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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les luttes et la crise
Camarades, n°1, Avril-Mai 1974, p. 19-48.
Article mis en ligne le 16 avril 2014

par ArchivesAutonomies
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Les lignes qui suivent ne sont pas de nous,mais d’un très "respectable" éditorialiste du Times : Innis MACGLEATH :

"Les gouvernements travaillistes comme les conservateurs ont à diverses reprises, à des degrés différents, tenté de contenir les salaires par la voie de la persuasion ou par la voie parlementaire, et de mettre en place une législation capable de redéfinir la forme et l’activité du mouvement ouvrier. Ce dernier a répliqué par sa voie habituelle d’exercice du pouvoir : refus du-travail, refus de coopération ou refus d’inscription comme le prévoit la loi de 1971 régissant les relations industrielles."

Aujourd’hui, après des élections d’où l’État anglais sort affaibli comme il ne l’avait jamais été,et ce pour le plus grand bénéfice de la classe ouvrière, la loi Carr est tombée. Les mineurs ont obtenu des hausses de salaires représentant un total de cent millions de livres, le blocage des loyers, la chute du gouvernement conservateur. Entre temps, la journée de travail a subi avec la semaine de trois jours (et malgré l’attaque qu’elle signifiait pour le salaire ouvrier) le coup le plus dur qu’elle ait jamais reçu depuis la journée de 8 heures.Il s’agit là d’un fait objectif qui, au "Thirties and out" (30 heures par semaine et pas plus) représente une des formes de pression historique de la classe ouvrière sur la journée de travail,et sur la plus-value, la plus grosse des conséquences quant aux formes que devra prendre la restructuration capitaliste.
Continuons de parcourir les éditoriaux du Times. Dennis Topping écrit :

"M. Wilson compte sur des mesures comme, entre autres, le blocage des loyers ou l’imposition des riches pour consolider le "contrat social" liant les syndicats au gouvernement. Effectivement, les dirigeants du TUC ont promis de ne pas exploiter le règlement négocié dans les charbonnages, mais rien ne dit que les syndicats de la base soient prêts à modérer pareillement leurs exigences.
Un million d’ouvriers du bâtiment, deux cent cinquante mille cheminots, deux millions de travailleurs de l’engineering, cent mille ouvriers des constructions navales et beaucoup d’autres attendent en rang serré que leurs revendications soient satisfaites, et il faudra faire en sorte que tout se passe bien. Cela incombera, en grande partie à un représentant de l’aile gauche travaillistes A. Michael Foot,nouveau responsable de l’emploi.
M. Foot occupe le poste qui est, si l’on en croit un de ses prédécesseurs : le "lit de clous" du gouvernement. Pour venir à sa rescousse, ses collègues chargés de veiller sur la santé économique du pays, le quintette formé par MM, Healey (Finances), Anthony Wedgwood BENN (industrie), Peter Shore (Commerce), et Mrs. Shirley Williams (Prix et protection des consommateurs ), devront peut-être se mettre en devoir d’extirper ces clous. Mais il y en a tant que la tâche risque d’être "insurmontable". (Le MONDE du 2 avril 74, Supplément économie)

Marx n’est donc pas le seul à nous reconduire à une définition essentiellement politique de la crise. Politique en ce sens que l’obstacle réel sur lequel vient buter le pouvoir capitaliste (sa faculté de commander certains passages, de déprécier ou de rassoir l’ensemble des rapports de production là où la pression de la classe ouvrière et du prolétariat sur le taux de profit devient irrésistible) cet obstacle, cette "inconnue", est le comportement ouvrier à court terme. A l’heure où l’on assiste à une véritable débauche d’explications de la "crise" par les amis du pétrole, des matières premières, intérieurs, etc...), il vaut la peine de rapeller que c’est le rapport salaires-profits qui commande la détermination de la crise, son inflexion dans un sens ou dans un autre. Voilà pourquoi on attachera une importance extrême à "la conjoncture économique". C’est à des faits aussi triviaux que le nombre de points ou de demi-points d’augmentation de salaire réel (de progression du pouvoir d’achat) que l’on rapportera les vicissitudes d’une chose aussi "noble" que l’État.
C’est une question de méthodes certains trouveront sans (doute la perspective assez peu exaltente. Néanmoins, c’est la seule voie possible pour récupérer sur l’inflation, sur la crise de l’Europe et des institutions monétaires internationales, etc..., un point de vue qui parte des luttes (de leur contenu,de leur pouvoir de rupture), c’est-à-dire de cette chaine de temps forts de l’affrontement de classe qu’ont été les années 60. Mais qui en parte pour déboucher sur l’élément nouveau qui apparait avec l’inconvertibilité du dollars (17 août 71) et qui se traduit à partir de là par une faiblesse croissante des gouvernements européens (la déclaration de Kissinger mettant publiquement en cause la légitimité des gouvernements européens depuis le terme de la première guerre mondiale, n’est pas seulement un mouvement d’humeur. C’est la constatation que le pouvoir décisionnel des états européens est de plus on plus précaire : les derniers résultats électoraux en Angleterre, en allemagne ou en Suède, où le parlement tire au sort les réformes puisqu’il ne peut pas se départager, futurs en France, en Italie, le montrent).
C’est cet élément nouveau qui est pour nous la réhabilitation d’une praxis à court terme de la classe ouvrière. Autant, les années 60 ont marqué la reconquête par les ouvriers d’une autonomie stratégique : que ce soit par rapport aux besoins capitaliste de lier les salaires à la productivité, ou que ce soit par rapport au mouvement ouvrier traditionnel, en grignotant lentement, souterrainement, les marges qui restaient au pouvoir capitaliste de la reconstruction et de la guerre froide, autant les années 70 pourraient marquer la reconquête d’une autonomie tactique, c’est-à-dire essentiellement dans le court terme. Nous y reviendrons quand nous examinerons la situation de classe en France. Mais partout la possibilité de "planifier" au sens keynésien du terme s’effondre. En particulier, la poussée ouvrière des années 60 avait pu être en grande partie contenue, dans la mesure où le prix des matières premières (en fait, la pression sociale du prolétariat des pays sous-développés) était resté remarquablement stable. Aujourd’hui, la tendance est totalement renversées les matières premières, l’énergie et certains produits agricoles augmentent à une cadence telle que les possibilités de dresser un plan valide sur cinq ans sont parfaitement illusoires. On l’a vu avec le cas du pétrole. Plus que l’industrialisation accélérée du "Tiers-Monde" qui peut parfaitement être compatible avec un saut capitaliste, ce sont les à-coup de ce phénomène tendanciel qui peuvent se conjuger aux déséquilibres qu’introduit le comportement de la classe ouvrière des pays développés. Cette pression salariale du prolétariat international à laquelle se sont confrontées les différentes réformes socialistes ou nationalistes (voir en particulier le Brésil) a conquis une autonomie réelle par rapport au développement programmé. Tant et si bien que le transfert pur et simple de la crise sur le terrain du marche international et d’une nouvelle division du travail, n’est par une solution garantie pour le capitalisme. Le moindre accroc imprévu, le retard ou l’avancement de certaines échéances dans ce mécanisme délicat, et ce degré de plus en plus élevé de coopération internationale dans le procès d’exploitation, peut se transformer en une unité politique du prolétariat.
Dans les métropoles du développement, et en particulier dans ce maillon faible du capitalisme qu’est l’Europe, la même incertitude pèse. Progressivement, le parti capitaliste se trouve acculé à la défensive. C’est à partir de cette situation, qu’il risque de commettre le premier, une série de faux pas lourds de conséquences. La donnée primordiale qui s’impose, c’est en effet ,que la classe ouvrière n’a subi aucune défaite définitive. La poussée de classe a pu être contenue, momentanément ralentie, mais jamais battue dans les métropoles capitalistes. Si au cours des années 60, les divers gouvernements ont appris que la politique des revenus (soit la limitation de la progression des salaires) était la quadrature du cercle, aujourd’hui que leurs marges se sont considérablement réduites, une attaque frontale portée contre le salaire ouvrier relève du suicide politique. Dans une interview accordée au Nouvel Observateur, M. José Bidegain (négociateur de Lip, de Romans), président de la fédération patronale de la chaussure, délégué général de l’organisation Entreprise et progrès (fraction moderniste du patronat) et membre du bureau du CNPF, déclarait, analysant la crise et la tentation d’un "retour en arrière à l’autoritarisme" : "Les sociologues de l’école de Chicago ont montré qu’il y avait une relation étroite entre les situations de pénurie et les démarches autoritaires. C’est pourquoi la misère la plus grave dont nous sommes menacés n’est pas la misère de l’énergie, la misère des matières premières, c’est la misère politique..." (Le Monde du 15/1/74)
Aujourd’hui, en effet, que les marges de manoeuvre objectives de la classe des capitalistes se sont considérablement réduites, c’est sur le terrain de l’initiative politique que l’on voit se mouvoir le "grand capital". Nul doute que l’on soit à la recherche désespérée, du coté capitaliste, d‘un nouveau New Deal. Rien n’indique qu’il ait été découvert, ni surtout qu’il soit praticable. Néanmoins, on voit apparaitre des analyses des projets "sociétaux" des firmes multinationales, de la façon dont elles entrent en contradiction avec l’État Plan keynésien [1].
On voit réapparaitre aussi les discours sur les poches de pauvreté, les facteurs de discontinuité sociale au sein des sociétés capitalistes développées. Bref sur les obstacles politiques qui empêchent la réalisation d’un consensus social relativement stable. C’est un conseiller des affaires sociales de M. Nixon qui a préparé un rapport énorme sur le revenu annuel garanti, sur l’impôt négatif.
Prenons un autre exemple,celui des immigrés en France.
"Sous le titre "Pour un statut des étrangers", la revue Échange et progrès (fondée en février 74 par Jacques Delors !!!) rappelle que l’intérêt, d’ailleurs croissant, porté aux conditions d’acceuil et d’utilisation de la main d’oeuvre étrangère se cantonne trop souvent au soucis de maitriser le flux des migrants, de le régler selon les besoins de la conjoncture." (Ce qui, par parenthèse, est une critique remarquablement précise contre 1) la circulaire Fontanet, 2) les cinq lignes que le programme commun accorde aux travailleurs immigrés.) "Un projet de statut nous est proposé, qui vise à "supprimer toute discrimination raciale entre français et étrangers, dans l’ordre de la participation à la vie collective" et à "favoriser l’expression de la part des étrangers des préoccupations qui peuvent être les leurs". L’idée directrice est que l’on ne peut à la fois, accepter l’apport économique et humain que représentent les étrangers sans, en premier lieu, leur accorder "de façon tout à fait générale des droits égaux à ceux des français" (Le Monde du 12/2/74)
Il n’est pas besoin de faire une analyse de texte pour voir que le réformisme capitaliste possède une sensibilité politique à ce que représente l’immigration comme force sociale. Notamment son rôle politique potentiel de modernisation ces mécanismes institutionnels de la démocratie. Il reste toujours aussi vital pour le capitalisme qu’il y ait expression institutionnalisée des antagonismes, des intérêts. D’où cette double insistance sur la spécificité des immigrés, de leurs besoins et en même temps sur la possibilité pour eux d’exprimer ces intérêts comme les français. Il est vrai sans doute, que les rédacteurs d’un tel projet savent que pour rétablir un certain consensus dans les usines, dans les lieux sociaux (la ville), encore faut-il partir d’une expression réelle de cette force politique, et que ce ne sont certes pas les instances traditionnelles du mouvement ouvrier déjà mal en point pour ce qui est des nationaux, qui peuvent la faire.
Dans la période s’il nous faut être particulièrement attentifs aux signes avant coureurs de cette initiative politique du réformisme capitaliste- qu’elle recourt ou non à la médiation socialiste. Cela pour couper court à cette coopération espérée du coté capitaliste, et qui a pour nom "relance politique". Et, moins que jamais on ne le fera en se moquant simplement de la "nouvelle société".
L’enjeu réel se jouera sur des marges infimes. La "crise" sera affectée d’un signe positif ou négatif à peu de choses près. Ainsi globalement, les ambitions capitalistes en matière de contrôle des salaires seront atteintes si la pression se relâche un peu, si le comportement de classe en vient à défendre une position acquise, au lieu de relancer de façon imprévisible son offensive. L’accélération de l’inflation (c’est-à-dire le dépassement du cap des 10 % d’augmentation des prix par an) n’a encore entrainé nul part une décélération des hausses des salaires (qui se serait produite si les salaires avaient continué d’augmenter à leur rythme de progression antérieur). Ce même enjeu a donné lieu, au cours du dernier semestre 73 suivant les pays, à des affrontements brefs. Ainsi, la General Motors a licencié d’un seul coup plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers : la production automobile a baissé de 34 % aux États-Unis. Ford investit un demi milliard de dollars à Valence, double la capacité de son usine de Bordeaux, pour la construction de petites cylindrées. But : mettre sur la défensive ce qui constitue aujourd’hui aux États-Unis, l’avant-garde de masse de la classe ouvrière internationale, et passer à la phase 4 du plan de lutte contre l’inflation dans les mois qui viennent. Il faut dire que cet été à Détroit, à la Chrysler, s’étaient produites les premières occupations d’usine depuis 1937. La partie semble indécise. La hausse des prix a atteint en mars un niveau record pour le premier trimestre (chiffre supérieur seulement en 48). Mais le syndicat de l’acier vient de renoncer aux grèves nationales pendant plusieurs années, il est vrai contre de substantielles augmentations de salaires. L’enjeu sera lourd de conséquences pour nous en Europe. En-hiver 73, 200000 mineurs anglais en grève des heures supplémentaires. On connaît la suite : la semaine de 24h pour 9 millions de salariés. La grève totale des mineurs, l’appui des autres catégories, les élections et la chute des conservateurs. Il fallait entendre les mineurs dire : En commençant notre grève, nous nous sommes souvenus de cette leçon apprise en 1926 qu’il fallait toujours faire la grève en hiver, jamais en été. Nous avons vu également la situation actuelle de crise de l’énergie. C’est tout simple, nous avons choisi le bon moment. Ajoutez-y l’unité autour de notre syndicat unique et la solidarité de toutes les corporations. Autour de nous il y a beaucoup de gens. C’est moins spectaculaire que lorsque nous avions des piquets de masse qui dépassaient les 10000 personnes, mais tout aussi efficace. Car tous les syndicats soutiennent : du syndicat des transports avec ses 4 millions d’adhérents, au syndicat des boulangers juifs qui regroupe 29 membres dans tout le pays. (Libération du 4/3/74)
Là, l’issue de la grève est parfaitement claire. Les conséquences sur cette union européenne dont les patrons ont tant besoin, immédiates. Et, ceci, au moment où s’ouvre en France une échéance électorale d’où la question paysanne n’est pas absente.
Plus que jamais, il nous semble fondamental de revenir à une définition politique de la crise. Ce n’est pas un hasard si CAMARADES, propose comme texte de référence théorique un long extrait du Plan du Capital de Mario Tronti. Cela pour débarrasser le terrain de tous les clichés qui courent actuellement dans le mouvement révolutionnaire, sur la crise. Peindre l’avenir en noir (chômage, vie chère) sous le prétexte qu’on n’est jamais assez averti pour combattre, n’a jamais constitué une analyse de classe. Crier au loup tous les jours, c’est s’exposer à ne plus avoir de voix, ni de qualificatifs adéquats si se présentait un jour, une situation véritablement noire. De plus, c’est déjà céder à ce populisme du siècle précédent qui fait toujours de la crise une "crise économique", s’imaginant, sans doute, raviver le grand frisson des paysans en butte aux famines de l’ancien régime, ou des prolétaires devant la crise de la pomme de terre en Irlande. Faut-il rappeler à tous ces militants, stratèges de la lutte de classe, de la "conscience" de la classe ouvrière, que les ouvriers de la FIAT de Turin disaient déjà au printemps dernier dans les rues : "A Torino non si muore di fome" (A Turin, on ne meurt pas de faim !). Et pourtant, l’Italie compte un nombre de chômeurs qui auraient du la faire sombrer dans le chaos !!
Enfin, c’est se faire clairement complices du chantage capitaliste qui vise toujours à présenter la crise politique du rapport de production (où c’est la hausse capitaliste qui est sur la défensive) en crise économique (dans la sphère de production : méventes, baisse des profits, surproduction) où c’est la classe ouvrière qui se trouve en position défensive. Et ce passage, à tous les sens du mot à la crise économique, consiste précisément pour les capitalistes à transformer la pression offensive qu’ils subissent dans le rapport de production en pression défensive, la classe ouvrière comme non-capital, à nouveau en capital variable, en certaine proportion planifiable du revenu national.
Nous devons retrouver ce clivage à l’intérieur même de la composition de classe, à l’intérieur des luttes. Si l’enjeu politique de la crise est cette transformation, notre rôle n’est pas d’exalter toutes les luttes sous prétexte qu’elles sont des luttes. Notre rôle et le rôle d’une analyse de classe digne de ce nom, est de discerner les différents éléments, les directions contradictoires de ces luttes.

