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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Introduction à la présentation des différents textes écrits par les "radicaux de gauche" pendant la période 1890-1918
Article mis en ligne le 22 mai 2014
dernière modification le 4 février 2018

par ArchivesAutonomies
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Dans la continuité de ce que nous avons déjà publié sur les gauches communistes italiennes (L’ouvrier communiste, le Réveil Communiste pour l’instant) et française (L’internationale, le Communiste, Le Soviet), cette fois-ci nous allons présenter des textes qui touchent à la gauche communiste allemande (ou plutôt germano-hollandaise puisqu’il y a des textes d’Anton Pannekoek et d’Herman Gorter, militants d’origine néerlandaise).Les écrits dont nous disposons sont très nombreux, grâce aux efforts de ceux qui pendant des années se sont efforcés de les diffuser, empêchant que ne tombe dans l’oubli un courant que le stalinisme s’était efforcé de rayer de la carte. Merci en particulier à François Bochet qui a participé à la publication de la revue (Dis)continuité, ainsi que d’Invariance aux côtés de Jacques Camatte, à Jean-Pierre Laffitte pour ses traductions. Nous avons également puisé sur le site www.marxists.org quelques textes d’Anton Pannekoek. Notre choix est de présenter tous ces écrits par ordre chronologique, ne serait-ce que pour s’y retrouver plus facilement. Toutefois cette chronologie n’est pas simplement linéaire, une année qui passe après l’autre, des nombres se succédant à d’autres nombres. Dans ce combat contre le capitalisme, il y a des évolutions, des révolutions, des périodes de calme relatif, des périodes où l’histoire s’accélère, le rapport de force entre les classes change : à des moments donnés tout est possible, à d’autres rien de grandiose ne peut se faire. Le but de cette présentation est de donner une idée générale aussi claire que possible des oppositions qui se sont manifestées contre l’emprise de la social-démocratie sur le mouvement ouvrier, la naissance de ces oppositions, leurs différentes évolutions et structurations, leurs analyses et leurs approfondissements, sans prétendre en donner un aperçu complet, détaillé et fouillé sur cette période de l’histoire. Nous nous contenterons de donner un cadre global, en souhaitant que les textes proposés soient ainsi plus "parlants", et donnent une idée de l’évolution du mouvement dans lequel ils s’inscrivent : la rupture progressive avec le parti social-démocrate. Il est bon de préciser que notre but n’est pas de distribuer des bons ou des mauvais points entre les différentes expressions pratiques et théoriques du mouvement ouvrier. Par exemple sur le parlementarisme, question récurrente que l’on retrouvera tout au long des pages et des textes qui suivent, il est évident que les dits "anarchistes" ont les premiers rompu avec lui, alors que les dits "marxistes", les radicaux de gauche, ont mis bien du temps pour le faire. Certains utilisent l’histoire pour se ranger unilatéralement aux côtés des premiers contre les seconds, choisissent rétrospectivement un camp contre un autre. Or sur ce point comme sur bien d’autres, la réalité est bien plus complexe et contradictoire, et lors des élections en France en 1880, les anarchistes participent aux élections avec les guesdistes, dans le même parti. A ce moment, tous estiment que la simple participation au cirque électoral est admissible, considérant qu’il y a là une tribune pour se faire entendre ; puis on passe à une autre situation où le parlementarisme devient une politique centrale qui s’impose et détermine toute la démarche d’une même organisation et signifie l’abandon progressif du terrain de la lutte des classes, ce qui entraîne en réaction la naissance et le développement d’oppositions radicales.

Cela dit, le fait de ne pas chercher quelle tendance figée aurait ou non eu raison en bloc tout au long de l’histoire (quitte à la réécrire pour cela) ne veut pas dire que nous serions au-dessus de la mêlée, observateurs neutres qui ne se mouillent pas. Nous désirons présenter des textes de ces radicaux de gauche en Allemagne parce que nous nous reconnaissons fortement dans leur démarche globale, sans apologie d’aucune sorte : nous ne cacherons pas nos critiques à l’égard de leurs contradictions, et rendrons compte des autres courants d’opposition tout aussi importants dans cette lutte contre la social-démocratie.

Nous t’invitons, lecteur, à te reporter aux différentes sources que nous indiquons ici et là pour te réapproprier le maximum d’éléments et approfondir les analyses critiques. C’est le fond de notre démarche : retrouver les pièces du puzzle, les publier afin que d’autres s’en emparent et les approfondissent, ou qu’ils partent à leur tour à la découverte de nouveaux documents ou entament de nouvelles traductions. Notre intérêt est d’élargir ce que nous avons commencé à entreprendre systématiquement, prenant le taureau par les cornes et tant pis si dans un premier temps il y a des manquements, des erreurs, l’important est de se lancer.

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Présentation

"Radicaux de gauche" est la traduction littérale du terme allemand "linksradikale". Ce terme, selon Philippe Bourrinet dans son texte sur la gauche germano-hollandaise, est utilisé pour se démarquer du "radicalisme" passif, celui que Karl Kautsky développait dans sa lutte contre le "révisionnisme", mais qui n’était rien d’autre qu’une politique "centriste". [1]. C’est le terme que nous avons retenu pour parler de ce courant qui au cours de l’histoire du développement de la social-démocratie organisée sur le plan international et en particulier, ici, en Allemagne, s’y est opposé avec plus ou moins de vigueur et de clarté. Nous n’utilisons donc pas les termes de "gauchistes" ou "d’ultra-gauche" car ils ont pris une connotation négative, péjorative, suite à la publication du livre de Lénine La maladie infantile du communisme : le gauchisme, essentiellement dirigé contre ce mouvement radical d’envergure internationale qui refusait de se soumettre à la politique des bolcheviks. Ce livre a été publié juste avant le 2ème Congrès de l’Internationale Communiste dans le but de contraindre les délégations de différents pays d’accepter autant le parlementarisme que le syndicalisme comme éléments essentiels de la stratégie prônée par les bolcheviks et rejetée par bon nombre d’éléments d’avant-garde y voyant un retour à la politique de la défunte II° Internationale. Par la suite, suite à la défaite de la révolution en Allemagne et à la contre-révolution stalinienne, le terme "gauchiste" est devenu, selon les mentors du "marxisme-léninisme", synonyme d’une petite bourgeoisie impatiente qui ne comprendrait pas les nécessités objectives d’une stratégie souple et experte en tournants aussi brusques qu’inattendus. C’est ainsi que l’on marginalise une expression radicale de lutte en l’affublant d’une série d’épithètes aussi grotesques les uns que les autres : marginaux, lumpenprolétariats, déclassés, rebelles indisciplinés… On pourrait toujours en rire… sauf que cela s’est traduit aux pires heures du stalinisme par des mises à l’écart, par la calomnie… et pour finir par l’assassinat pur et simple des meilleurs de nos camarades.

Au cours de l’histoire des différentes expressions de lutte radicale contre la social-démocratie, que ce soit déjà au 19ème siècle et au 20ème siècle, nous pouvons retrouver des constantes : lutte contre le parlementarisme ; contre le syndicalisme ; contre le mythe de l’organisation toute puissante qui créerait le mouvement ; contre le fatalisme historique selon lequel il suffirait d’attendre que le capitalisme s’écroule de lui-même et enfin contre le pacifisme. Le pendant de ces constantes c’est la mise en avant de la lutte ouverte contre le capitalisme, l’auto-organisation du prolétariat, le volontarisme révolutionnaire. C’est la lutte même du prolétariat qui pousse les fractions radicales à rendre plus explicite ce que la lutte contient et exprime. Par exemple ce sont les luttes révolutionnaires de la période de 1905 – dont l’épicentre se situe en Russie – qui remettent au goût du jour les grèves sauvages, la violence ouvrière, l’auto-organisation. C’est dans ces moments cruciaux – où l’histoire s’accélère – que la social-démocratie déploie plus fortement sa politique contre-révolutionnaire en utilisant son réseau tentaculaire (particulièrement développé en Allemagne) pour tenter de contrôler les éruptions prolétariennes, pour ramener le prolétariat dans le droit chemin de la paix sociale et des élections.

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Ce qui suit est un texte élaboré à partir de plusieurs sources :

Quelques tendances gauchistes dans la social-démocratie en Allemagne avant 1914, un article de Hans Manfred Bock traduit en français dans un recueil de textes présentés par Joseph Rovan (La social-démocratie dans l’Allemagne impériale, Institut d’allemand d’Asnières – Université de la Sorbonne Nouvelle, 1985) que nous avons repris en entier dans les points I et IV de notre présentation, augmenté de notes biographiques de notre cru.
Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923 de Hans Manfred Bock.
Pannekoek et les conseils ouvriers de Serge Bricianer, paru aux éditions EDI (1969).
Karl Radek de Jean-François Fayet, paru aux Editions scientifiques européennes (2004),
La gauche germano-hollandaise de Philippe Bourrinet, disponible sur le site www.left-dis.nl .
La gauche communiste en Allemagne de Denis Authier et Jean Barrot, éditions Payot, ainsi que des mêmes auteurs le livre Ni parlement, ni syndicat : les Conseils ouvriers !, éditions les Nuits Rouges.
Révolution en Allemagne de Pierre Broué, éditions de Minuit.
La vie et l’œuvre de Rosa Luxembourg, tome II de J. P. Nettl, éditions Maspero.
Militarisme, guerre, révolution, choix de textes de Karl Liebknecht, éditions Maspero,
Lettres de Spartacus et tracts et La crise de la social-démocratie, textes de Rosa Luxembourg, éditions Spartacus.

I – L’opposition des Jeunes - Jungen dans le SPD autour de 1890

L’opposition des Jungen se constitue à la fin de la période de répression administrative consécutive à l’adoption de la loi anti-socialiste (Sozialistengesetz, 1878-1890), laquelle a été rendue possible par une alliance politique de l’aristocratie militaire prussienne et de la bourgeoisie national-libérale. L’émergence de cette opposition doit être rapprochée de la brusque amplification de la mobilisation ouvrière qui se manifeste sur le plan social par la grève des mineurs de 1889/90, le plus puissant mouvement de grève jusqu’alors déclenché en Allemagne et, sur le plan politique, par le meilleur résultat électoral obtenu jusqu’ici par le parti aux élections législatives (8,8 % des sièges au Reichstag). Quant aux raisons immédiates de sa constitution, il faut les rechercher dans l’évolution des structures d’organisation imposées par la loi anti-socialiste, le groupe parlementaire du Reichstag exerçant de fait la direction du parti interdit et tendant à réduire l’activité politique de celui-ci au seul domaine parlementaire. Comme les dispositions du Sozialistengesetz anéantissent le réseau d’organisations que la social-démocratie est en train de constituer, tant ses associations culturelles, ses clubs et coopératives que ses structures politiques, mais autorisent d’autre part ses représentants à se porter candidats pour un mandat au Reichstag, c’est au groupe parlementaire, de plus en plus nombreux au fil des élections, qu’échoit le rôle de coordination de l’activité social-démocrate. En plusieurs occasions, des conflits éclatent au cours des années quatre-vingts entre le groupe parlementaire et les représentants des sections locales, ceux-ci reprochant à celui-là un exercice par trop autoritaire de la fonction de coordination. Comme le Reichstag démocratiquement élu a une importance politique très faible sous l’Empire et que la direction du parti a adopté une ligne légaliste en cherchant à éviter des activités extraparlementaires susceptibles de provoquer des conflits avec le pouvoir, cette question de l’activité parlementaire du SPD fut, dès les années quatre-vingts, l’objet d’un vaste débat au sein de la galaxie d’organisations social-démocrates en Allemagne.

Ce débat a une histoire sur laquelle il nous semble intéressant de revenir un instant. En fait, dès que le choix de participer aux élections et de construire le parti autour de cet axe central fut pris, W. Liebknecht écrit en 1869 les conséquences d’une telle pratique :

"Les principes sont sacrifiés ; le véritable combat politique est déprécié jusqu’à être une comédie parlementaire. Le peuple est orienté vers les urnes et le Reichstag est appelé à être la solution de la question sociale." [2]

Un des premiers à s’opposer clairement au SPD - de l’extérieur - est Johann Most [3] qui dans son journal Die Freiheit de janvier 1879 à mai 1882 critique radicalement la direction du SPD. Autre militant en pointe contre la nouvelle ligne de la direction du SPD, Wilhelm Hasselman qui déclare au Reichstag le 4 mai 1880 :

"Le temps des bavardages parlementaires est passé, le temps des actes commence." [4]

Si Hasselman est exclu du SPD, ce n’est pas pour autant que l’opposition radicale disparaît. Elle perdure dans les grandes villes comme Berlin, Magdebourg, Hambourg, Hanovre, Leipzig, Chemnitz, Coblence...

Pour en revenir à 1890, l’opposition à une "participation constructive" aux travaux parlementaires tire argument du danger d’enlisement des représentants sociaux-démocrates, c’est-à-dire du risque de domestication et éventuellement de corruption des convictions révolutionnaires. Ces réserves, émises par les échelons inférieurs du parti vis-à-vis du groupe parlementaire et de son activité s’accentuent à l’occasion des discussions sur le déroulement de la fête du 1er mai, dont le principe fut décidé à Paris en juillet 1889 au congrès de fondation de la II° Internationale. Tandis qu’à la fin de l’année 1889, sont adoptées à Berlin et dans d’autres organisations de base du parti des résolutions prônant le déclenchement de grèves ponctuelles ou d’une grève générale, le comité directeur donne pour consigne en avril 1890 de ne cesser le travail que là où il est possible de le faire "sans conflits" et préconise sinon l’organisation d’assemblées et de fêtes ouvrières en dehors du temps de travail. Cette attitude modératrice de la direction, sans doute motivée entre autres par la crainte que des actions extra-parlementaires ne réduisent à néant l’espoir d’une abolition prochaine de la loi anti-socialiste, ne peut qu’amplifier les tendances anti-parlementaires existant à l’échelon local. Celles-ci sont à l’origine de violentes controverses à l’intérieur du parti de l’été 1890 à l’automne 1891, à la suite de prises de position en juillet 1890 d’une série de jeunes intellectuels qui se sont ralliés à la social-démocratie. Le mouvement d’opposition des Jungen, qui en dehors de Berlin est surtout assez bien implanté à Dresde et à Magdebourg, naît de la rencontre d’intellectuels, dans leur majorité partisans d’une action révolutionnaire à court terme, et d’éléments plus âgés, hostiles au groupe et à l’activité parlementaire.

A partir de la reconstitution de l’évolution des structures et de l’action de ce mouvement, on peut discerner ses caractéristiques. On peut ainsi constater ses particularités dans sa composition sociologique, dans ses options théoriques et stratégiques, ainsi que dans ses conceptions en matière de tactique et d’organisation, pour le situer enfin par rapport à l’anarchisme. La propension à la contestation que manifestent les ouvriers et les intellectuels engagés dans le mouvement des Jungen est directement et globalement déterminée par les ruptures politiques et sociales du début des années quatre-vingt-dix. A l’origine de la contestation dans le parti, on trouve diverses motivations : chez les membres les plus anciens qui, dans le contexte de répression politique, se sont trouvés au niveau local des moyens d’existence en relation directe avec l’activité partisane, la protestation contre les mesures de centralisation et autres modifications de l’organisation décidées à l’occasion du retour à la légalité s’alimentait à une très forte peur de perdre leur statut social acquis. Chez les intellectuels qui, percevant la crise de "l’engorgement des professions savantes", ont rejoint la social-démocratie et peu après leur adhésion ont occupé des postes de rédacteur dans le réseau de presse, en pleine expansion, du parti, la contestation s’explique par la jeunesse, la liberté de jugement à l’égard des autorités établies (par ex. August Bebel) et sans doute aussi par une certaine arrogance intellectuelle. "L’impatience révolutionnaire" commune aux deux groupes coexistant au sein de l’opposition des Jungen, c’est-à-dire leur attente d’une révolution à court terme, s’exprime à travers leurs prises de position théoriques et stratégiques.

La plupart des jeunes intellectuels du mouvement d’opposition sont amenés au cours de leurs études universitaires à lire le Capital de Marx et tout au moins à s’initier à l’économie politique marxiste à l’instigation de Kautsky. S’efforçant d’interpréter les réalités socio-économiques présentes à l’aide de ces catégories de pensée, ils restent grosso modo dans le cadre théorique sous-tendant le programme social-démocrate d’Erfurt adopté en 1881, qui trouve son expression la plus caractéristique dans l’affirmation d’une "évolution inéluctable" vers l’effondrement du capitalisme. On peut cependant mettre en évidence une nuance spécifique apportée par les Jungen à cette conception du marxisme : l’accent mis sur la volonté agissante et l’esprit des hommes dans le processus révolutionnaire, ce qui les situe à l’opposé d’une conception purement déterministe de la révolution. Cet aspect apparut très clairement à l’été de 1890, à l’occasion d’un court débat sur la théorie marxiste mené par plusieurs représentants des Jungen, au cours duquel Engels fait une intervention critique. Paul Ernst, un des jeunes écrivains du mouvement, fait valoir dans son article introductif que si, conformément au marxisme, l’évolution économique doit par elle-même susciter le bouleversement révolutionnaire, on peut avoir l’impression que l’engagement actif est superflu ; ce qui conduit à la " passivité et à l’indifférence" et affaiblit l’énergie révolutionnaire de la social-démocratie. Face à ces "dangers du marxisme", il insiste sur le nécessaire engagement "d’enthousiastes à l’imagination fertile". Le concept "d’enthousiasme" est pour les Jungen la notion-clé pour désigner la volonté agissante qui, se greffant sur le dynamisme propre de l’évolution des forces productives, est considérée comme indispensable à l’émancipation prolétarienne. Cette notion psychologique d’enthousiasme montre que les Jungen n’ont pas vraiment assimilé leur leçon de marxisme. D’autre part, ils avancent par là-même une solution insuffisante au problème réel posé par la conception déterministe du marxisme au sein de la social-démocratie.

Cet élément volontariste dans leur conception théorique caractérise également leurs réflexions stratégiques. En 1891 August Bebel, porte-parole de la direction du parti, considère que "la société bourgeoise travaille si intensément à sa propre perte que nous n’avons plus qu’à attendre le moment où nous aurons à recueillir le pouvoir qui lui échappera". A cette stratégie implicite "d’attentisme révolutionnaire", les Jungen opposent une résistance des plus vives. Impressionnés par le potentiel de mobilisation et la volonté d’action manifestée par les ouvriers lors des mouvements de grève de 1889/90 et lors de la préparation des fêtes du 1er mai, ils sont pratiquement unanimes à réclamer une stratégie offensive de lutte des classes. C’est sur ce consensus que se fonde le reproche de "corruption" proféré en juillet 1890, lors de l’ouverture de la discussion à l’intérieur du parti et c’est également sur lui que s’appuie l’exigence d’un attachement rigoureux aux principes et d’une opposition sans concessions à toutes les forces extérieures au prolétariat. La teneur politique et stratégique de ce reproche de corruption apparaît nettement dans des thèses critiques telles que : "Le mouvement tout entier a perdu sa vigueur, il est tombé au niveau du pur réformisme de tendance petite-bourgeoise". "Les discours sur la transformation organique de la société actuelle en un État socialiste (sont) ineptes". Pour les Jungen, la politique du groupe parlementaire au Reichstag, par la pratique d’accords de désistement avec des candidats bourgeois, par sa tendance à toujours soigneusement "tenir compte d’autres partis et classes sociales" pour trouver une majorité et à chercher "un terrain d’entente entre bourgeois et prolétaires", trahit les principes et constitue une inacceptable collaboration de classe. Bref, cette stratégie est à leurs yeux "un compromis avec la masse au détriment des principes". Enfin, l’ensemble de ces critiques conduit à refuser le "socialisme d’État", c’est-à-dire la stratégie de collaboration avec les institutions étatiques dans le but d’améliorer progressivement la situation de la classe ouvrière, telle qu’elle avait été formulée au milieu de l’année 1891 par Georg von Vollmar dans un discours retentissant. Le fait qu’aucune formulation condamnant le "socialisme d’État" n’est reprise dans le programme d’Erfurt confirme aux yeux des Jungen la dérive du parti vers le réformisme petit-bourgeois. Si tous les oppositionnels refusent une telle évolution, ils sont par contre bien moins unanimes lorsqu’il s’agit d’élaborer une alternative stratégique. Après leur exclusion du parti, ils formulèrent plusieurs projets : à côté de l’exigence d’un retour à "l’ancienne tactique, avec une propagande axée sur les principes", d’un projet mettant l’accent sur la formation politique afin d’apprendre aux ouvriers à penser et agir par eux-mêmes, d’une stratégie fondée uniquement sur la lutte des classes économique, fut esquissée une conception partant de l’expérience faite dans les grèves et dans la préparation du 1er mai en 1889/90, et faisant des mouvements de masse l’alternative stratégique. Selon cette conception, c’est une erreur "de déplacer le centre de gravité du mouvement des masses vers un corps représentatif général", en l’occurrence le groupe parlementaire au Reichstag ou la direction du parti. "La claire conscience que les travailleurs ont de la communauté formée par tous les éléments prolétariens, leur sentiment de solidarité renforcé, élimine, à un stade supérieur de l’évolution, la nécessité de liens purement extérieurs, si bien qu’au grand dépit des mentors et dirigeants d’organisations ouvrières, les puissantes actions de masse deviendront à l’avenir possibles sans leur dictature ni leur tutelle". C’est ce postulat de l’action de masse qui révèle le mieux la teneur des différentes visions stratégiques décelables dans l’ensemble de l’opposition.

