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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Camarades,… Luttes conjoncture et organisation
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1974, p. 1-8.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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L’heure est venue d’entamer un discours sur l’organisation. La conjoncture l’impose. Et c’est dans la conjoncture que nous puiserons toute la politique dont elle est chargée. L’heure est à un discours sur l’organisation, ne serait-ce que pour présenter l’initiative qui prend corps avec la publication de cette revue, les forces qui entendent s’y employer.
Dissipons tout de suite les malentendus : discours sur l’organisation, cela ne veut pas dire discours d’une organisation et encore moins discours de l’organisation. Au contraire, l’expérience des cinq années après Mai 68, nous enseigne que les discours d’une organisation et tout discours-de-l’organisation ont été désorganisateurs des luttes, et l’exact contraire d’un discours d’organisation du mouvement révolutionnaire. Il ne s’agit pas de s’en réjouir, ni non plus de se boucher les yeux devant la réalité. La quasi disparition du mouvement maoïste au niveau national, le monopole trotskyste en matière d’organisation du mouvement révolutionnaire, le retour au bercail socialiste du PSU, le poids des grands partis historiques sont autant de fait, de ces dures leçons que prodigue la conjoncture politique. Les longues subtilités d’une analyse institutionnelle du mouvement ne sont par ce qui nous intéresse ici. Il nous importe seulement de relever ce symptôme de faiblesse, de division du mouvement révolutionnaire, pour le mettre en rapport avec les luttes, avec la maturité de l’affrontement de classes qui se manifeste en Europe (pour ne pas parler des États-Unis). Jamais le contraste n’aura été aussi grand.
Refusons toutes les échappatoires du genre des "limites objectives de la situation qui expliqueraient ses limites subjectives". Là-dessus, nous serons sectaires, d’un sectarisme ouvrier. Toutes les analyses des luttes seront contenues dans Camarades, rejetterons les syllogismes creux du "reflux" et chercheront à isoler dans l’évènement de la lutte de classe tout ce qui constitue autant d’actes d’accusation de l’insuffisance du mouvement révolutionnaire.
Exaltation, par conséquent, de la spontanéité des luttes, de leur richesse, parce qu’entre la spontanéité des ouvriers qui luttent et l’organisation de la défaite ou de l’inexistant, nous choisirons toujours la première. Parce qu’aussi, l’exaltation de la spontanéité, et des luttes de masse constitue toujours un discours sur l’organisation toute à construire, pour savoir répondre à cette sollicitation ouvrière. Et, la critique des organisations du mouvement ouvrier et du mouvement révolutionnaire, c’est l’arme subversive de la lutte qui l’a fait. Et non pas une organisation qui s’adresse à une autre, selon ce cirque institutionnel auquel nous ont accoutumé les trotskystes, ces passes d’armes mouchetées sur la "politique" institutionnelle, sur ses échéances.
Après la grève du 14 septembre 73, le premier ordre de grève lancé au niveau national et substantiellement suivi, sans et contre les syndicats, qui peut encore parler de reflux ? La vérité est que le mouvement ouvrier officiel socialiste et communiste est dans une débâcle incroyable. Les façades des vieilles organisations historiques sont replâtrées ; les gauchistes reconvertis, qui n’ont fait que retrouver le vieux socialisme radical, s’y emploient. Les ouvriers pour tromper l’ennemi autorisent la chose du bout des lèvres. Mais le fossé est large que jamais. Tous les jours dans les usines, ceux qui parlent au nom des ouvriers et que les représentent auprès des bourgeois apprennent à subir le cynisme calculateur et égoïste des ouvriers, quand ce n’est pas leur railleries ou leur colère.
Il y a longtemps désormais, que l’autonomie de la lutte des prolétaires organisée en classe a tracé des délimitations impitoyables entre les amis des ouvriers et leurs ennemis. Nous ne cesserons jamais d’exaspérer la contradiction qui existe entre le niveau réel des luttes et sa représentation institutionnelle. Car c’est là le seul moyen adéquat de précipiter la crise lu mouvement ouvrier officiel.
