons d’autre part choisi le prof le plus "brillant" et le plus "à gauche" de la section ; nous nous en prenions à l’université sous toutes ses formes, pas seulement aux plus criantes et aux plus décadentes.

CE QU’IL S’EST PASSÉ :

Le vendredi de 10h à midi : cours d’Allefresde, géographie du CAPÈS. Environ 200 étudiants. Le CAPÈS est un concours avec 5 à 10% de réussite.
Ce jour-là : exposé d’un étudiant connu pour être un polard sur la géographie physique de la France : c’est le-sujet qui est le plus emmerdant, de l’avis unanime, mais "qu’il faut savoir pour le concours", disent les étudiants. A cause de ce sujet présence exceptionnelle dans l’amphi d’un assistant spécialiste de géomorphologie (Mandier).
L’amphi a deux niveaux : le rez de chaussée est un demi cercle horizontal ; il est surplombé sur son pourtour par un balcon auquel on n’accède que par l’extérieur. Nous sommes en position stratégiquement favorable : 1er rang du balcon.
10h.30 : nous mettons en marche le magnétophone qui émet des bruits bizarres au maximum de sa puissance : cela commence par des applaudissements coupés de silences ; puis voix, bruits, notes, rires. Immédiatement la majorité des gens a du reconnaitre au moins deux d’entre nous très connus comme "anars". Certains d’entre nous 4 étaient trop ostensiblement impassibles, d’autres guétaient les réactions ; de toutes manières il nous a semble que les gens nous avait tout de suite repérés comme les auteurs du bruit. Immédiatement les gens semblent surpris et sans autre réaction.
Tout de suite le prof entre en scène ( il était assis à un endroit d’où il ne pouvait nous voir ) ; il s’avance, nous repère ; il nous connaît bien, tout de suite il nous interpelle d’en bas, quelque chose comme : "mais enfin, qu^est-ce que ça signifie ?" Nous n’arrêtons pas la musique, nous entendons mal ce qu’il dit, il sort pour monter au "balcon". A sa suite
montent quelques étudiants de sexe masculin.
Nous n’arrêtons pas la musique. Les gens qui viennent s’entretenir avec nous ont leur voix couverte par la musique. Le reste de l’amphi suit la discussion uniquement visuellement ; le plus grand nombre en attend l’arrêt de la musique*
Allefresde et Mandier croient que c’est contre les concours ils sont furax : "mais enfin expliquez vous !" Ils ont toujours pu discuter avec nous, ils sont montés pour parlementer, croyant que nous nous justifierons.. .Nous répondons par des phrase genre : "ben oui quoi, on a interrompu le cours"... "non c’est pas spécialement contre ce cours... c’est comme ça, pour interrompre le cours..." Quand ils ont compris que nous ne nous justifierons pas, ils abandonnent la discussion et se retirent prudemment laissant la place à des étudiants qui déclarent vouloir nous vider.
Nous sommes placés en sorte que c’est du bout de la rangée qu’il faudrait qu’ils nous attaquent (s’ils le voulaient vrai­ment). Un seul d’entre nous suffit à les contenir : sans même se lever de son siège, par la seule force d’inertie. Les menaces et les insultes pleuvent mais ils n’osent passer à l’acte.
Tout le monde regarde. Il y a comme ça un grand moment de flottement pendant lequel notre musique est victorieuse. Dans la situation nouvelle les gens sont incapables de manifester d’autres désir que celui du retour à la normale. La majorité n’a d’ailleurs pas eu à réagir ; immédiatement le prof a joué son rôle, il est monté vers nous suivi de quelques mâles. Il était évident pour tout le monde que c’était le prof, le père, l’autorité, le mâle qui devait opérer le retour à la normale.
Il nous semble que : dès le début la chose a été perçue comme insupportable et pas du tout comme un canular. La premiè­re idée était : il faut arrêter cette musique ; ensuite sont venues les argumentations ("ce cours on en a besoin" "on veut préparer ce concours"). Il est remarquable qu’un fait si anodin (des gauchistes interrompant un cours) soit si traumatisant pour le prof comme pour les étudiants et que ce traumatisme déclenche si peu de réactions directes contre les fauteurs de trouble.