La stratégie offensive de lutte des classes suggérée par le postulat de l’action de masses était également le point de référence implicite de la critique du parlementarisme et de l’organisation formulée par les Jungen. Le leitmotiv anti-parlementaire de l’opposition fut repris par des arguments concrets. La critique ne portait plus seulement sur certaines décisions du groupe parlementaire, mais se plaça de plus en plus sur le plan des principes, tendant à relativiser, sans toutefois la nier, l’importance du travail parlementaire en tant que tel. C’est Bruno Wille qui formula les arguments essentiels au cours de la discussion publique avec Bebel en août 1890 : selon lui, le parlementarisme pratique "une sorte de réforme sociale". Il incite les électeurs à l’inaction car ceux-ci s’en remettent à leurs représentants ; il entraîne les parlementaires eux-mêmes à se considérer comme une "autorité, un pouvoir dirigeant". Ces arguments centraux furent repris sous diverses formes avec une agressivité croissante. Ainsi, le projet d’une stratégie de réforme sociale présenté pour la première fois par Georg von Vollmar au milieu de l’année 1891 fut stigmatisé par les Jungen comme "une conséquence du parlementarisme". C’est seulement après son expulsion du parti que l’opposition, radicalisant sa critique, passa au refus catégorique du travail parlementaire. Le parlement fut désormais considéré comme "un instrument de pouvoir" de l’État bourgeois parmi d’autres, toute collaboration constructive au travail législatif étant impossible par suite de l’irréconciliable antagonisme de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. Le parlement ne peut même pas servir de tribune d’agitation, puisque le peuple n’est informé de ses débats qu’à travers le filtre des comptes rendus de la presse bourgeoise. L’exclusion des responsabilités des électeurs et des militants, leur passivité, ainsi que la tendance des parlementaires à se présenter comme une autorité de référence dans le parti sont considérées comme un ensemble de phénomènes interdépendants et interprétés à l’aide de la thèse de l’embourgeoisement (Verkleinbürgerlichung) défendue par Hans Müller. Sous sa forme extrême, formulée après la rupture avec le parti, cette thèse affirme que la modification du statut matériel et mental des députés sociaux-démocrates fait d’eux "des renégats de la plus dangereuse espèce - d’autant plus dangereuse que pour un observateur superficiel (ils gardent) une apparente fidélité aux principes"...

La critique des structures d’organisation formulée par les Jungen part de celle esquissée dans les années quatre-vingts, lors des premières manifestations d’hostilité au groupe parlementaire. La discussion du nouveau projet de statuts, déposé en août 1890 par la direction du parti, offre l’occasion d’actualiser cette critique. Les oppositionnels insistent sur le fait que, dans le projet de texte, le groupe parlementaire est expressément désigné comme instance suprême de contrôle vis-à-vis du comité directeur et de la presse du parti. Cette critique occupe une large place dans les plates-formes programmatiques des Jungen. A côté des attaques véhémentes contre la "dictature des parlementaires" et l’oppression de "l’esprit révolutionnaire" par les dirigeants, apparurent bientôt dans leur argumentation les premiers éléments d’une critique de la bureaucratie. Surtout après le congrès d’Erfurt, c’est le problème de "la bureaucratie à l’intérieur de la social-démocratie" qui vint au centre de la discussion, la direction du parti n’étant plus "un organe administratif", mais "tendant chaque jour davantage à se transformer en un corps de fonctionnaires indépendants". Cette tendance à la bureaucratisation est, elle aussi, expliquée en se référant aux thèses de Hans Müller sur l’embourgeoisement consécutif à "l’évolution du mode de vie des dirigeants" et à "l’insuffisance de leurs contacts avec le prolétariat". Une brochure publiée en 1892 par les Jungen envisage même la possibilité que "la petite-bourgeoisie et l’aristocratie ouvrière arrivent (un jour) au pouvoir" et que le prolétariat doive livrer contre elles le même combat qu’il mène actuellement contre la bourgeoisie. Sur la question de l’organisation, il n’existait pas au sein de l’opposition de conception alternative acceptée de tous. A part l’attitude anti-autoritaire consistant à refuser globalement la subordination politique, ce qui constitue le plus petit dénominateur commun des oppositionnels, c’est l’exigence d’une éducation des militants, en vue de former des "hommes libres, ouverts et courageux", tâche qui, selon les cas, est représentée comme d’importance égale ou même supérieure à la consolidation des structures de l’organisation. Ils considèrent que, pour un mouvement révolutionnaire de masse ayant une importance stratégique décisive, il est plus important de rassembler des sociaux-démocrates sûrs d’eux-mêmes et prêts à agir, que de se donner une organisation solide et étendue. Après son exclusion du parti, au congrès d’Erfurt, l’opposition tire des conséquences diverses de ces conceptions : abandon de l’organisation sous forme de parti ainsi que de tout centralisme ; regroupement en associations éducatives, aux structures assez lâches, en "groupes autonomes" et en "associations générales de travailleurs" locales, formées sur une base professionnelle.

L’opposition des Jungen est, au cours des polémiques internes au parti, très vite soupçonnée d’anarchisme. Bien à tort car une analyse attentive permet de constater que les Jungen sont véritablement des sociaux-démocrates radicaux se considérant comme marxistes, quelles que puissent être leurs insuffisances théoriques. Pendant plus d’un an encore après leur exclusion, ils tentent sous la forme d’une Verein Unabhangiger Sozialisten – VUS - Association des Socialistes Indépendants d’ouvrir une troisième voie entre une social-démocratie, à leur yeux réformiste et petite-bourgeoise, et l’anarchisme qui, à l’époque, était très faiblement organisé en Allemagne. [5] Ce n’est qu’après le retour dans les rangs du SPD d’un certain nombre d’oppositionnels en 1892 et après de violentes disputes entre partisans et adversaires de l’anarchisme au cours de l’année 1893 que prend fin cette tentative de définir une position radicalement social-démocrate. Par certains aspects, le mouvement des Jungen peut donner prise à l’anarchisme, dont l’influence en Allemagne vient essentiellement de l’extérieur, et à ses partisans au sein de l’opposition : entre autres son "caractère foncièrement anti-autoritaire" et ses projets de création de "groupes autonomes" et "d’associations générales ouvrières locales". L’affinité et non pas l’identité de vues avec le groupe anarchiste "Autonomie" apparaît à travers des formulations du VUS comme : "Au centralisme et au dirigisme par le haut, il faut opposer le fédéralisme et la liberté de mouvement pour les divers groupes, vis-à-vis desquels les instances qu’ils ont eux-mêmes élues ne doivent posséder ni autorité, ni pouvoir d’imposer une ligne politique". La "pleine indépendance et l’autonomie individuelles" réclamées par les anarchistes aboutit cependant à leur avis à la désintégration du mouvement. L’anti-centralisme des Jungen et leurs conceptions radicalement social-démocrates sont également à la base des affinités avec l’opposition syndicale des "localistes", organisation qui s’était constituée au début des années quatre-vingt-dix et doit constituer plus tard le noyau organisationnel du syndicalisme révolutionnaire en Allemagne, dont l’idée de créer des associations ouvrières locales ayant des objectifs politiques et syndicaux est aussi discutée au sein des VUS.

On retrouve les caractéristiques du mouvement des Jungen à un stade d’évolution ultérieur de l’organisation social-démocrate, dans une partie de cette gauche qui se regroupe au sein du SPD à partir du débat sur la grève de masse en 1905, la gauche social-démocrate de Brême.

II – L’opposition des "anarchistes".

Une parenthèse sur le rôle joué par les anarchistes dans l’émergence d’une opposition à la nouvelle direction social-démocrate s’impose ici, malgré l’absence de textes en ce qui les concerne. L’un de ces militants est sans conteste Gustav Landauer qui rassemble autour de lui un petit noyau oppositionnel. [6]

L’œuvre et l’action de G. Landauer ont dès le début porté la marque de son opposition au parti sur des points bien précis comme l’organisation poursuivie comme une fin en soi, la théorie dévoyée de ses premiers buts, la social-démocratie comme force toute puissante et sclérosante. Il est vrai qu’il a dès son entrée au parti pris place dans l’opposition des Jungen qui luttent entre autre contre le centralisme. Il critique âprement l’évolution du SPD qui pour devenir une énorme machine politique a un besoin accru de professionnels, de parlementaires et dont le travail prend de plus en plus des allures réformistes. C’est sur une contradiction profonde à l’intérieur du parti que Landauer inscrit son action. Le parti conserve toujours à usage externe un vocabulaire révolutionnaire officiel, mais en réalité, une véritable révolution avec ses aléas, son illégalité probable, ses difficultés est insupportable et aurait été la ruine de ce bel édifice en construction. Au même moment par ailleurs se diffuse la pensée de Kautsky, que l’on peut résumer sommairement ainsi : les facteurs objectifs du processus de transformation sociale doivent fatalement entraîner la révolution qui doit se produire automatiquement, mécaniquement, il est donc inutile de prendre des initiatives d’avant-garde. G. Landauer critique très vivement cette conception mécanique de la révolution. Il n’est pas le seul d’ailleurs puisque A. Pannekoek, R. Luxembourg et R. Michels feront de même :

"Sans aucun doute, il est vrai, on ne peut véritablement et exactement vouloir que lorsqu’on sait vraiment ce que l’on veut – exception faite qu’une telle connaissance est tout à fait autre que la prétendue science – mais cela va mal ensemble que l’on affirme d’un côté exactement savoir comment les choses doivent venir nécessairement et inéluctablement sur la base de prétendues lois du développement historique, lois qui devraient avoir la force des lois naturelles sans que la volonté ou les actes de quiconque puisse permettre la plus petite modification à cette prédestination et que d’autre part on soit un parti politique qui ne peut rien d’autre que vouloir, promouvoir, prendre de l’influence, agir et transformer les particularités." [7]

Ceci condamne la théorie de Kautsky. Selon G. Landauer, la solution réside dans la formation de communautés coopératives et de colonies socialistes où il faudra commencer par faire l’éducation des travailleurs et par élever le niveau de conscience. Il s’agit d’une sorte de socialisme agraire où les relations entre les hommes seront transformées. "Ces colonies ne doivent pas être autre chose que des modèles de justice et de travail dans la joie". Il y a chez G. Landauer tout un aspect irrationnel de sa pensée, la réflexion scientifique n’épuise pas tout le réel, il y a une part d’émotion, de spontanéité nécessaire pour engager la révolution, la pluralité et le foisonnement ont leurs droits. Il ne faut pas oublier, dans sa formation, la part de l’étude des mystiques et des sectes hérétiques, ni son œuvre sur maître Eckard. Ses modèles doivent être en partie cherchés dans les clubs, les sections, les districts de la Révolution Française. Si G. Landauer reprend dans sa critique les objections qui avaient été celles des Jungen sans bien voir en quoi le phénomène de bureaucratisation est bien le symptôme de l’intégration du parti dans l’Allemagne du moment, il ajoute une dimension individuelle et volontariste quand il définit dans son Appel au socialisme, le socialisme comme étant : "la tendance volontaire d’hommes unis pour créer quelque chose de nouveau au nom d’un idéal". Cette théorie volontariste du socialisme est l’annonce d’un des éléments de base de la tradition anarcho-syndicaliste dans le mouvement ouvrier allemand telle qu’elle sera après 1918 dans la FAUD, elle est pour l’heure le résumé du programme de la Ligue Socialiste.

III – L’opposition de gauche au sein du SPD et les groupes anarchistes.

Le 8 novembre 1891 à Berlin, les sociaux-démocrates exclus au congrès d’Erfurt qui refusent d’être séparés de la "communauté socialiste" fonde l’Union des socialistes indépendants - Vereinigung Unabhängiger Sozialisten. Une stratégie déjà prônée par une motion de Bruno Wille lors du Congrès :

"Le socialisme est un mouvement et une communauté spirituels dont personne ne peut être exclu par décret. Nous voulons travailler selon nos forces contre cette tendance qui fait taire et rend sans influence ceux qui sont frappés et nous exigeons de considérer comme avant comme des camarades les révolutionnaires socialistes exclus et séparés." [8]

Sur le plan théorique, l’Union était orthodoxe. Néanmoins, son programme est remarquable par son souci pédagogique d’émancipation des travailleurs. Il y est ainsi affirmé que s’il est important de constituer des groupes et de recruter des adhérents, il l’est encore plus que les membres soient "forts" et indépendants. Cependant, on constate rapidement dans l’Union que deux tendances s’affrontent : l’une autour de Karl Wildberger et Paul Kampffmeyer veut orienter le groupe dans un sens révolutionnaire et antiparlementaire ; l’autre autour de Wilhelm Werner, Bruno Wille, Max Baginski se réclame d’une orientation anarchiste. La lutte va se jouer entre elles autour du Sozialist le journal des Socialistes Indépendants qui paraît depuis le 15 novembre 1891. Dans les groupes anarchistes à Stuttgart, Mannheim, Francfort sur le Main, Mayence, Cologne, Dortmund, Halle, Dresde, Leipzig, Hambourg, Brême, Berlin, etc. circulent des feuilles illégales clandestines éditées à Londres comme Liberté, Autonomie. A Berlin le Sozialist est combattu par une partie des anarchistes qui prennent l’initiative d’un journal : l’Arbeiter Zeitung - Organ des Anarchisten Deutschlands en novembre 1893 qui fut immédiatement saisi par la police.
Au début de 1893, G. Landauer prend le contrôle de la rédaction du Sozialist qui vire alors nettement vers l’anarchisme. Les opposants sociaux-démocrates s’élèvent contre ce virage et les deux tendances qui cohabitent jusque-là en dépit de leurs divergences se séparent. L’une se tourne définitivement vers l’anarchisme avec Werner, Wille, Baginski et Max Nettlau qui par ses écrits dans la Freiheit de Most incite depuis de longues semaines à cette séparation et qui devient plus tard l’historien de son courant. À partir de cette période, l’anarchisme allemand va évoluer dans bien des directions mais sommairement vers un anarchisme-communiste autour du livre de Kropotkine Anarchisme-communiste. L’autre tendance ne parvient pas longtemps à conserver son unité. Certains militants retournent au SPD comme Paul Kampffmeyer, Karl Wildberger ; d’autres disparaissent de la vie politique comme Hans Müller et Franz Blei. Ainsi se termine fin 1893 le mouvement des Jungen.

Malgré le départ des deux tendances que nous venons d’évoquer, le Sozialist parvient à se maintenir. Depuis le 22 juillet 1893 il parait avec comme sous-titre Organe de tous les révolutionnaires. Il cesse provisoirement de paraître en janvier 1895. En août 1895, il reparaît en exprimant très nettement les idées de Landauer jusqu’en décembre 1899. Le journal est alors essentiellement destiné à un public d’intellectuels. Afin de toucher un public plus large, un autre journal d’un abord théorique plus aisé, Die Arme Conrad - le pauvre Conrad, est publié d’août 1896 à octobre 1899. Mais les militants anarchistes engagés dans la lutte quotidienne souhaitent des lectures plus concrètes aussi fondent-ils Neues Leben - Vie Nouvelle, à partir de juillet 1897 sous la direction du métallurgiste Paul Pawlowitsch. La multiplication des publications entraîne des difficultés pour le Sozialist de G. Landauer qui cesse de paraître en 1899. Il laisse sa place à un nouvel organe, celui de la majorité, qui paraît sous le titre Die Freie Arbeiter - le Travailleur Libre, de janvier 1904 jusqu’en 1914 puis de 1918 à 1933. Ce groupe, qui rassemble la majorité des militants qui ont participé au Sozialist de Landauer représente en fait une secte réduite de l’anarchisme. Il use de son journal, Die Freie Arbeiter, pour exposer et propager la thématique de l’action directe en Allemagne principalement sous l’influence de Siefried Nacht autrement appelé Arnold Roller qui à partir de 1903 participe au Die Freie Arbeiter et diffuse plusieurs brochures. Ainsi dans la brochure l’Action directe publiée en 1903, affirme-t-il :

"Sous l’appellation globale d’action directe, il faut comprendre la grève terroriste révolutionnaire, la terreur économique, le terrorisme personnel contre les exploiteurs et les garde-chiourmes détestés, bref tous les moyens directs énergiques et révolutionnaires unis sans détour ni médiation pour l’accomplissement des exigences du prolétariat." [9]

Les différents types d’opposition que nous venons de voir, les différentes tendances qui ont surgi tournent toutes autour d’une action purement politique, aux marges ou contre le SPD. Cela nous amène à une seconde digression afin d’aborder la question du mouvement syndical qui connaît lui aussi de profond bouleversement. Sous les lois d’exception, les syndicats allemands se sont heurtés aux mêmes difficultés que le SPD et ont eu des problèmes de survie. Ils mettent en place un réseau d’hommes de confiance afin de maintenir les contacts entre les villes et entre les différentes associations professionnelles ; si bien qu’au congrès de Halberstadt en mars 1892, le premier après la levée des lois d’exception, ils se trouvent face à un double problème : premièrement ou bien officialiser et étendre ce système d’organisations locales et ce réseau d’homme de confiance ou bien créer de grandes centrales syndicales ; deuxièmement à ce problème d’organisation et liée à lui s’ajoute la question des relations à établir ou à ne pas établir entre les syndicats et le parti. Y aurait-il un syndicat révolutionnaire, lié politiquement au parti politique ou bien un syndicat indépendant uniquement préoccupé d’acquisitions matérielles, un syndicat plus ou moins réformiste ? Au congrès d’Halberstadt la commission générale créée depuis 1890 sous la direction de Carl Legien décide la création de grandes centrales syndicales, du même coup elle répond à la seconde partie de la question et compte tenu des lois en vigueur opte pour le renoncement complet à toute activité politique et pour le cantonnement dans un univers corporatif. Cependant à ce même congrès une petite minorité exige au contraire un syndicalisme révolutionnaire actif et en signe de protestation 13 délégués "localistes" quittent le congrès. C’est le congrès de Halle sur la Saale qui les 17-18-19 mai 1897 marque l’indépendance organique des organisations localistes. Le rapport principal au congrès sur la fonction des syndicats par rapport à la politique est fait par Gustav Kessler [10] qui resta jusqu’à sa mort en 1904 l’inspirateur de l’organisation et qui fait adopter par les 33 délégués malgré une légère opposition une résolution où sont bien définis les points importants pour les localistes :

1) Une séparation du mouvement syndical de la politique consciente social-démocrate est impossible sans rendre sans espoir et sans paralyser le combat pour l’amélioration de la condition des travailleurs dans le cadre de l’ordre actuel,
2) Il faut considérer comme ennemis des travailleurs les efforts faits, d’où qu’ils viennent, pour relâcher ou pour briser les liens avec la social-démocratie,
3) Les formes d’organisation du mouvement syndical qui dans la lutte gênent les buts politiques doivent être considérées comme vicieuses et condamnables. Le congrès voit dans la forme d’organisation que le parti social-démocrate d’Allemagne s’est donnée au congrès de la Halle sur la Saale en 1890, compte tenu du système de loi sur les associations en vigueur, la meilleure forme pour l’organisation syndicale appropriée pour l’accomplissement de tous les objectifs du mouvement syndical.