Être toujours attentifs aux problèmes institutionnels, aux événements qui se produisent dans la sphère politique, mais selon un point de vue résolument extra-institutionnel, telle sera notre ligne de conduite ! Aussi bien à l’égard des modifications politiques, électorales, les bourgeois et socialiste de toutes les familles, qu’à l’égard du "mouvement révolutionnaire".
D’abord, donc, l’analyse des luttes, de leurs articulations historiques, de leurs exigences immédiates, des problèmes pratiques posée par leur organisation. C’est à partir de là que nait un début de discours sur l’organisation, et surtout qu’il progresse.
CAMARADES, a hérité de la brève expérience politique menée à Paris [1] les éléments stratégiques d’un discours sur les luttes actuelles ainsi que les instruments théoriques qui permettent d’en saisir toute la portée. Cette expérience doit l’essentiel de son acquis à la réflexion menée par le courant "opéraiste" italien qui s’est "développé" dans les luttes au cours des années 60. Elle sera prolongée et appronfondie parallèlement aux analyses et aux interventions plus directement politiques que mènera CAMARADES. C’est pourquoi on trouvera en tête de ce numéro un long extrait d’un texte de Mario Tronti tiré d’Operai e Capitale (Ouvriers et Capital) qui doit paraître prochainement chez EDI. Nous pourrions l’appeler un : adieu définitif au socialisme comme perspective révolutionnaire.
D’autres textes fondamentaux qui peuvent faire progresser considérablement le débat, et le niveau du débat théorique : "marxien" en France, viendront s’y ajouter. Il ne s’agit pas là du produit isolé de l’imagination d’un chercheur, mais d’une école marxiste et révolutionnaire, directement liée à l’avant-garde de l’ouvrier-masse européen, qu’est l’ouvrier de la FIAT Mirafiori depuis 10 ans. CAMARADES s’efforcera de traduire et présenter des textes de Raniero Panzieri, de Romane Alquati (un modèle d’analyse d’un cycle industriel, la véritable enquête ouvrière, celle que les maoïstes ou les Cahiers de Mai n’ont jamais pu produire), de Ferruccio Gambino, Sergio Bologna, G. Rawvick, (sur les luttes de classes aux États-Unis), Toni Négri (sur l’organisation révolutionnaire et la crise de l’État plan). [2]
Les premiers exemples d’applications de ces instruments de travail, à l’analyse de la situation de classe en France ont déjà été fournis. Mais un tel effort n’en est qu’à ses débuts. Il faut d’ailleurs reprendre presque tout à zéro, camarades. La pauvreté de la tradition marxiste en France a commencé avec la traduction française du Capital, avalisée ’rapidement par Marx. Cette tradition a aussi pour nom l’Althusserisme, ses versions plus eu moins bâtardes. Elle recèle moins de connaissances de la société actuelle que le rapport de n’importe quel sociologue industriel pour une entreprise. La reconstruction d’une perspective révolutionnaire veut dire également occuper le terrain théorique.
À notre sens, l’inexistence d’un tel terrain n’est que le corrélat le plus strict de la faiblesse du mouvement révolutionnaire. CAMARADES, essayera d’esquisser un tel débat. Non pas un débat théorique qui ne se rattacherait que très indirectement ou par une série de coups de chapeau forcés, à une expérience politique précise. Mais à partir des infinis problèmes que nous pose la situation politique présente.
L’année 73 (année de lutte de Lip pour tout le monde, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus inquiétant) a été marquée au fer rouge par l’initiative immigrée qui avait commencé dans les petits usines à Pennaroya en 72. La lutte contre la circulaire Fontaner, l’émeute de Grasse, les grèves massives dans le midi, la grève du 14 septembre, la lutte des immigrés des chaines de Billancourt et de Flins, voilà une moisson de problèmes [3].
Théorie, par conséquent, camarades, et cela ne doit pas nous faire peur. Toute politique qui ne se nourrit pas de la théorie, de cet aiguillon des luttes, s’étiole et a la fin qu’elle mérite : un sous-chapitre de l’histoire des idées écrite par les sociologues libéraux.