Ceci est nouveau depuis l’événement de Mai et semble porter la marque de sa malédiction ; la désacralisation du prof, du savoir, de l’université (vécue corne transgression du tabou) a laissé chez les étudiants une profonde culpabilité.
Ceux qui n’ont pas réalisé l’acte (mais qui le désiraient) s’en sentent coupables et veulent expier.
Actuellement le fonctionnement de l’université repose sur l’oubli de Mai (oubli de la transgression et de la culpabilité qu’elle entraine). Notre intervention dans l’amphi, vécue comme reproduction de Mai, réactualisait transgression et culpabilité. La seule réaction possible pour l’étudiant était de vouloir continuer l’oubli, de vouloir nier notre existence en se raccrochant à son rôle officiel dans l’amphi. Mais nous étions le nouveau pouvoir, il n’a pu jouer ce rôle que d’une manière magique car il avait peur de nous (réalisateurs de son désir et cause de la punition). Cela peut être mis en correspondance avec le stade de l’égalité des frères après le meurtre du père dans la horde primitive. (pour les rôle cf. + loin)
Ensuite nous arrêtons le magnéto pour la première fois. C’est l’autorité (Allefresde) qui se mot à parler ; il y voit, semble-t-il, une attaque personnelle ; nous lui répondons (qu’il n’y a aucune raison d’y voir une attaque personnelle). Il annonce qu’on va essayer de reprendre le cours, sinon il fera polycopier cet exposé très important car il ne veut pas que cet exposé précisément en souffre. C’est une capitulation ; nous dirons : "d’accord" et nous remettons le magnéto en marche. Les profs en se levant donnent le signal de la fin du cours ? .Tous les étu­diants se lèvent, un certain nombre s’en va définitivement ; la plupart reste par là. Nous mettons de la musique arabe assez chatoyante ; nous avons gagné ; le combat n’a duré qu’un quart d’heure environ.
Nous descendons en bas, personne ne nous adresse la parole, le prof parti nous sommes le pouvoir. Puis c’est l’agression en groupe contre nous quatre. "Allez ! expliquez vous maintenant Allez-y, osez dire pourquoi vous le faites ! vous ne savez même pas pourquoi vous faites ça !" Nous rigolons mais nous ne ré­pondons pas. Nouvelle tentative des mâles pour nous vider, c’est la répétition caricaturale de la première tentative, ils s’approchent, veulent qu’on s’en aille, mais ne passent toujours pas à l’acte. Finalement nous disons que la seule justification de notre acte c’est que "maintenant c’est bien, les gens dis­cutent de partout, il y a de l’agression dans l’air, on vit un peu, quoi !"..."si vous voulez discuter, discutez, mais on ne va pas discuter du fait d’interrompre un cours, c’est tel­lement évident...tout le monde en a envie". Tous multiplient les attaques personnelles auxquelles nous rigolons, puis c’est l’entrée en scène des femmes.
La différence de comportement entre hommes et femmes de même que la différence dans notre comportement vis à vis des hommes et vis à vis des femmes a été un phénomène évident, qui nous a surpris nous même. Il faut noter que cela arrive dans un lieu où il n’y a officiel­lement aucune division sexuelle du travail, où les in­dividus sont apparemment assexués.
Certaines femmes s’étaient exprimées en excitent les mâles ; d’une manière générale elles sont rares à nous avoir agressé directement. Cela ne veut pas dire qu’elles ont moins ressenti le traumatisme. Au contraire. Au début,derrière nous, une fille suppliait d’arrêter le magnéto. Elle ne donnait aucune justi­fication, elle disait simplement ce qu’elle voulait ; elle le di­sait sans violence : "écouté arrête, arrête-le,... etc..." elle n’a pas ajouté "tu sais bien que je t’aime, que c’est pour ton bien"...mais presque.
La plupart de celles qui nous parle maintenant son favorable, maternelles. Nous sommes incapables de les agresser ; nous discutons avec elles, elles disent qu’il y a une contradiction entre nos buts et nos moyens, et toutes ces sortes de choses. En somme parler avec nous, c’est pour elles (et pour nous) le moyen de faire tout rentrer dans l’ordre, c’est fini, on en parle.
La récupération est commencée