Le parti social-démocrate ne réagit pas trop négativement à la création de cette union des localistes, car parmi eux se trouvent certains de ses plus vieux et plus fidèles militants dont il ne peut se couper. L’organe suprême, la Commission suprême, la Commission économique a pour tâche de convoquer les congrès et à partir du 19 juillet 1897 d’éditer l’organe de l’organisation l’Union qui paraît régulièrement jusqu’à son interdiction en août 1914. Les organisations locales élisent en assemblée publique un homme de confiance qui règle les problèmes quotidiens et les représentent aux congrès ; l’initiative de la lutte et les fonds appartiennent aux organisations locales. Certes, au congrès de 1901, décision est prise de la création d’un fonds central de grève alimenté par les organisations locales, mais ceci est abandonné dès 1903.

A partir de 1901, on appelle l’ensemble de l’organisation Freie Vereinigung Deutscher Gewerkschaften - Libre Union des Syndicats Allemands. Elle se maintient sous ce nom jusqu’en 1914 et est après 1918 le noyau constitutif de la FAUD. A partir du 1er janvier 1901, la loi sur les associations est abrogée, un rapprochement peut se produire entre les centrales syndicales et les organisations localistes. Il n’en est rien et la lutte s’accentue particulièrement à Berlin, si bien que le 22 mars 1903, le SPD est obligé de s’interposer et il convoque une réunion de conciliation : d’une part les grandes centrales syndicales et la masse du SPD ; d’autre part la libre union soutenue par l’aile gauche radicale du parti. Bebel exige la fusion. Néanmoins, chacun reste sur ses positions de départ. Entre 1904 et 1906 se développe par ailleurs le grand débat sur la grève de masse pendant lequel les unions localistes intervinrent en luttant contre les centrales syndicales et la bureaucratie pusillanime du parti. En mai 1905, le congrès des centrales syndicales déclare que la grève de masse telle qu’elle est envisagée par des anarchistes et des gens sans expérience de la lutte n’est même pas à prendre en considération. D’autre part, en septembre 1905, à Iéna, le congrès du parti discute du problème de la grève de masse et à l’initiative de Bebel adopte une résolution en sa faveur. D’où hiatus ! En février 1906 se réunissent secrètement à Berlin, représentants syndicaux et représentants du parti qui déclarent qu’ils n’ont guère envie de favoriser une quelconque grève de masse. Les dirigeants du parti trahissent ainsi les vœux manifestes de leurs adhérents. Le protocole de cette réunion parvient entre les mains des localistes qui le publient dans leur journal sous le titre Faites attention à vos tribuns. Quelle agitation ! Legien déclare à Mannheim au congrès de septembre 1906 : "cette organisation n’a plus rien à voir avec la social-démocratie". Déçue par le SPD, éloignée des syndicats réformistes, la Libre Union se tourne progressivement vers l’anarchisme. Déjà au deuxième congrès de 1898 un représentant de Berlin, Andreas Kleinlein, avait parlé en faveur des anarchistes, mais le congrès avait repoussé par 16 voix contre 11 la possibilité d’accueillir des adhérents non sociaux-démocrates. A la mort de Gustav Kessler, cette tendance anarcho-socialiste émerge sous l’influence du Docteur Raphaël Friedeberg. [11].

Le 4 août 1904, il se fait remarquer par son rapport Parlementarisme et grève générale dans lequel il écrit :

"La fausse conception de la nature de l’Etat et tout particulièrement la surévaluation du parlementarisme ont peu à peu détaché le prolétariat du fond même de la véritable lutte de classe. La séparation du mouvement prolétarien en parti politique et en mouvement syndical et par là la paralysie croissante des syndicats qui considèrent presque exclusivement que l’amélioration des contrats de travail est leur tâche exclusive, a donné le coup de grâce à la lutte des classes." [12]

Selon Friedeberg, le parlementarisme est le grand fautif ; il conduit à la démobilisation des masses ; s’il a apporté quelques avantages matériels, son temps est passé. Il écrit dans le même ouvrage :

"La vraie force du prolétariat repose sur le plus grand nombre possible de personnalités entièrement libres, pénétrées de l’esprit de la lutte de classes comme peut le constituer un parlementarisme reposant sur un système représentatif mais bien un mouvement syndical imbu de l’esprit du socialisme – Développement moral et intellectuel des individualités – Organisation autonome de la consommation et si possible de la production – Action de masse avec la pleine responsabilité de chacun - Grève - 1er mai - Boycott - sont les conditions préliminaires de la libération définitive du prolétariat. La libération elle-même, la suppression de la domination de classe ne sera atteinte que par la grève générale." [13]

Friedeberg souligne, comme les anarchistes, l’importance de l’individu dans le combat d’émancipation du prolétariat, il est influencé par les écrits de Kropotkine et comme Landauer se méfie des théories de Kautsky. Il se rallie, face à la mollesse du SPD aux théories anarchistes, admet dans une certaine mesure les critiques de Landauer à l’égard du SPD et son agitation est en partie responsable de la mise à l’ordre du jour du congrès du parti de septembre 1905 à Iéna, la question de la grève de masse de type anarchiste qui doit déclencher la révolution sociale et la grève de masse politique comme moyen de la lutte de classe dans le cadre de la social-démocratie. Clara Zetkin au congrès d’Iéna, du 17 au 23 septembre 1905, fait nettement la distinction quand elle déclara :

"Tandis que la grève de masse politique exige la concentration de la force politique, économique, spirituelle et morale du prolétariat dont on peut disposer à ce moment sur un but momentanément étroitement limité et bien défini, la grève générale de type anarchiste veut bouleverser tout l’ordre capitaliste grâce à l’arrêt général du travail." [14]

Pour l’heure, la propagande en faveur de la grève générale de masse semblait être la tâche principale de propagande de l’Union. Le nouveau programme de l’Union libre au 7ème congrès du 16 au 19 avril 1906 l’exprimait aussi en exigeant :

"La constitution et l’extension de syndicats tels qu’ils devraient aussi bien conduire un combat quotidien orienté vers l’amélioration du niveau de vie et des conditions de travail qu’aussi bien soutenir les efforts en vue de l’abolition de la domination de classe, ceux-ci sont fondés dans une conception socialiste et ils trouvent leur expression dans la propagande en faveur de l’idée des grèves de masse ou des grèves générales." [15]

La rupture avec le SPD se produit en 1907, quand on se fait jour la volonté de créer un nouveau parti radical de gauche et que l’Union libre refuse de soutenir les candidats du SPD aux élections. Le SPD, au congrès d’Essen, exige discipline et fusion et devant le refus de la Commission économique des localistes de discussions ultérieures il en appelle directement aux associations séparément. Dans ce contexte, la commission économique convoque en février 1908 un congrès extraordinaire. Fritz Kater [16] est l’orateur de la petite majorité des congressistes hostiles à la fusion avec les centrales syndicales. Le syndicalisme révolutionnaire français depuis le congrès d’Amiens de la CGT en 1906 semble à Kater l’exemple d’un syndicalisme social-révolutionnaire. Son discours au congrès signifie le virage définitif de l’Union libre vers le syndicalisme révolutionnaire. Il déclare, entre autre :

"Le combat ne peut pas à mon avis être mené par une participation à la législation. Vous comprenez que vous ne devez pas adhérer à n’importe quel parti politique mais vous pensez que vous devez conduire la lutte des classes dans le domaine économique par la grève générale, l’action directe, le sabotage, la résistance passive, etc." [17]

Cependant la rupture avec Raphaël Friedeberg est accomplie, celui-ci vire loin au large vers la gauche, c’est-à-dire vers l’anarchisme. Par ailleurs une minorité forte souhaite un rattachement de la Libre Union aux centrales syndicales. On en vient à la rupture. 91 voix contre 48 votent la dissolution de la Libre Union. Des 17 000 membres qu’elle comprend 8 000 rallient les centrales dont plus de 2 000 maçons de la Libre Union des maçons, le groupe professionnel le plus important, particulièrement à Berlin. Seul une centaine de maçons refusent de se disperser. Les 9 000 autres affirment dès lors se reconnaître dans le programme de Kater et restent à la Libre Union ce qui n’empêche pas les effectifs de fondre pour atteindre 6 000 adhérents en 1914. A partir d’octobre 1911 paraît une autre publication à Berlin Der Pionier - le Pionnier, dont le rédacteur en chef Fritz Käster a travaillé avec Kater à la Magdeburger Volksstimme - La voix du peuple de Magdebourg. Pendant les 4 années de son existence Der Pionier a comme collaborateur Nieuwenhuis, B. Wille, J. Most, P. Kropotkine, P. Ramus, F. Oerter, etc. Le style du journal est nettement agressif. Kater écrit ainsi :

"Vous, dirigeants sociaux-démocrates la preuve a été administrée que vous avez dissimulé la leçon si simple du socialisme et que vous avez dévoyé vers une illusion les masses laborieuses populaires, illusion que le peuple pouvait être libéré de ses souffrances par vous, par des représentants, par un rapiéçage légal, exactement comme l’église et les curetons ont démoli l’enseignement de base du christianisme et ont livré les croyants aux puissants de la même façon, avec la même bassesse, vous avez tué les instincts révolutionnaires dans les masses et vous vous sentez comme les conservateurs payés du système exactement comme vos noirs collègues de l’église." [18]

Cela donne le ton. Dans l’activité ultérieure de la libre Union jusqu’en 1914, on peut distinguer 3 axes de propagande : une importante action anticléricale, un travail d’explication dans le prolétariat sur la limitation des naissances et une propagande antimilitariste en liaison avec le Bureau antimilitariste international fondé par Nieuwenhuis à Amsterdam, si bien que l’Union et Der Pionier sont interdits dès août 1914. Pour en terminer avec la Libre Union, on peut constater qu’elle a regroupé un temps des sociaux-démocrates convaincus mais déçus du manque de directives idéologiques révolutionnaire du parti, des sociaux-démocrates sincères renforcés par des anarchistes. Il faut cependant attendre la fin de la première guerre mondiale pour voir le syndicalisme révolutionnaire joue un rôle de premier plan.

IV - L’organisation des radicaux de gauche à Brême autour de 1910.

Après ces deux digressions sur le rôle joué par les anarchistes dans l’émergence d’une opposition radicale à la direction du SPD et l’impact de la crise de la social-démocratie sur le mouvement syndical à travers la trajectoire de la Libre Union, revenons à nos noyaux de linksradikale qui continuent à se développer aux marges ou au sein même de la galaxie social-démocrate.

En deux décennies, de 1890 à 1910, cette dernière a donc connu une évolution étonnante. Elle est devenue par l’intermédiaire de la deuxième Internationale à la fois le parti le plus grand et l’organisation dirigeante sur le plan théorique. Ses succès sous l’Empire wilhelminien ne sont pas moins impressionnants, tant en ce qui concerne l’extension de l’organisation, forte en 1910 d’environ 837 000 membres, dotée d’une pléiade d’organisations auxiliaires et d’organes de presse nombreux, qu’au niveau de la représentation parlementaire avec 27,7 % des sièges au Reichstag en 1912. Parallèlement au parti, le mouvement syndical s’est lui aussi puissamment développé, passant de 223 000 militants en 1893 à plus de 2 millions d’adhérents en 1910. Cependant le mouvement ouvrier organisé reste politiquement impuissant et socialement confiné dans une situation de ghetto. Une série de traits spécifiques du SPD, déjà perceptibles au moment des discussions des années quatre-vingt-dix, se sont renforcés depuis : sur le plan théorique, l’élément du "fatalisme révolutionnaire" dans la vision que Kautsky, désormais largement reconnu comme théoricien dirigeant de la 2ème Internationale, donne du marxisme s’est largement affirmée comme l’une des ligne de force des sociaux-démocrates. Dans l’orientation stratégique fondamentale du SPD, "l’attentisme révolutionnaire" est ainsi non seulement pratiqué, mais aussi explicitement formulé. Au fur et à mesure des succès électoraux, le choix tactique de privilégier l’action parlementaire ne cesse de s’accentuer, d’autres possibilités d’engagement s’offrant aux militants dans le mouvement syndical et coopératif. La consolidation de l’organisation du parti et des syndicats va de pair avec la formation de structures bureaucratiques. Tandis que la délimitation des frontières théoriques et stratégiques vis-à-vis de l’anarchisme s’est effectuée dans les années quatre-vingt-dix, lors des congrès internationaux de Zurich et de Londres, et ne joue plus aucun rôle dans les débats internes du SPD au début du siècle, ce sont le révisionnisme à partir de 1898 et la question de la grève de masse à partir de 1905 qui, déclenchant un processus de renouvellement théorique, se trouvent désormais au centre des débats. Après que, de 1903 à 1905, une série d’importantes grèves dans plusieurs pays de l’Europe de l’Ouest et la révolution russe de 1905 aient mis à l’ordre du jour la question de la grève de masse, le congrès social-démocrate d’Iéna adopte une résolution acceptant cette forme d’action en tant qu’arme défensive. Sous la pression des puissants "Syndicats libres", dont le président Carl Legien considère la grève de masse comme une déraisonnable invention gauchiste, la résolution d’Iéna est pratiquement "annulée" lors du congrès social-démocrate suivant, à Mannheim en 1906. La discussion sur la signification stratégique de la mise en œuvre pratique de la grève de masse suscite la formation d’un courant radical qui estime le recours à cette tactique comme une nécessité. A la suite des divergences apparues en 1910 à propos de l’organisation des manifestations contre le suffrage en trois classes en Prusse, ce courant radical ne se définit plus seulement en fonction du révisionnisme, dans le refus duquel il se trouve d’accord avec la majorité du parti, mais par opposition à la ligne majoritaire représentée par Kautsky. Cette fraction radicale, en soi très hétérogène, trouve son expression organisationnelle et théorique la plus cohérente dans la social-démocratie de Brême au cours des dernières années précédant la guerre. En partant des travaux existants, qui ont tenté de reconstituer l’évolution organisationnelle du groupe de Brême, nous nous appliquerons à présenter les traits spécifiques de son radicalisme. Ici encore, ses caractéristiques seront analysées en tenant compte des éléments sociologiques, des vues théoriques et stratégiques, des conceptions tactiques et organisationnelles, tout en nous interrogeant sur les affinités avec l’anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire.

La "gauche brêmoise" émerge réellement à partir de 1910, par suite de la rencontre du prolétariat industriel avec des intellectuels révolutionnaires préoccupés de problèmes théoriques. Bien que les sources concernant la composition sociologique des membres du SPD de Brême soient très fragmentaires, on peut rapprocher avec une certaine plausibilité la tendance au radicalisme des données structurelles suivantes : la concentration subite d’un prolétariat industriel dans les grandes entreprises de construction navale et leurs industries de sous-traitance, consécutive à la politique d’armement naval du gouvernement provoque une forte mobilité horizontale des ouvriers et se traduit par la présence d’une forte proportion d’ouvriers qualifiés. Si ces caractéristiques sociologiques contribuent au moins partiellement à expliquer la réceptivité des membres du SPD à une conception radicale de la lutte des classes, il faut ajouter que le radicalisme s’est activement propagé, influencé par les instituteurs, eux aussi fortement représentés parmi les militants. Heinrich Schulz et Johann Knief, pour ne citer que ces deux personnalités marquantes, abandonnant leur profession d’instituteur et rompent avec le milieu bourgeois, avec toutes les conséquences personnelles que cela implique, pour se consacrer complètement à une activité de rédacteur et au travail dans le parti. L’évolution d’Anton Pannekoek, qui formule à partir de 1910 les idées du radicalisme brêmois à un haut niveau théorique, est assez semblable : il a également interrompu sa carrière scientifique pour se consacrer à la formation des militants. Tous les intellectuels mentionnés ici à titre d’exemple ont donc en commun d’avoir abandonné une existence bourgeoise pour travailler dans la social-démocratie. De ce fait, ils exigent du parti autant de rigueur que celle qu’ils s’appliquent à eux-mêmes, et de fait exigent-ils la mise en accord de l’action et des principes révolutionnaires affichés. Par la rupture avec leurs origines bourgeoises, par leur idéalisme et la rigueur avec laquelle ils remettent au goût du jour des questions fondamentales de la stratégie et de la tactique social-démocrate, proposant des réponses nouvelles sans crainte d’entrer en conflit avec l’establishment du parti. Leur attitude est très proche de ces intellectuels de l’organisation brêmoise sont tout à fait comparables aux leaders des Jeunes. A la différence de ceux-ci, ils sont cependant des personnalités mûres qui, du moins pour Schulz et Pannekoek, ont déjà fait la preuve d’une profonde connaissance du marxisme en s’opposant à l’argumentation révisionniste. C’est donc avec bien plus de cohérence et à un niveau de réflexion bien supérieur qu’ils définissent leur position au sein du parti. "L’impatience révolutionnaire" ou, pour reprendre l’expression de Kautsky, "l’impatience rebelle" de la gauche brêmoise se trouve clairement exprimée dans leurs convictions théoriques et stratégiques.

De façon générale, il est vrai que le profil de la "gauche brêmoise" est caractérisé par des "motivations humanitaires et volontaristes" se combinant de façon plus ou moins étroite avec les "principes de l’analyse philosophique du socialisme scientifique". Mais, au-delà de ce constat, on peut cependant discerner dans la conception marxiste de Pannekoek qui, à partir de 1910, occupe une place centrale dans la discussion, des traits incompatibles avec la pensée foncièrement déterministe de Kautsky. Pannekoek vient de la social-démocratie néerlandaise où avec un groupe d’intellectuels, il trouve en Joseph Dietzgen un théoricien appliqué à montrer combien une réflexion sur les conditions de formation d’une nouvelle morale révolutionnaire et son rôle dans la lutte des classes est nécessaire. Ses préoccupations théoriques aboutissent à souligner "le rôle de l’esprit et du spirituel dans la vie sociale". A la question de savoir si, selon la conception marxiste, l’homme "devient une marionnette livrée aux facteurs économiques et doit attendre sans agir", il répond avec emphase : "Les hommes ne font pas l’Histoire de façon arbitraire, mais ce sont eux qui la font. Leur esprit doit intervenir activement. L’évolution économique ne produit les révolutions sociales que dans la mesure où elle produit dans l’esprit humain des idées et une volonté révolutionnaires" (cité dans son étude sur Dietzgen). Dans sa conception du marxisme, Pannekoek, qui devient, à partir de 1910, sur le plan théorique, le mentor des principaux représentants de la gauche brêmoise, c’est-à-dire Johann Knief et, pendant un certain temps, Alfred Henke, associe de fait des éléments très volontaristes et des considérations philosophiques fondamentales. Bien qu’il se trouve en cela clairement opposé à la vision kautskienne du marxisme, ce n’est pas sur le plan théorique, mais à propos de questions stratégiques, que s’accomplit en 1910 la rupture publique entre lui et Kautsky.