LES GRANDS POLES DE LA COMPOSITION DE CLASSE TELS QU’ILS EMERGENT DES LUTTES DE 73-74

Avant d’examiner l’évolution de la conjoncture politique ces dernières années, essayons justement de faire le tri dans les différentes luttes qui ont marqué la France. Au sein de la classe ouvrière au sens traditionnel du terme, il se distingue très nettement deux types de luttes. Ces deux types correspondent à la fois à une différence de comportement face à la restructuration, et à la structure de classe. L’un et l’autre étant liés.
1°) Les luttes pour la défense de l’emploi, et du poste de travail : la, rigidité d’une vieille classe ouvrière. (Quand bien même, les ouvriers qui la composeraient seraient jeunes !!).
Et, ce n’est absolument pas un hasard si les deux conflits qui ont illustré ce type de lutte recoupent les mêmes données. Nous voulons parler de Lip et de Bateau, le Lip de la CGT. Dans les deux cas, et malgré les divergences entre les deux syndicats sur les formes de lutte, sur la conception des rapports avec la base non syndiquée, on a affaire à une lutte "contre les licenciements", à une lutte, française, exclusivement ou presque, à une lutte syndicale, au sens où c’est la ligne syndicale qui est parvenue à s’imposer en dernière instance, même si elle a été soumise parfois à rude épreuve chez Lip, à une lutte qui a fait l’objet des pleins feux de l’actualité (aussi bien chez Lip que chez Bateau), et fin à une lutte d’ouvriers QUALIFIÉS, que le rapport à l’outil de travail soit immédiat comme à Lip, ou qu’il passe à travers la médiation de l’intérêt national à Bateau.
A propos de Lip, répétons qu’il ne s’agit pas de porter un jugement sur tous les éléments du conflit. En particulier, nous pensons qu’il y avait au départ, et même dans certaines réactions exprimées par le Comité d’action, une autre stratégie de lutte : celle du SALAIRE GARANTI, approprié, quels que soient les aléas de l’entreprise.
Le même dans l’intérêt que présentaient certaines formes de lutte (ouverture de l’usine, trésor de guerre, communauté ouvrière, encore que cet aspect sur lequel tout le monde a fait tant de littérature, existait depuis longtemps dans les luttes immigrées : Pennaroya, etc...). Mais le problème n’est pas de juger seulement une lutte à l’ensemble de ses virtualités, mais à ce qui s’est passé et particulièrement en dehors du cadre assez étroit de l’usine elle-même : dans la France toute entière. [2]
Or,nous avons pu voir dans les autres luttes qui ont suivi, (Cerisay, etc...) que ce qui a été repris de Lip, ce n’est pas le thème du revenu garanti.
Si nous prenons "l’anti-Iip", selon Libération et les conservateurs superficiels, qu’y trouvons-nous ? Henri Krasucki, dans l’Humanité du 8/4/74, résumait suit l’enjeu de cette lutte :
"Les données essentielles sont tout à fait claires. Il ne s’agit pas seulement de quelques reclassements. Il s’agit dans le cas précis, de l’avenir d’une entreprise importante pour l’économie nationale, de maintien d’un volume suffisant d’emploi et de la possibilité de l’accroitre. En ce sens, dans la lutte des Bateau se reconnaissent, d’une part, tous les travailleurs de la région parisienne et de la population qui voient avec anxiété - pour eux et leurs enfants - se réduire constamment les emplois industriels et les débouchés. Et d’autre part, tous ceux qui, dans toutes les régions connaissent la même angoisse, tous ceux qui, songeant à l’économie du pays, ne se résignent pas à voir l’élimination du travail qualifié, la valse ou la braderie des entreprises. Quand ce n’est pas leur passage sous contrôle étranger comme Roussel-Uclaf. Tous ceux que scandalise le gaspillage et qui veulent un développement réel et harmonieux de l’ensemble du pays... etc..."
Au départ de cette stratégie syndicale, il y a bien une certaine attitude vis à vis de la restructuration capitaliste, vue comme gabegie, incohérence, et également, notons le au passage, une vision des besoins de revenus (de la part des jeunes) uniquement en termes de création de postes de travail. Sans développer (ce que nous avons déjà dit sur les luttes pour la défense du poste de travail, comme des luttes diviseuses et battues d’avance, relevons deux aspects intéressants posés par Rateau. 1) Le problème de la décentralisation : toutes les mairies communistes des banlieues roses se plaignent de la disparition des postes de travail industriels. La liquidation du travail qualifié ouvrier, du métallo de 56, dans le pourtour immédiat de Paris est un fait, (le déménagement de Citroen Balard en est un des épisodes récents). Pourquoi ? Il est intéressant de remarquer la mise au point de la DATAR aux critiques syndicales à la décentralisation. La délégation à l’aménagement du territoire a fourni comme première raison du déclin de la création de postes de travail dans l’industrie, dans Paris et la proche banlieue, le fait suivant : IL Y A DÉJÀ 25 % DE LA MAIN D’OEUVRE DANS CETTE ZONE QUI EST IMMIGRÉE. TOUTE CREATION D’EMPLOIS DANS LE SECTEUR SECONDAIRE ABOUTIRAIT A UNE PRÉSENCE ENCORE PLUS MASSIVE DES IMMIGRÉS ET ENGENDRERAIT DES TENSIONS. Et là, la DATAR se faisait l’écho de la revendication de la mairie communiste de Sartrouville qui a demandé au Conseil Général, la limitation de la population immigrée dans les communes !!! En fait, la décentralisation largement effectuée au cours des années 60, n’était pas uniquement une mesure politique de décomposition de la classe ouvrière française, mais plutôt une mesure de décomposition de la formation d’un ghetto ouvrier immigré autour de Paris. Il s’agissait moins de liquider les restes du métallo de 36 que de stopper la croissance d’une masse critique d’OS immigrés 2) Le problème de l’innovation technologique. Rateau pose le problème du démantèlement dans d’anciennes filières "nationales" abandonnées en particulier, parce que la Westinghouse et la General Electric ont acquis une position de monopole quasi absolu en matière de centrales nucléaires (licence know-how). Bien sûr, nous ne revenons pas sur la position générale du PC et de la CGT sur l’innovation et le progrès technique.
En fait, rien ne serait plus dangereux que de mésestimer l’existence de ces luttes. Les luttes contre les licenciements dans les unités de production de moyenne importance (même appartenant à des trusts) ont constitué un bon tiers de la chronique des luttes. Le problème est ailleurs. Vaut-il la peine d’engager des forces dans des luttes qui ne dérangent pas d’objectifs unificateurs pour le travail abstrait  : luttes d’ouvriers qualifiés ? Michel bosquet reconnaissait dans un article récent du Nouvel Observateur, qu’il y avait comme une cassure objective dans les directions indiquées par les luttes : d’un coté les luttes pour une autre organisation du travail (plus rationnelle, plus humaine, etc ...) ,de l’autre les luttes contre le travail tout court.
Or, il y a bien, par delà les querelles après sur les formes de luttes, un vieil air de famille entre les Rateau et les Lip (nous ne parlons pas des ouvriers en tant que tels qui "refusent" peut-être le travail autant que des ouvriers non-qualifiés, mais de l’image-politique qui leur colle à la peau). Le PSU, la CFDT entendaient montrer qu’il était possible de rendre Lip viable (donc, soit dit en passant, d’augmenter la productivité) en vendant des montres dans la rue. Le parti et la CGT entendent démontrer qu’on peut produire aussi autrement des centrales nucléaires, en donnant davantage de travail aux français à travers la gestion plus "harmonieuse" de l’économie nationale"
Cette attitude vis à vis de la restructuration capitaliste, au delà de ce qu’elle semble avoir de séduisant : le refus de se plier à la restructuration, aux besoins capitalistes, est dangereuse. Nous pourrons citer Lénine : "L’idée pour la classe ouvrière de chercher son salut ailleurs que dans un développement ultérieur du capitalisme, est une idée réactionnaire".
Mais voyons par exemple, le terrain sur lequel les luttes ont d’ores et déjà obligé le parton collectif et le capital social à réagir : celui du salaire garanti.
Durant la lutte de Lip, l’UIMM (Union des Industries Métallurgiques et Minières, confédération la plus puissante au sein du CNPF) a édité une sorte de contre-journal gauchiste, dont la lecture est passablement instructive pour ceux qui n’ont pas compris que l’enjeu politique est le prix de la classe ouvrière, comme force sociale générale, oblige les capitalistes à payer.
La conclusion proposée par le document patronal, qui se paye le luxe de traiter la CFDT de centrale réactionnaire et vichyssoise, dans son attachement mystique au poste de travail, se termine par la page dont nous extrayons les passages suivants :
"D’autre part, sauf malhonnêteté ou ignorance totale, on s’accorde désormais unanimement à reconnaitre que l’amélioration du niveau de vie et de la qualité, passe forcément par une certaine mobilité de la capacité de travail des hommes... »
"Changer d’emploi, abandonrer une fonction devenue parasitaire pour un travail utile, accepter un déplacement, une nouvelle formation, une reconversion, subir les contraintes psychologiques d’une période d’attente et de transit entre deux emplois, c’est rendre un service éminemment positif à la collectivité, et le travailleur qui a perdu son travail sans qu’il y soit pour rien, et qui en cherche un autre réellement, a droit à des indemnisations et des garanties substantielles. Le statut de chômeur aux bras croisés doit être dépassé pour laisser la place à celui de travailleur en transit, dont la mobilité constitue un acte économique productif rémunéré comme tel."
Cette dernière phrase en dit long sur la conception capitaliste avancée du travail productif, par rapport aux idées d’assistance qui ont cours dans la gauche traditionnelle du mouvement ouvrier. Deux remarques s’il manque le salaire, encore qu’un acte productif reconnu comme tel le mérite ! La déclaration patronale souligne elle-même, celui qui cherche tellement du travail. Autrement dit, il y a des chômeurs qui profitent du chômage (les Claimants Unions anglais nous l’avait appris). Nul doute que l’initiative capitaliste se dirigera dans les prochaines années, vers une amélioration considérable du dispositif de garantie de salaire (cas de la formation permanente), ceci étant ce que le capital doit céder sous la pression de la classe, et un renforcement du contrôle sur les chômeurs qu’on recyclera, dont on obtiendra du travail à la limite, la pure disponibilité de la présence). Une des sources les plus fortes de plus-value est devenue ces dernières années, la vente de la disponibilité potentielle de la force de travail, avant même sa consommation qui reste indéterminée. Cela s’appelle le travail temporaire.
Yvon Chotard, président de la commission sociale du CNPF, interrogé sur les munitions du patronat dans la conjoncture sociale engendrée à partir de l’automne 73 expliquait dans l’usine nouvelle de Janvier 74 : "La garantie du salaire passe avant l’intéressement". "Il était paradoxal de voir l’opinion publique se mobiliser sur les quelques craintes de licenciements, alors que dans le même temps un demi-million de salariés changeaient d’emploi. Une politique de l’emploi doit à la fois permettre les adaptations économiques et prévoir les garanties sociales nécessaires"... "Enfin, notre accord sur la formation permanente doit nous permettre de faire face aux difficultés qui peuvent apparaitre en 74. En rapprochant les offres des demandes, en permettant les reconversions rendues nécessaires, il est certainement l’instrument le plus efficace d’une politique de mobilité professionnelle".
2°) Les comportements de l’ouvrier-masse : les luttes offensives qui recèlent un pouvoir de rupture de la planification capitaliste.
Ici non plus,nous ne serons pas complets ;nous prendrons seulement quelques conflits qui semblent indiquer le mieux ces éléments.
a) Noguères, Dynamic : "La destruction consciemment acceptée de l’outil de travail"(Ceyrac). C’est cet élément qui a le plus retenu l’attention du patronat. Les formes violentes (occupations, séquestrations apparues systématiquement avec des conflits longs en 70-71) ont ajouté à leur arsenal la destruction de l’outil de travail. Cette forme de lutte n’est pas séparable d’un durcissement des conflits (intervention de la maîtrise, de commandos briseurs de piquets, cf.Saint Étienne), et de l’apparition en riposte aux attentats racistes, ou à toute manifestation de racisme, d’embryons de groupes d’auto-défense. Voir sur ce problème, le documents État de la discussion en cours dans le groupe Usine-quartier à Paris présenté dans le cadre de la coordination nationale, des 16 et 17 février 74, servant à préparer le rassemblement de Marseille lancé par le MTA.
b) Le comportement de masse des luttes immigrées. Il y a ici une moisson d’indications fondamentales. Des luttes ouvrières comme la grève Renault mars-avril 73, Grasse, la grève du 14 septembre, les grèves de la faim de plusieurs communautés d’immigrés (lutte des Mauritiens, des Pakistanais, des Turcs : Laval), aux comportements ouvriers vis à vis de la soi-disante "crise" (lors de la grève syndicale du 6 décembre, à Citroen, lors des premières réductions d’horaires, à la General Motors), nous dégageons trois axes essentiels :