Mais cela ne suffit pas, ne suffit plus. Il devient nécessaire de répondre à une question. Cette question a pris, parmi nous, la forme du problème de la conjonction correcte d’intervention menées dans des secteurs différents, et des collectifs chargés de les porter ; plus généralement, d’un minimum d’organisation capable d’assurer un fonctionnement efficace, et proposable à l’ensemble du mouvement. Parmi les camarades qui manifestent de l’intérêt pour l’expérience menée, et qui parfois se sont joints à nous, la question prend une forme plus brutale : comment tout cela se traduit-il en terme d’organisation, de possibilités de croissance, d’association sur un pied d’égalité d’autres expériences, de camarades venus de groupes ? À un niveau plus général, et c’est toujours la même exigence qui s’y fait jour la question est la suivante : ces hypothèses stratégiques, cette compréhension de la tendance, où mènent-elles ? Où voulez-vous en venir ? Quelle tactique ? Outre un discours sur les luttes, quel discours tenir sur le mouvement, sur les forces subjectives, sur les échéances auxquelles on mesure la force, le pouvoir d’une politique ?
Camarades, il faut être clairs là dessus. Le type de discours que nous sommes capables de tenir présente un danger aussi fort que sa nouveauté ou sa valeur. Il risque de se perdre par trop d’intelligence donc de perdre tout lien organique avec la politique. Ou d’en retrouver un, qui ne se différencie guère de celui qui existe au sein des grands partis politiques du modèle II° ou III° Internationale. Nous voulons parler de cette juxtaposition monstrueuse de théories intelligentes,subtiles, désespérément minoritaires dans un splendide isolement, et d’une pratique politique pauvre, épaisse, singeant avec quelques années de retard les luttes de masse spontanées.
Nous savons que beaucoup, après avoir mis leurs espoirs dans une pratique gauchiste se sont retirés ou bien ont rejoint cette forme de pratique politique. Faut-il ajouter que la chose vaut aussi pour toute l’intelligence gaspillée à défendre une pratique politique encore plus pauvre, comme celle du maoïsme de revue dont "Théorie et Politique" est un assez bon exemple. Mais revenons à nos propres hypothèses.
Notre discours peut devenir un pur discours de tendance. Ainsi, il ne suffit pas de partager certaines idées sur la lutte des classes, sur la classe ouvrière, sur le fonctionnement actuel du capitalisme pour se retrouver du coté de ceux qui luttent. Ainsi nous partageons beaucoup d’idées avec les fonctionnaires du capital qui sont payés eux pour connaître la classe ouvrière, ses mouvements. Beaucoup plus, sans doute que avec les idéologues impénitents "de gauche". Il est un stade où "l’autogestion" et la "planification démocratique" ne mérite pas plus d’attention ou de qualificatifs que ceux que Lénine attachait aux Cadets. Mieux vaut la science du Capital qu’une idéologie du mouvement ouvrier ! Mais le choix n’est pas là. Il se situe entre point de vue du Capital et point de vue ouvrier. Le premier a appris à résoudre tous ses problèmes dans un discours sur la tendance (qui a pour nom actuellement restructuration, passage d’un mode de croissance à un autre). Le second ne l’a emporté sur le premier qu’en exaspérant la conjoncture, les difficultés ici et maintenant, et en refusant de différer les heurts.
Voilà pourquoi les hypothèses stratégiques ne suffisent pas. Mieux, si au nom de leur subtilité, on se refuse à les confronter avec la conjoncture, elles finissent par se confondre avec la tendance, avec la science du Capital. Elles deviennent des prétextes à ne rien faire.