Face à la vague croissante de manifestations suscitée du début de février à la mi-avril 1910 dans l’ensemble du Reich par les insuffisances d’un projet de loi destiné à réformer le suffrage en trois classes prussien, Kautsky cherche à justifier l’attitude hésitante et plutôt modératrice du parti. En réponse à Rosa Luxemburg il préconise une "stratégie d’épuisement" vis-à-vis de la classe dominante, illustrant par cette formule ce que l’on a appelé plus tard "l’attentisme révolutionnaire" du SPD. Quant à la "stratégie de renversement" poursuivie, d’après lui, par les partisans d’une intensification de l’action des masses, il la condamne fermement. Dans le débat stratégique qui, au cours des années suivantes, se poursuit surtout entre Pannekoek et Kautsky [19], c’est la question du rôle imparti à l’action des masses qui constitue le point central. Pannekoek reproche à Kautsky que ses arguments aboutissent à une "théorie de l’attente passive". Pour Pannekoek, les actions de masse peuvent permettre à la social-démocratie une concrétisation stratégique de ses ambitions révolutionnaires. "L’instinct révolutionnaire" des masses prolétariennes modernes doit, dans le capitalisme, arrivé au stade de l’impérialisme, devenir l’instance motrice du mouvement ouvrier dans la mesure où les masses, au cours d’un long processus de lutte contre "les instruments de pouvoir" de la bourgeoisie (administration d’État, justice, armée) parviennent à une conscience de classe plus élevée. Ces "instruments de pouvoir" de l’État bourgeois ne peuvent être simplement réutilisés par le prolétariat : ils doivent être détruits et remplacés. Pannekoek reconnaît aux masses prolétariennes la capacité, si elles développent pleinement leurs propres "instruments de pouvoir", non seulement d’accomplir cette œuvre de destruction révolutionnaire, mais aussi de mener à bien la tâche constructive d’édification du nouvel ordre socio-économique et politique. Par cette conception de l’action de masse révolutionnaire, Pannekoek reprend en les développant un certain nombre d’idées partagées par l’ensemble de la social-démocratie brêmoise, où elles se sont répandues par réaction contre l’immobilisme de la direction du SPD dans l’action quotidienne et à la suite des revendications d’une action politique de masse avancées depuis 1905. Outre la réforme du mode de scrutin en Prusse, d’autres problèmes actuels contribuent au développement de la contestation, entre autres la discussion sur le maintien de la fête du 1er mai, ce que souhaitent les leaders brêmois, qui y voient l’occasion pour les ouvriers de s’exercer à l’action autonome de masse. Grâce à cette convergence des analyses de Pannekoek et de l’évolution idéologique dans la social-démocratie de Brême, la formation des cadres du parti, qu’il y assure à plein temps à partir de 1910, est extrêmement efficace et sa stratégie d’action de masse est pleinement assimilée et largement diffusée.

Les thèses sur la stratégie de l’action de masse, telles que Pannekoek les a formulées de façon achevée, deviennent pour la social-démocratie brêmoise, comme en d’autres circonstances et à un niveau argumentatif moins élaboré pour le groupe d’opposition des Jeunes, à la fois le fondement de sa critique de la direction du parti et la référence de ses décisions tactiques et organisationnelles. La logique de cette stratégie conduit en particulier la "gauche brêmoise" à relativiser l’importance des deux domaines d’action dans lesquels le parti a remporté ses plus grands succès après la non-reconduction de la loi anti-socialiste, l’action parlementaire et le travail syndical. Le débat sur l’importance du parlementarisme s’engage à partir de 1908 à la suite du vote du budget par le groupe parlementaire SPD au parlement de Bade et de l’accord de désistement secret pour les élections législatives conclu en 1912 par le comité directeur avec les libéraux de gauche. Pour les sociaux-démocrates de Brême, il s’agit là de deux décisions tactiquement inacceptables, d’exemples de participation positive aux travaux parlementaires et de compromission avec une partie de la bourgeoisie qu’il faut refuser. C’est encore une fois Pannekoek qui, en plusieurs interventions successives, expose les raisons de ce refus, indiquant qu’un tel abandon est l’aboutissement d’une pratique "exclusivement parlementaire", alors que le véritable combat politique doit être livré en dehors du parlement. Pour lui, comme pour la gauche brêmoise, les tactiques parlementaires et extraparlementaires doivent se conditionner mutuellement [20]. Alors qu’à une phase antérieure de l’histoire du mouvement ouvrier le parlement est une tribune d’agitation nécessaire à la constitution de la conscience de classe prolétarienne, il perd peu à peu de son importance dans la période actuelle. Pannekoek justifie cette affirmation en indiquant, d’une part, qu’on trouve en Allemagne à l’heure actuelle le prolétariat le mieux organisé et doté de la conscience de classe la plus développée de tous les pays ; d’autre part, que les dirigeants ouvriers ayant la conscience de classe la plus claire n’ont pas toujours été élus au parlement, mais plutôt ceux qui ont pu rassembler le maximum de voix issues du camp bourgeois. Or, il ne faut pas trahir les principes au nom d’avantages à court terme. Avoir des représentants ouvriers au parlement n’est pas sans importance pour la lutte révolutionnaire, mais "la force déterminante, décisive, (se trouve) en dehors de lui".

Tout comme pour le parlementarisme, les radicaux de Brême tentent de repenser le rôle du travail syndical. L’organisation syndicale est alors le point d’appui le plus solide de la minorité réformiste au sein du SPD de Brême. Celle-ci part en guerre contre la "sacralisation des masses" par la gauche, si bien que Pannekoek résilie en 1911 le contrat qui le lie aux syndicats pour ne plus être désormais rémunéré que par le parti. Il tente, en accord avec la gauche, de soutenir en août 1910 et en juillet 1913 des mouvements de grève dans les chantiers navals en appliquant sa stratégie d’action de masse. Pannekoek attribue aux syndicats un double rôle : ils ont selon lui une fonction essentiellement immanente au système, dans la mesure où ils expriment les intérêts des ouvriers sur le plan salarial et en matière sociale ; mais ils dispensent également un "cours élémentaire de lutte des classes", en permettant aux travailleurs de faire l’expérience fondamentale de l’action solidaire. Pour expliquer la résistance des syndicats à l’égard de la stratégie d’action de masse, Pannekoek a également recours à la thèse de la bureaucratisation, selon laquelle une couche de permanents s’oppose à toute tactique offensive pour préserver l’organisation et par là-même leur statut social, qui en dépend.

En critiquant ainsi le "fétichisme d’organisation" (Rosa Luxemburg), la gauche brêmoise remet en question un autre élément constitutif de l’identité des grandes organisations ouvrières, qui tirent leur fierté de l’ampleur et de la solidité des structures du SPD et des "Syndicats libres". Pannekoek écrit à la fin de l’année 1910 que dans toutes les organisations ouvrières on déplore que "le corps des permanents se transforme en une bureaucratie devenant étrangère aux masses et s’arrogeant de plus en plus le pouvoir". [21] Il considère cette tendance à l’autonomisation de l’appareil bureaucratique comme en partie inévitable, dans la mesure où elle correspond à une nécessité de professionnalisation dans la représentation des intérêts, tant au parlement que dans les syndicats. Il ne la considère pas moins comme dangereuse si elle conduit à laisser prendre des décisions fondamentales par la bureaucratie et non plus par la classe ouvrière elle-même. La gauche brêmoise fait valoir avec insistance ses conceptions au cours de la discussion sur la réorganisation du comité directeur du SPD en 1912. En matière d’organisation, le principe directeur dont découlent les propositions anti-bureaucratiques exige que "la volonté des masses puisse se réaliser le plus clairement possible dans la pratique politique et dans la direction du parti, sans modifications ni frictions gênantes". Dans ce contexte, les réflexions de Pannekoek aboutissent à une relativisation du rôle historique des structures d’organisation du mouvement ouvrier : dans la mesure où actuellement la conscience de classe et la capacité d’action autonome du prolétariat croissaient, le lien extérieur de l’organisation perdait selon lui en importance. Il reproche à Kautsky une conception mécaniste de l’organisation. "Dans l’organisation, l’essentiel n’est pas la forme extérieure, mais l’esprit d’organisation, l’esprit de communauté, grâce auquel les ouvriers allemands apparaissent partout comme une masse unie". Par la critique de la bureaucratie, l’accent mis sur les capacités d’action autonome des militants et, de ce fait, la réduction du rôle imparti à l’organisation formelle, ces prises de position coïncident avec celle des Jungen. Comme ceux-ci, la "gauche brêmoise" doit alors se défendre du reproche d’anarchisme.

Dans la discussion avec Kautsky en 1912, Pannekoek regrette que celui-ci, s’arrêtant à quelques détails extérieurs, se soit "empressé de coller l’étiquette de quasi-anarcho-syndicalistes ou d’anarchistes" sur les positions qu’il défend. La gauche brêmoise et lui-même se considèrent comme des sociaux-démocrates radicaux. La même année, Pannekoek oppose le réformisme pratique de Kautsky et la position de ses camarades de parti à Brême en les qualifiant respectivement de forme passive et forme active du social-démocratisme radical. Le reproche d’anarchisme est, selon lui, totalement injustifié. Pannekoek, conformément à la volonté du parti de se démarquer de l’anarchisme, a en effet activement contribué à démasquer celui-ci comme une idéologie petite-bourgeoise. Par contre, il est maintenant nécessaire de se situer par rapport au syndicalisme révolutionnaire qui, entre 1906 et 1912, par suite de l’évolution de la CGT, est devenu un des principaux sujets de discussion du mouvement ouvrier international. De l’avis de Pannekoek, le syndicalisme révolutionnaire de type français, du fait de son apolitisme et de son orientation exclusivement syndicale, n’est en mesure de donner aux masses ni la force d’organisation nécessaire, ni une conscience de classe d’un niveau suffisant pour pouvoir mener la lutte d’émancipation prolétarienne. Mais par ailleurs, il considère que sur certaines questions, les syndicalistes révolutionnaires ont partiellement raison : "Lorsque les syndicalistes révolutionnaires prônent l’activité révolutionnaire, c’est là assurément un principe bon et nécessaire ; il est juste également que la source de toute capacité d’action réside dans les membres eux-mêmes qui souffrent directement de l’exploitation et que donc leur influence doit être renforcée". Mais le principe fédéraliste du syndicalisme révolutionnaire représente à ses yeux un affaiblissement fatal de la capacité d’organisation, rendant les ouvriers incapables d’agir face à la puissance des intérêts organisés des entrepreneurs. Quoi qu’il en soit, il n’existe pas le moindre lien entre la gauche brêmoise et les éléments syndicalistes révolutionnaires organisés en Allemagne au sein de la Freie Vereinigung deutscher Gewerkschaften - l’association libre des syndicats allemands. Traiter de syndicalistes révolutionnaires les sociaux-démocrates de gauche brêmois est encore plus inexact et plus superficiellement polémique que qualifier les Jungen d’anarchistes. Certes, en ce qui concerne les Jungen, dans une phase de transition de l’organisation social-démocrate, phase dans laquelle leur idéalisme est une position insoutenable, les affinités avec l’anarchisme sont suffisamment fortes pour contribuer involontairement à la naissance de l’anarchisme organisé en Allemagne. En revanche, pour la "gauche brêmoise", le développement ultérieur de ses positions après 1914, qui la conduit à s’engager dans la "gauche zimmerwaldienne", à éditer le journal Die Arbeiterpolitik et à fonder le groupe des Internationale Sozialisten Deutschlands - Socialistes Internationaux d’Allemagne en 1917, puis des Internationale Kommunisten Deutschlands - Communistes Internationaux d’Allemagne en novembre 1918, contribue à la naissance du communisme allemand. Les radicaux brêmois jouent encore un rôle spécifique jusqu’en 1920, en luttant contre l’engagement parlementaire et la politique d’infiltration dans les syndicats du parti communiste et contre la centralisation du parti. Pannekoek devient le porte-parole des communistes de gauche qui critiquent la transposition du modèle bolchevique à l’Europe de l’ouest.

L’étude de l’extrême-gauche social-démocrate entre 1890 et 1914, dès lors qu’elle ne se limite pas à rechercher les origines de la ligue spartakiste, permet d’identifier des tendances radicales très marquées. Les caractéristiques communes à l’opposition des Jungen et la "gauche brêmoise" sont : la présence concomitante d’ouvriers politiquement radicalisés et d’intellectuels croyant à un déclenchement prochain de la révolution ; une conception du marxisme de type volontariste et activiste, mettant l’accent sur le rôle de la conscience et de la volonté individuelles et collectives en interaction avec le développement des forces productives ; une stratégie fondée sur l’idée quasi axiomatique que l’action révolutionnaire autonome des masses prolétariennes était possible et nécessaire, idée constituant la ligne directrice de la tactique et des conceptions organisationnelles radicales ; une relativisation du rôle de l’activité parlementaire, l’activité non parlementaire étant considérée a priori comme plus importante et une coordination des deux domaines d’action jugée absolument nécessaire ; une même relativisation de la politique sociale et salariale des syndicats, ceux-ci n’étant de toute manière pas considérés comme le vecteur de la révolution sociale ; enfin l’adoption comme critère premier, en matière d’organisation, du libre développement de l’énergie révolutionnaire des masses ouvrières, donc un anti-bureaucratisme et une attitude anti-autoritaire de principe. Le radicalisme de gauche a des affinités avec l’anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire sans pourtant leur être identique comme l’affirment les critiques.

Dans cette définition du phénomène radical tel qu’il apparaît de 1890 à 1914, l’essentiel est que le même ensemble de caractéristiques s’applique à la fois à l’opposition des Jungen et à la "gauche brêmoise" et se retrouve donc à deux stades d’évolution différents de l’organisation social-démocrate. Chacune de ces caractéristiques prise isolément peut bien entendu s’appliquer à d’autres phénomènes socio-politiques. Mais les trouvant associées dans une combinaison dont l’analyse historique montre qu’elle est récurrente, nous pouvons conclure en généralisant qu’elles constituent un phénomène socio-politique sui generis, le radicalisme. Si on admet cette hypothèse, il est possible d’avancer un certain nombre de remarques sur la position des forces de gauche se situant en marge de la social-démocratie. On retiendra tout d’abord que l’évolution de la social-démocratie allemande de 1890 à 1914, qu’on a tenté de saisir en recourant aux termes de "kautskyanisme" ou de "fatalisme révolutionnaire", a suscité à plusieurs reprises une opposition très vive. Cette opposition est formulée dans un premier temps de façon relativement peu structurée au moment du passage du SPD de l’illégalité à la légalité par le mouvement des Jungen puis, à un niveau conceptuel relativement élevé, au terme de l’évolution dans laquelle s’est engagée alors la social-démocratie, pendant les dernières années d’avant-guerre par la gauche brêmoise. Il y a du reste dans l’intervalle d’autres amorces d’opposition radicale dans le SPD. Ainsi en particulier l’agitation pour la grève générale de Raphaël Friedeberg dans les années 1904-1907 et l’activité moins spectaculaire de Robert Michels. En critiquant la conception déterministe du marxisme du SPD, son parlementarisme et le travail syndical, et en propageant d’autre part la grève révolutionnaire, l’agitation de Friedeberg réunit presque tous les traits du radicalisme. La propagande faite au même moment par Robert Michels en faveur d’une stratégie offensive repose, quant à elle, sur une "aversion pour le parlementarisme" et réclame "un idéalisme plus vif dans le parti". Ces amorces de radicalisme restent cependant des épisodes sans lendemain, car les initiateurs sont des intellectuels qui, n’ayant pas de partisans organisés, peuvent être rapidement marginalisés dans le SPD.

Notre étude permet d’autre part de distinguer clairement le radicalisme de l’anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire, distinction longtemps masquée par la polémique au sein du SPD. L’anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire ont en commun avec le radicalisme la stratégie de la grève de masse, l’anti-parlementarisme et l’anti-autoritarisme, mais pas les autres caractéristiques. C’est en particulier la référence au marxisme - quel qu’en ait été le degré de compréhension - qui permet de distinguer le radicalisme. Opérer une telle démarcation n’est pas en contradiction avec le fait que toute une série de radicaux de gauche se soient dirigés vers l’anarchisme après avoir rompu avec la social-démocratie, comme par exemple une partie des Jungen et Friedeberg. Une telle évolution n’est pas inéluctable, ce que montrent les exemples opposés de radicaux de gauche qui, par des chemins divers, ont fini par revenir dans les rangs de la social-démocratie ou sont tombés dans la résignation politique.

Enfin, on peut formuler un certain nombre de questions nouvelles concernant ces représentants du radicalisme qui sont au centre des préoccupations historiques marxistes-léninistes. On peut légitimement penser que les conceptions théoriques et stratégiques de la "gauche brêmoise" sont plus proches de celles des Jungen que de celles de Rosa Luxemburg, Clara Zetkin, Karl Liebknecht, Franz Mehring et d’autres encore. Certes, pour prendre l’exemple de Rosa Luxemburg et d’Anton Pannekoek, ils ont tous deux défendu ensemble des résolutions favorables à la grève des masses lors des congrès sociaux-démocrates. Mais justement pour ces deux représentants notoires de la gauche dans la social-démocratie d’avant-guerre, les divergences sont évidentes. Celles, par ailleurs suffisamment connues, concernant la théorie de l’impérialisme et leur réaction différente à propos du "cas Radek" [22] sont relativement secondaires. Plus significatives en revanche sont leurs nettes divergences dans la conception du marxisme et la question de l’organisation. Au contraire de Pannekoek, dont la conception du marxisme est clairement volontariste, Rosa Luxemburg "revenait toujours de la sphère du volontarisme au fatalisme historique, qui était pour elle un déterminisme économique". Partant de l’idée que pour l’organisation prolétarienne, l’essentiel est la conscience d’une solidarité, Pannekoek, suivi par la gauche brêmoise pendant la guerre, en tire la conclusion pratique que la scission est la solution ultime, mais légitime, du conflit avec le SPD ; tandis que Rosa Luxemburg ne cesse de rejeter une telle éventualité, de crainte de tomber dans l’isolation propre au sectarisme. Ces divergences ici esquissées doivent, tout comme les convergences, faire l’objet d’études plus approfondies afin d’obtenir une vue complète de l’extrême gauche. Une telle étude doit aussi inclure les activités de ces sociaux-démocrates radicaux qui deviennent plus tard persona non grata à la fois pour le parti social-démocrate et pour le parti communiste : Julian Borchardt, Paul Frölich, August Thalheimer, Otto Rühle, Heinrich Lauffenberg, etc. Leur place dans la social-démocratie d’avant-guerre et la logique de leur évolution politique pendant et après la guerre peut être clarifiées à l’aide du concept du radicalisme proposé ici. Dans le chapitre qui suit nous verrons que les divergences vont s’amplifier jusqu’à la rupture et ses conséquences organisationnelles.

V – Les radicaux de gauche face à la guerre – 1914/1918.

L’on sait que lors de la déclaration de la guerre en août 1914, l’ensemble des partis de la II° Internationale se prononcent en faveur de la défense de leur patrie respective en contradiction – apparente – avec un ensemble de motions, de textes qui préconisent, en cas de guerre : "d’utiliser la crise économique et politique créée par la guerre (…) pour précipiter la chute de la domination capitaliste" (Congrès de Stuttgart, motion de la gauche, 1907) [23]. Jusque-là les militants qui se revendiquent aussi bien de la social-démocratie que de l’anarchie vivent dans l’illusion que leurs organisations vont s’opposer à la guerre, faire preuve d’internationalisme. Or il n’en est rien et depuis longtemps seules quelques voix isolées, comme celle de Domela Nieuwenhuis [24], tente d’alerter les militants sur les errements de la social-démocratie, bien conscient de la superficialité de l’internationalisme et au contraire, de son réel et profond attachement au nationalisme. Ainsi tous les principaux partis socialistes – allemands, français, anglais, etc. – votèrent comme un seul homme les crédits de guerre, se prononcent pour l’Union sacrée, déclarent toutes grèves illégales, mettent tout en œuvre pour marginaliser, ridiculiser les opposants à la guerre avant de les faire envoyer au front. Peu de voix s’élèvent contre la guerre dès le début : en Russie, en Serbie des militants socialistes refusent de se joindre à l’Union sacrée, quelques anarchistes aussi.