- La question du statut des immigrés comme terrain de lutte primordial. Nous avons déjà eu l’occasion d’expliquer que la spécificité des besoins immigrés par rapport aux autres secteurs de la classe tient prioritairement au fait que l’immigré n’est pas libre sur le marché du travail, que la circulaire Fontanet-Gorse, comme toutes les règlementations européennes, est esclavagiste. (cf. l’intervention développée par le Collectif Immigrés, les objectifs de lutte proposés. Voir aussi la dernière partie de l’opuscule Travailleurs Mauriciens en France). La lutte des embauchés sous contrat (ce qui est le nouveau statut immigrés qui arrivent, quand ils ne sont pas sans papiers, ce qui les met dans la même dépendance à l’égard du patron) pour l’obtention dès l’embauche des papiers, prendra une extention croissante, surtout si on analyse la crise comme une tentative capitaliste de surmonter les luttes des immigrés, par l’introduction de nouvelles couches (donc une division, une décomposition de classe). L’exemple de la Belgique montre l’importance de ce terrain.
- Le deuxième élément est le rapport nouveau de l’ouvrier-masse multinational par rapport à l’usine. Les camarades du Collectif Immigrés avalent déjà relevé dans leur analyse de la lutte à Renault Billancourt au printemps 73 (Pour un point de vue international sur les luttes N°2) les problèmes organisationnels importants que posait le comportement de masse des lock-outés des chaînes de montage (et en ce sens la grève de mars-avril 73 fut "beaucoup plus la grève-vacances des lock-outés, que celle des immigrés du département 12). Toutes les forces intervenant avaient expliqué l’absence d’une organisation interne sur les chaînes, capable de communiquer, d’étendre la grève et par la faiblesse du niveau de conscience, soit par la carence des révolutionnaires. Le "Collectif Immigrés" dans son intervention avait essayé de peser sur l’émergence d’objectifs unificateurs, quel que soit la situation subjective (passage en masse dans les catégories supérieures, salaire garanti intégralement, lutte contre la circulaire Fontanet et les contrats de travail), et ce, de façon agitatoire. Car il était visible que l’ouvrier-masse manifestait peu d’intérêt pour les propositions de "longue marche" à travers l’organisation atelier par atelier (telle que l’avait accompli le département 12). C’est un fait. Reste à l’interpréter correctement. Fallait-il dire comme, ce camarade du 12, qui avait joué un rôle important durant la grève des presses : "Ils ne savent pas s’organiser, préparer soigneusement la grève, se mettre d’accord sur les revendications !" ? Ou bien, ne fait-il pas considérer, qu’en raison des conditions existantes (turn-over élevé à coté d’ouvriers qui ont beaucoup d’ancienneté, division par nationalité, par statut, poids du syndicat, détachement vis à vis du travail, de l’usine) certains modèles organisationnels ne repondent pas aux besoins de l’immigré lock-outé. Surtout quand le peu de structures qui existent ne fournissent aucune indications utilisables pour la lutte, notamment vis à vis du discours syndical (celui de la qualité du travail, de la grille unique, des qualifications en général). Autrement dit, y a-t-il la place pour une organisation intérieure stable sur les chaînes de montage des usines d’automobile ayant une composition de classe beaucoup moins homogène que celle de la FIAT ? Ne fait-on pas fausse route en faisant porter tous les efforts sur la mise sur pieds de ce type d’organisation ? Ne confond-on pas
le potentiel des cadres politiques ouvriers immigrés et français, l’avant garde de masse, avec l’avant garde assez traditionnelle, minoritaire ? Tel ouvrier finissait par se demander, après avoir participé à l’expérience du comité de lutte, ce que faisaient réellement dans leurs ateliers tous les camarades avec lesquels il se retrouve pour discuter de la situation. Sans doute pensait-il aussi à ces éléments les plus actifs lors de la dernière grève, qui avaient été licenciés ou qui étaient partis (en Australie, au Canada, en Allemagne) ? Dans ces énormes concentrations ouvrières, il y a en permanence une hémorragie de cadres politiques, si l’on se tient à une vision purement fabriquiste (limitée à une seule usine) de la lutte.
Après l’émeute de Grasse, la grève du 14 septembre est venue confirmer que pour bouger, la masse des immigrés n’avait pas besoin d’une organisation interne d’usine. C’est à Citroen Balard que le mot d’ordre de grève contre le racisme a été le plus suivi, et a bloqué l’usine pour la première fois depuis 68. Citroen, où la communication d’un atelier à l’autre est quasiment impossible (même pour la CGT) ! Nous ne voulons pas dire que la perspective de cortèges internes, de grèves ouvertes dans les ateliers soit à exclure. Mais, le point de départ obligé, c’est de fonder les thèmes et les formes d’intervention sur les besoins exprimés par la composition de classe existant actuellement, et permanente, elle, au delà du turnover, ces licenciements, etc.. Trois jours après la grève du 14 septembre, Citroen s’était arrangé pour qu’il n’y ait plus un seul immigré arabe ayant participé à la grève. Cela ne voulait pas dire bien sûr, que la grève du 14 ne restait pas dans la mémoire ouvrière. Mais évidemment, ces comportement impliquent aussi une participation de masse, ou pas de participation du tout, aux commissions qui essayent de coordonner l’intervention sur les usines (voir compte-rendu de la commission usine-quartier du MTA et des CDVDTI).
Plus généralement, on peut constater dans les comportements immigrés,une absence d’intérêt pour les petits aménagements,pour une patiente guerre d’usure avec les syndicats. La position même où se trouvent les immigrés (statut, salaire, etc...) fait de plus en plus qu’ils "bougent ensemble, et sur des objectifs fort susceptibles d’apporter beaucoup à tous, ou bien, ils ne bougent pas, désertent les échéances de lutte proposées par les syndicats, comme on l’a vu lors de la grève du 6 décembre, où la grève contre la vie chère a été massivement refusée dans tous les grands secteurs de la métallurgie. Cet élément rend assez difficile une programmation des conflits à l’avance, pour les patrons, et les amènent souvent à traiter avec les ouvriers directement, par dessus les syndicats.
On l’a vu lors des négociations qui ont accompagné la révision de l’avenant salaire au contrat Renault en février-mars,où la direction a refusé de céder aux syndicats,mais a accordé une prime exceptionnelle de 110F. (contre les 200F réclamés par ceux-ci) coupant ainsi l’herbe sous le pied à la grève syndicale qui se préparait.
Cette attitude s’est concrétisée encore plus nettement à l’occasion des conséquences de la "crise du pétrole". Dans le cycle de l’automobile dès la fin 73 tout au long du premier semestre 74, il y a eu des réductions d’horaires, des mises au chômage technique. Dans certains secteurs des lock-out en réponse à des grèves bouchons. L’offensive capitaliste a visé partout à mettre les ouvriers sur la défensive, à transformer des luttes salariales en luttes pour la défense de l’emploi. Il est encore trop tôt pour dire si ce chantage a réussi. Au delà des quelques cas de tension apparue dans des usines où OS immigrés et français sont mélangés, plusieurs symptômes semblent indiquer que ce chantage est loin de passer. La multiplicité des conflits sur des objectifs très durs à arracher (200F pour tous ou passage massif dans la catégorie supérieure jusqu’à la suppression totale de la catégorie OS au Mans) dans des bastions traditionnels de la classe ouvrière française, comme à Saint Nazaire, Usinor Dunkerque, Sacilor, en pleine période électorale, en témoigne. On a pu voir, lors de la grève de la Saviem de Caen, un comportement des lock-outés français aussi bien qu’immigrés, ressembler beaucoup à celui des lock-outés de Billancourt, au printemps dernier. (également à la Thomson de Lille, qui est comme la répétition en petit de la grève de Billancourt six mois plus tard).
Mais, c’est encore de Citroen que part l’indication la plus nette des comportements ouvriers, face à la contre-offensive patronale de réduction d’horaires et de chômage technique.
"Certains camarades pensaient qu’il y aurait des luttes dès Noël. En fait les ouvriers n’étaient pas contents que le patron décide quand il voulait, de muter les gens de postes à l’occasion des jours chômés et de la "réorganisation de la production" : mais, il n’y avait aucun réflexe de s’accrocher au poste de travail, à l’usine. Du lundi chômé, un ouvrier disait : Lundi, on se repose !" (Compte rendu de la discussion en cours dans la commission usine-quartier).
A Citroen, à la Général Motors, il n’y a pas eu de luttes fortes contre la réduction d’horaires (pas plus qu’à la Ford Genk, ou à l’Opel de Francfort), contre la menace de l’emploi. A Citroen, les immigrés parlaient dès janvier d’aller travailler dans le bâtiment, si l’automobile n’embauchait plus, et effectivement deux mois plus tard, Citroen proposait aux embauchés sous contrats de faire un séjour de six mois dans le bâtiment (en les prêtant à ces entreprises).
Nous ne voulons pas dire que la décision patronale était acceptée avec joie. En fait, les ouvriers refusent dans ces mesures tout ce qui est fait pour briser leur force politique : la restructuration de la production qui veut dire une augmentation de la productivité (des cadences) sur leur dos, le pouvoir du patron de "faire ce qu’il veut quand ça lui chante" en touchant au salaire. (Exactement comme dans le lock-out, les ouvriers défendent leur salaire intégralement payé).
Alors, pourquoi les jours chômés ou les réductions d’horaires passent-ils si facilement ?
Nous avons caractérisé les luttes ouvrières de ces dernières années,comme des luttes sur le terrain du salaire : c’est-à-dire des luttes qui refusent le travail comme seule mesure de la richesse, dont on peut disposer pour satisfaire ses besoins matériels. Les luttes salariales ont comme enjeu l’appropriation par la classe ouvrière du maximum de richesse sociale. Les ouvriers veulent des augmentations de salaire uniformes et fortes, parce qu’avec 200F de plus, on peut vivre mieux, comme disent les socialistes : c’est toujours ça de pris ! Parce qu"ensuite, avec une paye de base plus élevée (donc diminution de la part des primes dans le salaire), on est moins divisés, on peut mieux lutter, on peut mieux refuser le travail, faire de l’absentéisme sans être réduits à venir chercher du travail à l’usine. L’appropriation peut prendre la forme d’appropriation de biens, de choses, à travers la consommation immédiate du salaire. C’est la théorie de la gauche de l’augmentation du pouvoir d’achat moteur de l’expansion, donc de l’emploi.
Ce fut celle de Keynes, il y a quarante ans ! Mais l’appropriation est surtout refus du travail ; elle est aussi appropriation de temps. Autrement dit, quand les patrons en réduisant l’horaire réduisent la paye, l’ouvrier fait le calcul entre ce qu’il gagne et ce qu’il perd. Exactement comme au moment du lock-out ! Et,dans la conjoncture actuelle (où la plupart des semaines chômées sont payées à au moins 60%, cela allant jusqu’à 95% en Allemagne), les immigrés ont en général choisi. Le gain d’une semaine de temps libre à 60% fait accepter une réduction de 100 à 150F sur la paye. Nous avons déjà eu l’occasion de remarquer la préférence des immigrés pour des revendications comme celle des vacances plus longues,pour tout ce qui permet de gagner quelque chose de net. [3]
- Les comportements du travail abstrait : le tertiaire.
La catégorie de classe ouvrière n’est pas pour nous une réalité sociologique. Elle ne se limite pas aux cols bleus. Elle ne s’étend pas non plus indistinctement à toutes les sphères des cols blancs. Le critère de base qui sert à délimiter l’extension possible de la classe ouvrière est celui de travail abstrait. Nous ne reviendrons pas sur ce critère marxien. Il nous faut préciser cependant ce que nous entendons par direction ouvrière sur les luttes du travail abstrait. Le travail abstrait n’est pas immédiatement classe ouvrière : il ne le devient que lorsqu’il lutte comme tel, qu’il adopte un comportement ouvrier, tant sur les formes de lutte que sur les objectifs. Il ne s’agit pas de décerner un brevet de "prise de conscience" à quelques éléments minoritaires devenus des adeptes de la lutte de classe, mais de voir tout l’enjeu du comportement de masse de cette section du travail abstrait.
Les luttes récentes qui se mènent dans les banques, et on nous avons pu vérifier l’intersection du tertiaire, de l’école, dans la figure de l’employé spécialisé, selon l’expression même d’un gréviste du Crédit Lyonnais, se sont faites sur des objectifs parfaitement homogènes à ceux des OS. Intégration des primes dans le salaire de base, suppression du maximum de divisions catégorielles (indices), fortes augmentations de salaires uniformes, paiement maximum des jours de grève. Formes de luttes efficaces (occupations, organisation de débrayages dans les autres centres, irruption sur la scène publique). La grève des banques a été aussi l’expression d’un secteur essentiellement féminin du tertiaire. L’objectif du salaire minimum de 1500F qui a été obtenu en grande partie, a montré, que les objectifs syndicaux de SMIC à 1200F ne correspondaient même pas aux besoins de ce secteur des bas salaires de la classe ouvrière. La CPLT semble s’être rendu compte du ridicule de l’objectif électoral du candidat du programme commun, puisqu’elle s’est ralliée à un SMIC de 1500F. (Avec les quelques mois de retard qui font que cet objectif ne peut plus réunifier l’ensemble de la classe ouvrière).
La grève des banques offre aux luttes étudiantes, la possibilité d’une jonction organique réelle. Tant le nombre des employés de ces banques ayant en poche leur carte d’étudiant est grand. Elle offre aussi aux luttes dans l’école ce qui leur manque le plus, ce qui leur reste à conquérir pour être des luttes ouvrières à part entières la traduction du refus de l’école, du refus du travail, en coût matériel pour le système. On a pourtant eu une ébauche de ces thèmes, lors du dernier mouvement contre la réforme Fontanet.