CRITIQUE : LES RÔLES

Il faut préciser le phénomène général de l’incapacité à nous agresser malgré toutes les justifications. La réactualisation de la transgression et de la culpabilité provoque chez les étudiants l’écroulement de leur système de justifications (système de défense).
Ceux qui supportent le moins, ceux qui ressentent le plus l’incapacité à nous agresser fuient la situation créée, ils s’en vont.
La réaction générale consiste à s’en remettre à l’autorité pour que celle-ci préserve de l’inconnu dangereux en prenant la décision à leur place. Les rapports réels de soumission au prof sont révélés par la rupture. La soumission habituelle devient soumission fasciste ; mais l’autorité capitule ; les étudiants se raccrochent alors à tout ce qu’il leur reste de l’ancien ordre dominant : leur rôle. Le rôle est l’image de soi agissant imposée par la société répressive à l’individu qui doit s’y conformer. Au lieu de profiter de la rupture pour libérer leurs désirs refoulés (suivre un cours, c’est en fait s’emmerder, se chatrer, refouler tous ses désirs) les étudiants se comporte selon leur raison d’être officielle : étudiant-en-train-de-suivre-un-cours-pour-préparer-le-CAPÈS. Mais cela n’a plus aucune force : officiellement il sont 200 à "vouloir" leur cours mais ils n’ont pas en fait l’agressivité nécessaire pour nous vider. Ils jouent notre expulsion comme sur un théâtre (comportement magique et non réel). Après coup ils se justifient en disant qu’il n’ont pas voulu nous vider pour des tas de bonne raisons ; mais sur le moment ils avaient d’autres bonnes raisons pour le tenter.
Mais si subjectivement tous se sont réfugiés dans leurs justifications d’étudiants sérieux assexués, en réalité seuls les mâles ont tenté de les exprimer réellement. C’était dans leur rôle de mâle d’affirmer leur virilité. Par contre les femmes sont restées dans leur rôle de femme ; elles ont refoulé en elles leur volonté d’agressivité, elles n’avaient pas d’autorité à manifester, car autorité = virilité, femme = soumission (il s’agit du rôle que la société assigne aux femmes). Entre elles et nous il n’y avait pas de compétition : elles ont reconnu notre prise de pouvoir.
Vis-à-vis des femmes nous avons été incapables d’échapper à notre rôle de mâle : nous arrivons à ce que notre action a révélé de plus intéressant pour nous, c’est-à-dire ce qu’elle a révélé chez nous.
Les limites de notre tentative étaient contenus dans le projet lui-même : nous disions "c’est expérimental" ; nous nous donnions le rôle de voyeur, interprétant de l’extérieur. Cette séparation nous renvoyait à un rôle de militant politique, rôle que nous refusions. Luttant contre la séparation, nous avons reproduit la séparation. Nous attendions que les étudiants opèrent la rupture que nous cherchions dans notre propre vie. Nous même n’avons pas utilisé la rupture. Le plaisir venait du fait d’avoir créé la rupture. Nous sommes restés contemplatifs devant le spectacle de notre propre action. L’investissement sexuel s’est sublimé en volonté de puissance ; ainsi le pouvoir que nous avons pris n’est pas apparu qualitativement autre que le pouvoir en place. Les besoins insatisfaits que nous pressentions n’ont pas commencé à se satisfaire.
Mais nous savons nous critiquer, nous saurons nous dépasser.

Lyon, le 18 Décembre 1969




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