En Allemagne, avant-guerre, les éléments qui se sont organisés dans une certaine mesure contre la social-démocratie, à sa marge, se retrouvent, avec la guerre, encore plus à contre-courant. Voici exposé rapidement quelques-uns de ces foyers de résistance.

Le noyau des radicaux de Brême est l’un des premiers à afficher son hostilité à la guerre et la "Bremer Bürgerzeitung fait preuve de courage à une époque où la plus grande partie de la presse du parti capitule devant la direction". [25]. Comme nous l’avons vu, la tradition oppositionnelle à Brême est bien antérieure au déclenchement de la première guerre mondiale. Peu avant la guerre, cette opposition se scinde entre ce que S. Bricianer définit être une aile de "radicaux d’appareils" autour d’Henke et une autre aile, emmenée par J. Knief. Ce dernier a, malgré la pression du parti, maintenu un cercle hebdomadaire de discussion et y diffuse des articles de Lénine, Trotsky, Radek qui paraissent dans la presse suisse. Il a réussi à constituer un noyau clandestin de jeunes militants, eux-mêmes influents parmi les dockers. Un de ces jeunes militants entretient des rapports avec les organisations de jeunesse de Dresde, Stuttgart ainsi qu’avec des soldats du 75° régiment d’infanterie.

A Hambourg, ce sont Laufenberg et Wolffheim qui, dès le mois de septembre, s’opposent à la guerre dès le mois de septembre et "prendront en charge l’organisation de l’opposition dans cette ville (…). Ensemble (avec Radek) ils décident de publier des brochures contre la guerre et de coordonner leur action avec celle des autres centres d’oppositionnels." [26] Ces militants animent un groupe clandestin actif ainsi qu’une organisation de la "jeunesse libre", antimilitariste et internationaliste qui mène la propagande contre la guerre sous couvert d’activités de loisirs et de plein air.
A Berlin, trois pôles d’opposants se forment. Le premier autour de quelques figures de la social-démocratie telles Rosa Luxembourg, Franz Mehring, Clara Zetkin ou encore Karl Liebknecht. Un autre à l’initiative de quelques militants de base et qui se rassemble autour d’une revue fondée en septembre 1913 : Lichtstrahlen – Rayons de lumière par Julian Borchardt et qui affiche comme : Bildungsorgan für denkende Arbeiter - Organe de formation pour les ouvriers qui pensent. Ce groupe est présent dans certains districts berlinois qui vont devenir des bastions révolutionnaires. Ainsi celui de Teltow-Deeskow, haut lieu de l’opposition à la social-démocratie pendant la guerre. [27]

Toujours à Berlin il y a 3 militants du SPD de Niederbarnim (une circonscription de la ville) qui publient la première publication clandestine contre la guerre en décembre 1914 et qui par la suite diffusent d’autres documents.

Dernier exemple de ces noyaux qui s’activent à partir de la déclaration de guerre, l’opposition qui prend forme dans les syndicats, sous la forme des "délégués révolutionnaires" ("Revolutionäre Obleute" ou encore "hommes de confiance révolutionnaires") continuateurs, dans les usines berlinoises, des "hommes de confiance" du SPD. [28] Ceci en réaction contre la décision des syndicats d’interdire toute grève, manifestation, afin de se consacrer entièrement à l’effort de guerre. Réunis avec Richard Müller, dirigeant du syndicat des tourneurs sur métaux, les responsables du syndicat des métaux (DMV) organisent la lutte clandestine contre les patrons par-delà la tête du syndicat. [29]

Bien entendu ces réactions face à la guerre se font dans un climat très défavorable. Ceux que l’on croyait proches, affichant jusque-là haut et fort leur internationalisme, se révèle défenseurs de la patrie ou se défilent, n’osant braver l’Union sacrée. L’exemple le plus frappant de ces revirements intervient au soir du 4 août, lorsque quelques opposants à la guerre comme R. Luxembourg, F. Mehring…, envoient 300 télégrammes à des militants connus pour leurs sympathies envers les positions de la gauche afin de les inviter à une réunion de discussion : une seule réponse favorable, sans réserve, leur parvient, celle de Clara Zetkin !
Le besoin de mettre sur pied une organisation, des liens clandestins signifie une certaine autonomisation d’avec le SPD qui accepte de moins en moins en son sein ces empêcheurs de tourner en rond. Le SPD, en votant les crédits de guerre, s’affirme comme un pilier de l’Etat et à ce titre ne peut accepter que ces minorités révolutionnaires s’organisent, publient des textes dans ses journaux, organisent des réunions et des rassemblements. Le SPD va donc épurer ses rangs, expulser en masse, cadenasser les possibilités de s’exprimer et ce en connivence ouverte avec les forces répressives de l’Etat. Comme on peut le lire dans les Lettres de Spartacus n° 1 (20 septembre 1916) in le Rubicon :

"Les prisons se remplissent, les magistrats, la sueur au front, forgent des accusations de trahison, les mouchards pullulent dans les rues et les lieux publics tandis que la direction du parti social-démocrate publie des tracts dénonçant des agitateurs "anonymes" que des policiers aident à distribuer dans les gares et sur les places publiques." (Lettres et tracts de Spartacus paru aux éditions La Tête de Feuilles, 1972, page 19).

Un autre exemple flagrant de collaboration entre le SPD et les flics est relaté dans le livre de Broué :

"Les journaux radicaux sont l’un après l’autre muselés (…). Le Vorwärts dont plusieurs rédacteurs ont fait savoir leur désaccord avec l’exécutif, est suspendu pour trois jours le 21 septembre, pour une durée indéterminée le 28. Les autorités militaires ne l’autorisent à reparaître le 1er octobre qu’après une démarche de Haase et de Richard Fischer qui prennent, au nom du parti, l’engagement que le journal ne parlera plus désormais de "lutte de classes". [30]

En dernier recours, la mobilisation des militants qui s’obstinent, ce qui sera le cas de Liebknecht, seul député du groupe parlementaire social-démocrate à avoir voter contre les crédits de guerre en décembre 1914. Rosa Luxembourg est arrêtée en février 1915 pour purger une peine de 2 mois à laquelle elle a été condamnée en 1913.

Malgré cela la lutte continue, elle va s’exprimer entre autres par le biais de publications tenues par des militants du SPD, faisant partie de la gauche avant-guerre. Ces organes, concentrés dans les villes importantes, groupent des cadres politiques souvent très haut placés dans l’appareil social-démocrate, ainsi que des militants ayant joué un rôle important dans la détermination de la ligne politique du SPD ou qui eurent des postes de responsabilités dans des organisations des femmes, dans l’école centrale du parti, etc. Ainsi le SPD, contre sa volonté et ses souhaits ne peut retirer tous les moyens d’expression aux minoritaires. Ces derniers, s’ils perdent le contrôle des quotidiens de province, conservent leurs revues. Ainsi, Brême, Dresde, Hambourg, Berlin, Duisbourg, Brunswick seront les lieux de publications d’organes officiels, puis clandestins. Voici une liste non exhaustive de ces différentes publications : à Hambourg, le journal Kampf, animé par Heinrich Laufenberg et Fritz Wollfheim ; à Duisbourg le bulletin Kampf de Karl Minster ; à Brunswick c’est le Brauschweiger Volksfreund de Karl Radek et Auguste Thalheimer ; à Berlin outre le Spartakusbriefe – Lettres de Spartacus animé par Rosa Luxembourg, Clara Zetkin et Franz Mehring, on trouve aussi le Lichtstrahlen, puis après son interdiction en avril 1916, le journal Der Leuchtturm – Le Phare en mai 1916 les deux impulsés par Julian Borchardt ; enfin à Brême, bastion de l’opposition, le Bremer Bürgerzeitung puis l’Arbeiterpolitik – la politique ouvrière de Johann Knief, Paul Fröhlich.

Cette résistance à la guerre va initier un processus d’autonomisation d’avec le SPD. Un mouvement qui va se traduire par l’émergence de deux pôles politiques dont la création, en décembre 1918, du KPD Kommunistiche Partei Deutschlands - Parti Communiste d’Allemagne réalise la fusion momentanée. D’une part il y a la Ligue Spartacus ; de l’autre, les Internationale Sozialisten Deutschlands - Socialistes Internationaux d’Allemagne ou ISD. Ce dernier groupe politique, lié à des groupes locaux, comme celui de Hambourg, constitue l’ossature du courant radical organisé dans le KAPD Kommunistiche Arbeiter-Partei Deutschlands – Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne qui voit le jour en avril 1920.

Mais avant d’en arriver là, il est nécessaire de revenir un peu en arrière.

Ce qui va constituer la différence essentielle entre ces deux pôles c’est l’analyse de la nature de la social-démocratie et ce qui en découle : l’attitude organisationnelle, que l’on peut résumer ainsi : pour ou contre une scission ouverte et la construction d’une autre organisation, sur d’autres bases. Ainsi Borchardt s’interroge sur les perspectives potentielles des courants de gauche au sein de la social-démocratie dans son texte : Avant et après le 4 août 1914 : La social-démocratie allemande a-t-elle démissionné ?. Pour lui, l’organisation est contre-révolutionnaire. Le réveil des masses ouvrières se fera contre la social-démocratie. Pour accélérer ce processus objectif que la guerre ne manque pas de provoquer, il est nécessaire de construire un pôle politique extérieur dont la tâche est d’éclairer les masses, hors du cadre sclérosé de la social-démocratie, par la diffusion des idées révolutionnaires. Cette position entraîne donc un certain nombre de conséquences pratiques. Nous retrouvons ce même positionnement chez Gorter dans son texte, écrit à la fin de 1914 : L’impérialisme, la guerre mondiale et la social-démocratie, où il défend la nécessité de créer une nouvelle Internationale ainsi que la perspective de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. En janvier 1916, c’est Otto Rühle qui défendra, à son tour, la nécessité de la scission dans un texte paru dans Vorwärts : Zur Parteispaltung - Vers la scission du parti.

Par contre, le second pôle défend la nécessité de rester au sein du SPD et tente de combattre durant toute la guerre les groupes qui veulent la scission et s’organisent indépendamment. Ce deuxième pôle regroupe des militants comme R. Luxembourg, F. Mehring, Léo Jögisches. R. Luxembourg tout en étant lucide au point de considérer qu’après le 4 aop>ût "la social-démocratie n’est plus qu’un cadavre nauséabond", s’évertue pourtant à y rester, s’y accroche pour ne pas devenir, selon ses termes, une secte "coupée des masses" [31]. La tâche sera ainsi de reconquérir le SPD littéralement d’être une "Opposition innerhalb der Organisation" (Opposition à l’intérieur de l’organisation) :

"Le mot d’ordre n’est ni scission ni unité ; ni nouveau parti ni vieux parti, mais reconquête du parti de bas en haut par la rébellion des masses qui doivent prendre dans leurs propres mains les organisations et leurs moyens, non par des mots mais par une rébellion en actes." [32]

Ce second pôle met sur pied un embryon d’organisation, réseau interne au SPD, comprenant un homme de confiance par entreprise, un seul responsable par localité avec le centre de diffusion des écrits. Parallèlement il décide de publier une revue, Internationale [33] qui sort des presses en avril et est interdite aussitôt. Au milieu de 1915, Hugo Eberlein, l’organisateur en chef de ce réseau est en contact avec plus de 300 localités. Une première conférence se tient le 5 mai, le "travail d’organisation est suffisamment avancé pour qu’on puisse ébaucher une division en régions permettant un meilleur cloisonnement du réseau clandestin construit à l’intérieur du parti." [34] C’est aussi pendant cette période (avril) que R. Luxembourg écrit la Crise de la social-démocratie [35] qui servira de base d’action au groupe Internationale, réunit en conférence à Berlin en janvier 1916.

Parmi les militants faisant partie du premier pôle, certains vont participer à la création de l’ISD, à l’initiative du groupe de Berlin (Lichtstrahlen qui en sera le journal) en commun avec deux autres foyers politiques importants dans les villes de Brême et Brunswick (Radek). L’ISD créée, les 2 pôles précisent toujours plus leur contour et leur différence. L’ISD sortie du giron et du monolithisme social-démocrate, s’oppose au centralisme et apparaît comme un regroupement de type fédéraliste de groupes locaux. En réaction au processus de bureaucratisation et de centralisation du SPD, l’ISD revendique une nouvelle forme d’organisation "où règne la démocratie complète : les délégués doivent être révocables à tout moment, surveillés en permanence par la base, etc. On évitera ainsi la formation d’une couche de bureaucrates, appointés par les cotisations, les "bonzes" qui deviennent conservateurs (également en politique) pour conserver leur poste. L’un des principaux refrains de la révolution allemande commence à retentir : dénonciations des chefs, valorisation des masses." [36]. Cette critique est une rupture avec la conception social-démocrate que continue à porter le deuxième pôle. Ainsi le 4 août est analysé différemment. J. Knief écrit en juin 1916 dans l’Arbeiterpolitik : "Ce ne fut pas une catastrophe accidentelle mais, au contraire, une étape logique pour un mouvement dont l’évolution, depuis le congrès d’Erfurt, avait toujours tendu en ce sens" alors que pour le deuxième pôle la critique de l’attitude du SPD en août 1914 s’en tient à la simple trahison des idéaux, ce qui explique que tout son positionnement pendant la guerre consiste à vouloir revenir à la forme antérieure au 4 août, sans critique aucune de la globalité de la social-démocratie : en quelque sorte un retour à une social-démocratie idéale.

Cette création intervient à la suite de la Conférence Internationale de Zimmerwald organisée par Grimm, socialiste de Berne, regroupant différentes tendances de la social-démocratie et dont l’objectif était de coordonner les efforts de lutte contre la guerre. Elle a lieu du 5 au 8 septembre 1915 [37] et les différents participants se rendent compte que les positions en présence sont bien différentes.

Cette conférence est un des moments-clé de séparation grandissante entre les deux pôles (ainsi que de démarcation entre les différentes tendances au sein de la social-démocratie internationale). La délégation allemande comprend 10 membres dont la minorité qui représente la gauche allemande est formée par le groupe Internationale (Bertha Thalheimer et Ernst Meyer) ; Radek représente Brême et Brunswick, et J. Borchardt le groupe de Berlin. Celui-ci soutient la position de Lénine contre celle exprimée par Rosa Luxembourg qui était proche de celle des centristes Ledebourg et Hoffmann qui préconisent une position minimale par rapport à la guerre : le pacifisme humaniste exprimé dans les slogans : "paix, sans conquêtes, ni indemnités" et où la référence à la guerre civile est gommée. Cela dit il y avait une différence profonde dans la mesure où les "internationalistes" se référaient tout de même à la lutte de classes sur le problème de la paix, qui ne pourrait être imposée que par une mobilisation des masses, et où les centristes, quant à eux, étaient attirés par la perspective d’un règlement diplomatique entre les Etats capitalistes à la suite de pressions du mouvement ouvrier organisé. C’est-à-dire par un abandon par la social-démocratie internationale de la politique d’Union Sacrée. Ni par les centristes, ni par les "internationalistes" la guerre n’est entrevue comme une possibilité d’utiliser le mouvement spontané des masses, qui ne manquera pas d’émerger, pour une remise en cause, directe, brutale et armée, de l’Etat et du système capitaliste de manière consciente ; leur analyse apparaît donc comme singulièrement statique. Au contraire, la position de Lénine et Borchardt est de développer la lutte contre sa propre bourgeoisie, pour que les fusils au lieu de tirer contre les frères prolétaires d’en face, se retournent contre l’officier et le bourgeois en vue de la révolution sociale. La guerre donne au prolétariat le moyen de s’armer, il faut qu’il se saisisse de cette occasion, qu’il se donne les instruments nécessaires, c’est-à-dire rompre avec la social-démocratie, tant localement qu’internationalement. Il faut construire une Internationale de lutte de classes. On le voit, la position révèle toute une perspective stratégique dynamique.

Il n’en est pas moins intéressant de voir la concordance d’opinion entre les radicaux de gauche et Lénine, alors que Rosa Luxembourg et ses amis sont encore, et pour longtemps dans une position politique ambiguë, inconfortable et confuse.

La position des Lichstrahlen est par contre cohérente. Il faut consommer la rupture ; il faut créer tant en Allemagne qu’au niveau mondial une organisation révolutionnaire. Borchardt soutient Lénine. Dans cette logique la revue Vorbote – le Précurseur est fondée et publiée en Suisse avec comme collaborateurs : Pannekoek [38], Roland-Holst, Gorter, Zinoviev, Lénine, Radek. Il y eut en tout 2 numéros en janvier et avril 1916.

Avant d’aller plus loin nous devons faire une petite pause et évoquer le cas de l’Arbeitsgemeinschaft - communauté de travail qui va constituer une pierre d’achoppement dans les polémiques entre le groupe Spartakus et l’Arbeiterpolitik. Le SPD va permettre, en son sein, l’existence d’une opposition loyale qualifiée de "centriste" dont les militants les plus connus sont Haase, Kautsky, Ledebourg, Bernstein. La guerre se prolongeant, les oppositions se font jour au sein des parlementaires sociaux-démocrates, certains commencent à dénoncer l’état de siège (mars 1915), la censure, l’oppression des minorités nationales. Ils militent pour une paix sans annexion, un retour à l’état d’avant août 1914. En mars 1915 c’est un autre député, Otto Rühle qui refuse de voter les crédits de guerre, pendant que 30 députés s’absentent pour ne pas prendre part au vote.

L’exécutif du SPD va durcir ses positions, les centristes gauchiront leur discours et prises de positions. Lors du vote des crédits de guerre le 21 décembre 1915, 22 députés sociaux-démocrates quittent la séance tandis que 20 votent contre. En 1916, les signes d’un mécontentement croissant au sein du SPD se multiplient, des secteurs entiers se prononcent en faveur des centristes. Un discours est prononcé par Haase contre l’état de siège. Le 24 mars 1916 l’exécutif exclut la minorité de la fraction parlementaire. Ainsi 33 députés constitueront l’Arbeitsgemeinschaft formant ainsi un nouveau pôle d’agitation au cœur de la social-démocratie allemande qui n’en finit plus de se fissurer.

Le durcissement de l’affrontement avec la social-démocratie allemande (1916).

Les deux pôles vont jouer, à partir de 1916, un rôle de tout premier plan dans l’émergence d’une opposition structurée au SPD.

En premier lieu le groupe Internationale, devenu le Groupe Spartakus - Spartakusbund, à partir de la sortie des Spartakusbriefe - Lettres de Spartacus en janvier 1916 sous la forme polycopiée, puis à partir de septembre 1916 imprimée. Il s’organise de manière plus centralisée pour devenir une organisation clandestine à l’échelle nationale, grâce en particulier aux efforts de Léo Jögisches. Cela lui permet de lier tous les militants dont un certain nombre sont isolés dans des régions périphériques politiques. Lors de sa deuxième Conférence, le Groupe Spartacus est renforcé par le ralliement à l’automne 1916 des Jeunesses Socialistes, dirigées par W. Münzenberg, en automne 1916.