TROIS ÉLÉMENTS DE RECOMPOSITION

Toutes les luttes ne se ressemblent pas. Noguères, Lip, la grève du 14 septembre, le Mai 68 des banques, Rateau, ne peuvent pas être énumérées dans un catalogue fourre-tout. Ni fourrées derrière une candidature des mécontents ou des luttes comme celle de Piaget. Certaines luttes offrent des perspectives de recomposition d’ensemble, d’autres non. La classe ouvrière ne représente pas une composition homogène. Et dans la situation générale, tout porte à croire que c’est sur le terrain d’une exploitation des divisions existantes à l’intérieur de la classe que le capital va se mouvoir. On parle beaucoup de la crise de 29 ou d’un capital flirtant avec une crise généralisée. Sans revenir sur le caractère cavalier de la comparaison du point de vue économique (ne serait-ce que parce que les prix montent au lieu de baisser), redisons encore une fois que le capital ne maintient pas son pouvoir dans des pays où le travail salarié constitue l’écrasante majorité de la population, en opposant la classe ouvrière aux autres classes (paysannes, moyennes, etc...), mais en opposant certains niveaux de développement à d’autres, certains secteurs de la classe ouvrière à d’autres. La question de la recomposition de classe est donc beaucoup plus fondamentale. Cessons de trop nous occuper des capitalistes, de leurs "classes moyennes parasitaires", de leurs armées, de leurs polices, pour voir un peu comment tous les jours, ils ont réussi à opposer à la lutte des femmes, des jeunes, des immigrés, des employés spécialisés, les niveaux atteints par les organisations ouvrières il y a trente ans. Comment à l’intérieur de l’usine, il a réussi à créer deux mondes aussi différents que celui de l’ouvrier qualifié qui sort Place Nationale, et celui des immigrés qui sortent Porte Zola, à Billancourt. Comment il réussit à utiliser à son profit, le mur aveugle du ghetto ouvrier, en séparant l’ouvrier de l’employé spécialisé.
Voilà pourquoi le premier type de luttes que nous avons distingué, se confond fâcheusement avec ce qu’il y a de plus extérieur à ce genre de problème. Nous distinguons trois axes essentiels de recomposition.
1°) Le comportement immigré : en résumé : une perception sociale de la lutte qui ne s’enferme jamais dans la forteresse vide de l’usine (le shop-floor dans lequel le mouvement ouvrier anglais est resté). Des dispositions "naturelles" à l’égard du travail, de l’usine, qui les rend très peu sensibles eu chantage de la crise et du chômage. Il y a sans doute beaucoup plus de perception exacte de la crise chez l’ouvrier immigré, que chez le professionnel français. L’immigré n’a pas mis longtemps à s’apercevoir que cette "crise" vise à faire passer la restructuration capitaliste (un bond dans la productivité, une mutation des secteurs clefs du développement), et l’éviction des couches immigrées déjà entrées dans la lutte ouverte, sous couvert de crise des ventes, de chômage, et de diminution réelle de l’immigration employée. Ici encore, on retombe sur la lutte contre la circulaire Fontanet, et vue à partir du parcours de l’immigré à travers les usines. Toujours, dans le comportement immigré, une attitude vis à vis du syndicat parfaitement claire : le refus de lutter pour le syndicat, pour ses objectifs, s’il n’y a rien de substantiel à gagner. Et là aussi, trêve de distinguo : l’équipe A de l’île Seguin, a bien bousculé le piquet de grève grotesque mis en place par la GGT le 6 décembre, quand celle ci entendait faire faire aux immigrés une grève absurde, qui allait coûter entre 350 et 120F en moyenne, alors qu’elle avait refusé une grève bouchon la semaine d’avant, sur l’objectif du P1F pour tous. Mais, ce n’est pas pour cela que vous entendrez des éloges de la CFDT.
Allez demander aux grévistes de chez Dynamic ce qu’ils pensent de cette dernière, lorsqu’elle a brisé le piquet de grève mis en place par la maîtrise et les jaunes !
L’initiative immigré a fait des pas de géants depuis l’an dernier. Elle devient de plus en plus capable de jouer un rôle directeur sur les luttes, et cela, de façon autonome par rapport aux organismes de la Gauche traditionnelle.
2°) La question de la lutte dans l’école, liée à la lutte dans le tertiaire. Travail à temps partiel, travail intérimaire, auxiliariat sont autant de niveaux donnés d’exploitation fondamentale dans une phase de restructuration. (Nous renvoyons la dessus à "l’école, atelier de la société-usine" de L’école en Lutte, supplément à Camarades.) Nous avions identifié l’importance de l’objectif du revenu, du salaire. Les récents développements de la lutte contre la réforme Fontanet ont permis de voir dans l’objectif du salaire pour les jeunes (et pas seulement pour les étudiants, cf. l’importance du mouvement dans les CET cette année) la possibilité de concrétiser une lutte qui évite de transformer la pression démographique en demande de travail,et donc on chantage sur ceux qui ont déjà un salaire.
3°) Le rôle des femmes aussi bien dans le tertiaire, que dans l’école en général, et enfin dans la question des luttes d’usine.
Pour commencer par ce dernier point : le salaire et le revenu arrachés par les femmes n’ont pas forcément le môme rôle que le salaire ou le revenu d’un salarié mâle. Il serait temps que nous ayions uns théorie qualitative du salaire. La même chose vaut aussi pour le salaire des jeunes ouvriers qui restent encore dans leur famille.
Les femmes, en raison du double travail qu’elles effectuent en fait à la maison,ont un rapport au travail et au temps libre différent de celui des hommes. Une réduction d’horaire, et des jours chômés seront encore plus facilement acceptés par les femmes. C’est d’ailleurs pourquoi le capitalisme développé s’oriente de plus en plus vers le travail à temps partiel, pour pouvoir mettre le maximum de femmes au travail. Il est vraisemblable qu’avec une composante féminine moins prononcée, la General Motors de Gennevilliers n’aurait jamais procédé à une réduction d’horaires aussi forte (il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une des usines qui payent le mieux de cette zone industrielle : ce n’est pas Citroen !).
L’incidence des femmes sur les luttes a été assez peu mesurée. Pourtant les patrons reconnaissent eux-mêmes que la communication, l’extension des formes de luttes et d’objectifs des femmes à temps partiel ou des jeunes intérimaires pourraient aboutir à une pression insupportable sur la journée de travail. Le mouvement ouvrier n’a cessé de prêcher aux femmes de se comporter comme les hommes.
Il apparait plutôt que les ouvriers blancs et mâles gagneraient souvent davantage à se comporter vis à vis du travail comme les femmes, les immigrés ou les jeunes. [4] Ainsi par exemple, dans cette poussée sur les objectifs égalitaires, les femmes ont joué un rôle beaucoup plus important qu’on ne le pense : elles sont peu intéressées à la promotion, car bien souvent elles s’arrêtent temporairement ou définitivement, donc l’ancienneté est un moyen de ne jamais les payer autant que les hommes.
Et nous devons être particulièrement attentifs à ce que cela signifie pour les objectifs. Un exemple entre cent : des camarades avaient cru identifier dans le mot d’ordre, diplôme pour tous, un élément de recomposition du mouvement étudiant contre la division par la qualification. Mais en fait, le même diplôme garantit-il le même salaire pour un homme ou une femme : Non ! Donc, on a dès le départ la moitié des intéressés qui sont défavorisées par ce type de mot d’ordre.
Voila pourquoi nous estimons particulièrement important de faire une place dans ce premier numéro de CAMARADES, au livre Le pouvoir des femmes et la subversion sociale de Mariarosa Della Costa et Selma James, en en citant un passage.
Est-ce un hasard si nous retrouvons an carrefour d’une reconquête d’une unité de classe dans la lutte, la question des jeunes des femmes et des immigrés ? Et que ces éléments correspondent à trois éléments que le capitalisme utilise à son profit, tout en se fondant sur les différences réelles qu’ils déterminent : nous voulons parler des clivages par âge, sexe, race ou nationalités ?
Non, et à double titre :
Tout d’abord, parce-que c’est en fait sur ces couches de classe, que jamais aucune organisation historique du mouvement ouvrier n’a accepté de défendre, que les capitalistes exercent leur pression, et battent la classe ouvrière blanche, qualifiée et mâle. Ainsi,dans les usines, les premiers licenciés, les plus contrôlés sont toujours les derniers arrivés. Ainsi, dans l’immigration, les couches menacées par la répression ouverte sont les dernières, dès qu’elles essayent de bouger. Et si les révolutionnaires, au lieu de parler de chômage en général de ces longues files où tout le monde était dans la crise, parlaient d’attaque contre le revenu des femmes, des jeunes, des immigrés, des formes spécifiques que prend cette attaque, n’y verrait-on pas plus clair ?
La deuxième raison recoupe la première, mais part du pays où ces problèmes ont déjà constitué le pain quotidien de la lutte de puis 10 ans. Un camarade italien en donnait une excellente approche dans un exposé sur la situation internationale, au cours d’un séminaire tenu à Padoue en été 73 et paru dans le dernier numéro de Potere Operaio mensuel : Ricomminciare da capo, non significa tomare indietro (Recommencer à zéro ne veut pas dire retourner en arrière). La traduction française a paru dans Matériaux pour l’intervention, par le groupe suisse Lutte de classes :
"Plus qu’ailleurs, le front des intérêts prolétaires doit être renforcé par une notion de suture continuelle, car l’homogénéité de classe n’est pas donnée une fois pour toutes et surtout parce que l’actuelle non-homogénéité de classe en Italie pourrait se doubler d’une action de désagrégation de l’ennemi de classe sur le plan international.
En quoi consiste-t-elle cette action de désagrégation ? Nous la percevons mieux au niveau international qu’au niveau italien. Aujourd’hui, le capital tend à écarter d’une façon plus accentuée que dans un passé même récent, les combinaisons des "facteurs productifs" qui déterminent l’organisation ouvrière. Ceci n’est que l’aspect superficiel d’une tendance de fond qui est à l’oeuvre depuis la seconde guerre mondiale et qui s’est accentuée ces dernières années. Il s’agit de la tentative d’encercler les blocs défensifs syndicaux, constitués dans les années 30 aux USA et plus tard dans les pays occidentaux,en créant des couches de force de travail qui soient étrangères à une classe ouvrière organisée.
Par ce biais, le capital a essayé de miner la cohésion interne de la classe, de détacher une génération d’ouvriers de l’autre, de geler les divisions entre les différentes couches de force de travail selon les critères ethniques, de définir la force de travail selon des choix politiques qui coïncident avec la planification d’entreprise et la planification sociale. Pour la classe ouvrière aux USA pendant ces 25 dernières années, il a été prouvé que pour "certaines parties de la classe ouvrière les conditions de travail se sont détériorées à partir de la moitié des années 50. Ces couches comprennent les noirs, les jeunes et les femmes. On arrive à ces conclusions en examinant les statistiques des salaires et de l’emploi" (Joe Eyer, Living conditiond in the United States, Root and Branch, n°2, 1971). Mais le plus important est le fait qu’en partant de ces soi-disants minorités,et en remontant vers les ouvriers syndicalisés,en les assiégeant, et en réduisant leur force contractuelle, on préparait le terrain pour "une opération que nous voyons s’opérer de façon décisive ces dernières années : la tentative d’ajuster aux niveaux salariaux plus bas le salaire des pays où la classe ouvrière est historiquement la plus forte.
Déjà en 70, Rostow, un des stratèges de l’ex-administration Johnson, disait : "les tensions entre les pays capitalistes sont des différences nationales de salaire, une fois réduites à l’essentiel". C’est de là qu’il faut partir. Ou plutôt du fait que l’équilibre de l’après guerre était basé sur des accords financiers et monétaires précis et non pas sur des politiques homogènes vis à vis des classes ouvrières, allant au delà des affirmations générales sur la nécessité de conventions collectives et de libertés syndicales dans les pays "libres". Si l’on regarde de près ces négociations collectives, on s’aperçoit que les différences entre pays sont restées fortes et que même, les luttes de ces dernières années, qui ont marqué un tournant impressionnant dans la lutte de classe, n’ont pas permis de les dépasser. La politique syndicale ne pouvait être que de se plier à la tendance, en suivant la tentative capitaliste de ramener le salaire relatif à des niveaux inférieurs à ceux en vigueur jusqu’en 67-68 aux USA, ou dans une moindre mesure en Grande Bretagne".
Or, si nous prenons les objectifs et les formes de lutte portées en avant par ces secteurs de classe, ce sont souvent ceux qui sont le plus offensifs, les moins susceptible d’une gestion syndicales poussée égalitaires contre les catégories, pression sur la garantie de salaire (Élément qu’on retrouve aussi bien dans le départ de la grève au département 12 à Billancourt, que dans le comportement des lock-outés ; on le retrouve aussi dans la lutte des mineurs du fond, presque tous immigrés, à billes "On a aussi mené une grève sur les barèmes de salaires. Admettez qu’un gars soit payé en 5ème catégorie, on ne veut pas, comme cela est fréquent, que si un jour on le déplace parce qu’il n’y a pas de travail à son poste, il soit payé par exemple en 2ème catégorie. Nous, on dit : ce n’est pas notre faute s’ il n’y a pas de travail, ce n’est pas notre problème. (Libération, supplément du 4/3/74)
Qu’on le veuille ou nom, la composition concrète de la classe ouvrière comprend ces aspects, ces situations spécifiques que créent l’age, le sexe, la race (nationalités). La démarche adéquate consiste à identifier et à reconnaitre (y compris du coté organisationnel, ce qui dans le cas des femmes et des immigrés reste souvent bien difficile au militant traditionnel) l’élément "caste" (voir le livre Pouvoir féminin et subversion sociale), et à trouver les lieux, les moments où ces éléments se croisent, se combinent avec la lutte du travail abstrait contre le despotisme du travaille, c’est à-dire du capital. Il ne s’agit pas de dire que ce sont les femmes, les jeunes ou les immigrés qui feront la révolution. Il s’agit de voir que ce sont ces secteurs de classe qui sont les seuls porteurs d’une recomposition et d’une rupture réelle dans la société capitaliste.
Il faut avoir le courage de refuser l’unité où toute la classe ouvrière est grise. Cette unité idéologique ne sert à rien. Nous avons dû l’imposer notamment, sur les thèmes de l’unité français-immigrés, quand celle-ci aboutissait à mettre l’initiative immigrée, ses besoins, à la remorque d’objectifs attardés, à peine charitables, ou syndicaux dans le meilleur des cas.
Il faut croire que nous ne sommes pas les seuls à faire cette constatation. Jacques Delors, qui fut conseiller social de Jacques Chaban Delmas du temps de la nouvelle société, et dont l’avis sur la "crise politique actuelle" présente quelque intérêt, déclarait dans une interview accordés au Nouvel Observateur du 18 février 74"
"C’est vrai que la société française reste marquée par la lutte des classes au sens marxiste du terme. Je ne le conteste pas. Mais aujourd’hui, une partie le la classe des salariés est intégrée dans le système. Intégrée si artificiellement, c’est vrai, mais intégrée tout de même. C’est pourquoi on ne peut plus accepter la thèse selon laquelle il existe un intérêt commun à l’ensemble des salariés, de l’OS aux cadres, intérêt commun qui serait assez fort pour contrebalancer les égoïsmes qui dominent notre société. Aujourd’hui les couches porteuses d’une volonté de changement radical, ce sont les quatre millions de travailleurs mal payés qui font les tâches les plus ennuyeuses, les plus dangereuses, les plus salissantes. Et les conflits les plus significatifs viennent de la révolte spontanée de ces travailleurs là. Quand on fait une telle analyse, on est bien obligé de constater que le programme commun de la Gauche sous-estime les difficultés qui l’attendent si ces protagonistes veulent réellement construire une société nouvelle."
Si on laisse de côté la rhétorique facile sur l’intégration dans le système, on a ici l’illustration du phénomène analysé pour les États-Unis, et ce à quoi il tente d’aboutir ; un encerclement de la classe ouvrière traditionnelle et sa défaite politique. Et, force est de dire qu’entre les généralités pieuses et creuses du programme commun sur tous les salariés, et une initiative réformiste capitaliste, les immigrés, les femmes, les jeunes risqueraient de choisir la seconde solution.

