Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Sur la crise : Le Plan du capital (Extraits) - Mario Tronti
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1974, p. 11-15.
Article mis en ligne le 17 décembre 2013

par ArchivesAutonomies

Le texte que nous vous présentons émane du courant operaiste italien. Il s’agit d’un extrait du livre de Mario Tronti : Operai e Capitale (Ouvriers et Capital) à paraître prochainement aux éditions EDI. Le texte appartiens plus précisément au chapitre inti­tulé : Le plan du Capital.

(...) A un degré déterminé de l’exploitation du travail correspond un niveau déterminé du déploiement capitaliste. Et non l’inverse. Ce n’est pas l’intensité du capital qui mesure l’exploitation des ouvriers. C’est, au contraire, la forme historique de la plus-value qui dévoile la détermination sociale de la plus-value en dernière instance. Dans la capital social, le profit moyen n’est plus seulement une forme mystifié de la plus-value sociale, ni la purge et simple expression idéologique servant à cacher l’exploitation de la classe ouvrière derrière "le travail du capital". Le profit moyen du capital social est une catégorie historiquement bien déterminée qui succède immédiatement à un processus avancé de socialisation de la production capitaliste et qui précède immédiatement un processus de développement, ultérieur et une relative stabilisation. Il se trouve impliqué dès le départ et de façon naturelle dans le système du capital, pourtant il n’intervient pas historiquement comme un passage pacifique et graduel d’une phase de développement à l’autre, mais bel et bien comme un saut brusque plein de contradictions dangereuses pour la classe des capitalistes et d’occasions miraculeuses pour le mouvement des ouvriers. L’histoire des déterminations successives du capital, à savoir le développement des contradictions historiques du capitalisme, peut offrir à plusieurs endroits, à divers niveaux, la possibilité de briser le procès cyclique de production et de reproduction des rapports sociaux capitalistes. Et il n’est pas dit que cette possibilité soit directement liée aux moments de crise catastrophique du système. Elle peut l’être directement à une phase de croissance du développement qui suscite un bouleversement positif dans tout le tissu social de la production sans que la classe des capitalistes puisse encore produire et organiser cette dernière afin de conférer une fonction organique à l’intérieur du développement capitaliste. Il ne faut préter au capitalisme et à ses fonctionnaires une parfaite conscience de soi, dans toutes les phases historiques. La conscience de soi du capital est une conquête tardive qui date de sa maturité.
Lénine disait que "l’idée de chercher le salut de la classe ouvrière ailleurs que dans le développement ultérieur du capitalisme est réactionnaire" [1]. La classe ouvrière souffre plus de l’insuffisance de développement capitaliste que le capitalisme lui-même. La révolution bourgeoise offre en fait, les plus grands avantages pour le prolétariat : "en un certain sens, elle est plus avantageuse au prolétariat qu’à la bourgeoisie" [2]. La révolution bourgeoise se reproduit continuellement à l’intérieur du développement capitaliste ; elle est la forme permanente où s’expriment la croissance des forces productives, le solde produit par les niveaux technologiques, les tensions de classe à l’intérieur du rapport de production, l’expansion croissante sur toute la société et par voie de conséquence la lutte politique qui se développe entre les intérêts généraux du capital et les intérêts particuliers des capitalistes.
L’âme politiquement modérée de la bourgeoisie s’emploie tout au long de son histoire à donner aux sursauts révolutionnaires de son pro­pre mécanisme économique, une forme pacifique et graduelle. "Il est avantageux pour la bourgeoisie que la révolution bourgeoise ne balaye pas trop résolument tous les vestiges du passé, qu’elle en laisse subsister quelques uns, autrement dit que la révolution ne soit pas tout à fait conséquente, n’aille pas jusqu’au bout, ne se montre pas résolue et implacable. Les sociaux-démocrates expriment ceci un peu différemment, en disant que la bourgeoisie trahit la cause de la liberté, que la bourgeoisie est incapable d’un démocra­tisme conséquent" [3]. Le prolétariat est appelé à divers niveaux, à collaborer à l’intérieur du développement ; c’est à divers niveaux qu’il doit choisir les formes de son refus politique.
Il existe un stade où c’est encore le développement de la production capitaliste lui-même qui peut mettre en crise le sys­tème du capital. La riposte ouvrière peut revêtir une telle immédiateté que la lutte des classes franchit un nouveau pas et qu’elle provoque l’ouverture d’un processus révolutionnaire capable de dé­passer le système. Ainsi, le take-off de la société capitaliste peut offrir l’occasion historique d’une révolution, socialiste dans son contenus à condition que le mouvement ouvrier se trouve mieux or­ganisé que sa bourgeoisie. Mais ce serait une erreur que de générali­ser la portée d’un tel moment. Nous n’y faisons appel que pour ré­péter qu’une rupture révolutionnaire au système capitaliste peut se produire à différents niveaux de développement capitaliste.On ne peut pas attendre que l’histoire du capital soit arrivée à sa conclusion pour commencer à en organiser le processus de dissolu­tion.
