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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sur la composition de classe : Pouvoir féminin et subversion sociale (Extrait) - M.R. Dalla Costa, Selma James
Camarades, n°1, Avril-Mai 1974, p. 16-18.
Article mis en ligne le 17 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le texte qui suit est extrait du livre "Le pouvoir des femmes et la subversion sociale" paru aux éditions "Adversaires" à Genève. L’extrait appartient à l’essai "Les femmes et la subversion sociale" de Mariarosa Dalla Costa. C’est la problématique nouvelle que ces textes introduisent qui nous conduit à en présenter ici un extrait significatif.

PRODUCTIVITÉ DE L’ESCLAVAGE SALARIAL BASÉ SUR L’ESCLAVAGE SANS-SALAIRES

On dit souvent, à l’intérieur de la définition du travail salarié, que le travail ménager de la femme n’est pas productif. En fait c’est exactement le contraire qui est juste, si l’on pense à l’énorme quantité de services sociaux que l’organisation capitaliste transforme en activités privées en les mettant sur le dos de la ménagère à la maison. Le travail ménager n’est pas essentiellement un "travail féminin" : aucune femme ne se réalise plus, ou ne se fatigue moins qu’une homme lorsqu’elle fait la lessive ou le ménage. Il s’agit de services sociaux dans la mesure où ils servent à la reproduction de la force de travail. C’est le capital qui, en instituant précisément sa structure familiale, a "libéré" l’homme de ces fonctions de façon à ce qu’il soit complètement "libre" pour l’exploitation directe, de façon à ce qu’il soit libre de "gagner" assez pour qu’une femme le reproduise en tant que force de travail [1]. Le capital a donc fait des hommes des travailleurs salariés dans la mesure où il a réussi à rejeter ces services sur les épaules des femmes dans la famille, tout en contrôlant par le même processus l’afflux de force de travail féminine sur le marché du travail.
En Italie, les femmes sont encore nécessaires à la maison et le capital a encore besoin de ce type de famille. Dans l’état de développement actuel, en Europe en général et en Italie en particulier, le capital préfère encore importer sa force de travail, sous la forme des millions d’hommes venant des zones sous-développées, mais laisser les femmes à la maison [2]. Et les femmes sont utiles dans la maison non seulement parce qu’elles font les travaux domestiques sans recevoir de salarie et sans faire grève, mais aussi parce qu’elles sont toujours là pour recevoir les membres de la famille qui ont été expulsés de leur poste de travail au cours des crises périodiques de l’emploi. La famille, berceau maternel toujours accueillant en cas de nécessité, a toujours été la plus sûre garantie que les chômeurs ne deviennent pas aussitôt une horde de marginaux rebelles.
Les partis du mouvement ouvrier ont eu soin de ne pas soulever la question du travail ménager, et ceci en accord avec le fait qu’ils ont toujours considéré la femme comme un être inférieur, même à l’intérieur de l’usine. En effet, soulever cette question serait contester toute la base sur laquelle se sont construits les syndicats, organisations fondées sur (a) l’usine seule, (b) la journée de travail mesurable et "payée", (c) une seule face du salaire - le moment où on le donne - et non l’autre face - le moment où il est repris par l’inflation. La femme a toujours été incitée par les partis de classe ouvrière à renvoyer à un futur hypothétique sa libération, subordonnée aux conquêtes que les hommes, qui voient la portée de leur lutte limitée par ces mêmes partis, auront obtenus pour "eux-mêmes". En réalité, chaque phase de la lutte de classe ouvrière consacre la subordination et l’exploitation des femmes à un niveau plus haut. La proposition d’une pension pour les ménagères (et nous ne comprenons pas pourquoi ce n’est pas un salaire qui est proposé) montre seulement la volonté qu’on ces partis d’institutionnaliser plus encore les femmes dans le rôle de ménagère, et les hommes (ainsi que les femmes) dans celui d’esclave salarié.
Actuellement, aucune d’entre nous ne croit que l’émancipation, la libération s’effectue par le travail, à la maison ou à l’extérieur. L’autonomie salariale signifie qu’on est un "individu libre" pour le capital, et c’est non moins valable pour les femmes que pour les hommes. Ceux qui prétendent que la libération des femmes de la classe ouvrière réside dans la possibilité de trouver du travail en dehors de la maison ne cernant qu’une partie du problème qu’ils laissent entier sans en apporter la solution. L’esclavage de la chaine de montage ne libère pas de celui de l’évier de cuisine. Ceux qui le nient, nient aussi l’esclavage de la chaine de montage, et prouvent une fois encore que si l’on ne sait pas comment les femmes sont exploitées, on ne saura jamais vraiment comment les hommes le sont. Mais cette question est si cruciale que nous la traiterons séparément. Ce que nous devons préciser ici tout de suite, c’est que, du fait que dans un monde organisé de façon capitaliste à notre travail ne corresponde pas un salaire, la figure du patron se trouve dissimulée derrière celle du mari. Le mari semble être le seul auquel sont destinés les services domestiques, et cela donne au travail ménager un caractère ambigu, un aspect de servage. Le marie et les enfants, parce qu’ils engagent l’affection, par le chantage à l’amour, deviennent les premiers contremaitres, les premiers contrôleurs de ce travail.
Le mari a tendance à lire le journal et à attendre que le reps soit prêt et servi, même si la femme est allée travailler comme lui et si elle est rentrée en même temps que lui. Il est clair que la forme spécifique d’exploitation que représente le travail ménager exige une lutte spécifique, une lutte de femmes justement, à l’intérieur de la famille.
D’ailleurs, si nous saisissons pas complètement que la famille est le pilier même de l’organisation capitaliste du travail, si nous commettons l’erreur de la considérer comme une superstructure dont la modification dépendrait des divers moments de lutte d’usine, alors nous développerons une révolution boiteuse qui perpétuera et aggravera toujours une contradiction fondamentale de la lutte de classe, contradiction fonctionnelle pour le développement capitaliste. Nous perpétuerions ainsi l’erreur qui consiste à nous considérer comme des ménagères productrices de valeur d’usage seulement, à considérer les ménagères comme extérieures à la classe ouvrière. Tant que l’on considérera que les ménagères sont extérieures à la classe, la lutte de classe sera à tout moment et en tout point entravée, frustrée de ses objectifs pratiques, et privée de son plein épanouissement.
Le développement de ce point n’entre pas dans le cadre de ces premières observations ; alors que montrer et dénoncer le travail ménager en tant que forme masquée du travail productif soulève une série de questions concernant à la fois les buts et les formes de la lutte des femmes.
En fait, la revendication qui découlerait immédiatement : "payez-vous le travail ménager" risquerait d’apparaître en Italie, étant donné l’actuel rapport de forces, comme la volonté d’"enfermer encore davantage la femme dans la condition d’esclavage institutionnalisé qu’est le travail ménager, et aurait donc peu de chance d’être en pratique un objectif mobilisateur [3]