LA SITUATION POLITIQUE A L’HEURE DE LA SUCCESSION DE POMPIDOU

La disparition du premier personnage de l’état représente un imprévu, un accident de parcours sur le terrain institutionnel. Mais cet incident prend une toute autre dimension que la succession de De Gaulle en 69. Il se révèle beaucoup plus riche de "crise" qu’au moment où la grande peur de Mai 68 avait cimenté l’intérêt capitaliste et fait réapparaitre la classe bourgeoise. Cette classe bourgeoise figée dans l’image d’Épinal du défilé des Champs-Élysées, populaire pour répondre au cortège du 13 mai 68. Cette bourgeoisie unie et bête. Un peu trop bête pour qu’on puisse la confondre avec la classe des capitalistes. Mais aujourd’hui, il se pourrait bien aussi que ces derniers se demandent si c’est vraiment eux qui se sont toujours servi de la classe bourgeoise...
Le résultat de cette vacance du pouvoir un peu trop rapide, est d’accentuer la discorde dans les rangs de l’ennemi,d’affaiblir cette unité du pouvoir d’État pourtant si nécessaire dans la conjoncture actuelle. Il ne s’agit pas de dire selon un postulat simpliste que la faiblesse des patrons et du patron social fait la force des ouvriers. Mais, lorsque s’ouvre pour la classe des capitalistes une échéance aussi urgente, (de l’ordre d’un an à peu près) que celle de restaurer la planification, de limiter la progression des revenus, de réduire la part des salaires à une proportion stable du revenu national, les lézardes dans le fronton de cet État fort, qui semblait un havre d’ordre dans l’Europe, se payent cher. Voila sans doute pourquoi ces questions institutionnelles et le résultat des élections doivent être traitées avec l’intérêt qu’elles méritent et que l’on pourra constater tant par la participation que par les résultats serrés de l’affrontement. Tous les journaux anglo-saxons prévoient un affaiblissement au pouvoir de décision de l’État, quel que soit le gagnant des élections. Ce processus s’était déjà fait sentir lors des dernières élections législatives, quand l’UDR avait perdu la majorité absolue à la Chambre, et lors des démélés des ministres avec leurs députés sur les projets de loi (notamment lors du débat sur le problème de l’avortement). Et aujourd’hui, la division de la majorité s’est concrétisée par deux candidatures rivales. La question pourrait être alors celle-ci : à quoi correspondent ces deux grands pôles (nous laisserons de coté celui de la gauche unie, car à la différence des deux autres forces, elle n’est pas au pouvoir) ? Quels choix stratégiques, quelles alternatives se trouvent derrière la question de l’Europe, l’atlantisme, du programme "plus social" que les deux candidats doivent évoquer,en pesant soigneusement leurs termes ? Nous ne parlons pas du choix ouvrier, lequel se portera dans la candidature de la rupture, de la gauche, dans sa très forte majorité. Nous parlons ici de la croisée des chemins, devant laquelle se retrouve la classe des capitalistes. La question est délicate. Il ne s’agit pas non plus de ces "éternelles contradictions’ au sein de la bourgeoisie" dont on nous rabat "qu’elle est dans la merde" et ce de façon moins convaincante au fil des ans écoulés depuis Mai 68.
Précisément ; la croisée des chemins pour la classe des capitalistes, disions-nous. Corrigeons cette image. Et si, depuis ces dernières années, ce qui avait avancé c’était le mouvement de classe ?
Et qu’en revanche, du coté de l’État, de la classe des capitalistes, on avait assisté à une stagnation ? A une absence de grande initiative politique capable de compenser le grignotement inéluctable du bloc social sur lequel avait subsisté le gaullisme, grignotement que la politique d’industrialisation massive qui a suivi Mai 68, a accentué au point de provoquer des "tensions insupportables" ? "Reprendre la construction de la nouvelle société" expliquait Chaban-Delmas dès sa première conférence de presse, renouer avec cette phase de modernisation fantastique, de rapport ouvert avec la poussée politique de la classe ouvrière, plutôt qu’avec les électeurs grincheux de juin 68. Telle semble être en tout cas la perspective politique ouvertement annoncée. Mais pourquoi ? Parce que nous allons traverser une période difficile a répondu le maire de Bordeaux-et là dessus il n’est personne qui ne soit pas d’accord.
Demandons nous quelles sont les difficultés qui sont apparues.

1) HOMOGÉNÉITÉ DES COMPORTEMENTS OUVRIERS A L’ÉCHELLE EUROPÉENNE, LA FIN DE L’ISOLEMENT FRANÇAIS, LA REMISE EN CAUSE DU PLAN.