Le groupe Spartacus, en se structurant à partir de cadres sociaux-démocrates axe sa politique sur un travail prioritaire en direction des masses du SPD qui ont été trompées, trahies, selon ses propres termes. Le groupe Spartacus se met en avant pour devenir le point organisationnel qui leur en fera prendre conscience.
En deuxième lieu l’ISD, appelle de son côté à ce choix politique qui se résout à deux termes simples : ou bien un cartel avec l’Arbeitsgemeinschaft centriste ou bien organisation autonome des groupes de gauche :

"Ou bien, l’on se prononce pour la tactique de l’action de masse et l’on refuse ainsi d’abandonner le cours de l’Histoire à quelques dirigeants, ou bien l’on maintient le vieux principe des chefs, comme le fait la Ligue Spartacus, et l’on renonce du même coup à une politique prolétarienne" [39]

Non contente de s’être organisée indépendamment, l’ISD rompt tous ses liens avec la social-démocratie. En effet, on assiste à une situation paradoxale. C’est que l’opposition de gauche n’est pas totalement coupée de l’appareil social-démocrate. Des liens organisationnels subsistent. Ainsi, si nombre de militants ont été exclus, d’autres continuent le même travail mais ne sont pas encore menacés d’expulsion. On peut penser que l’appareil social-démocrate a peu de prise sur sa base, que d’ailleurs la guerre a totalement désorganisée (en particulier à cause de la mobilisation). Cette situation de rapports purement de confiance pose des problèmes à des militants révolutionnaires dont un certain nombre, de par leur profession, instituteur comme Knief, Rühle par exemple, sont particulièrement sensibles à la "conscientisation". Différentes questions affleurent : comment et par quels canaux la conscience de classe du prolétariat, au niveau collectif comme au niveau individuel peut-elle s’épanouir ? Sans pour cela que les marques de la société bourgeoise ne s’imprègnent trop dangereusement dans les rapports entre militants : nécessaire division du travail, tâches de direction et d’exécution, etc.

Ayant échoué dans leur tentative de regrouper toute l’opposition dans le projet de construire une organisation révolutionnaire, l’ISD décide en décembre 1916 de franchir le Rubicon. La sortie symbolique est illustrée par l’arrêt du paiement des cotisations. Aux groupes initiaux s’ajoutent les groupes de Brunswick en décembre 1916 et l’opposition radicale de Hambourg en février 1917.

C’est aussi au cours de cette année 1916, que les centristes et les minorités révolutionnaires s’affrontent durement. Les premières Lettres de Spartacus les attaquent violemment, l’objectif étant d’élargir leurs audiences respectives au sein du parti. Pendant ce temps l’exécutif du parti continue à agir pour exclure tout ceux qui s’opposent d’une manière ou d’une autre à la politique de soutien total à l’effort de guerre et avant d’en arriver là agir pour les empêcher de s’exprimer. C’est ainsi qu’en octobre, aidé en cela par les militaires qui confisquent le Vorwärts – journal de Berlin tenu par les centristes – elle le récupère et en fait son organe principal. En décembre l’exécutif impose l’état de siège au sein du parti alors qu’il règne déjà en Allemagne.

L’Arbeiterpolitik est l’autre regroupement notable d’opposants qui apparaît en 1916 autour de la revue du même nom dont le premier numéro est diffusé en juin. Ce groupe est entre autre animé par Julian Borchardt qui a été de septembre 1913 jusqu’au mois d’avril 1916 actif au sein de la Bildungsorgan für denkende Arbeiter, une structure de formation pour les ouvriers ainsi que par Johann Knief, l’un des animateurs de l’agitation social-démocrate dans l’enseignement en 1910 et éditorialiste au Bremer Bürgerzeitung. L’influence de la mouvance qui va donner naissance à l’Arbeiterpolitik peut être mesurer à la fois à travers l’incapacité de la direction social-démocrate d’évincer Knief de son poste au Bremer Bürgerzeitung mais aussi au fait que les organisations de jeunesses sont largement gagnées à l’opposition comme en témoigne l’élection de Willi Eildermann comme délégué à une Conférence de travailleurs et de militants de la Jünge Garde – Jeune Garde à Iéna en janvier 1916. Dans les mois qui suivent, toujours en opposition avec le SPD, la gauche radicale de Brême impulse ou soutient les mouvements de grève des ouvriers.
Comme dans d’autres villes, la reprise en main par le parti social-démocrate est violente, s’appuyant à la fois sur les centristes et l’aile droite du SPD. En juin 1916, la gauche est évincée du Bremer Bürgerzeitung poussant Johann Knief à créer un nouveau journal, l’Arbeiterpolitik - Wochenschrift für wissenschaftlichen Sozialismus au côté de Frölich, Stucke, Dannat auquel participe aussi Anton Pannekoek, Karl Radek et Lénine. La naissance de cette nouvelle publication déclenche des réactions mitigées chez les autres oppositionnels. Condamnée par Rosa Luxemburg ou Léo Jögisches, elle reçoit le soutien de Fritz Heckert et Heinrich Brandler.

L’Arbeiterpolitik se distingue par ses critique contre l’illusion de "l’unité du parti" à tout prix, prônée par Luxemburg. Pour le groupe, l’objectif n’est pas de lutter contre la confusion, les contradictions, les oppositions, ni même les errements anarchistes mais de s’attaquer frontalement au capitalisme. La seule solution, c’est le socialisme proclame Knief à de nombreuses reprises dans les pages du journal. À cet objectif, deux obstacles hypothèquent les chances de succès du mouvement révolutionnaire. Les chefs qui doivent le cas échéant être ignorés, sous peine de voir la lutte perdre de son intensité, de sa radicalité : "Si la masse des prolétaires eux-mêmes lutte avec enthousiasme et dévouement, qu’elle donne tout pour la liberté de sa classe dans les entreprises, les prolétaires seront capables de détruire le pouvoir oppressif du capital. Dans cette lutte, les leaders, y compris réformistes, n’ont aucune importance." [40]

Autre obstacle, le parti comme hégémonie d’une fraction sur prolétariat : "Nous tenons à être clair et sans ambages : le prochain objectif du radicalisme de gauche, à savoir le recours à des tactiques nouvelle pour l’époque de même que l’avenir du mouvement syndical ne sont pas compatible avec l’organisation actuelle de la classe ouvrière allemande ; il ne peut être atteint que par la lutte contre ces structures. Et seul le dépassement des formes actuelles d’organisations ouvre la voie de la lutte, pour la première et véritable conquête du pouvoir politique." [41]
Malgré leurs divergences, l’Arbeiterpolitik tente de se rapprocher d’autres groupes de la gauche. À l’automne 1916, des discussions ont lieu entre Knief et August Thalheimer en vue d’une éventuelle participation du groupe Internationale et de son organe, Der Kampf – le Combat. Malgré cet échec, le groupe mène une intense activité. Au début de l’année 1917, il intervient sur deux terrains. Dans la presse, Knief et Borchardt, continue par l’intermédiaire de l’Arbeiterpolitik, de s’attaquer violemment à la politique des dirigeants, aux rapports politiques réduits à de simples rapports de confiance. Sur le terrain, les militants multiplient les initiatives et déclenchent, en mars 1917, un important mouvement de grève aux chantiers navals, très durement réprimé par la police qui charge et disperse les rassemblements ouvriers dans toute la ville de Brême. [42]

La question de l’organisation au sein de l’opposition (1917).

Le maintien au sein du SPD ne dure pas très longtemps, tant pour les spartakistes que pour les partisans de Kautsky. En effet, les impérialistes au sein de la social-démocratie poussent de plus en plus l’appareil à exclure tous les militants qui critiquent un tant soit peu la politique de collaboration de classe de l’exécutif. Le pouvoir militaire et impérial veut isoler et réprimer l’opposition qui se dégage, de quelque nature qu’elle soit. La politique de pression que veut mener l’Arbeitsgemeinschaft par des injonctions à la direction pour convoquer un nouveau Congrès, où serait discutée démocratiquement la politique menée par la direction nationale, devient vaine. La droite accélère le processus de scission en prenant comme prétexte l’organisation d’une conférence nationale des oppositions tenue le 7 janvier 1917. Elle peut exclure en toute bonne conscience toute l’opposition. Dans les premiers mois de 1917, l’Arbeitsgemeinschaft décide de se constituer en parti et à la Pâques 1917 est créée l’USPD Unabhängige Sozialdemocratische Partei Deutschlands - Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne qui regroupe 120 000 militants dont les critiques centrales seront toujours adressées à l’exécutif du SPD et non à la nature profonde du SPD, comme parti contre-révolutionnaire.

Le groupe Spartacus, toujours désireux de ne pas se couper des masses, décide alors de travailler au sein de l’USPD. Son autre argument pour se justifier c’est qu’il redoute d’être isolé à cause de la répression s’il ne bénéficie pas d’une couverture légale. Enfin il obtient son autonomie organisationnelle et le droit d’être une tendance tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de cette organisation.

La politique de rupture organisationnelle des radicaux ne fait pas l’unanimité des groupes locaux. Ainsi celui animé par K. Minster à Duisbourg (ville industrielle de la Ruhr) prend position violemment contre cette "fuite" dans un article signé par R. Luxembourg en janvier 1917 :

"Aussi louable et compréhensible que soient l’impatience et l’amère rancune, à partir desquelles se justifie la suite d’aujourd’hui des meilleurs éléments du parti : la fuite reste la fuite, elle reste pour nous une trahison des masses qui se débattent, étranglées par la corde des Scheidemann et des Legien, qui sont livrées à la merci de la bourgeoisie. On peut "quitter" des petites sectes et des groupes de conspirateurs s’ils ne sont plus à la hauteur pour fonder des nouvelles sectes et des conspirations nouvelles. C’est faire preuve d’une immaturité fantaisiste que de vouloir libérer la masse des prolétaires du joug le plus dur et le plus dangereux de la bourgeoisie, par une "simple" sortie, en les devançant au prix d’un exemple héroïque. Le changement de carte de parti considérée comme une illusion de libération et la mise au pinacle d’une simple possession d’une carte de parti considérée comme illusion de pouvoir, sont tous les deux, les différents pôles du crétinisme organisationnel, cette maladie constitutionnelle de la vieille social-démocratie allemande." [43]

et irresponsabilité politique tel est le jugement des spartakistes, qui se refusent à laisser ces masses ouvrières encore organisées au sein de la social-démocratie, isolées et esseulées, et qui pour cela sont prêts à un certain nombre de compromis avec la tendance pacifiste-humaniste de la social-démocratie, les Indépendants qui pourtant n’ont à aucun moment remis en cause la perspective globale de la social-démocratie.
Ce n’est évidemment pas l’avis des radicaux qui démontrent dans plusieurs articles publiés dans l’Arbeiterpolitik la nécessité de la scission :

"Les radicaux de gauche sont devant une décision qui pèse lourd. La plus grande responsabilité repose sur le Groupe Internationale dans lequel, malgré toutes les critiques que nous devons exercer à son encontre, nous reconnaissons le groupe le plus actif, le plus nombreux, le noyau du futur parti des radicaux de gauche. Sans lui - nous l’avouons ouvertement - nous ne pourrons pas former à bref délai, nous et les I.S.D., un parti capable de mener des actions. Il dépend donc du Groupe Internationale que le combat des radicaux de gauche soit conduit, même si c’est pour l’instant par une petite armée, sur un front ordonné et sous leur propre bannière, ou bien que les contradictions dans le mouvement ouvrier, qui existent et dont le dépassement constitue un facteur de clarification, de montée en puissance, soient éliminées pendant une longue période dans une forme confuse, et donc plus lentement." [44]

Karl Radek va défendre l’idée de construire un parti révolutionnaire, passant par une rupture claire d’avec les centristes :

"La pensée d’une structure de parti commune avec les centriste est une utopie dangereuse. Les radicaux de gauche doivent, que la situation leur soit favorable ou non, aller vers la constitution de leur propre parti s’ils veulent remplir leur mission historique." [45]

La décision du groupe Spartacus va faire l’objet d’une discussion serrée et violente entre les révolutionnaires. L’ISD entreprend une campagne condamnant Liebknecht et Luxembourg au même titre qu’Ebert et Scheidemann. Elle juge que les spartakistes n’ont fait aucune critique réelle de l’expérience social-démocrate. L’action de l’ISD a un réel écho parmi les groupes locaux du groupe Spartacus : ainsi les groupes de Duisbourg, de Francfort sur le Main et de Dresde s’opposent à l’entrée dans l’USPD [46]. Ce que ne voient pas ou ne veulent pas voir les spartakistes c’est la fonction réelle de l’USPD : tout faire pour empêcher la radicalisation des positions potentiellement révolutionnaires qui peuvent s’avérer dangereuses dans les moments où le prolétariat descend dans la rue, se met en grève… ce qui ne va pas tarder à arriver dans les mois à venir. Les spartakistes se lient pieds et poings liés à cette fraction de la social-démocratie en apparence plus radicale. Pourtant c’est bien Rosa Luxembourg qui qualifie la social-démocratie de cadavre nauséabond après le 4 août ; mais pour ne pas se couper des fameuses masses qui sont encore bernées par la social-démocratie, elle y milite pour continuer à en respirer les miasmes putrides.

Pourtant malgré ses efforts [47] l’ISD n’est pas en mesure de catalyser cette opposition et de former "une petite armée, sur un front ordonné et sous leur propre bannière".

On le voit avec l’exemple du groupe de Hambourg. Celui-ci s’affilie à l’ISD mais leurs rapports sont particulièrement lâches dans la mesure où ces militants s’organisent de manière autonome sous un sigle différent (en particulier lors du 1er Congrès des Conseils d’Ouvriers et de Soldats à Berlin, en décembre 1918). La ville hanséatique a fourni un courant politique original dont l’importance politique tiendra à ce qu’il prit pendant la révolution de novembre 1918 une prépondérance dans la ville même, et qu’il développe des positions qui clivent tant avec le spartakisme qu’avec les radicaux de gauche : le national-bolchevisme. [48]

Le processus de dégagement d’une opposition à Hambourg commence dès 1912 quand Laufenberg se démarque des instances du Parti par son militantisme radical. Il va, par ailleurs, définir très clairement le caractère impérialiste du conflit dans une de ses nombreuses brochures. Il organise l’opposition lors la déclaration de guerre au moment où le journal local de la SPD, le Hamburger Echo publie un appel du gouvernement à la militarisation de la jeunesse, à son embrigadement. Cela suffit pour soulever l’hostilité sans réserve des révolutionnaires.

Travaillant en collaboration avec Wollfheim, il axe sa critique de la social-démocratie autour des rapports au sein de l’organisation et de l’existence matérielle des membres d’une organisation. La "trahison" est comprise dans le sens de la bureaucratisation. Il critique la division réelle entre masses et chefs qui trouve son expression tant au sein du mouvement politique que du mouvement économique de la classe ouvrière.

Laufenberg et Wollfheim qui a milité pendant des années au sein des IWW [49] en Californie développent une définition de l’activité des révolutionnaires dans l’usine par rapport aux syndicats de métier. Ils donnent matière à ce qui s’appellera quelques années plus tard "l’unionisme". Ainsi c’est sur la question syndicale – et tous les autres problèmes qui y affèrent qu’on pourrait englober dans le problème de la définition d’une politique révolutionnaire dans l’usine – qu’ils apportent des éléments nouveaux. Tout d’abord ils théorisent les rapports existants entre les organisations de défense ouvrière et l’état actuel de la production capitaliste. Ainsi la structure défensive, le syndicat doit absolument évoluer dans son organisation comme dans sa tactique, dans les moyens qu’il se donne comme dans l’objectif qu’il se fixe, pour répondre au développement capitaliste : monopolisation du capital, concentration, cartellisation en branches industrielles, destruction des métiers classiques, introduction du taylorisme et du fordisme (travail à la chaîne). La destruction des métiers, cela ne signifie pas seulement un changement de la machinerie c’est aussi et surtout un changement de la force de travail que veut et que le Capital tente de se donner.

Wollfheim en critiquant le réformisme fait le parallèle entre Gompers (dirigeant de l’AFL) et Legien (dirigeant des FVDG) il pose le problème du développement de la conscience syndicale, réformiste, qui a "emprisonné" toutes les potentialités de la classe ouvrière. Pour lui, le processus de radicalisation des travailleurs est vu sous le jour nouveau de l’organisation d’usine. L’organisation d’usine, qui groupée avec d’autres organisations similaires forme une union industrielle qui sera le lieu de la prise de conscience révolutionnaire des exploités, où se forgeront les instruments de la lutte, où se formuleront les projets révolutionnaires et subversifs. Elles seront le fruit de lutte de masses, de grèves sauvages que la guerre va faire échec, et la tâche des révolutionnaires est de participer à la construction de ces organisations autonomes des luttes. Inutile de dire que Hambourg sera le centre du mouvement des Unions.

Au cours de cette 1917 les luttes s’intensifient (comme on peut le voir dans le point suivant) et surtout apparaissent des comités de lutte élus par la base, organisés à l’extérieur des syndicats. L’Arbeiterpolitik prend position par rapport à cette radicalisation ainsi que par rapport au fait que nombre d’embauchés récents dans les usines comme les femmes, les jeunes qui sont entrés en lutte ne sont pas syndiqués. Le mot d’ordre "heraus aus den Gewerkschaften" ("sortez des syndicats ou hors des syndicats") apparaît pour la première fois dans l’Arbeiterpolitik.

De son côté Otto Rühle fait apparaître en 1917 l’idée de l’organisation unitaire en critique de la conception social-démocrate qui jusque-là n’était pas contestée et pour laquelle le prolétariat aurait finalement deux consciences : l’une syndicale, l’autre politique [50]. Pour lui, l’organisation d’usine a pour but de détruire le danger bureaucratique, qui vient de l’éloignement des centres décisionnels par rapport à la masse ouvrière.

Alors que l’ISD pose le problème de ces minorités révolutionnaires qui combattent dans les faits (au sein de ces comités de lutte élus), sinon en toute conscience, la ligne syndicale et essaie de réfléchir sur ces nouvelles expressions de lutte pour éviter toute illusion, toute reprise de la conception social-démocrate, la démarche spartakiste apparaît toute différente à la lumière d’un texte que K. Liebknecht écrivit en prison, en 1916 [51]. Après avoir montré les différentes couches sociales qui cohabitent au sein du SPD, et définit les objectifs que doivent se fixer les révolutionnaires, il refuse de se poser le problème organisationnel en terme de sortie ou même d’entrisme, au contraire il essaie de dégager les tâches : accroître la conscience de classe des masses en tentant de gagner les membres du SPD. Il ne pose pas du tout le problème de la spontanéité révolutionnaire – qui est la possibilité de démarquage ponctuel des masses en lutte, par rapport à la politique social-démocrate – et pense qu’il faut s’organiser avec le marais [52] en conservant son autonomie organisationnelle. Les spartakistes suivant cette politique cherchent à montrer qu’ils posent le problème de l’organisation de la même manière que la social-démocratie et l’USPD. Ce n’est pas sans raison que les spartakistes considèrent l’ISD comme par trop "spontanéiste", bien que cette qualification ne soit pas justifiée à cette heure-là pour l’ensemble du courant.

Grèves, émeutes, pillages, mutineries…depuis 1915.

Jusqu’à maintenant nous sommes restés concentrés sur l’évolution du SPD et ses différentes composantes, sur l’impact de la résistance organisée contre la guerre, des polémiques entre les différentes minorités révolutionnaires. Pendant tout ce temps il est bon de rappeler quelques éléments de la situation sociale pour compléter l’année 1917 qui voit l’accélération des démarcations entre diverses fractions de la social-démocratie et des évolutions notables quant aux analyses et positionnements politiques des uns et des autres.

Passés les premiers temps de l’euphorie patriotique, la perspective d’une guerre joyeuse et fraîche, celle-ci apparaît dans toute son horreur : morts par centaines de milliers, sans compter les blessés, les mutilés… L’effort de guerre devant être poursuivi, le prolétariat est inviter à se serrer la ceinture encore plus : rapidement les salaires tendent vers un simple "minimum alimentaire". Le rationnement est instauré. La pénurie apparaît pour des produits de première nécessité (graisse, viande, pommes de terre). Par exemple pendant l’hiver 1915/16, très froid, appelé "hiver des rutabagas" : les cartes de rationnement donnent "droit" - si les magasins sont approvisionnés – à 1,5 kg de pain, 2,5 kg de pommes de terre, 80 grammes de beurre, 250 grammes de viande, 180 grammes de sucre et un demi œuf par semaine, total qui atteint un tiers des calories nécessaires.