Les progrès croissants de la socialisation capitaliste mè­nent d’eux-même à un point où la production du capital doit s’as­signer le but de construire son propre type d’organisation sociale spécifique. Quand la production capitaliste s’est généralisée à la société toute entière - la production sociale est devenue toute en­tière production du capital - ce n’est qu’alors que nait sur ces bases une société capitaliste proprement dite comme fait histori­quement déterminé. Le caractère social de la production a atteint un tel niveau que la société toute entière remplit le rôle de moment de la production. Le caractère social de la production capita­liste peut déboucher désormais sur une forme particulière de so­cialisation du capital, sur l’organisation sociale de la production capitaliste. C’est là l’aboutissement d’un long processus histori­que. Le même que la production capitaliste présuppose la généralisation de la production marchande pure et simple que seul le capi­tal - en tant que fait spécifique - est capable de réaliser histori­quement, la formation d’une société capitaliste présuppose la géné­ralisation de la production spécifiquement capitaliste que seul le capital social -qui est le Gesamprozess de sa production— est ca­pable de mener à bien historiquement. Le capital social, c’est à dire, dit Marx, la totalité des capitalistes face au capitaliste individuel "ou bien de la totalité des capitalistes de toute sphère particu­lière de la production”. Le capital social n’est plus ici seulement le capital total de la société, ni la pure et simple somme des capitalistes individuels. Il est tout entier ce processus de sociali­sation de la production capitaliste ; il est le capital qui se décou­vre lui-même, à un certain niveau de son développement, comme une puissance sociale.
Déjà dans les capitaux individuels, le capital est un rapport social ; et l’individu capitaliste, le capitaliste singulier, est la personnification de ce rapport, la fonction de son propre capital, ainsi que l’expression directe de sa propriété privée. Mais dans le capital social, le capital arrive à représenter la totalité des ca­pitalistes et le capital singulier est réduit à personnifier indi­viduellement ce tout, devenu fonctionnaire direct de la classe des capitalistes et non plus de propre capital. La gestion de cha­que entreprise peut bien dévolue à ce stade, aux managers, sa propriété est propriété du capital et apparait comme une part aliquote et objective de la richesse sociale.
De fait cette richesse sociale trouve désormais son proprié­taire privé dans la figure - elle aussi historiquement déterminée - du capitaliste collectif qui est d’un coté la médiation et la com­position de tous les intérêts particuliers de la bourgeoisie, sous leur forme la plus achevée, et de l’autre le représentant direct de l’intérêt général de la société, qui agit pour le compte du capital. Le capitaliste collectif représente la forme que prend le pouvoir quand il est détenu par le capital social, pouvoir de la société capitaliste sur elle-même, l’auto-gouvernement du capital, et par conséquent de la classe des capitalistes. C’est là le résultat ul­time du capitalisme et sans doute la dernière forme que prendra son existence. Il ne vaut pas la peine de prendre au sérieux les querelles bourgeoises à propos de l’intervention de l’État dans l’économie ; à un certain niveau du développement, cette interven­tion apparemment extérieure ne représente qu’une forme très avancée d’auto-régulation du mécanisme économique, ou bien sert dans cer­tains cas à faire redémarrer, à un niveau plus élevé, ce type de mé­canisme. La planification capitaliste peut très bien ne représen­ter qu’un moment particulier au sein du développement du capital. Le trait spécifique demeure l’existence historique et objective du capital social.


