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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Italie, G-B : sur le terrain social
Camarades, n°2/3, Avril-Mai 1975, p. 39-51.
Article mis en ligne le 20 janvier 2014
dernière modification le 19 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Il s’agit dans ce court article de deux expériences exemplaires dans le domaine de la lutte sur le terrain social : celle des "CLAIMANT’S UNIONS" en Grande Bretagne et celle des AUTORÉDUCTIONS en Italie. Exemplaires, ces expériences le sont par ce qu’elles ont introduits dans la problématique des objectifs et des formes d’organisation des éléments nouveaux, pour ce qui est de la France tout au moins. Aussi conviendra-t-il de se garder de leur conférer un caractère magique, avec derrière la tête l’idée plus ou moins précise de plaquer sur la situation française des schémas de lutte dont rien ne dit a priori qu’ils sont adaptés. Mais il ne faudrait pas non plus tomber dans le travers inverse, fréquent dans les groupes d’extrême-gauche, ce n’est pas un hasard, qui consiste à nier le caractère de classe de ces luttes et à les faire passer au mieux pour des actions d’assistance charitables, sans signification ni portée politiques. On citera par exemple un court passage d’un écrit de l’International Marxist Group (Section anglaise de la IV° Internationale), repris par la LCR dans une de ses brochures "Taupe Rouge", à propos de l’action des Claimant’s Unions (C.U.) : "Les luttes principales qui se déroulèrent fin 71, contre le chômage massif eurent lieu dans les secteurs clés, au coeur même de la classe ouvrière, et de fait influeront profondément sur les luttes ouvrières à venir ; telles celles des chantiers navals de la Clyde. Or l’orientation des C.U. restait en dehors de cette dynamique de lutte de classes. Ils étaient des lieux de regroupement dans les secteurs périphériques faibles. De fait, dans de nombreux cas, ce fut une sorte de service de charité ou au pire un refuge pour des personnes désespérées sans allocation..." Quand on lot l’interview du camarade des C.U., qui suit cet article, cela prête à sourire.
Mais en fait si l’on se souvient (cela sera rappelé un peu plus en détail par la suite) de ce que fut la lutte des Chantiers de la Clyde : une sorte de Lip anglais, la marche vers l’auto-gestion et surtout l’exaltation de la lutte pour l’emploi, on retrouve une fois de plus au coeur de cette critique, ligne de clivage qui partage aujourd’hui l’extrême-gauche : celle de la lutte pour la défense de l’emploi (avec pour corollaire, une stratégie syndicale) et de l’autre lutte sur le terrain social pour le salaire garanti (et son corollaire : la recherche de formes autonomes d’organisation et de lutte).
Tel est bien en France, en ce début de l’année 75, l’enjeu de la bataille politique. Aussi dans cet article de conjoncture, ne nous attacherons-nous pas à rédiger une histoire anecdotique, ni un catalogue de luttes et de mots d’ordre, mais bien plutôt, à travers une analyse un peu moins sommaire que celles généralement pratiquées dans l’extrême-gauche, à découvrir ces lignes de clivage dans ces deux expériences.

ITALIE : AUTOREDUCTION ET APPROPRIATION

Le phénomène de l’autoréduction qui touche déjà presques toutes les grandes concentrations ouvrières vient de loin. Ce qui semble aujourd’hui une expérience impulsée par les syndicats, a en fait une histoire : l’histoire globale des luttes ouvrières des années 60 à maintenant. C’est sur la continuité de ces luttes que se sont construites des expériences originales qui s’appèlent dans le vocabulaire de la gauche extra-parlementaire italienne : appropriation, autoréduction, etc...
Il existe donc un fil rouge que mène sans solution de continuité, de l’émergence des luttes autonomes de l’ouvrier-masse italien des chaînes de montage, à l’occupation militaire de Mirafiori, aux occupations de maisons de San Basilio : toujours les mêmes sujets, toujours la même volonté irréductible de pouvoir de la classe ouvrière italienne.
L’expérience de l’autoréduction s’inscrit contre la tentative capitaliste de briser au niveau du territoire, les points forts de l’autonomie ouvrière en usine. Crise et récession ont amené ces expériences de lutte une façon nouvelle, de la part des ouvriers, d’affronter l’initiative des patrons.
