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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une expérience politique : Matériaux pour l’Intervention
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1974, p. 9-10.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013
dernière modification le 15 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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En 70, un petit groupe d’étudiants et d’ouvriers essayèrent de proposer un travail d’intervention sur un des aspects immédiats de la politique de réformes du gouvernement Chaban Delmas : la mensualisation, en essayant d’exprimer le point de vue de l’OS immigré sur cette réforme, son besoin matériel d’un salaire garanti mensuellement, sa lutte contre un semaine horaire lié directement à la productivité du travail. Il s’agissait de mettre en avant l’affirmation offensive des besoins et des intérêts des prolétaires contre les exigences du développement capitaliste. L’enjeu était précis : empêcher l’État de s’emparer de cet objectif qui était un objectif ouvrier au départ, pour en faire un instrument de restructuration du salaire selon une nouvelle stratification par ancienneté. La transformation du SMIG en SMIC, la politique contractuelle ont montré depuis que ces réformes ont permis au capitalisme français de bénéficier d’un répit des lutt­es sociales et de se remettre en 69 et 70 du choc de mai 68.
Ce qui était proposé, c’était un collectif d’intervention sur un problème précis offert par la conjoncture politique. Et non pas de se borner à railler la nouvelle société ! En fait, le mouvement étudiant anti-autoritaire jettait ses derniers feux. La réforme Faure l’avait battu comme mouvement de masse. Les deux branches les plus actives du mouvement maoïste s’engageaient dans deux voies en apparence op­posées mais qui tendaient vers une même issue : la Gauche Proléta­rienne dans la "prolétarisation et la militarisation" et ce n’est certainement pas celle-ci qui aboutit à l’impasse, mais bien plutôt une mécompréhension du contenu de la première, et notamment l’abscence totale de ligne face à cette initiative capitaliste. Vive La Révolution, était engagée elle dans la "critique du léninisme ossifié” dans la "révolution dans la vie quotidienne", notamment avec des ca­marades d’Informations et Correspondance Ouvrières (ICO). L’Humanité Rouge construisait, pardon, avait déjà construit le parti révolution­naire marxiste léniniste. Les trotskystes, à part les très clandes­tins et très syndicalistes Lutte Ouvrière, ne savaient pas très bien à quoi ressemble une grande usine. Seuls les Cahiers de Mai auraient pu paraître à ce genre de problèmes.
Pourtant, l’initiative proposée n’était déjà plus l’enquête ou­vrière (qui a pourtant souvent fourni le point de départ d’un mou­vement des étudiants vers les usines, et ce, sur une base non idéolo­gique. Cf Revolutionnaren Kampf à Francfort). Le but n’étant pas de construire localement une situation de lutte, mais de contribuer à l’expression d’un point de vue ouvrier sur une situation globale pré­cise, de se saisir de la conjoncture pour en faire une arme offen­sive, de proposer à des militants révolutionnaires des expériences idé­ologiques très diverses, un terrain de travail politique et ouvrier.
En fait cette tentative était trop audacieuse. Elle supposait une refonte générale des hypothèses théoriques sur les quelles tous les camarades français issus du mouvement de mai vivaient, y compris certaines des hypothèses qui avarient été au départ du mouvement du 22 mars, comme celles de Socialisme ou Barbarie. Il fallait une homogénéisation entre militants ayant déjà une pratique d’intervention dans les usines ou les chantiers comme le groupe portugais qui ani­mait la revue Cadernos de Circunstancia, ou des camarades qui avaient participé à l’expérience de Classa Operaia, La Classe et enfin de Potere Operaio durant le mai "rampant" et l’automne chaud de 69.
Ce collectif est donc revenu aux dimensions plus modestes d’une intervention indirecte dans le mouvement, à travers la circu­lation d’hypothèses de travail, généralement complètement ignorées en France. Ce collectif a ainsi diffusé des textes d’analyse histo­rique du mouvement ouvrier, traductions diverses. Ces matériaux pour l’intervention comprenaient aussi des textes d’intervention direc­te sur les objectifs de lutte dans le mouvement étudiant, sur le rô­le de l’école, sur une réévaluation de l’impact des luttes salaria­les sur les structures capitalistes, sur le rôle des syndicats dans la planification. Pour aider à la construction d’un point de vue in­ternational sur les luttes, le collectif fut amené à présenter des textes issus du mouvement de femme en Italie et en Angleterre, et à offrir aux deux principaux groupes extra-parlementaires que comp­tait alors l’Italie, la tribune d’un meeting an moment de l’affaire Feltrinelli et de la "strage de stato".
Les ouvriers contre l’État qui sortirent en 73, présentèrent l’ensemble de ces hypothèses au mouvement. Toutes ces initiatives ten­daient à reconquérir un niveau d’analyse globale. Il ne s’agissait guère d’inventer, de découvrir, mais plutôt de privilégier systémati­quement les luttes qui secouaient l’Europe à la suite de Mai 68. Et plus particulièrement ce mélange étonnant de lutte et de théorie nouvelle qu’a offert l’Italie des années 60, avec le mouvement "operaisto" (ouvriériste) qui est sorti des luttes à la Fiat en 62, et du groupe des Quaderni Rossi et qui a abouti à l’émergence de mi­litants étrangers aux mouvements trotskystes ou ultra-gauchistes, ainsi qu’aux scissions que connut le mouvement communiste interna­tional à la suite de la querelle sino-soviétique.
Mais, à coté de ces initiatives, les deux derniers numéros de la Stratégie du Refus : "Les femmes et le travail" et "Les luttes ou­vrières en France” amorçaient un début d’application de ces hypothè­ses à un champ où elles n’avaient jamais été éprouvées globalement : la situation française. Certaines interventions ponctuelles de cama­rades dans l’école, à Billancourt durant la première grève immigrée en janvier 71, montraient déjà que le collectif ne répondait plus aux exigences politiques d’une intervention suivie. Il refusait de pro­poser, en tant que tel une initiative organisationnelle. Les camarades de Matériaux pour l’Intervention en hiver-printemps 73 aperce­vaient des possibilités d’une initiative immigrée autour de la lut­te contre la circulaire Fontanet ; ils avaient proposé également dans l’école, la création d’un collectif autour d’une lutte de masse con­tre les réformes (propositions parues dans le journal Tempêtes), et la redéfinition des objectifs de lutte dans l’école. Certains cama­rades du mouvement qui n’avalent pas été associés à l’expérience du collectif semblaient d’accord pour amorcer un travail dans ces deux secteurs différents, selon les temps propres qu’ils exigeaient. Ce furent certainement les luttes du printemps, l’explosion lycéenne, et la grève à Renault qui permirent la dissolution de Matériaux pour l’Intervention, et la naissance de deux collectifs entretenant avec les luttes directes, et les problèmes d’organisation un rapport nou­veau : le Collectif Immigré et L’École en Lutte.




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