Il n’est pas étonnant que dans une telle situation des manifestations, des émeutes éclatent contre la pénurie si ce n’est pas la famine dans certains cas. Quelques exemples méritent d’être cités : En Octobre 1915, des émeutes de la faim avec pillage éclatent à Chemnitz. En novembre, des femmes manifestent contre la cherté de la vie à Stuttgart et des affrontements ont lieu, au même moment à Leipzig, les flics réprime des tentatives de manifestations contre le prix de la viande. Le 2 février 1916, à Berlin se produisent des incidents devant des boutiques vides. En juillet 1916, c’est à Borbeck dans la Ruhr, les mineurs débraient pour leurs salaires et leur exemple est imité, ici et là, dans la Ruhr pendant l’été. Le 16 août, éclatent de véritables émeutes de la faim à Hambourg.

La guerre perdurant, le désir de paix refait surface. Le 28 mai 1915, ce sont plus de 1000 femmes qui manifestent pour la paix devant le Reichstag. Le 1er mai le groupe Internationale appelle à une manifestation contre la guerre impérialiste, plusieurs milliers d’ouvriers et de jeunes sont groupés autour de Liebknecht qui prend la parole. Il est arrêté aussitôt. Le jour de sa comparution au tribunal, le 28 juin, 55 000 ouvriers des usines de guerre se mettent en grève à Berlin, imités par les travailleurs de Brunswick, tandis que ceux de Brême manifestent dans les rues. Le 16 août, à Essen, un groupe d’ouvriers manifeste au cri de "vive Liebknecht !".

C’est au cours de l’année 1917 que les événements se précipitent, tant au niveau international qu’en Allemagne. 1917 c’est bien sûr la révolution en Russie ; celle de février qui voit le tsarisme dégommé en un rien de temps ; le surgissement de l’autonomie prolétarienne et la création de multiples soviets et enfin la révolution d’octobre qui est une véritable déclaration de guerre au capital mondial et comprise comme telle par nombre de minorités révolutionnaires à travers le monde : "la révolution vit ! Elle, qu’on disait morte, la révolution que l’on considérait comme une impossibilité parmi les peuples armés jusqu’aux dents apparaît au-dessus des ténèbres comme une vivante réalité." [53] J. Knief, pour affirmer une fois de plus la nécessité de s’organiser en dehors de la social-démocratie, écrit que si la révolution a pu vaincre en Russie, c’est… : "pour la seule et unique raison qu’il y avait en Russie un parti indépendant des radicaux de gauche qui, dès le premier instant, a déployé la bannière du socialisme et a lutté sous le signe de la révolution sociale." [54] L’année 17 c’est aussi les mutineries dans l’armée française et italienne, des grèves en Hollande (réprimées par l’armée sur ordre des sociaux-démocrates, voir le texte de Ph. Bourrinet sur la gauche germano-hollandaise, chapitre 3), des grèves et émeutes à Vienne, des grèves en Angleterre. Tout ce contexte ne pouvait qu’être stimulant.

La révolution russe est un élément déterminant dans le déclenchement d’une vague de grèves en avril 1917 qui n’éclatent pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais pour un certain nombre ont été préparées par les minorités révolutionnaires, ainsi que par les délégués révolutionnaires organisés clandestinement à l’intérieur des syndicats depuis la fin de 1914. C’est d’ailleurs une différence notable d’avec les mouvements antérieurs. Canne-Meijer, dans son texte Le mouvement des Conseils en Allemagne écrit : "un flot de grèves sauvages déferla sur le pays. Spontanés, ces mouvements n’étaient pas dirigés par une organisation stable et permanente ; s’ils se déroulaient avec un certain ensemble, c’est qu’ils avaient été précédés de discussions et d’accords entre diverses usines, les contacts préliminaires aux actions étant pris par les hommes de confiance de ces usines." [55] En 1917, les grèves sont dirigées par des comités élus par la base. La réponse de l’Etat sera de faire arrêter Richard Müller le 13 pour tenter de saborder les réseaux clandestins (ce qui montre que l’Etat est parfaitement conscient de leur l’importance, d’autant plus que depuis leur création, en décembre 1914, il n’a pas réussi à les infiltrer). Des arrêts de travail se produisent à Hambourg, Magdebourg, Brême, Nuremberg. A Leipzig, le 12 avril des femmes ont réclamé du pain lors d’une manifestation, le 14 ce sont 500 ouvriers qui réclament une amélioration du ravitaillement, mais le 15 l’Etat annonce une réduction de la ration de pain. La grève est proclamée le 16 avril. A Berlin, se tiennent des assemblées dans toutes les usines, 300 entreprises sont en grève (300 000 grévistes), dont les usines de munitions. Les rues sont parcourues de cortège. A Leipzig c’est la même chose sauf que c’est dans cette ville que sont formulées des revendications touchant à la fin de la guerre (pour la paix sans annexion) et l’état de siège (suppression de la censure, libération des détenus politiques, etc.) et que s’est formée une "commission" élue par une assemblée pour porter une résolution au chancelier, à Berlin. Pour les autorités militaires et de même pour les dirigeants syndicaux, le SPD, le mouvement va trop loin, il faut le stopper. Les centristes jouent leur rôle de pseudo-révolutionnaires en paroles : ils sont pour la poursuite des grèves, attitude qui va leur donner de l’autorité et du prestige pour les temps à venir. Pour notre part, nous y voyons une radicalisation apparente d’une fraction de la social-démocratie, véritable caméléon, capable d’user de verbiage révolutionnaire alors que le fonds de commerce social-démocrate est resté intact. Sa véritable nature et fonction n’apparaîtront que lors des moments de fortes tensions lorsqu’il s’agira de briser des mouvements plus radicaux par les sempiternels appels au calme, à la négociation… tout en continuant à dire que la lutte véritable ne peut que se mener sur le terrain parlementaire.

L’exemple tragique de l’organisation révolutionnaire dans la flotte en est un exemple. L’influence de la révolution russe s’y fait sentir. Des jeunes sous-officiers, des marins, des chauffeurs d’origine ouvrière veulent engager la lutte pour obtenir la paix. A Wilhelmshaven Max Reichpietsch et Willy Sachse font circuler du matériel de propagande, des brochures et établissent des contacts avec d’autres navires. Au mois de juin 1917 ils passent à la construction d’une organisation clandestine : la Ligue des soldats et marins. En quelques semaines, par le biais d’hommes de confiance, un réseau très souple couvre l’ensemble de la flotte que dirigent des comités clandestins. Une grève de faim est menée et est victorieuse. L’objectif est de déclencher un mouvement de masse pour la paix dans la flotte de guerre. C’est à ce moment que Max Riechpietsch, se sentant proche de l’USPD, décide d’en référer à ses responsables (comme Dittman). Ceux-ci sont incapables de comprendre à quel point ce type d’action implique de rupture avec le légalisme, l’électoralisme, tout le train-train de la social-démocratie pantouflarde et bureaucratique. Ainsi pour anecdote invraisemblable : "Dittman regrette de ne pouvoir remettre gratuitement aux marins des brochures reproduisant son discours contre l’état de siège : le cas n’a pas été prévu par le trésorier du parti !!" ou encore : "(Dittman) remet des bulletins d’adhésion à remplir et à renvoyer par ces jeunes gens pour qui la moindre activité politique est passible du conseil de guerre" [56]. Malheureusement Max Reichpietsch ne se rend pas compte que l’on ne peut pas compter sur l’USPD, bien au contraire. Le 25 juillet 1917, une direction centrale, la Flottenzentrale clandestine est mise sur pied : plus de 5 000 marins sont groupés sous son autorité. P. Broué continue :

"Devant ses camarades, Reichpietsch résume les perspectives : il faut organiser un mouvement dans la flotte afin de donner des arguments aux délégués indépendantes à Stockholm [57], et, s’il ne sort rien de la conférence, les marins révolutionnaires lanceront aux soldats le mot d’ordre : "Debout, brisons les chaînes, comme l’ont fait les Russes !". Il ajoute : "Chacun sait ce qu’il aura à faire". Les incidents se multiplient, car les marins sont conscients de leur force, fiers de leur organisation, confiants dans le soutien qu’ils escomptent : grève de la faim sur le Prinz-Regent-Luitpold, le 19 juillet, sortie massive, sans permission, du Pillau, le 20, sortie sans permission, du Prinz-Regent-Luitpold de 49 hommes le 1er août, et, enfin le "grand débarquement" de 400 membres de l’équipage du Prinz-Regent-Luitpold le 2 août. Cette fois, l’appareil de la répression est prêt à fonctionner : il sait tout. Les "meneurs" sont arrêtés. Le 26 août, un conseil de guerre prononce 5 condamnations à mort. Le 5 septembre, Alwin Köbis et Max Reichpietsch sont passés par les armes" (page 109).

Après les grèves d’avril 1917 la combativité ouvrière, malgré la répression, ne cesse de croître. C’est ainsi qu’en 1918, se déroule au début de l’année la deuxième vague de grève la plus importante de la guerre et qui fait suite aux grèves en Autriche où des soviets se forment à Vienne. Ces grèves ne sont pas seulement la conséquence de la situation intérieure de chaque pays, elles sont stimulées par la révolution russe et plus particulièrement par les bolcheviks qui intensifient la propagande en direction des soldats et ouvriers allemands. Par exemple Radek "dirige un bureau de presse au ministère des affaires étrangères : aidé de militants social-démocrates recrutés dans les camps de prisonniers, il organise la diffusion, par avion notamment, de centaines de milliers de tracts reproduisant l’appel à la paix du gouvernement soviétique, puis rédige un journal, Die Fackel – la Torche, tiré à un demi-million d’exemplaires et diffusé sur toute la longueur du front." [58]. Il y a d’autres publications comme Der Stern – L’Etoile édité à Minsk pour le front du centre, et la Kriegswoche – la semaine de guerre pour le front roumain.

Les délégués révolutionnaires, en la personne de Richard Müller qui présente un rapport mi-janvier, pensent que le moment est propice pour déclencher la grève générale pour les mêmes revendications que celles d’avril 1917 : paix sans annexions ni indemnités, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, représentation des travailleurs aux pourparlers de paix, amélioration du ravitaillement, abrogation de l’état de siège, rétablissement de la liberté d’expression et de réunion, lois protégeant le travail des femmes et des enfants, démilitarisation des entreprises, libérations des détenus politiques, démocratisation de l’Etat à tous les échelons. Après des négociations avec le SPD, l’USPD (duquel les délégués sont proches), la grève générale est proclamée le 28 janvier sous la pression de l’assemblée des tourneurs sur métaux de Berlin. Il est prévu que ce jour des assemblées se tiennent dans toutes les entreprises et qu’elles élisent des délégués qui "se réuniront à la maison des syndicats et désigneront la direction de la grève". [59] Le 28, au matin, il y a 400 000 grévistes qui élisent 414 délégués qui élit à son tour un comité d’action de 11 membres, tous des hommes de confiance. Dans la soirée il y a 500 000 grévistes à Berlin. Le mouvement touche quelques autres grandes villes, en tout il y a un million de grévistes.

La répression ne se fait pas attendre : le Vorwärts est interdit ; les flics s’affrontent aux grévistes ; l’état de siège est renforcé et des cours martiales extraordinaires sont établies ; 5 000 sous-officiers renforcent les flics de la capitale puis finalement le commandement militaire annonce qu’il militarisera les usines le 4 février si la grève perdure. A cause de cette répression, de la non-extension du mouvement (en particulier il n’y a pas de fraternisation avec les soldats), à cause de la présence du SPD qui a manœuvré pour saboter la grève [60] : le comité d’action ordonne la reprise du travail le 3 février.

Après cet échec la répression se renforce : 50 000 ouvriers voient leur affectation spéciale annulée et sont envoyés au front, des militants sont arrêtés dont Jögisches, responsable du réseau clandestin, l’organisation spartakiste est décapitée. Une nouvelle offensive à l’est est lancée en février, suivie d’une offensive le 21 mars à l’ouest.

Ce n’est pas pour autant que le prolétariat est écrasé, qu’il ne se passe plus rien. Au contraire, au cours des mois qui suivent la grève de janvier 18, il y a indéniablement une fermentation révolutionnaire en cours :

"L’empereur est effrayé des rapports qui lui parviennent sur "le grand nombre de désertions, les cas d’insubordination, l’apparition du drapeau rouge sur les trains des permissionnaires" (…) Les rapports de police font état du mécontentement croissant des ouvriers et de larges couches de la population civile, du prestige dont jouit la révolution russe". [61]

Quant à l’armée sur le front est, elle est inutilisable car largement "contaminée" par la propagande des bolcheviks. C’est ainsi que quelques mois plus tard, avec les premières défaites allemandes, le nombre élevé de morts (192 447 entre mars et novembre), l’aggravation des conditions de survie pour le prolétariat que les mutineries, les grèves vont reprendre, cette fois-ci sur une plus large échelle : ce sont les événements révolutionnaires de novembre 1918-mars 1919 qui pousseront les différents Etats à mettre fin à la guerre, effrayés de voir la révolution s’étendre sur l’ensemble du continent européen…

* * * * * *

Cette présentation se termine à la veille des événements révolutionnaires de novembre 1918 qui dureront jusqu’en mars 1919. Comme les lecteurs l’auront certainement remarqué il n’y a rien sur l’activité des militants révolutionnaires (les 2 pôles) après la mi-juillet 1917. Cela est dû au manque de sources d’une part (il y a du matériel en langue allemande que nous n’avons pas pu consulter, à part le livre de H.M Bock dont nous nous proposons de traduire le passage concernant L’Arbeiterpolitik) et d’autre part cela est dû à l’ampleur de la répression, les militants sont emprisonnés, obligés de s’exiler ou encore de se taire. Leur marge de manœuvre est de plus en plus réduite et comme nous l’avons vu avec l’arrestation de Jögisches l’organisation spartakiste est décapitée. C’est pourquoi lorsque la "révolution de novembre 18" commence, les militants révolutionnaires sont dispersés, sans réelle capacité d’intervention.
Quant à l’Arbeiterpolitik nous ne savons pas du tout ce qu’elle a écrit durant cette période, alors que son évolution, la mise en avant du mot d’ordre "heraus aus den Gewerkschaften" est un pas important dans la rupture avec le corpus social-démocrate. La seule chose que nous savons c’est que J. Borchardt ne croit pas du tout à une révolution prochaine et répand un sentiment peu apte à galvaniser les militants et à se préparer à de durs affrontements. C’est ce que nous pouvons lire dans le texte Espoir de révolution :

"Ceux qui connaissent la situation politique intérieure en Allemagne s’étonneront sûrement que les gouvernements de l’Entente puissent espérer une révolution allemande.
Il ne s’agit pas là, bien entendu, de ce nous souhaitons ou rejetons ! Mon propre avis sur la question de savoir si l’éclatement de troubles intérieurs en Allemagne serait assez fort pour paralyser la force des armées, s’il serait profitable ou dommageable, n’a aucune influence dans ce domaine. C’est pourquoi je n’en dis pas un mot. La seule chose qui importe, c’est de savoir si l’on peut attendre, après une réflexion froide et objective, l’éclatement de tels désordres. Et là ma conviction est que ceux qui comptent sur quelque chose de ce genre se trompent lourdement."

Dans l’avant-propos au texte Paix, liberté, pain et système parlementaire il écrit encore dans ce sens, que la tâche de l’heure est de renforcer son autonomie et sa maturité. Par contre sa réflexion sur le fait que les prolétaires attendent "les signaux de ses chefs", qu’il existe une réelle soumission aux leaders est importante, car c’est une réalité. Le problème est que Borchardt en conclut qu’il faut travailler à éclairer les esprits avant toute chose. Mais voilà la réalité n’attend pas ! Le mouvement de lutte s’accélère malgré tout et ne peut attendre que tout le monde soit fin prêt et agit en pleine conscience.

Il semble bien que les seuls militants qui soient prêts aux affrontements futurs dont ils sont convaincus soient les délégués révolutionnaires [62]. Il est à remarquer que la répression les a beaucoup moins atteints que les autres groupes, leur organisation étant plus imperméables aux infiltrations et l’on peut supposer, ces militants étaient plus comme dans un poisson dans l’eau dans le milieu ouvrier. Sébastian Haffner écrit dans son livre Allemagne, 1918 une révolution trahie :

"qu’après la grève (de janvier-février), ils (les délégués révolutionnaires) étaient restés secrètement en contact ; depuis quelques semaines, ils préparaient la révolution ; et, le 4 novembre, ignorant tout du raz-de-marée qui prenait naissance à Kiel, ils avaient décidé de renverser le pouvoir à Berlin le 11. Ils s’étaient procuré des armes, les avaient distribués et avaient préparé un coup de main sur les centres du pouvoir." [63]

C’est dans une suite ultérieure que nous reviendrons sur les événements révolutionnaires de novembre 1918.

* * * * *

Cette fin de présentation est un appel à la revoir de fond en comble parce que nous sommes conscients que nous avons pu l’écrire seulement à partir de fragments épars, qu’il manque beaucoup de pièces, en particulier pouvoir lire les journaux de l’époque dans leur intégralité et non dans ce que divers auteurs que nous avons cités, pour les besoins de leur démonstration. Cela en vaut la peine, car il n’existe pas d’histoire plus complète de cette période, alors que pour celle qui va suivre, il y a beaucoup plus de documents.
En conséquence nous invitons les lecteurs qui seraient arrivés au bout de cette présentation et s’apprêteraient à lire les différents textes de cette période à faire part de leurs remarques, critiques ; qu’ils deviennent actifs dans la mesure de leurs moyens et disponibilités.

Notes :

[1Par centrisme nous entendons ici une attitude de conciliation entre ce qui constitue la droite et la gauche du parti social-démocrate. En règle générale cela revient à étouffer, nier le radicalisme authentique.

[2Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 6.

[3Johann Most est né à Augsbourg en 1846. Il entre à 13 ans en apprentissage chez un relieur et part en 1863 faire son tour d’Allemagne comme compagnon relieur. Il parcourt jusqu’en 1868 l’Allemagne du Sud, la Suisse, l’Autriche, la Haute-Italie, la Hongrie. En 1867, il adhère au parti de Lassalle et à l’AIT. En 1868, à Vienne, il est orateur pour la social-démocratie dans des débats populaires. En décembre 1870, il est le principal organisateur d’une démonstration social-démocrate à Vienne, en conséquence, il est condamné à cinq ans de prison en régime sévère. En 1871, il est amnistié et expulsé d’Autriche. Il rejoint la fraction d’Eisenach de la social-démocratie allemande, repoussée par Liebknecht, il est amicalement accueilli par Bebel. En 1871, il est rédacteur à la Chemnitzer Freien Presse. En 1874, il est condamné à 8 mois de prison pour démonstration hostile à la fête de Sedan, il est également élu par les travailleurs de Chemnitz au Reichstag. En 1876, de nouveau en prison pour des raisons politiques. En 1876, il est rédacteur de la Berliner Freien Presse. En 1878, cinq mois de prison politique. Il est expulsé de Prusse après les lois d’exception. Il émigre vers Londres via Hambourg. A Londres, du 3 janvier jusqu’au 22 mai 1882, parution de Die Freiheit - la Liberté. Il est exclu de la social-démocratie en août 1880. Il prend alors un virage définitif vers l’anarchisme. En mai 1881, il est condamné à 16 mois de prison pour avoir hautement approuvé l’assassinat du tsar en mars de la même année. Die Freiheit est interdit à cause de ses témoignages réitérés de solidarité avec les combattants irlandais pour l’indépendance. En décembre 1882, il part pour New-York. Aux USA, il continuera son activité politique dans le mouvement ouvrier de tendance radicale. Parution de nouveau de Die Freiheit. Il meurt en 1906.
A notre connaissance on peut lire de J. Most 2 textes en langue française : La peste religieuse sur le site : http://www.drapeaunoir.org/allemagne/most/peste.html et La bête de propriété sur le site www.gci-icg.org/french/communisme42.htm#most. Sur le site www.marxists.org on peut trouver plusieurs textes en langue allemande.

[4Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 7.

[5Nous mettons en note le seul texte que nous avons trouvé – pour l’instant – des Jeunes. Il a été traduit par nos soins et figure à la page 349 du livre de Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923.