(...) Nous l’avons déjà dit : ce que la classe ouvrière doit privilégier, c’est une donnée de fait : l’existence du capital ; elle doit mettre en valeur les formes de son développement successif pour le devancer à son tour matériellement dans sa propre organisation et sous une forme qui s’oppose à lui. C’est pourquoi, au sein même du processus de socialisation au capital et au cours du développement qui le porte à se faire le représentant de l’intérêt général, la classe ouvrière ne peut que commencer à organiser son propre intérêt partial-partiel, et à gérer directement son pouvoir particulier. À partir du moment où le capital se manifeste comme force sociale et où cela fait prendre forme à une société capitaliste, la classe ouvrière ne se voit laissée aucune autre alternative que celle de s’opposer à l’ensemble du caractère social du capital. Les ouvriers n’ont plus à opposer l’idéal d’une véritable société à la société fausse du capital, à se dénouer, et à se diluer eux-mêmes à l’inté­rieur de la généralité du rapport social : ils peuvent désormais retrouver leur propre classe, la redécouvrant comme une force ré­volutionnaire anti-sociale. Maintenant, face à la classe ouvrière, et sans aucune possibilité de médiation, il y a toute la société du capital. Finalement, c’est un renversement du rapport ; la seule cho­se vis à vis de laquelle l’intérêt général ne réussit pas à opérer de médiation, c’est l’irréductible partialité de l’intérêt ouvrier. De là cet appel bourgeois au bon sens social pour contrer les re­vendications sectorielles des ouvriers.On voudrait établir entre capital et travail ce même rapport qu’on trouve à un certain niveau entre capital social et capitalistes individuels : un rapport tou­jours "dialectique" comme disent les fonctionnaires. En fait, à par­tir du moment où le travail global accepte de participer raisonna­blement au développement général, il finit par remplir le rôle de n’importe quelle partie aliquote du capital social global. Tout ce à quoi l’on arrive par cette méthode, c’est à un développement le plus rationnellement équilibre possible du l’ensemble du capital. Dans ces conditions, la classe ouvrière doit au contraire s’organiser cons­ciemment comme l’élément irrationnel au sein de la rationalité spécifique de la production capitaliste. Il faut que la rationalité croissante du capitalisme moderne trouve sa limite insurmontable dans l’irrationalité croissante des ouvriers organisés, c’est à di­re dans le refus d‘une intégration politique à l’intérieur du dé­veloppement économique du système. De sorte que la classe ouvrière devient l’unique facteur géographique que le capitalisme ne parvient pas à organiser socialement. La tâche du mouvement ouvrier consiste à organiser scientifiquement cette anarchie ouvrière à l’intérieur de la production capitaliste et à la gérer politiquement. En fonction du modèle qu’offre la société organisée par le capital, le parti ouvrier ne peut être lui-même que l’organisation de l’anarchie non plus à l’intérieur du capital mais en dehors, c’est à dire en dehors de son développement.
Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit pas de susciter le chaos dans le procès de production. Il ne s’agit pas "d’organiser la désorganisation systématique de la production" : cela, ce n’est que du néo-anarcho-syndicalisme. Ce n’est vraiment pas le moment de faire disparaître derrière cette vieillerie les perspectives totalement nouvelles qui ne s’ouvrent à la lutte de classe qu’aujourd’hui. Il ne s’agit pas non plus inversement d’opposer une gestion ouvrière à la gestion capitaliste, de l’entreprise industrielle moderne ou du "centre productif en soi" : en premier lieu parce qu’il n’existe pas de centre productif en soi mais seulement l’entreprise individuelle capitaliste et rien d’autre ; en second lieu, parce que la gestion de cette entreprise, les ouvriers la laissent bien volontiers entièrement au patron, tout comme ils laissent au capitaliste collectif la gestion d’ensemble de la société, ne se réservant que la seule autogestion politique de leur propre pouvoir de classe qui part de l’usine et veut atteindre l’État. Exiger sim­plement un véritable pouvoir politique des ouvriers, distinct et au­tonome du pouvoir politique réel des bourgeois, cela peut mettre en crise le mécanisme économique du système et l’empêcher de fonctionner. Là, il faut opérer un reversement d’analyses : la base matériel­le sur laquelle repose tout ce qui est une fonction du capital, acquiert la faculté de revêtir une fonction révolutionnaire contre le capital. Plus le capital devient capital social, plus il devient possible de contrôler, du point de vue ouvrier, le processus social dans son intégralité. On découvre au coeur du système que c’est la classe ouvrière qui constitue l’articulation de l’ensemble du mé­canisme capitaliste, que c’est elle désormais qui est l’arbitre de son développement ultérieur ou de sa crise définitive. On peut utili­ser contre le système et à des fins révolutionnaires la planifi­cation interne à l’usine ainsi que la programmation du développe­ment capitaliste qui représentent la connaissance bourgeoise du procès de production. La science qui se trouve au sein du capital peut elle-même fournir la trame d’une recomposition unitaire de la pensée ouvrière. Ainsi l’intégration de la force de travail à niveau d’entreprise ou à niveau sectoriel finissent par permettre aux ouvriers de connaître directement l’appareil productif, et de reconnaître la forme déterminée que prend le développement capitaliste à ce stade. Les techniques d’intégration économique qu’ont tentées les patrons et qui représentent un besoin objectif de la produc­tion de capital, se transforme en moyen de contrôle politique exercé sur le capital et par conséquent en possibilité d’autogestion ouvrière.
Il devient possible d’utiliser l’intégration sans s’y soumet­tre, ce qui revient concrètement ensuite à utiliser le développement capitaliste de façon révolutionnaire. Ce n’est qu’à ce stade que le mouvement ouvrier organisé à la possibilité et donc le devoir de retourner les instruments de domination du capital en possibilités pour le travail de refuser de se soumettre et de contraindre par la violence la production capitaliste à fonctionner comme une ins­tance subjective des ouvriers révolutionnaires.