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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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USA : Contrôler les prolétaires, les transformer en pauvres
Camarades, n°2/3, Avril-Mai 1975, p. 10-15.
Article mis en ligne le 2 janvier 2014
dernière modification le 30 décembre 2013

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Cet article de F. GAMBINO a paru dans la revue italienne PRIMO MAGGIO (Premier Mai) N°2, Mai 73-Janvier 74 ; Calusca Editrice, Libreria Corso di Porta Ticinese 106, 20 123 Milano. Il nous a paru bien cerner l’enjeu général de la lutte de classe au niveau du salaire indirect et de sa gestion politique par l’État. Pour la France, renvoyons au livre et aux articles de Lionel Stoléru, (notamment Figaro 23 nov. 73), aux articles de Pierre Drouin sur l’impôt négatif dans le Monde, enfin à l’Anticapitalisme de Paul Fabra (p.312-351) dont la "rigueur ricardienne" est exaspérée par cette réédition des Economy Laws. Tous ces points de vue sont ceux de l’autre bord, bien entendu !

Baby-kisser = Homme politique (C. Major : Dictionnaire de l’argot afro-américain. N.Y. 71)

"Nous démontrerons que l’expansion des politiques d’assistance a tourné au contrôle de la révolte urbaine, tandis que les réduction traduit la tentative de réimposer les normes du travail". C’est ce qu’écrivent Francis FOX PIVEN et Richard A. CLOWART dans l’introduction de leur livre : Regulating the Poor. The Function of Public Welfare, N.Y. 1971, ouvrage qui clarifie les termes du débat engagé sur la "rationbalité" ou l’"irrationnalité" des aspects majeurs du système d’assistance sociale aux États-Unis.
Une précision d’emblée. À partir de la grande Dépression, des luttes menées à l’échelle continentale ont permis à la classe ouvrière américaine de se construire des barrières de protection plus efficaces qu’en Europe, tant en ce qui concerne des barrières de protection plus efficaces qu’en Europe, tant en ce qui concerne son niveau de vie qu’en matière de chômage. Comparées à celles des États-Unis, les allocations de chômage italiennes dans leur nouvelle version législative ou dans les précédentes, évoquent purement et simplement l’image de la misère plutôt que celle de la pauvreté. Certes, les États-Unis ne connaissent ni les allocations familiales, ni les caisses de retraite qui restent en général gérées par des entreprises en collusion avec les syndicats et qui laissent souvent les vieux ouvriers les mains vides [1] ; le système médical demeure entre les griffes de l’American Medical Association. Mais l’on assiste pas comme en Italie au marché des nouveaux nés où les mères célibataires sont gratifiées de 5000 lires par mois durant la première année de l’enfant (réduites à 2500 lires les quatres années suivantes), tandis que les instituts qui "récupèrent" les "enfants abandonnés" recoivent de l’État 45 000 lires par mois [2].
Le livre de Fox Piven et Cloward est centré sur les luttes des sans-salaires durant les dix dernières années. Il analyse la façon dont elles ont réussi à détourner les initiatives réformistes de cette période en révolte urbaine. Le rôle essentiel et nouveau des "mères sans soutien" (unsupported mothers) et la façon dont elles ont su utiliser l’aide qui leur était consentie, sont bien mises en relief.
Les deux auteurs reviennent sur le précédent du "Welfare" State aux XVIIIe et XIXe siècles ; ils analysent ensuite les anénes trente et montrent comment les changements intervenus dans les formes de lutte vont de paur avec une modification de la composition des sans-salaires.
Durant la Grande Dépression, l’assistance alimentaire et les allocations de chômage recoupent fidèlement la structure de l’emploi des cols bleus : pères de famille, célibataires les plus combattifs et manoeuvres journaliers précaires (c’est-à-dire les fameux skidders capables d’organiser leur survie à partir des miettes de richesse sociale) ; en général, ils étaient blancs et mâles. Peu femmes, même si ces dernières n’étaient plus coupées des luttes par une réclusion domestique, comme c’était le cas ailleurs. La confrontation avec les données britanniques pour la période correspondance [3] met en lumière la portée plus grande des revendications des chômeurs aux USA, leur plus forte mobilité géographique, leur plus solide indépendance vis-à-vis de la politique syndicale [4]. L’assistance alimentaire et les allocations disparurent vers la fin des années 30, englouties dans les programmes roosveltiens de production de guerre, après avoir subi une sérieuse cure d’amaigrissement avec les grands travaux de la Work Progress Administration. Avec ceux-ci, la logique de Keynes poussée à l’extrême célébrait ses derniers fastes. Keynes pour qui, en l’absence de mieux, "creuse des trous en recourant à l’épargne comme moyen de financement augmentera non seulement le taux de l’emploi, mais aussi le solde national réel des biens et des services