Voilà pourquoi avec le titre même de CAMARADES, nous refusons aussi bien le contenu idéologique classique du mouvement ouvrier, que tout ce qui est susceptible de devenir une idéologie de plus. Le contenu nouveau que les luttes ouvrières ont donne au projet révolutionnaire ce que nous appelons le communisme en acte des ouvriers, le refus du travail, l’organisation de sa destruction violente au niveau de l’État, le refus de toute tradition social-démocrate ou communiste attardée, nous refusons de donner le prétexte d’en faire de l’idéologie. Celle ci existe à niveau de masse et à niveau du mouvement. Le refus du travail géré de façon idéologique donc bourgeoise, vous le trouverez facilement sur le marché des idées : cela s’appelle le situationnisme, la révolution dans la vie quotidienne. Répétons-le, ce qui nous intéresse, camarades, c’est de contribuer à construire ce point de vue ouvrier sur les luttes, sur la société. C’est sur l’infinie diversité des problèmes pratiques tactiques que posent nos hypothèses que doit porter le débat. Et non sur le travail négatif de polémique qui a présidé à leur formulation. Certains camarades seront arrivés à des conclusions très proches, peut-être par un chemin différent. Et c’est cela qui compte. Il est vraisemblable que les nécessités mêmes de la lutte nous obligerons à regarder les étiquettes idéologiques pour de la marchandise tout juste bonne pour les amateurs de sociologie universitaire ou de psychologie de groupe.
Camarades, la réponse au problème de l’organisation du mouvement révolutionnaire n’est pas simple. Elle ne se réduit pas à la nécessité toute empirique d’une centralisation des choses, à la "construction du parti". Ce sont là des enfantillages. La première réponse, parce qu’elle ne définit nullement une perspective politique, et qu’elle se borne à une plate justification de ce qui existe déjà, des quelques niveaux organisationnels laborieusement construits. La seconde, parce qu’elle commet une erreur très grave : il ne peut y avoir d’organisation révolutionnaire qui ne se confronté pas directement à l’autonomie politique qu’expriment les luttes des ouvriers dans les usines, les objectifs avec leurs formes d’organisation directement ouvrière. Pour terminée. Les groupes trotskystes n’ont jamais posé sérieusement le problème. Le plus ouvrier d’entre eux, Lutte Ouvrière, est resté prisonnier de l’optique syndicale, et d’un type d’ouvrier de plus en plus marginal, non dominant tout au moins dans les grandes usines : l’ouvrier français stable dans l’usine. Les seuls qui se soient réellement mus dans cette direction sont les camarades maoïstes. En ce sens, des expériences discutables comme le Comité de Lutte Renault ont été positives. Mais ces camarades sont justement ceux qui ont renoncé à résoudre le problème de l’organisation en terme de "construction du parti révolutionnaire"... Ajoutons d’ailleurs que, si souvent l’idéologie des groupes relève du second cas, leur pratique rejoint exactement la première position (Cf. Révolution !). Aussi, l’organisation pour occuper ses militants, finit par dépendre de toutes les échéances institutionnelles (campagnes d’opinion, prises de position).
Camarades, il nous faut savoir prendre la situation au niveau où elle se présente. La dispersion du mouvement, l’usure des groupes, la séparation entre le mouvement étudiant et le mouvement des ouvriers, sont des données. Il est certain pour nous, qu’une recomposition générale du mouvement révolutionnaire suppose la reconstitution d’un mouvement de masse dans les IUT, les universités, les lycées, les CET, et, par un travail de tous les jours, dans les situations ouvrières, que ce soit dans les quartiers ou dans les usines, avec les éléments qui existent déjà. Et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense. La jonction de ces luttes suppose un débat particulièrement ouvert et nouveau sur les objectifs, les formes de lutte et d’organisation. D’où, dans ce premier numéro de CAMARADES, l’ouverture de la question de l’unité de classe, notamment dans les termes où le problème s’est posé en septembre : l’unité entre les français et les immigrés. Tous les problèmes d’organisation générale du mouvement se retrouvent dans le problème de la composition de classe actuelle, dans ce qui se présente comme divisé et l’est bien effectivement. Les éléments de recomposition existent. MAIS CETTE RECOMPOSITION N’EST PAS FAITE, sinon à de très hauts niveaux de lutte et le façon fugitive. C’est la raison pour laquelle aucun discours d’organisation ne peut aujourd’hui se présenter comme un discours de l’organisation.
À coté des articles de fond qui entendent exprimer un point de vue général, on trouvera dans CAMARADES, des bilans d’intervention précis pour couper court au bluff organisationnel qui est celui de tous les groupes qui se prennent pour le "noyau d’acier” du parti déjà constitué ou à constituer (ce qui est une position un peu moins grotesque, mais plus dangereuse politiquement parlant).