Repartons nous un peu en arrière. En automne 72, nous avions essayé de caractériser la situation de classe d’un point de vue global (N°8 de La Stratégie du Refus.Matériaux pour l’Intervention ;
La lutte de classe en France. Les luttes ouvrières.). Il était apparu dans toute la période de l’après-mai 68 (c’est-à-dire la période qui allait jusqu’au printemps 72 et au départ de Chaban-Delmas) une relance de la planification capitaliste marquée par une croissance extrêmement rapide des réformes de l’4ensemble des mécanismes de contractation de la force ce travail (mensualisation, transformation du SMIG en SMIC, contrats de progrès, nouvelle compréhension capitaliste du salaire), des investissements considérables contrastant avec les grèves d’investissements que le capital anglais et italiens menaient dès 70, tandis que l’Allemagne réagissait à l’automne chaud des métallos de 69 par des investissements à l’étranger. Bref, la France présentait toutes les caractéristiques d’un point fort du capital en Europe : relance intense du développement, stabilité institutionnelle en dépit du départ de De Gaulle, marginalisation du projet réformiste et syndical grâce à la gestion capitaliste du salaire qui avait réussi à rediviser la classe ouvrière en deux secteurs (celui des bas salaires, et celui des millions d’ouvriers qui étaient partis à l’assaut du système en 68). Globalement les luttes avaient marqué une pause, et parfois même un creux considérable en 69-70, et celles qui suivirent en 71-72 ne parvinrent pas à entamer le dynamisme des mécanismes de développement : c’est ce que nous avions appelé les luttes ouvrières à l’intérieur du capital. Cette situation s’est prolongée globalement jusqu’à l’été 73 : conformément au rapport du Hudson Institute, la France prenait le chemin d’une puissance industrielle beaucoup plus considérable. Ce phénomène se marquait par une progression spectaculaire des exportations ; en 72-73 celles ci plaçaient notre pays au 3ème rang mondial. Et du coté de la contractation globale de la force de travail, malgré des conflits durs, spectaculaires (Renault,les cimenteries en 73). Ce nombre global des journées de travail perdues est resté faible, si on le compare à ceux de l’Italie ou de l’Angleterre.
Nous avions indiqué quel programme indiquait cet état de choses. "Il s’agit de construire la crise. Le programme du capital en Europe est entrain de prendre la forme du miracle français". Les experts de l’OCDE promettent à la France un avenir de tout premier plan tout juste derrière le Japon. Dans le cadre du niveau de la lutte ouvrière en Europe, l’Europe autour de la France, signifie le projet de jouer le rapport développement/stagnation, sur le fait qu’en France la classe ouvrière n’a pas reconquis cette unité d’objectifs de luttes, qui peut la transformer en classe offensive... L’effort organisatif doit donc se situer avant tout sur la proposition d’objectifs qui offrent une alternative praticable par tous les ouvriers, face à l’hégémonie organisative du Parti et de la CGT. Trouver, prévoir, construire les points de rupture du fonctionnement de l’État planificateur,savoir identifier le type d’ouvrier qui porte en lui cette capacité de détruire le capital et de le réduire à la défensive, tel est le projet." (N°8, p. 35)
Nous avions appelé cette poussée de classe : l’autonomie, en la définissant comme suit : "Lorsque les ouvriers, tous les ouvriers que comporte la société-usine (qu’ils soient à l’usine, au bureau ou ailleurs) font valoir comme seul critère décisif la satisfaction de leurs besoins, et s’organisent à tous les niveaux de la vie sociale, la classe des capitalistes perd son pouvoir d’initiative, sa faculté de programmer les luttes à l’intérieur du cadre syndical, de reconduire son pouvoir de contrôle. Quand la lutte ne répète plus le cycle sans cesse construit, détruit et reconstruit, l’autonomie de la classe des ouvriers devient la menace. L’autonomie des ouvriers commence a prendre tout son sens lorsque la classe des capitalistes est réduite à la défensive, travaillée par l’inquiétude, et qu’elle voit se détériorer toutes les lois de l’économie politique qui lui ont servi à maintenir son pouvoir depuis Keynes. Bref, les cris d’alarme des experts économiques et financiers, la crise des centres de décisions économiques qui reflète la crise du rapport politique...
L’autonomie ouvrière a pour corrollaire du coté du capital, la crise de l’État-Plan. Non pas la crise des entreprises, les difficultés des patrons individuels à faire des profits,mais le caractère de plus on plus précaire de la réalisation du taux moyen de profit, de la, plus-value sociale dont l’État est le garant. Et avec elle, le premier pas décisif qui change cet État capitaliste qui savait garder un temps d’avance sur la classe ouvrière, en appareil inerte réagissant avec un temps de retard sur l’initiative ouvrière. [5]
Nous avions donc tenté de prévoir quel serait le comportement de classe dans la situation déterminée après Mai 68, en mettant en valeur les éléments de rupture capables de construire la crise : dans cet ordre d’idées, on avait pu souligner l’impressionnante croissance quantitative de la classe ouvrière au sens strict du terme, essentiellement à l’origine des bonds de productivité, la persistance d’une pression homogène à la fois sur la stratification salariale (qui étant et demeure une des plus élevées d’Europe, et qui demeure donc extraordinairement vulnérable à la poussée égalitaire) et sur l’horaire (qui a poursuivi sa réduction à un rythme supérieur à celui prévu par le VI° plan). Ce cheminement souterrain d’une recomposition de classe, sans bruit, sans dents de scie, comme c’était le cas en Angleterre ou en Italie, n’a pas tardé à faire ré-apparaitre le problème de l’inflation. En 70, lors du fameux rapport sur l’inflation, enregistrant notamment la faillite de la courbe de Phillips, selon laquelle il était possible de freiner la progression des salaires par une augmentation mesurée du chômage, la France se voyait félicitée pour le système relativement efficace de réglementation des prix et les salaires (grâce aux contrats de progrès et une indexation sur le niveau de productivité par branche, et à niveau national). C’était alors un des rares pays membres de l’OCDE à avoir réussi momentanément à faire quelque chose en ce domaine.
Or, où en sommes-nous aujourd’hui ? Dès 71, la France rejoignait les autres pays européens, lentement mais surement. Prix de consolation, l’augmentation des prix et des salaires était encore moins rapide que chez certains membres de la communauté européenne.
Et, à partir de 73, la situation se dégradait rapidement. Le gouvernement engageait une série de mesures anti-inflationistes classiques (resserement du crédit, hausse du taux d’escompte). Puis, subitement en automne 73, les marges se réduisaient dangereusement.
Le ministre des finances qui prévoyait déjà pour 73 un ralentissement de l’activité économique, avait refusé lors des élections législatives, un taux de croissance à la Japonaise (8 à10 % comme le réclamaient simultanément le programme commun et le CNPF). Son argumentation mérité d’être rappellée car elle éclaire ce qui a suivi. Giscard avait expliqué qu’une telle progression de la production industrielle supposait, soit une augmentation des investissements, une modernisation supposant une ponction sur le revenu national, soit un transfert de main d’oeuvre du secteur primaire dans le secteur secondaire (de l’agriculture vers l’industrie) qui "engendrerait des tensions sociales insupportables". Leur façons de dire que la classe des capitaliste ne pouvait se permettre de se heurter de front avec les ouvriers existants, ni de grossir leurs rangs dans des proportions mettant en péril les équilibres institutionnels (et notamment les voix de la majorité). Or, il est à noter que le rythme de l’activité indusrielle a bien progressé de 10 % au cours des deux premiers trimestres de 73 (taux annuel, bien sûr). Et, parallèlement, comme l’ombre fidèle et inévitable, les salaires ouvriers ont progressé de 15,9% soit, en comptant la réduction d’horaires, de 14,4 %. Mais il n’en a pas été de même pour toutes les catégories de salariés, ni à plus forte raison pour le revenu paysan (et c’est bien là que le bât blesse pour les équilibres sociaux et institutionnels).
Rappelons nous maintenant la crise monétaire du printemps, au cours de laquelle la France renonce d’ailleurs à maintenir la parité fixe du franc avec le dollars, en instaurant la double parités c’est-à-dire en fait en renonçant à isoler le capital industriel du marché mondial et des mouvements des capitaux à court terme. Rappelons-nous la crise consécutive à la guerre du Moyen-Orient, et le brutal renversement de la crise du dollars en crise de la balance des paiements des principaux pays européens (ou l’épongement substantiel de la dite balance pour l’Allemagne).
Nous nous interrogerons plus loin sur la signification d’ensemble qu’on peut essayer du trouver à la "crise du pétrole", à la réaffirmation brutale de la prétention américaine au leadership mondial. Virons d’abord les conséquences immédiates de la "crise de l’énergie" dès l’"automne 73".
Il y en a essentiellement deux : tout d’abord l’enterrement du VI° plan. Les coûts passant du simple au double pour le pétrole, l’ensemble des échéances déterminées par le plan est à revoir. L’incertitude politique qui continue à peser sur la situation au Moyen-Orient, la hausse possible des matières premières (par exemple, de l’uranium au Niger), rendent à cet égard les prévisions difficiles, à une heure pourtant où la lutte contre l’inflation est affichée par le gouvernement comme le problème décisif.
On connait la phrase magnifique de Giscard, expliquant sa politique économique en disant que dans la situation actuelle : "On était réduit au pilotage à vue, et qu’au delà d’un an, prévoir ne servant à rien" ! Dans le pays où Panification avait résisté à la tourmente de Mai 68, et où elle a constitué une forme particulière de l’État du capital social pour pallier le manque d’initiatives politiques de la bourgeoisie française, une phrase pareille dans la bouche du Ministre de l’Économie et des Finances, est le premier indice décisif de la fragilité du pouvoir capitaliste. Ajoutons pour être clairs là-dessus, que les causes externes comme la crise de l’énergie, n’étaient pas les seules à remettre en cause l’équilibre du VI° Plan : le retard dans la réalisation des équipements collectifs a été déjà relevé ; on a là par exemple un des effets de la spéculation immobilière, lisons de la rente foncière, qui finit par engendrer une ghettisation des villes nouvelles comme le relevait Guichard, Ministre de l’Équipement, dans un article du Monde où il présentait les raisons de son projet de loi instituant une taxe sur toutes les opérations d’urbanisme à acquitter par les promoteurs. Le but de l’opération est de garantir aux pouvoirs publics des ressources suffisantes pour pouvoir intervenir dans un sens ré-équilibrateur.
Sur le plan de la stratégie industrielle, il s’est produit un abandon de l’action de modernisation sélective de certains secteurs clef quitte à laisser tomber des secteurs moyens dans lesquels le capital français n’a aucune chance de se tailler "un créneau". Au lendemain de Mai 68, sous l’impulsion de Chaban-Delmas et de Charbonnel, l’IRI avait été crée pour jouer un peu le rôle de l’IRI italienne. Cet institut de même que la Rue Martignac (siège des instances du Plan) a été mis en sommeil et réduit à la dimension modeste d’une aide saupoudrée aux industries en difficulté, y compris par conséquent aux PME qu’il s’agissait précisément d’éliminer. Bref cela veut dire que la classe des capitalistes n’a pas été capable d’imposer aux couches les plus retardataires de la bourgeoisie et également à l’intérieur d’elle-même une spécialisation dans la nouvelle division mondiale du travail. Cela se traduit par la faiblesse des firmes multinationales françaises, et leur faible poids dans le concert des "major" de l’industrie et non plus seulement du pétrole.
La deuxième conséquence de la crise du pétrole et du dollar a été la sortie du franc du serpent monétaire, l’abandon de toute parité fixe, essentiellement par rapport au dollar et au mark. La cotation libre de la monnaie en fonction de l’offre et de la demande, s’est traduite par une dévaluation de facto de 5 %. Ainsi au serpent monétaire européen s’est substituée la ligne de rupture de l’Europe, celle où la situation capitaliste est la moins stable de Londres à Rome en passant désormais par Paris. Nous avions dit : "construire la crise". Qui aurait pu penser qu’apparaîtrait si rapidement dans le programme électoral des trois principaux candidats à la présidence de la République : restaurer une monnaie forte, comme si le gaullisme n’était plus qu’un souvenir !
La conclusion qui nous intéresse ici c’est que l’homogénéité de l’espace européen est bien reconquise, et avec elle tombe le cloisonnement des luttes de la classe ouvrière française avec celles du reste de l’Europe. C’était d’ailleurs un résultat que laissait augurer la conférence internationale de l’automobile tenue à Paris en avril 73 puisque les luttes de la Ford Britannique, la semaine rouge à Mirafiori et la grève de Renault et de Peugeot avaient lieu pratiquement en même temps.
Selon l’OCDE, si la. France est amenée à se placer en tête des pays industrialisés pour la croissance économique (qui diminue quand même de 2,5 points), elle est aussi amenée à remporter la palme de l’inflation avec le Japon. La hausse des prix à la consommation prévue est de 12,5 %. Il est d’ailleurs probable que l’instabilité politique consécutive aux élections engendrera, des taux plus élevés. Si la tendance du premier trimestre se prolongeait, ce qui est quand même douteux, on arriverait à 18 % d’inflation !
Dans une conjoncture de ce type, le problème du rhytme des hausses salariales pourrait bien devenir le "lit de clous" du gouvernement. C’est probablement lorsqu’il a pris connaissance des hausses du salaire ouvrier, durant l’année 73, que Valéry Giscard d’Estaing se décidait à prononcer le mot catastrophique de "politique des revenus", alors qu’il avait pourtant déclare vouloir éviter aux français cette expérience désagréable. Entendons-nous : les plus catastrophés dans l’affaire, ne sont probablement pas ceux que l’on pense, les ouvriers, mais bien plutôt les fonctionnaires du capital, qui se trouvent dés lors acculés à annoncer une politique et à être incapables de la tenir, offrant ainsi à la classe ouvrière l’occasion de remporter une victoire ouverte.

2) PREMIÈRE TENTATIVE DE RESTAURER L’ÉQUILIBRE CAPITALISTE : LE PRÉALABLE D’UNE RELANCE DE LA PLANIFICATION : LES PREMIERS PAS DE LA POLITIQUE DES REVENUS.