utiles". Après la guerre, il aurait été impossible de proposer ce genre de solution, non seulement dans les pays où la classe ouvrière possédait un siècle d’expérience de lutte, mais tout autant dans les pays où était en train de surgir un prolétariat moderne. Voici ce que pensait de la politique "des trous" un ouvrier noir, cadre communiste, appartenant à une zone objectivement "arriérée" du Sud des États-Unis : "Le département de l’assistance se servait des noirs déqualifiés et chômeurs pour creuser, déplacer des pierres, aplanir la chaussée et accomplir des travaux que les machines auraient dû faire. Et peut-être, nous n’aurions pas été rendus furieux par ce boulot, pour dur qu’il était ; mais la paie correspondait toujours à la même quantité de nourriture" [5]. La suite immédiate du compte rendu parle de la première manifestation de chômeurs dans le centre de Birmingham, capitale industrielle de l’Alabama.
Si le New Deal rooseveltien affrontait déjà les premières difficultés à faire passer ce que Marx nommait le "travail pour tous", le "travail comme détermination générale de la communauté", comme mot d’ordre du capitalisme collectif, l’entreprise devint encore plus difficile après la guerre. Une conscience de classe, c’est-à-dire la connaissance du développement de la force productive du travail social, la volonté politique de se faire prendre sur le marché du travail à des salaires d’un dollar l’heure, l’émergence de luttes offensives au moment où le chômage atteignait sa diffusion maximum, telles sont toutes les idées que l’ont retire d’une lecture oblique de Regulating the Foor. De la même façon, le cadre général qui se dégage des chapitres consacrés à l’après-guerre et surtout à la "prise d’assaut" du système d’aide publique après 1950 devraient servir d’avertissement à nos auteurs qui affirment qu’il s’agit d’une phase d’austérité ; ils eussent été mieux inspirés s’ils avaient réussi à démontrer qu’à un tel stade de développement des forces productives du travail, la productivité croit en raison de l’expansion du plein emploi des ouvriers. Le passe du stade : "toujours plus de marchandises avec toujours plus d’ouvriers" au stade : "toujours plus de marchandises avec moins d’ouvriers" était déjà bien amorcé dans les États-Unis de la fin des années 30. Seule la production de guerre de 1939 à 1944 avait été à même d’assurer le plein emploi. C’est au cours de ces années que s’amorce la désagrégation progressive du "salaire familial" entendu comme le salaire du chef de famille.
Le processus qui conduit au double salaire familial après la guerre s’avère irréversible, et les récessions des années 50 et 60 ne parviendront pas à le contenir. Paradoxalement, c’est précisément l’après guerre qui, en posant les problèmes de restructuration productive à une échelle encore jamais vue, révèle la pression des salariés qui ne sont pas chefs de famille, les soi-disants "salaires d’appoint". Tout de suite après la guerre, ceux qui furent licenciés des usines furent dans l’ordre : les femmes, puis les hommes noirs, les femmes puis les hommes blancs sans qualification. Durant la seconde guerre mondiale, l’aide du gouvernement fédéral était allée presque exclusivement aux vieillards dépourvus de retraites, aux orphelins, aux mutilés. Pour tous les autres, il y a avait la production de guerre. La fixation du montant et la durée de l’aide conférée aux chômeurs avait été déléguée par le gouvernement aux pouvoirs locaux qui restraignaient les subsides de façon à libérer une masse notable de force de travail pour les tâches plus générales.
Durant la reconversion de 44-49, les sans-papiers augmentent ainsi que les secourus, encore que la proportion soit moindre pour les seconds que pour les premiers. Dans la catégorie des aides aux enfants à charge (où plutôt aux mères sans soutien) en qui Fox Piven et Cloward repèrent à juste titre l’oeil du cyclone durant les années 60, les secourues progressent de 132% entre la fin de la guerre et 1950. Jusqu’en 61, pour obtenir la prise en charge par l’État des enfants à charge, il fallait que le père n’ait plus aucun rapport avec la famille. De sorte que, surtout à partir de la reconversion qui suit la guerre de Corée, l’État et avant tous les pouvoirs locaux se proposent de libérer la force de travail des jeunes dans les ghettos, en suspendant toute assistance indirecte quelle qu’elle soit.