Toute intervention pratique qui semble aller dans le sens du projet politique et organisationnel que nous essayons d’esquisser, doit pouvoir avoir sa place, sans qu’il soit besoin de formuler des préalables organisationnels. Les discussions autour des signatures, des participations ou non aux divers manifestes, communiqués de presse, etc... ne nous semblent pas l’essentiel de la lutte et de son organisation. Ceci s’applique aussi aux contributions d’ordre théorique qui peuvent présenter une utilité pour le mouvement. CAMARADES, ne saurait se limiter à vivre un débat alimenté par les forces qui entendent le mettre sur pied aujourd’hui.
Camarades, comme nous avons été amenés à le formuler assez clairement après un an de présence suivie aux portes de Billancourt, toute la difficulté du problème de l’organisation dans les termes où il se pose actuellement, c’est de se mesurer sans organisation, en tant que force politique, au niveau de masse de l’insubordination actuelle des prolétaires, aux besoins d’affirmation politique que celle-ci exprime immédiatement. Il est facile d’escamoter cette contradiction réelle, en se refermant sur l’échappatoire du recrutement pour une organisation, en réduisant les gigantesques problèmes politiques que posent les mouvements de 20000 ouvriers (et qui valent bien la politique institutionnelle la plus sophistiquée) aux états d’âme de militants isolés. C’est seulement en acceptant cette contradiction, sans rester les bras croisés, qu’on a des chances de voir surgir des éléments d’organisation ouvrière véritablement nouveaux. Des éléments d’organisations, pas les différentes parties de l’organisation, ou du parti. Car la synthèse de ces données nouvelles impliquera certainement un saut, une discontinuité profonde. Il y a,en effet, le millénarisme classique qui dit : demain tout va saute ; mais il peut prendre une autre forme : celle d’un gradualisme infini de la construction de l’organisation. Chacun de nous sait bien que à l’heure où le capital vit, et travaille sur le court terme, les refrains sur les lents progrès de l’organisation cachent un désarroi total et non pas une "longue marche". Voila pourquoi nous pouvons affirmer le caractère transitoire de tout groupe politique actuel dans la gauche révolutionnaire. Il ne s’agit pas de modestie, ni de tactique, mais de la seule position tenable du point de vue politique, quand on juge inutile une intervention politique directe à l’intérieur des organisations historiques, et essentiellement de la seule encore sérieuse : le parti communiste.
Demandons nous alors, camarades, où tout cela mène-t-il ? Oui, certaines indications émergent dans les luttes d’usines, dans l’école. Mais elles restent encore insuffisantes. Il existe un peu partout des collectifs d’intervention sur mille et mille terrains de lutte nés dans la société [4]. Ce qui a disparu, c’est l’unité d’un projet politique. Et c’est cette unité qu’il faudra reconstruire, "pas à pas", sans proclamation de parti, à partir des interventions réelles, celles qui se mesurent à des échéances précises. Il va de soi que certaines expériences politiques peuvent survivre indéfiniment à elles mêmes, si elles ont choisi de s’insérer dans une sphère politique institutionnelle. Il n’est pas plus difficile à l’extrême gauche de le faire qu’à n’importe quelle autre force politique. Fonder une "organisation", publier une littérature quantitativement appréciable, avoir quelques militants avec tout ce que cela représente d’investissements en tout genre, rien qui soit si difficile ou impossible. Vivre dans cette sphère, nourrir une activité presque nulle, des échéances multiples qu’offre l’actualité, c’est la solution de tous les groupes qui ne représentent rien du tout de point de vue de classe.