Avant même l’apparition de l’échéance institutionnelle créé par la mort de Pompidou, on a assisté à une première série de réactions capitalistes aux tensions inflationnistes.
Qu’on se rappelle la troisième gouvernement Messmer et sa composition complexe résultant de l’incertitude capitaliste à s’engager de façon décisive dans une voie plutôt que dans une autre.
Charbonnel partait, Messmer et Giscard d’Estaing restaient. Mais en revanche contre le gré du Ministère des Finances, les grands planificateurs français réapparaissaient. Massé, Montjoie étaient chargés de sauver la planification. Le Plan Intérimaire prévoie une intervention énergique et dirigiste pour accélérer la modernisation de 31 appareil productif (et attaquant également par la restructuration l’un des secteurs le plus homogène de la classe ouvrière : l’automobile). On avait pu suivre dès avant les élections la polémique entamée par le très orthodoxe et très planificateur Michel Debré contre Giscard d’Estaing, dans les colonnes des Échos, le quotidien patronal. Est-ce un hasard aussi si Chaban-Delmas, suivi immédiatement par Mitterand qui entend lui aussi "restaurer le Plan", a annoncé en cas de victoire le démantèlement de cet État dans l’État qu’est la Ministère des Finances.
De même il y avait eu sur l’inflation un débat entre le CNPF et l’État. Vers le mois d’octobre et se faisant sans doute le reflet de la forte pression salariale que subissait le secteur privé, le premier avait déjà proposé une pause de six mois durant laquelle les rémunérations progresseraient aussi vite ou rattraperaient la hausse des prix, mais n’iraient pas plus vite. Autrement dit un "gel des salaires réels". Giscard d’Estaing avait alors refusé cette suggestion ainsi que la libéralisation des prix demandés par les industriels en expliquant que cette échelle mobile (demandée également par la CGT, il est vrai sur un nouvel indice) était toujours en retard (ce qui est parfaitement exact puisque c’est en raison de ce retard qu’elle est utilisée dans les conventions collectives pou retarder de quelques mois les hausses de salaires) et que d’autre part il fallait aussi répartir dans les salaires les hausses de productivité globalement enregistrées.
Quelques semaines, avec les premières conséquences chiffrées de la crise du pétrole, le débat rebondissait. Le CNPF par la bouche de Ceyrac demandait des mesures de relance de l’activité industrielle (facilités de crédit, baisse du taux d’escompte, révision des contrats de programme qui limitaient strictement les augmentations de prix de gros) pour adapter le plus vite possible l’appareil productif aux conditions nouvelles créées par le renchérissement de l’énergie. La rue de Rivoli refusait ces mesures, et son plan anti-inflation prévoyait avant tout "un semestre d’observation durant lequel une partie de la demande serait épongée par les hausses des produits pétroliers et par le recouvrement avancé de l’impôt direct. Parallèlement était annoncé le "gel des salaires durant six mois" pour les 3 millions de salariés du secteur public. Les seules exceptions consenties d’emblée. l’EGF et les Charbonnages de France où était prévu une hausse du pouvoir d’achat de 2 à 3 %, concernaient des entreprises ayant signé des contrats de progrès étalés sur deux ans. Pour ce qui est du secteur privé la position gouvernementale restait inchangée : les entreprises ne pourraient être autorisées à répercuter les hausses de salaire excédant la simple conservation du pouvoir d’achat dans leurs prix. Autrement dit l’État renonçait à affronter d’un seul bloc, l’ensemble des ouvriers, mais ne désespérait pas de faire jouer an secteur privé un rôle moteur dans les augmentations de productivité. Le dispositif anti-hausse oblige en effet les industries privées qui veulent augmenter leurs prix, et qui sont soumises à une pression salariale non réglementée par l’État, sont obligées de dégager des augmentations de productivité supérieure à la moyenne nationale, et d’affronter, entreprise par entreprise leur propres problèmes sociaux.
On retrouve dans ce débat, le souci de l’État de battre préalablement l’ensemble de la classe ouvrière en s’attaquant aux secteurs les plus faibles. La, grève du 6 décembre a pu fournir à cet égard un test au gouvernement : la grève contre la vie chère a surtout été le fait des salariés du secteur public (et surtout des employés, fonctionnaires). Dans les grands centres de la métallurgie, la grève a été parmi les plus mal suivies des dix dernières années. Ceux qui sont descendus dans, la rue le 6décembre sont ceux qui ne disposent pas d’un rapport de force suffisant dans l’usine pour renverser l’inflation sur les patrons. On a beaucoup épilogué sur la progression des salaires selon les secteurs. Janine Roy, dans un article du Monde du 13/2/74 estimait que "tous les éléments compris, les rémunérations du secteur public ont progressé à peu près autant que les salaires du privé". Mais elle reconnaissait elle-même, qu’en fait ma plus grosse partie des augmentations (qui permettent notamment à d’arriver à un taux de 2,65 à 5% de progression du pouvoir d’achat) correspond aux améliorations qui ne sont pas comptabilisées dans la masse salariale. "Ce sont les améliorations qui résultent des "glissements" de la "vieillesse" (la variation du recrutement modifie la pyramide des âges) et la "technicité" (qualification plus grande correspondant à la modernisation). Cela est particulièrement le cas de la RATP et de l’EGF, où les ressources des salariés peuvent s’améliorer plus que ne peut le laisser paraitre le relèvement du salaire de base. "Autrement dit, les augmentations consenties alors ne sont pas égalitaires, elles réduisent la partie fixe du salaire au profit de sa partie mobile, qui stratifié les salariés selon l’ancienneté (fauteur déterminant quand on connait le nombre de jeunes employés dans les postes, le téléphone, etc...) et selon la qualification. Voila pourquoi globalement, il nous semble que, compte tenu de la progression du salaire horaire moyen des ouvriers du secteur privé,ainsi que des relèvements constants du SMIC (qui touche surtout le secteur privé), la progression des salaires ouvriers au sens restreint du terme,a été nettement plus forte.
C’est d’ailleurs ce facteur qui met en cause les équilibres électoraux. En effet, la lutte sur le terrain du salaire, pour laquelle, la force de travail directement productive de l’industrie est beaucoup mieux armée, compromet la stratification générale des revenus, laquelle est à la base de la stabilité politique qui a assuré 15 ans de gaullisme. La remontée du Parti Socialiste en particulier dans des secteurs de fonctionnaires, d’employés, est l’une de ses conséquences .
Mais alors, se demandera-t-on : pourquoi l’État fait-il peser la tentative de politique des revenus sur ce secteur, surtout au moment d’une échéance électorale ? La réponse est double. Parce que, sans doute, l’État a l’oeil fixé sur un antre chiffre qui pèsera très lourd, en raison du système électoral qui sur-représente la France paysanne : le revenu paysan aurait progressé le moins vite (Le Monde du 20/4/74 : le rattrapage par rapport au secteur industriel pourrait être "grignoté" en 74...) . Les raisons tiennent d’abord à l’équivalent de la crise du pétrole qu’a été pour l’agriculture la crise du soja (qui fait partie de la même affirmation par les USA de leur position de leadership incontesté). Elles tiennent aussi à l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun. Le pouvoir contractuel des paysans, dans l’ensemble économique représenté par le Marché Commun des Neufs, a baissé, alors que celui des ouvriers s’est renforcé. Ce sont là des choses qui ont pesé lourd dans le dernier vote anglais. Il arrive un moment où,à Bruxelles,la classe des capitalistes anglais se voit empêchée, de par sa propre situation à l’égard de sa classe ouvrière, de servir une rente à la classe des capitalistes français, pour que celle-ci puisse acheter les voix dont la droite a besoin pour les élections. Donc, dans l’Europe des Neufs, l’archaïsme de l’assise institutionnelle du régime pompidolien devient un danger. La virulence de l’affrontement en cours à Bruxelles l’a déjà montré.
La. deuxième raison de cette tentative risquée de pratiquer une politique des revenus, tient à ce qu’actuellement, le gouvernement n’ose pas affronter directement le coeur de la classe ouvrière. Son extrême souci de surveiller le SMIC le montre. Quant aux mesures frontales, les dernières expériences de ce genre remontent à 67 et ont laissé un très mauvais souvenir... Les accords sur la, formation professionnelle permanente, sur les indemnités de chômage (la création d’un véritable réseau de l’ANPE) sont autant de symptômes, auxquels il faudrait même ajouter les hésitations sur la limitation de vitesse des voitures ! En fait tout est à nouveau une question de marges institutionnelles. Tout chômage important dans une industrie moteur du développement comme l’industrie automobile, pourrait constituer une faute irréparable. On retombe sur l’échéance crée par la mort de Pompidou. Combien de fois les commentateurs n’ont-ils pas souligné depuis le mois de démcebre, que cette échéance hypothéquait la liberté d’action du gouvernement dans un moment où ce dernier en avait besoin comme jamais. Nous avions déjà souligné lors des élections législatives de 73, que compte tenu de la faiblesse spécifiquement française des syndicats et des mécanismes de contractation collective (notamment le refus du patronat d’une contractation nationale sur les barèmes réels des salaires et non sur les barèmes minima), les élections "politiques" jouaient le rôle d’une énorme négociation collective. Plus que jamais cette remarque demeure vraie. Cela pour les tenants de l’abstentionsine ou des votes d’opinions !
Quel a été le résultat de cette première passe d’armes, à laquelle il convient d’ajouter la campagne raciste en direction des immigrés, et la circulaire Fontanet, qui n’est somme toute, à travers son aspect ouvertement anti-grève, qu’un des volets de la politique des revenus ?
En fait, en raison même de l’hypothèque institutionnelle, la clause des capitalistes n’a rien gagné de décisif. Tout semble même augurer qu’elle a perdu.
Sur le front des salaires : les augmentations de prix sont allées au rythme de 14 % l’an, mais les salaires dans le secteur de l’industrie privée ont progressé au premier trimestre au rythme annuel de la bagatelle de 18 %. Du côté du secteur public, le dispositif clef a commencé à déraper. Les raisons électorales n’y sont sans doute pas étrangères, ainsi que des rapports des préfets sur la progression des socialismes et les chances sérieuses de Mitterand.
Toujours est-il que le gouvernement devait payer la réanimation de la politique contractuelle d’une progression (et non plus du maintien) du pouvoir d’achat.
Et ce, alors qu’une bataille devait de toute façon se livrer en juin. Comme le titrait Le Monde : dans l’article déjà cité de Joanine Roys la limitation de la. progression du pouvoir d’achat dans le secteur public parait plus difficile que jamais.La majoration du deuxième tiers provisionnel a été prudemment remise à après les élections.
Sur le front des immigrés,la réponse rapide de la communauté arabe, après les attentats racistes de Marseille et les grèves qui ont suivies,ont donné l’exacte mesure de ce qui pouvait être engagé de la part du gouvernement c’est-à-dire très peu et très prudemment. Par ailleurs, les plus récents développements des luttes des couches d’immigration arrivées depuis peu (mauriciens, pakistanais, tunisiens, marocains,) et particulièrement, la grève de la faim de la rue Dulong, ont amené à une nouvelle entorse à la Circulaire Fontanet-Marcellin qui a bien du mal à passer. Il est d’ailleurs d’autant plus intéressant de noter qu’en Angleterre aussi, on a dû régulariser tous les travailleurs pakistanais entrés clandestinement avant le 1e janvier 73.
Nous avons déjà parlé des éléments qui se dégagent des grandes concentrations d’immigrés dans l’industrie automobile vis à vis de l’attaque qui leur est portée, à non plus, rien n’indique une défaite ouvrière décisive.
C’est sans doute pourquoi le gouvernement Messmer III refusait toute "relance », et annonçait que l’opération "simple maintien du pouvoir d’achat" serait prolngée toute l’année 74. C’est dans ces conditions - où déjà apparaît à l’horizon la perspective d’un blocage des salaires échangé contre le blocage des loyers, et de certains produits - que s’ouvrait la succession... Faut-il rappeler les précédents américains, anglais et allemands !
La différence par rapport à ces situations, c’est que la partie serrée que doit mener la classe des capitalistes contre ses ouvriers, pour récupérer des marges de profits et d’auto-financement dans une conjoncture mondiale, se complique de la lutte que cette même classe des capitalistes doit mener contre sa propre coalition bourgeoise, qu’elle avait suscité en réponse à Mai 68. La stabilité institutionnelle, si nécessaire au pouvoir fort, a été acquise au prix fort, mais c’est elle aussi qui a bloqué la Nouvelle Société, dont le capital français a si vitalement besoin. La classe des capitalistes est devenus, après le départ de Chaban Delmas, de plus en plus l’otage de ce système électoral.
Mais, écoutons un expert de la "nouvelle Société" qui, depuis sa retraite du gouvernement travaille sur les "indicateurs sociaux", (un peu comme la fondation Agnelli qui aurait l’intention de financer des projets "d’anthropologie de la vie quotidienne", pour mieux connaitre ses ouvriers et leurs comportements !). L’expert s’appelle Jacques Delors :
"Mon analyse personnelle est que,dans un pays en mutation rapide comme le notre, il y a un conflit permanent entre ceux auxquels le changement apporte quelque chose et ceux qui craignent ce changement. C’est d’ailleurs ce que Rocard disait déjà au congrès du PSU de Toulouse en décembre ? Lorsque Chaban-Delmas est arrivé à l’hôtel Matignon, le gouvernement a commencé à jouer la carte du changement, sans négliger l’action indispensable de solidarité en faveur de ceux qui subissaient les contre-coups des mutations. Et l’on peut ajouter, bien que je n’aime pas la formule, que la logique de la modernisation lui dictait d’agir de la sorte. Eh bien, rappelez-vous ce qu’on disait à l’époque ! On nous disait : vous faites une politique favorable à des gens dont on est sûr que de toute façon, ils voteront contre la majorité ! Alors que s’est-il passé ? On a assisté à un renversement de politique. La majorité, craintive, a commencé à avantager ceux dont elle pensait qu’elle aurait besoin lors des élections : les classes moyennes ont repris du poids, ont réussi à faire aboutir leurs revendications. Ce retour en force, amorcé il y a deux ans et demi, est l’une des causes de l’emballement de l’inflation actuelle. Il y a eu démagogie en faveur des agriculteurs, des commerçants, des artisans, en ce sens qu’on n’a pas voulu distinguer les petits des gros, ni permettre la poursuite de la modernisation de notre appareil de production et de distribution. Démagogie aussi le refus d’alourdir les impôts directs. En ce sens, oui c’est vrai qu’actuellement en France, on ne gouverne pas pour tous les français, mais pour une partie seulement d’entre eux : pour ceux qui "votent bien ». C’est une conséquence de la bipolarisation voulue par les dirigeants de la V° République, qui pensent ainsi s’assurer de la pérénnité du pouvoir en jouant la carte de l’anticommunisme." (Interview du Nouvel Observateur du 18/2/74).
C’étaient, rappelons-nous en effet, la recrudescence quantitative du petit commerce, le terrible baisse qu’il avait subi en 69-71, l’incroyable grève des petits commerçants appuyés par les PME, les déclarations de Mr. Chirac, puis de Marcellin, dans la droite ligne de Jules Ferry et de Melines ! C’était la fronde de Royer au sein de la majorité, l’enterrement de la nouvelle loi sur l’avortement, les remous contre le projet de loi Guichard d’impôt sur la spéculation immobilière. C’était les mesures "sociales" du gouvernement pour la création d’un front unique national et patriotique des vieillards, des anciens combattants (comme ceux de 1914 se font rares, l’État va créer la catégorie des anciens combattants de la guerre d’Algérie) contre les immigrés, les jeunes, les femmes !
Toutes ces catégories, jouant de leur position électorale, ont effectivement amené le gouvernement à leur céder du terrain, du revenu. Et ce, dans un moment où il subit une pression du coté ouvrier à la fois à travers les instances européennes de la communauté, et par la grande industrie en France qui de par sa dépendance du marché-mondial, et de par sa composition de classe, obéit à des mécanismes de moins en moins contrôlables à la échelle de l’hexagone (notamment le prix de la force de travail),surtout si cet hexagone devient le rassemblement, réactionnaire des non-salariés !

3°) LE PROGRAMME DU FUTUR PRÉSIDENT LE LA RÉPUBLIQUE : LA GESTION DE LA CRISE. UN SAUT PARTICULIÈREMENT RISQUÉ.