Les assistants sociaux qui s’étaient déjà distingués par leur rôle de surveillance dans les ghettos, durant les années du New Deal [6], doivent déployer des dons policiers pour contrôler l’assistance publique. De là l’ambivalence de leur position, ce qui se traduit par une rotation très forte dans les zones urbaines où la situation sociale était la plus tendue, en raison des frustrations qu’ils subissaient dans leurs tentatives de concilier les directives fédérales et locales d’une part, et les exigences des secourus de l’autre. La certitude répandue chez tous d’un énorme potentiel productif du système qui ne peut plus se barricader derrière l’excuse d’un manque de ressources, conduit inévitablement à une offensive en règle contre le Welfare. L’immigration des campagnes, avant tout celle des noirs du Sud après la guerre, n’était pas la seule à produire une augmentation du nombre de secourus. La décision de la bureaucratie réformiste n’avait pourtant pas desséré les mailles de l’aide aux sans-salaires. Fox Piven et Cloward écrivent : "Que ce soit dans le Nord ou dans le Sud, le système d’aide ne répondait pas à la pauvreté engendrée par l’un des plus grand bouleversements économiques de notre histoire. L’expérience des années 50, comme celle de la Grande Dépression prouve une fois de plus que le rapport entre une pauvreté diffuse et l’accroissement des moyens mis à la disposition de l’assistance, n’est ni direct, ni simple" [7].
La condition d’indigent en tant que telle ne débouche pas sur des mesures d’aide. Ce n’est que lorsque l’indigence se transforme en révolte urbaine que le gouvernement répond par un accroissement de l’aide, comme cela se produira justement durant les années 60. L’expansion de la production qui résulta de la guerre du Vietnam fit augmenter le taux d’emploi, mais le nombre des secourus s’accru lui aussi : c’était essentiellement de la force de travail sans qualification, vivant dans les villes depuis une vingtaine d’années ou arrivant sans cesse du Sud, en majorité des jeunes et des femmes.
C’est alors que se situent les grandes révoltes urbaines de Birmingham (1963), de Los Angeles-Watts (1965) et de Detroit (1967). Les grands commis du Welfare des administrations Kennedy et Johnson et en particulier Daniel P. MOYANIHAN, responsable du programme de la Grande Société (66-68), commettent une erreur typiquement "libérale". Jugeant positive la corrélation observée entre le nombre de secourus et la désagrégation des familles dans les ghettos, ils tentent alors une politique de contrôle sur ces familles et en particulier sur les jeunes. Fox Piven et Cloward établissent eux, en revanche, que la corrélation valable est celle qui existe entre le nombre de secourus et la revendication "agressive" d’un revenu individuel, détaché de la situation familiale à l’égard de l’emploi [8].
Le rôle de point des jeunes dans la rébellion contre une telle dépendance et la tentative de la part de certains bureaux financés par le gouvernement fédéral de stimuler ces luttes pour les réformes en leur fournissant des fonds, se heurtent donc au lieu de converger dans une entreprise réformiste. La "mobilisation en faveur de la jeunesse" lancée en 66 par Moynihan [9] échoue. Lutter pour détacher le revenu individuel de celui de la famille et le rattacher ainsi au culte du travail stimulé par une demande de postes de travail qui aurait pu venir "d’en bas, de la base" intéressait de moins en moins la génération du baby-boom d’après guerre. C’est ainsi qu’échoue également la dernière tentative de Moynihan durant la première administration Nixon, et avant sa nomination comme ambassadeur en Inde ; nous voulons parler du projet de loi du Programme d’Assistance Familiale (F.A.P.) ; conçu comme "faisant partie d’une stratégie d’ensemble destinée à réduire le niveau de violence dans le pays" [10], il accordait six milliards de dollars aux "familles pauvres" à condition que les adultes se rendent disponibles sur le marché du travail, même si c’était pour recevoir un salaire de famine. Cette proposition ne pouvait susciter aucune initiative venant "de la base". Les prolétaires, bien que toujours vus comme des pauvres, ne montraient, selon Moynihan lui-même, aucun signe de compréhension de "l’occasion qui leur était offerte" ; ils n’exprimaient pas non plus le moindre signe de ressentiment à l’égard de "ceux qui avaient repoussé l’offre en leur nom". Alors l’austerity nixonienne parviendra-t-elle à mener ces "pauvres" sur les rives de l’éthique du travail, là où l’offre de six milliards de dollars de la main à la main avait échoué ?
En ce qui concerne l’Italie, les "investissements sociaux et les réformes" revête un aspect nouveau lorsqu’on tient compte de la constatation de Moynihan à propos des spécialistes des "couches moyennes" : "Avec une cohérence stupéfiante, lorsqu’on demandait aux spécialistes de la classe moyenne de concevoir des moyens d’améliorer le sort des groupes des classes inférieures, ce qu’ils trouvaient ce sont des schémas dont le premier résultat aurait été d’améliorer leur situation de spécialiste des classes moyennes" [11].
Après divers essais de réformes, la seconde administration Nixon s’est engagée résolument sur la voie qui consiste à imposer un poste de travail aux secourus "capables de travailler" en se servant des assistants sociaux. Là où cette tentative n’a pas déjà été enrayée, comme chez les mères célibataires à Detroit, par exemple, la plupart des assistants sociaux abandonnent ce métier de flic au bout de quelques mois.