Le chemin que nous proposons d’emprunter est moins "brillant". Il ne s’agit pourtant pas du travail interminable de la taupe, image si commode derrière la quelle se sont réfugiés beaucoup. Non, il s ’agit là d’un travail politique lié de le façon la plus stricte à la situation de la classe, à une conjoncture dont il faut préciser soigneusement le concept. Débarrassons celui-ci de toute l’hypothèque institutionnelle qui pèse sur lui, qui en ternit la poussée. Et nous verrons alors poindre la possibilité de cette unité de point de vue sur tout ce que nous offre la lecture quotidienne d’un journal. L’entrelacement des faits de la conjoncture constitue ce à quoi tout discours politique doit se confronter. Tout simplement parce que c’est à ce niveau, et dans les marges strictes qu’il délimite, que se joue le rapport de force entre les deux classes, et du même coup le fonctionnement de l’ensemble des médications institutionnelles dans un sens ou dans l’autre. C’est sur les besoins d’organisation de la lutte dans les échéances précises qu’elle détermine ; que se construit une référence politique. C’est sur un discours qui mord sur la conjoncture, qui en montre le véritable enjeu, le terrain, que l’on crée des possibilités de travail commun, y compris avec des forces ou des militants qui ont d’autres options stratégiques. Aucune théorie qui se meut sur une longue durée, ne peut se dispenser de fournir des indications ici et maintenant. C’est sur son pouvoir de concrétiser, fusse même provisoirement, le point de vue ouvrier dans le bras de fer de la conjoncture qu’elle est jugée. Le préalable véritable à l’organisation, le voilà. Le reste, au regard de cette exigence précise, n’est pas grand chose. L’organisation en pointillé, sans le folklore, la voilà.
Le lien politique qui doit être construit n’a pas grand chose à voir avec la mythologie ennuyeuse de cette politique que nous a légué le mouvement ouvrier (non qu’elle l’exclut, car l’agitation n’a pas fondamentalement changée depuis le pamphlet de Kremer édité par Lartov à Vilno en 1893 [5]). Il est lié à cette faculté de jauger rapidement une situation, y compris les institution, les groupes, en fonction de ce qu’impose la conjoncture.
Quand nous aurons reconstitué cette qualité de jugement, ce caractère incisif, alors pourra surgir une expérience organisationnelle vraiment nouvelle. À condition, est-il besoin de le redire, que toute cette intelligence, toute cette rouerie, s’exercent sur les vrais problèmes, sur les luttes, et qu’elles n’aillent pas s’égarer dans le marais et le labyrinthe de ce qu’on a coutume de nommer politique. Car dans cette sphère, il est toujours possible de découvrir de nouveaux cheveux à couper en quatre, histoire de ne jamais se retrouver confrontés trop brutalement aux ouvriers.
Camarades, nous le disions au départ, l’heure est à un discours sur l’organisation, la conjoncture l’impose maintenant nous pouvons le dire. Un examen rapide de ce que nous avons fait, de ce que le mouvement révolutionnaire a fait ou n’a pas fait, quelques temps forts de l’affrontement de classe (Renault 73, la grève du 14 septembre, et certains aspects de Lip qui sont restés dans l’ombre) nous font dire : le meilleur discours sur l’organisation, le "Que Faire" du mouvement révolutionnaire, passe par un discours sur la conjoncture. CAMARADES, entend y contribuer. Au commencement de l’organisation,il y au printemps 74, la conjoncture. La notre, celle qui fait peur au patrons le mouvement réel qui détruit l’état de choses présent.

Notes :

[1Il en sera fait ici la première et dernière présentation succinte, par soucis de clarté, dans le cadre de la note sur "Matériaux pour l’intervention".

[2Une bibliographie de ces textes et d’autres sera présentée.

[3Un long article, à paraitre prochainement, consacré à l’immigration en France d’un point de vue ouvrier essayera de ré-évaluer son histoire, le fil rouge invisible qui parcourt des phénomènes aussi "objectifs" en apparence que les "mouvements de population" et leur incidence sur la planification capitaliste.

[4La santé (GIS), les prisons (CAP), l’urbanisme, l’écologie.

[5C’est à cette époque que les sociaux démocrates russes interviennent dans la lutte d’usine et laissent un peu de côté la propagande "idéologique" sur le "socialisme" auprès des ouvriers les plus conscients. La forme politique de l’agitation était née. Ajoutons que les sociaux démocrates classiques jugeaient ces formes d’action peu politiques !




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