On l’a dit maintes fois : l’Europe occidentale avait vécu depuis l’après guerre sur un modèle de développement rapide, lequel reposant sur le faible coût des matières premières et de l’énergie (c’est-à-dire sur une série d’équilibres politiques à l’échelle planétaire garantissant de faibles coûts de main d’oeuvre). Cet équilibre global, ainsi que les sous ensembles crées - pensons aux zones coloniales ou néo-coloniales de l’Europe - est actuellement compromis. Ajoutons que pour certains pays européens, dont la France et le Japon, un des facteurs essentiels de stabilisation du développement capitaliste contrôlé, a été une réserve importante de main d’oeuvre (paysans, femmes, couches non-mariées) et de voix électorales ! Cette marge de manoeuvre se réduit considérablement,et paradoxalement, les derniers bastions de non-salariés sont à même de monnayer, en raison du rôle même qu’on leur fait jouer, leur absorption directe dans le travail capitalisée et la grande industrie.
La nouvelle stratégie américaine affirmée partout par Kissinger, signifie une tentative de stabiliser, toujours en faveur de l’impérialisme dominant, mais à un autre niveau, les rapports mondiaux. Cette tentative est due à la pression prolétaire au Tiers-Monde, (qui se rouvre dans un autre coin du monde, dès qu’une zone a été contenue ; ainsi après le Vietnam, le Moyen-Orient, le Bangla-Desh, le Chili,de nouvelles zones d’instabilité apparaissent ; l’Ethiopie, le Niger), et à la pression de la classe ouvrière américaine. Aux USA mêmes, il s’amorce un saut technologique visant à restituer aux multinationales américaines, le "gag" technologique et la situation de quasi-monopole (qui avait été notamment la leur dans le domaine de la recherche et de l’exploitation pétrolière), et en même temps à faire disparaître du territoire américain, les niveaux de développement du capitalisme qui ne sont plus compatibles, avec la puissance du "travail" (en particulier,de l’automobile, après les expériences de Lords town, Cf. le livre d’Emma de Rotschild). Un signe parmi d’autres annonce une tertiarisation intense de la production : le doublement du budget de la recherche scientifique, l’exploration de terrains ouvrant des possibilités de socialisation, comme la médecine, la santé. L’élément dominant du saut technologique à effectuer au sein de la crise consiste surtout dans une rationalisation et une automatisation du contrôle. Donc surtout, le turn-over social global (séparation et désagrégation du marché du travail, réarticulation et contrôle sur la totalité du cycle). [6]
La cheville ouvrière de cette recherche d’une nouvelle assise est constituée par les multinationales, essentiellement américaines et subsidiairement européennes et japonaises. Elles constituent la seule couche capitaliste homogène capable de répondre politiquement à la presse de la force de travail sur le procès de valorisation. Quelque soit la séparation que ces firmes ont été capables d’instituer entre la classe ouvrière américaine et les classes ouvrières européenne, (cloisonnement des luttes, et surtout en matière de salaire), elle constituent un noyau infiniment plus homogène dans leurs diverses articulations, que les différentes sections de la force de travail d’un pays donné. Et de ce fait, elles exercent une pression constante sur les équilibres politiques péniblement construits en Europe, et datant presque tous de la période de reconstruction de l’après guerre.
La France de 74 n’est pas le pays du bloc-or de 32. Il lui a été impossible de se tenir à l’écart des fluctuations qui ont affecté le marché des euro-dollars (la véritable monnaie dématérialisée du capitalisme international). On a pu dire après le renversement de la crise du dollar et du système monétaire international, en crise de la balance des parements des pays de l’Europe et du Japon, que les USA avaient déchargé "leur" crise sur ces pays. C’est exact, à condition de ne pas y voir l’expression d’une rivalité inter-impérialistes entre partenaires presqu’égaux. Il s’agit en ré aJiié,d’une injonction sévère de la classe capitaliste la plus avancée (les multinationales et la très grandre industrie) adressée aux secteurs arriérés du capitalisme, aux équilibres politiques et institutionnels qui sont un frein à la modernisation des structures productives, et à une désagrégation de la composition de classe actuelle. Celles ci devant être obtenues à travers une division beaucoup plus poussée du travail à l’échelle mondiale, division s’articulant étroitement sur les disparités de niveaux d’organisation des différentes sections de la classe ouvrière internationale.
La crise et la stratégie Kissinger se sont traduits rapidement par l’apparition d’un différent "atlantique", comme au temps de De Gaulle. Les différente réactions suscitées par la pression exercée par les niveaux les plus avancés de la classe ouvrière et du capital sur l’Europe, marquant le manque d’homogénéité des couches capitalistes. Derrière l’exaltation de l’indépendance nationale, il y a le souci peureux des petites et moyennes entreprises, de tout ce que le capitalisme français compte d’archaïque, de se soustraire aux mécanismes du marché mondial (et en fait d’être confrontés à une pression de classe insupportable). Mais, au delà de ce thème démagogique et réactionnaire, qui trouve quand même un espace électoral propre avec la candidature Royer, que signifiant les nuances des différents candidats à la présidence de la République sur la question atlantique ? Tous trois ont en commun l’adaptation ou la modernisation des structures productives aux nouvelle-conditions des échanges internationaux. D’une, l’injonction adressé par les USA a été entendue, du moins dans ses implications directement économiques.
En fait, c’est au niveau de ses implications politiques qu’elle ne l’a pas été de la même façon ; et le paradoxe est peut-être, qu’elle l’ait été le plus mal, par le plus atlantiste des trois, Giscard d’Estaing !
L’indication politique fournie par les multinationales, c’est qu’il n’est possible de répondre à la poussée inflationniste de l’"organized labour", donc à sa pression sur les profits, que par un saut dans la spécialisation du travail, dans la subordination à la domination du capital de tout ce qui lui a encore échappé : on ne résoud pas la question politique de la pression pour un revenu des prolétaires, et deux de la hausse du coût de l’énergie, des matières premières (puisque les multinationales ne sauraient renoncer aux profits dont elles ont besoin pour les investissements),en proposant simplement à la classe ouvrière de faire un treizième mois pour les exportations [7]. Ni non plus en exportant des voitures, des marchandises ! Léninejtie disait-il pas déjà que le véritable critère de 1’ impérialisme, c’est l’exportation de capital (et non de troc sous la protection des cannonières !). Surtout que la fabrication de voitures en Europe ne peut plus se faire qu’avec des immigrés, qu’il est de plus en plus impossible de renvoyer chez eux massivement sans créer immédiatement un nouveau foyer d’instabilité.
On touche là une des faiblesses du capital français par rapport à ses voisins,y compris l’Italie qui, malgré ses arriérations multiples, compte quelques multinationales particulièrement puissantes. Faiblesse qui pourrait rendre la France particulièrement vulnérable à une période de récession des échanges internationaux.
Il est symptomatique que l’OCDE, dans son rapport annuel sur la France de 73, recommande deux mesures essentielles pour soutenir la demande et l’emploi : la baisse de la TVA (impôt indirect qui frappe tous les revenus également) et une augmentation des impôts directs (c’est-à-dire frapper les revenus non-salariés et la tranche élevée des salariés).
Il est tout aussi symptomatique que la majorité au pouvoir ait été incapable d’opérer, ne serait-ce qu’un pas dans cette direction. Nous avons déjà dit pourquoi. En ce sens le programme de Chaban et de Mitterand sont les mêmes. Ils sont tous deux sensibles à l’indication politique fournie par la crise de l’énergie, et les USA et les firmes multinationales : la nécessité vitale d’un réformisme actif. Faut-il rappeler l’apologie des grévistes de Cherbourg par Chaban Delmas ! Nous ne ferons aucun commentaire sur les mesures concrètes proposées par les deux hommes,ni sur la baisse de la TVA de l’un, ni sur la garantie annuelle de revenu de l’autre. Le programme réformiste de Chaban Delmas donne une impression plus nette d’une relance de l’initiative capitaliste, que celui de Mitterand.
Mais, il est vrai que n’avons pas rapproché les deux hypothèses que pour mieux en marquer la différence, fondamentale : la victoire du premier représenterait le redressement in extremis d’une situation sérieusement compromise pour la classe des capitalistes : en effet, le train indispensable de réformes pourrait être accompli graduellement, sans à-coups, sans rupture de le "continuité". Il pourrait s’opérer un reclassement de l’échiquier politique (la disparition en douceur du gaullisme, l’attraction des socialistes vers le centre).
La victoire du second impliquerait un affaiblissement considérable du pouvoir d’État dans un premier temps (dissolution de la chambre, réforme du système électoral, éclatement du gaullisme), sans compter sur le caractère imprévisible de la réaction des ouvriers, dans une période qui n’a été marquée par aucune trêve électorale. C’est pourquoi il serait absurde de penser que le patronat "intelligent" souhaite la victoire du candidat de la gauche, et s’y prépare sans inquiétude.
Chaban Delmas est sans doute la solution la meilleure pour la classe des capitalistes. Mais le problème est qu’aujourd’hui, celle-ci doit se débarrasser du bloc de la peur, de ce rassemblement incohérent de tout ce qui est hostile aux ouvriers, pour pouvoir imposer cette solution. L’UDR avait déjà senti le vent tourner à la déroute devant les socialistes lors des dernières législatives. L’instinct de conservation, si elle ne veut pas disparaître totalement entre la droite classique et le réformisme, lui a dicte de soutenir un candidat qui ressemble si peu à ses désirs. Mais parviendra-t-elle à imposer Chaban plutôt que Giscard. Dans le cas où c’était le candidat libéral, de la bonne vieille droite traditionnelle qui remportait le premier tour, elle courrait le risque de voir la gauche l’emporter.
Et si la droite l’emportait de justesse sur la gauche, ce pourrait bien être là la plus illusoire des victoires et la plus dangereuse aussi, pour la classe des capitalistes. Celle-ci est déjà sur la défensive ; elle peut commettre un faux pas de taille, victime en définitive des élections de Mai 68. Ce dont elle a besoin, c’est d’un espace "politique". Pour pouvoir se tourner les mains libres vers les ouvriers, il lui est vital de combattre sa propre misère. Mais l’obstacle à cette relance politique d’un New Deal, c’est qu’il n’y a pas eu de défaite de la classe ouvrière. Celle-ci a conquis son autonomie. Le champ est libre pour toute une série de mouvements tactiques : et le premier de ces mouvements tactiques, ce printemps, est de couper court à toute possibilité d’une relance politique de l’initiative capitaliste. Les armes pour le faire ne sont pas évidemment à la mesure de ce qui pourrait se faire, mais les ouvriers ont déjà fait mieux avec des instruments encore moins bons. L’Angleterre le prouve.
Et les élections sont l’occasion d’affirmer ce qui deviendra l’objectif numéro 1 au cours de la "crise" : Oui à la social-démocratie, pour empêcher toute relance politique, pour bloquer la naissance d’une grande initiative au réformisme capitaliste !

Avril 74

Notes :

[1Ainsi, voir notamment Les Firmes Multinationales, rapport remis à la DATAR (aménagement du territoire), Documentation Française, Paris, 73, notamment pages 8, 42, 123, 146, 151-152.

[2Voir en particulier la brochure Mise au Point N°2 ? "Lip,une brèche dans le mouvement ouvrier traditionnel" de Caries Reeve, la discussion finale : du "non aux licenciements" à la vision d’un monde nouveau. L’argumentation comme quoi, il ne s’agissait pas du mot d’ordre du droit au travail, ne nous convainc pas. À la base du mouvement, il y a les intérêts matériels des ouvriers (qui ont été finalement de vivre 9 mois sans travailler). Mais la gestion du thème de Lip n’a pas été droit au travail, mais sa variante, quand les luttes ont vidé ce vieux mot d’ordre réformiste de toute crédibilité : DROIT DE TRAVAILLER AUTREMENT.

[3Cf un article du Monde où le directeur de la Ford Genk expliquait ? "C’est une différence minime. Et, il faut bien qu’il y ait une perte, sinon personne ne voudrait travailler. D’ailleurs, beaucoup d’ouvriers ont pris du travail au noir et gagnent de ce fait plus qu’avant..."

[4Cf. le livre Le travail à temps partiel

[5A cette destruction de l’État-Plan, des proportions déterminées, équilibrées, sous le coup des luttes, correspond une nouvelle figure de l’Etat : l’État-Crise. C’est le stade de la "suppression formelle du travail" qui se marque, en économie politique, par la tentative de destruction des concepts de capital et de travail. Cela se traduit, au niveau des mécanismes économiques, par le bouleversement des rapports qui s’étaient établis dans l’État keynésien, entre l’Etat, le plan et l’entreprise : en particulier l’entreprise sous sa forme multinationale. Du point de vue politique, à coté de l’État de l’intérêt général, du consensus, apparaissent des moments de violence, de terrorisme, où le travail en tant que capital n’est plus que "pur commandement", "pur contrôle". C’est ce que les experts du capital appellent le "projet sociétal" des multinationales (voir le texte cité plus haut). Le capitalisme a alors accompli certains passages que Marx et Engels pensaient devoir se faire à travers le socialisme (pourtant les Grundrisse esquissent cette direction). La loi de la valeur cesse d’être l’itinéraire obligé, la détermination de la richesse cesse de se faire en fonction du travail de chacun. Les bases matérielle de la "suppression réelle du travail" sont là. L’enjeu de la lutte de la classe ouvrière devient le passage de la suppression formelle à la oppression réelle du travail, c’est-à-dire au communisme. Ce qui s’avère déterminant, c’est la destruction ponctuelle du commandement capitaliste, la désagrégation des capacités de contrôle : bref, un pas en avant par rapport an niveau atteint par l’autonomie ouvrière ces dix dernières années. Ce que les camarades italiens de Potere Opeiaio ont appelé l’insurrection, par opposition à la révolution qui suppose, elle, la destruction homogène, continue du commandement capitaliste. Pour tout cela, voir le texte fondamental de Toni NEGRI : Crisi dello Stato-Piano, Communismo e organizzazione revoluzionaria, Feltrinelli 73 (Crise de l’État-Plan, communisme et organisation révolutionnaire.). Voir aussi le séminaire tenu au printemps 73 à l’École Normale Supérieure : Crise de la valeur et crise théorique de l’économie politique.

[6Cf. Tesi sulla crisi (Thèses sur la crise), Document ronéoté, Février 74. A la charge du Comitato informazione ? Milano ?, Thèse 5, p.6.

[7Note sur la pression inflationniste. Contrairement à ceux qui s’imaginent toujours que les statistiques des capitalistes sont fausses ou truquées, nous reconduisons les explications de l’inflation rampante (et aujourd’hui galopante) à celle qui en est donné par les capitalistes eux-même-s. Ainsi, quand Haberler G., conseiller économique de Nixon, expliquait : "Je crois que la cause profonde de l’inflation rampante à notre époque, est que les salaires sent poussés à la hausse, au delà de la hausse progressive de la productivité moyenne" ou bien que "l’inflation rampante est une manifestation d’une puissance excessive des travailleurs" et que "à moins que des mesures soient prises pour affaiblir le pouvoir des syndicats, le problème de l’inflation rampante continuera, à se poser" (et cela, en 58-59. Bref comment on the recession, Review of Economics and Statistics, Mai 58, et, Further Comments on Brief comments on the recession, même revue, Mai 59), nous n’avons aucune raison de croire qu’il ment. Et Gilles Joudain et Jacques Vallier ont beau expliquer (Critiques de l’économie politique, N°1) que cette théorie dissimule le rôle des profits. En effet, les capitalisées réagissent à la détérioration du rapport salaire/profit à un niveau donné (qui compromet l’accumulation, donc la capacité de contrôler à un niveau supérieur le travail salarié, et donc le pouvoir morne du capital "en tant que commandement sur le travail d’autrui") en augmentant les prix (d’une façon ou d’une autre). Mais la donnée qui nous intéresse, c’est justement le fait qu’ils sont contraints de le faire par le "pouvoir ouvrier" qui est la seule menace constante qui pèse sur le procès de valorisation !




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