Italie, Juin 1971

Notes :

[1La force de travail est une étrange marchandise, car ce n’est pas une chose. La capacité de travail réside seulement dans un être humain dont la vie se consume dans le procès de production... Décrire cette production et reproduction, c’est décrire le travail de la femme.

[2Ceci s’oppose cependant à toute tendance voulant faire entrer les femmes non dans l’industrie mais dans des secteurs particuliers. Variant à l’intérieur du même secteur géographique, les besoins du capital ont donné lieu à des propagandes et des pratiques politiques différentes et même opposées. Alors que par le passé, la stabilité de la famille reposait sur une mythologie relativement stable - les pratiques politiques et les propagandes étaient uniformes et officiellement incontesté - aujourd’hui les divers secteurs capitalistes se contredisent réciproquement et sapent la définition de la famille comme unité stable, immuable et "naturelle". Un exemple classique est la variété des points de vue et des politiques démographiques pour le contrôle des naissances. Récemment, le gouvernement britannique a doublé la part de budget réservé à ce but. Nous devons examiner dans quelle mesure cette nouvelle politique est liée à une politique raciste d’immigration, c’est à dire à la manipulation des sources de force de travail adulte ; et avec l’érosion croissante de l’éthique du travail qui débouche sur les mouvements de chômeurs et de mères sans soutien, au contrôle des naissances qui pollue la pureté du capital avec des enfants révolutionnaires.

[3Aujourd’hui, la revendication du salaire ménager est mise en avant de plus en plus largement, et trouve de moins en moins d’opposition à l’intérieur du mouvement Italie et ailleurs. Depuis la première rédaction de ce texte (en juin 71), le débat s’est approfondi, et toutes les incertitudes dues à la nouveauté relative de cette discussion ont été dépassées, mais par dessus tout, l’incidence des besoins des femmes prolétaires a non seulement radicalisé les revendications du mouvement mais aussi donné plus de force pour les mettre en avant. Il y a un an, au début du mouvement italien, certains croyaient encore que l’État aurait facilement étouffer la rébellion des femmes contre le travail ménager en le "payant" avec une allocation mensuelle de 1000 à 2000 lires (environ 80 à 100 francs) comme il ’lavait déjà fait pour les "damnés de la terre" qui dépendaient de ces pensions.
Maintenant, ces incertitudes sont largement dissipées. Et il est clair en tout cas que la revendication du salaire pour le travail ménager est seulement une base, une perspective de départ dont le mérite essentiel est de pouvoir lier immédiatement l’oppression, la subordination et l’isolement de la femme à leur fondement matériel l’exploitation de la femme. C’est peut-être là la fonction majeure de la revendication du salaire pour le travail ménager : donner en même temps une indication pour la lutte et une direction en termes organisationnels là où oppression et exploitation, situation de caste et de classe se trouvent indissolublement liés.
La traduction de cette perspective en termes pratiques continue est la tâche que le mouvement doit affronter, en Italie et ailleurs.




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