Directives pour l’unification des socialistes indépendants de 1891.

"Nous, socialistes de l’opposition, souhaitons réunir l’ensemble du prolétariat en ordre de bataille face à la bourgeoisie ; pourtant nous repoussons toute centralisation forcée qui paralyserait le libre et propre mouvement de certaines catégories d’ouvriers. La structure organisationnelle des ouvriers politiquement et économiquement organisés ne doit pas, selon nous, se contenter d’être grande et volumineuse, elle doit aussi porter en son sein des membres fortement autonomes ; c’est principalement pour aller dans cette direction que nous souhaitons agir.

Dans une période où l’ouvrier passe d’un bout à l’autre sa journée d’une caserne à l’autre – de celle où il vit à celle où il travaille (NDAA : en allemand, Mietskaserne est un terme très spécifique pour désigner des immeubles construits à l’époque de l’industrialisation, destinés à loger, en particulier, des ouvriers.) –, sa vie entière est débitée sur le calibrage spécifique de la caserne atrophiant toujours plus son individualité. Pour ainsi dire, il se dessèche, et perd la faculté de manifester un esprit critique lorsqu’il est confronté à de nouvelles impressions. Nous, socialistes de l’opposition, faisons grand cas de l’individualisation de l’ouvrier. Nous voulons continuellement élargir l’horizon de l’ouvrier par le biais d’intenses discussions portant sur tous les sujets d’ordre public. Nous ne voulons pas lui imposer telle ou telle conviction salutaire, ce que nous voulons avant tout, c’est l’encourager à se faire lui-même sa propre opinion à partir des discussions. La clarification des idées prolétariennes et socialistes nous tient à cœur.

Nous sommes pour un échange d’opinions qui soit entièrement libre. Et dans la mesure où nous ne trouvons plus cela dans l’organisation du parti existant jusque-là, dans la mesure où l’exclusion du parti est une menace qui plane sur tout socialiste qui pense par lui-même – peu importe l’aile à laquelle il appartient –, nous nous activons en dehors du cadre restreint de l’organisation du parti. Nous sommes socialistes et nous nous situons sur le terrain de la lutte des classes. Mais comme la dictature du bureau actuel du parti étouffe toute pensée indépendante et que la forme d’organisation du parti en l’état restreint le libre mouvement des classes sociales prolétariennes, nous enjoignons les camarades qui sont en désaccord avec le bureau du parti et ses stratégies et qui tendent vers un fonctionnement librement déterminé à construire avec nous une "Union des socialistes indépendants". Il appartiendra à cette union de continuer à œuvrer pour la propagande de notre position qui a pour but :

Libérer le prolétaire des chaînes de la servitude." Tiré de : Rudolf Rocker, Memoiren Bd. I, Die Jugend eines Rebellen, p.364.

[6Gustave Landauer est né le 7 avril à Karlsruhe. Il est le fils d’une famille moyenne de commerçants juifs. Il fait des études au Lycée puis à Zürich, puis à Berlin (philologie-philosophie). Il adhère au mouvement ouvrier, en 1890-1891, plutôt dans les cercles radicaux et sous leur influence il adhère au groupe des Jungen. En 1893, il collabore à la publication des Jungen et il participe au congrès socialiste internationale de Zürich, il est expulsé de la salle de réunion. Le 1er novembre 1893, il est condamné à 2 mois de prison pour avoir poussé dans le Sozialist à désobéir à l’Etat, et le 22 décembre 1893 il est de nouveau condamné à 9 mois de prison supplémentaire pour excitation. En janvier 1895, interdiction du Sozialist et refondation du journal en août 1895. Il en sera l’éditeur et le rédacteur jusqu’à la disparition du 2ème Sozialist en 1899. Parallèlement à une intense action de propagande et d’agitation il mène une activité de réflexion qui en fait le chef intellectuel des anarchistes allemands. Son premier ouvrage théorique est Specticisme et Mystique qui paraît en 1903. Il prépare une édition des écrits de Maître Eckard. En 1901, il publie avec Max Nettlau un volume d’extraits de Bakounine. Il écrit alors :

"J’ai aimé et admiré Bakounine dès le premier jour où je l’ai rencontré car il y a peu d’essais écrits de manière aussi vivante que les siens. Peut-être est-ce pour cela qu’ils sont aussi fragmentaires que la vie elle-même" (Cité dans Conseils ouvriers en Allemagne 1917-1921, Vroutsch, série la Marge, n° 9-11, page 150.)

En 1902, à l’occasion d’un voyage en Angleterre avec sa compagne, Hedwig Lachmann, il fait la connaissance de Kropotkine qui exercera sur lui une forte influence avec sa théorie de L’Entraide et Champs, Usines et Ateliers. Il étudie également Proudhon, au sujet duquel cependant il écrit :

"Proudhon n’a rien à voir avec l’origine de mes conceptions et de mes tendances. Je l’ai connu alors que j’étais achevé et je me suis évidemment réjoui de voir qu’un autre si différent de moi était parvenu à des résultats si semblables." (Idem, page 151.)

En 1907 paraît un de ses ouvrages importants La Révolution dans lequel il constate que l’histoire depuis la Réforme est une succession de révolutions qui ne finiront que le jour où un esprit commun réunira les hommes. En 1907, Landauer publie ses Trente Thèses Socialistes. En juin 1908, 10 000 tracts portant les 12 articles de l’Alliance Socialiste marquent la fondation de l’Alliance Socialiste, dont l’organe est Der Sozialist qui paraît de nouveau depuis janvier 1909 jusqu’à son interdiction en 1915. Des groupes de l’Alliance Socialiste sont constitués. Landauer est à Berlin, Mühsam à Munich. Landauer circule en Allemagne pour propager ses idées, il édite un livre en 1911 Appel au Socialisme qui contient ses idées principales. La guerre arrêt ses expériences. Au moment où la guerre éclate, son action antérieure contre la guerre fait qu’il est très isolé. En 1917, il a quitté Berlin pour l’Allemagne du Sud. Une lettre de Kurt Eisner du 14 novembre 1918 l’appelle à Munich. Il entre au conseil des travailleurs de Bavière et il est délégué pour l’éducation populaire. Du 7 au 14 avril 1919, il est membre du conseil central de la première République des conseils de Munich. Ensuite il est exclu par les communistes. Le 2 mai 1919, il est arrêté et assassiné par les mercenaires du très socialiste Noske en 1919.

[7Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 22.

[8Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 30.

[9Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 17.

[10Gustave Kessler est né en 1832. Il était architecte du gouvernement. Il eut d’abord une activité politique dans le parti du progrès à Berlin. A partir de 1883, il est actif dans les syndicats, il est rédacteur de l’organe professionnel des architectes Der Handwerker – L’artisan à partir de 1884. Pendant les lois d’exception, il devient partisan du mouvement social-démocrate et subit des peines de prison répétées et est expulsé. Il est également l’auteur de nombreux écrits sur le travail illégal pendant les lois d’exception. En 1897, c’est lui qui prend l’initiative du premier congrès localiste de Halle. Il est rédacteur de L’Unité et il estime qu’il va de soi que la Libre Union est l’avant-garde syndicale de la social-démocratie. Il meurt le 29 juillet 1904 à Berlin.

[11Raphaël Friedeberg est né le 14 mars 1863 à Tilsit. Il fait des études supérieures et étudie l’économie nationale. Ensuite, il devient médecin. En tant qu’étudiant, il était déjà social-démocrate et avait collaboré à l’Académie Socialiste. Il est le premier propriétaire des Sozialistischen Monatshefte - Cahiers Mensuels Socialistes à partir de janvier 1897. En 1896, il s’éloigne du parlementarisme en réaction contre le "vol" du droit de vote en Saxe. A partir de 1903, il a des contacts avec la Libre Union sur la base de leur commun anti-parlementarisme. En 1904-1905 il intervient ouvertement en faveur de la grève de masse et de la grève générale, et depuis la mort de Kessler dans le cadre de la Libre Union. Il fait la connaissance de Landauer et esquisse une théorie du "psychisme historique" qu’il oppose au "matérialisme historique". Il écrit dans un brochure d’avril 1907, Matérialisme et Lutte de Classe : "Plus des influences matérielles et des faits d’expérience psychique sont maintenant supprimés dans le cerveau humain, plus le marxisme devient faux, plus le matérialisme historique sera remplacé par un psychisme historique, les facteurs psychiques deviennent d’autant plus déterminants qui s’opposent progressivement aux facteurs matériels comme une puissance indépendante. Le psychisme historique affirme que les relations spirituelles de leur côté exercent la force la plus grande sur les conditions matérielles" (Cité par Bock, page 29.)

Il exige la fondation d’un nouveau parti anarcho-socialiste et il conduit la Libre Union de son programme social-démocrate à accepter les idées "syndicalistes". Rupture avec la Libre Union à cause de son tournant anarchiste. En septembre 1907, il est exclu du SPD. Ensuite, il abandonne les activités politiques et il s’installe en Suisse. Là, il est médecin de cure à Ascona au moins jusqu’en 1939 et en contacts continuels avec le mouvement anarchiste international.

[12Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 28.

[13Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 29.

[14Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 30.

[15Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 30.

[16Fritz Kater est né le 19 décembre 1861 à Berleben près de Magdebourg. Il est le fils d’un travailleur agricole et lui-même, au début, travaillera la terre ; ensuite il termine un apprentissage de maçon. En 1883, il participe à la création d’une association professionnelle pour les travailleurs du bâtiment à Magdebourg. Pendant la période des lois d’exception, il est actif dans le mouvement social-démocrate illégal. En 1887, il fonde une association professionnelle de maçons à Berleben. En 1889, il est emprisonné pour infraction à l’interdiction de réunion. Il est le fondateur et le rédacteur du quotidien social-démocrate La Voix du Peuple de Magdebourg – Magdeburger-Volkstimme. Il se tient en contacts étroits avec tous les porte-paroles du mouvement d’opposition des Jeunes dans le SPD et il vote aux congrès de Halle en 1890 et d’Erfurt en 1891, contre leur exclusion. En 1891, nouvelle condamnation politique à la prison. Le SPD lui refuse une aide financière pendant son emprisonnement à cause de ses sympathies avec les Jeunes. En 1892, il va s’installer à Berlin. Là, parallèlement à son métier de maçon, il se livre à des activités politiques et syndicalistes à l’extrême-gauche. Avec Gustav Kessler, en 1897, il fonde à partir du mouvement localiste la Libre Union des Syndicats Allemands. A partir de 1903, il est principalement un des leaders de l’organisation et il édite L’Union. En 1908, il quitte volontairement le SPD après avoir décliné l’offre faite de postes élevés de permanent au SPD ou dans les Union centrales des Syndicats car il ne pense pas qu’on puisse réformer un Etat militarisé comme l’Allemagne par la voie parlementaire. Après l’interdiction de la Libre Union pendant la guerre, il coordonne l’activité des cadres clandestins et est le principal réorganisateur de la Libre Union à partir de novembre 1918. A partir de la fondation de la FAUD en décembre 1919, il préside la Commission économique à Berlin et est propriétaire de la Maison d’édition de la FAUD à Berlin. Sous l’influence de Rocker et seulement en 1920, pendant un séjour en prison à Berlin, il quitte intellectuellement le SPD

.

[17(Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 32.

[18Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 33.

[19Voir le texte de Pannekoek : Action de masse et révolution 1912.

[20Voir le texte : Les divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier qui constitue la première critique globale de la social-démocratie allemande.

[21Une position que les évolutions postérieurs du SPD semble avoir validé. Ainsi, en 1914, alors que l’opposition de gauche commence à donner de la voix contre le vote social-démocrate des crédits de guerre, le parti connaît une nette augmentation du nombre de ses permanents. En 1914, l’encadrement du SPD voit son nombre de permanents passer de 413 à 2 646 personnes. Idem pour les "Syndicats Libres" dont le nombre de permanents passe de 269 à 2 867. Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 57.

[22Celui-ci, installé en Allemagne depuis 1908, après avoir été membre du SDKPiL polonais (le parti de Rosa Luxemburg), est devenu l’un des opposants les plus décidés. Accusé de "vol d’un manteau" par la direction du SDKPiL, il en est exclu ; et Rosa Luxemburg, soutenue cette fois par la direction du SPD, obtient son exclusion du parti, au congrès d’Iena. Mais Radek, qui était l’un des militants les plus actifs à Brême, est soutenu totalement par Pannekoek et la section. Le résultat en fut que les ponts sont coupés entre la tendance de Rosa et celle de Brême ; ce qui ne fut pas sans entraver tout le regroupement des Linksradikalen pendant la guerre. NDAA : note réalisée d’après Philippe Bourrinet dans son texte sur la gauche germano-hollandaise.

[23Les premières tensions au sein du SPD apparaissent toutefois dès août 1914 lors d’une réunion de fraction des parlementaires du parti au Reichstag, voir Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 57.

[24Voir en particulier son texte Socialisme en danger, publié en 1894. Il existe une traduction française, reéditée en 1975 par les éditions Payot. Sur le site www.marxists.org on peut trouver des textes et sur le site Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k21752s la 3ème édition.

[25Cité dans le livre de Jean-François Fayet Karl Radek, éditions Peter Lang, page 164.

[26Idem.

[27Ainsi dans une lettre de Spartacus datée du 5 novembre 1916, Rosa Luxembourg mentionne une manœuvre bureaucratique de la droite de la social-démocratie en juin 1916 pour reprendre en main une section totalement acquise à la politique d’opposition révolutionnaire à la politique majoritaire d’Union Sacrée ; la bureaucratie est obligée de détruire la section pour en reconstruire une sur la ligne du 4 août 1914. Ibid, page 35.

[28Les hommes de confiance (Vertrauensmänner) sont à la base du SPD depuis 1890, lors de sa réorganisation avec l’abolition des lois d’exception qui rendaient son existence illégale. Ils agissent au nom du parti, ils en sont les organisateurs partout où ils sont présents : localités, entreprises, coopératives…

[29Pour en savoir un peu plus on peut lire le livre de Pierre Broué : Révolution en Allemagne, éditions de Minuit, page 79. Ce livre est disponible sur le site www.marxists.org.

[30Pierre Broué : Révolution en Allemagne, éditions de Minuit, page 63.

[31Une attitude que plusieurs éminents membres de cette fraction (Rosa Luxemburgs et Franz Mehring pour ne pas les nommer) annonce ainsi dans une lettre à des camarades anglais : "Mit den Führern, wenn diese wollen, ohne die Führer, wenn sie untätig bleiben, trotz den Führern, wenn sie widerstreben !" soit en français : "Avec les chefs, s’ils le veulent ; sans les chefs, s’ils restent inactifs ; contre les chefs, s’ils résistent !" Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 58.

[32Cité dans le livre La gauche communiste en Allemagne, 1918-1921 de Denis Authier et Jean Barrot, page 75.

[33C’est pourquoi on appelle communément ce groupe : Internationale et ses militants les "internationalistes".

[34P. Broué, page 73.

[35Texte que l’on peut trouver sur le site : www.marxists.org.

[36La gauche communiste en Allemagne, 1918-1921 de Denis Authier et Jean Barrot, éditions Payot, page 70.

[37Pour plus de renseignement sur les différentes conférences internationales voir le livre de Jules Humbert-Droz : L’origine de l’Internationale Communiste, Editions de la Baconnière, 1968.

[38Voir ses textes : Présentation du Vorbote, L’impérialisme et les tâches du prolétariat et Lorsque la guerre prendra fin.

[39Cité dans le livre de S. Bricianer, Pannekoek et les conseils ouvriers, éditions EDI, page 132.

[40Arbeiterpolitik, 22 juillet 1916.

[41Arbeiterpolitik, 16 septembre 1916.

[42Le groupe Arbeiterpolitik a progressivement rallié autour de lui la majorité des militants du SPD contre la direction, malgré les tentatives de cette dernière d’éliminer policièrement et politiquement l’opposition, Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, p. 68-70.

[43Hans Manfred Bock Syndikalismus und Linkskommunismus von 1918-1923, page 69.

[44Voir le texte Devant la décision du 10 mars 1917.

[45Voir le texte Sous notre propre bannière du 17 février 1917.

[46Voir le texte Appel du 5 mai 1917.

[47Voir les textes qui illustrent cette volonté : De l’importance d’un parti radical de gauche et Aux groupes locaux et aux camarades radicaux de gauche.

[48Dont on peut trouver les racines dans le texte de H. Laufenberg La révolution à Hambourg que nous mettrons en ligne ultérieurement et que l’on peut trouver dans le livre de Denis Authier et Gilles Dauvé : Ni parlement, ni syndicat : les conseils ouvriers !, éditions les nuits rouges.

[49Le projet des IWW consiste dans la constitution d’une force prolétarienne organisée sur une base de classe, en tant que classe. Ils refusent l’AFL comme organisation des travailleurs qualifiés, en un mot de l’aristocratie ouvrière. C’est en juin 1905 que des dizaines de militants ouvriers décident de créer une organisation d’industrie qui rompe avec l’organisation de métier. Comprenant que la défense du métier ne porte en aucune manière les germes d’une lutte de classes offensive contre le patronat et prévoyant les développements que ne manquerait pas de provoquer l’intégration du machinisme moderne qui "déqualifierait" le travail de l’ouvrier et qui donnerait une autre puissance à la force emmagasinée dans l’usine, ils sentaient qu’il était nécessaire de donner à l’organisation ouvrière d’usine proprement dite une importance décisive. Mais les IWW échouèrent, Wolffheim néanmoins, considéra que leur analyse était juste, et que la perspective qu’ils faisaient historiquement nécessaire pour pouvoir en reprendre les thèmes essentiels.

[50Dans la tradition social-démocrate, le parti détient la science : le dit marxisme. Celui-ci est l’instrument de la libération du prolétariat, instrument qui rend évidente la chute du capitalisme, la nécessité objective du passage au socialisme. Le "marxisme", considéré comme science, donne au parti sa nature d’expression cohérente et globale des intérêts de classe du prolétariat. D’autre part, les rapports entre la forme parti et la forme syndicat sont entrevus comme la progression d’une conscience des intérêts à défendre (vendre au mieux sa force de travail) à une conscience proprement offensive, posant les problèmes de la destruction de la société capitaliste. Les meilleurs éléments du syndicalisme prenant conscience de l’insuffisance des solutions proposées à l’échelle de l’usine ou de la branche d’industrie rejoignent les rangs de la conscience de classe organisationnellement constituée, matérialisée. Kautsky fut le "pape" de cette théorie que son disciple, Lénine, développe dans Que Faire ?

[51Voir le recueil de textes de K. Liebknecht : Militarisme, guerre, révolution, paru aux éditions Maspero, pages 205 sq.

[52C’est ainsi que Liebknecht désigne l’Arbeitgemeinschaft qu’il qualifie par ailleurs d’étable.

[53Tract du CSI, Commission Socialiste Internationale du mouvement de Zimmerwald, cité dans Karl Radek, page 204.

[54Voir les articles de l’Arbeiterpolitik : La victoire des bolchéviks et Une nécessité impérieuse. Nous précisons toutefois que ces militants de Brême, comme beaucoup de militants dans d’autres pays, n’avaient pas une vue très exacte des conceptions bolcheviques sur le parti.

[55On peut trouver ce texte sur le site : www.mondialisme.org.

[56Cité par P. Broué, déjà cité, pages 107-108.

[57Où se tient une conférence socialiste internationale pour la paix. Dittmann, en bon politicien désireux d’avoir des masses dans sa besace pour négocier, a fait comprendre à Reichpietsch qu’un mouvement pour la paix dans la flotte renforcerait la position des socialistes pour la paix !

[58Cité dans Révolution en Allemagne de P. Broué, page 110.

[59P. Broué, page 113.

[60Comme le dira Ebert, dirigeant du SPD : je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe", cité dans P. Broué, page 117.

[61Cité dans P. Broué, page 133.

[62Voir à ce sujet le texte de Richard Müller : Le système des conseils en Allemagne.

[63Editions Complexe, page 84,.




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