Ferruccio Gambino

Notes :

[1Cf l’analyse du système de retraite aux États-Unis par Charles LEINENWEBER, The Great American Pension Machine, "Ramparts", vol. 10, N°12 (June 1972), p. 29-36.

[2Groupe Lotta Feminista de Padoue : "Maternité et avortement" in Mariarosa Dalla Costa, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, trd. fraç. Librairie Adversaire, Genève, 1973, p. 142.

[3Voir en particulier Wal HANNINGTON, Unemployed Struggles 1919-1936, Lawrence et Wishart, London, 1936, (Rimp. par E.P. Publishing 1973).

[4Sur les formes d’organisation des chômeurs durant les années 30, voir Helen SEYMOUR, The Organized Unemployed (Unpublished dissertation), Division of the Social Sciences, University of Chicago, 1937.

[5Hosea HUDSON, Black Worker in the Deep South, International Publisher, New York, 1972, p. 55. (réimp. par E.P. Publishing, 1973)

[6On peut observer le pouvoir de l’assistant social de démanteler une famille noire dans un État comme le Michigan où les noirs étaint pourtant le mieux traités, dans le livre de Malcom X : Autobiographie.

[7F. PIVEN & R.A. CLOWARD, pus cité, p. 218.

[8Sur ce problème cf. Robert B. Hill, The Strengths of Black Families, Emerson Hall, New York, 1970.

[9Daniel P. MOYNIHAN, The Professionalization of Reform, Public Interest, I (Fall 1965), p. 5-16.

[10Daniel P. MOYNIHAN, The Politics of a garanteed Income, Random House, New York, 1973, p. 12.

[11Ibidem, p. 54.




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