L’épidémie des luttes sociales est partie de Turin Sud-Ouest (Fiat) et a gagné rapidement toute la métropole industrielle, puis la Lombardie pour atteindre la Vénétie, capitale de la pétro-chimie. Le 19 août 1974 à la rentrée des vacances, les ouvriers de la Fiat Rivalta reçoivent l’annonce d’une augmentation de 25 à 30% du tarif des transports (votée par le PCI dans l’allégresse de la marche vers le compromis historique). Quelques jours plus tard, les ouvriers qui doivent prendre le car le matin et le soir, forcent trois compagnies des compagnies privées, les plus importantes, à appliquer les anciens tarifs. Des délégués sont élus ; ils serviront entre autre à distribuer aux travailleurs des cartes de transports, contre signées par la FLM, syndicat des métallos. La caution du syndicat légalise et transforme en action ponctuelle ce qui était parti pour être une revendication générale : la victoire sera de courte durée pour le syndicat ; quelques jours plus tard, les cars de la Fiat sont arrêtés par les ouvriers qui ne veulent plus rien payer du tout ! Autant dire que le syndicat ne donne pas son aval. Il essaiera plutôt de lier cette lutte à une protestation traditionnelle pour l’amélioration du service. Mais la revendication des ouvriers : transports gratuits démontre une fois de plus que non seulement les avants-gardes de masse, mais encore la majorité des ouvriers, désobéisant de plus en plus aux indications des bureaucrates, ne sont pas prêtes à lutter pour un nouveau mode de développement fumeux proné par le PCI pour sortir de la crise. Le transport gratuit ne constitue qu’un modeste remboursement que les ouvriers s’offrent sur le grignotage des salaires et l’augmentation uniforme des prix ; une petite revanche sur les manoeuvres d’intimidation de la Confindustrie, notre CNPF, et sur les promesses anesthésiantes des syndicats. La bourgeoisie ne s’y trompe pas : elle commence à se préoccuper de la situation et envoie un haut fonctionnaire des transports discuter avec les instances des ouvriers en lutte.
En même temps commencent à Rome les occupations de maison et à Turin les luttes pour l’autoréduction des quittances d’électricité : le spectre noir de la désobéissance civile commence à hanter les nuits de la bourgeoisie italienne.
Le gouvernement italien avait pris durant les vacances une série de mesures anti-inflationnistes visant à faire baisser le revenu ouvrier. La première réaction, nous l’avons vu, fut celle des ouvriers de la Fiat face à la hausse des tarifs des transports. Mais, en fait, la hausse la plus sévère pour les revenus ouvriers était celle des tarifs d’électricité, décidée elle aussi pendant les vacances. La victoire des ouvriers de la Fiat face aux augmentations des transports favorisa la mise en avant du mot d’ordre d’autoréduction des quittances. Ainsi se trouva posé de la même façon le problème de l’organisation des ouvriers pour parvenir à vaincre l’ENEL, notre EDF, et à travers elle l’État et sa politique des revenus. Les comités prolétariens pour l’autoréduction, organes de l’autonomie prolétaire, impulsèrent à Turin le premier mouvement : forçant le syndicat à les soutenir, ils réunirent les quittances soit par quartiers, soit directement dans les usines. Ces comités étaient composés de délégués, de non-délégués, de membres des comités d’entreprise, mais ils en étaient indépendants. Ils commencèrent à parler d’autoréduction sur la base d’un refus de toute augmentation. Ils n’insistèrent pas beaucoup sur le type d’autoréduction qu’ils voulaient (tantôt 50% tantôt 8 lires le KWH, la première formule étant le plus souvent reprise) ; car au départ il leur semblait important d’avoir une initiative de masse, spécifique et précise, au niveau de l’usine ou de quartier quand ils parlaient d’autoréduction. Les comités rassemblaient les quittances d’électricité, les expédiaient à l’ENEL dûment tamponnées par le comité (parfois par le syndicat avec l’accord du PCI bien que cela ait été rare), avec la mention : "autoréduit de 50% avec l’accord du comité pour l’autoréduction de l’usine ou du quartier". Les montants réduits sont à acquitter par mandat postal, et comme ceux-ci ne sont pas gratuits, dans de nombreux comités les militants se sont donnés les moyens de s’en procurer en abondance : 150 000 quittances autoréduites à Turin, 50 000 à Naples, 20 000 à Venise, à Milan, des milliers à Rome et dans la quasi totalité des villes italiennes. Le gouvernement, préoccupé au moins autant par le caractère illégal de ces actions et leur tendance fâcheuse à se généraliser, que par cette offensive considérable contre sa politique, préféra négocier et parvenir à un accord avec les syndicats, tous disposés à arrêter un mouvement dont ils n’eurent que rarement le contrôle. De nouveaux tarifs d’électricité furent décidés qui annulaient en grande partie les augmentations prévues. Les réactions après cette victoire ? elles sont mitigées. Pour les syndicats et le parti communiste, cette victoire met un point final au mouvement pour l’autoréduction. Le PCI est même allé jusqu’à soutenir que cette victoire n’allais pas dans le sens des intérêts de la classe ouvrière, puisqu’elles portaient un coup à l’ENEL et que l’État devait chercher ailleurs les moyens de rembourser la dette ainsi contractée. L’impression générale qui prévalait dans l’extrême-gauche est celle d’une victoire, encore que LOTTA CONTINUA ait trouvé cet accord bidon (car il entérine une augmentation de 30% dans la mesure où les augmentations de l’été dernier atteignaient 50%) et ait appelé à la poursuite du mouvement, ce que les comités pour l’autoréduction n’avait pas attendu. D’autres luttes s’annoncent. Certaines eurent déjà lieu à Rome pour empêcher l’ENEL de couper le courant dans les quartiers où un grand nombre de travailleurs n’ont pas payés les quittances normales. De toute façon, il ne semble pas que le mouvement sur les quittances doive s’arrêter là. En particulier les comités ont décidé de s’occuper des quittances de téléphone...
Luttes pour l’autoréduction, nous venons de la voir, mais aussi luttes pour l’appropriation : voilà un autre aspect, lié au précédent, de l’affrontement avec l’État. Nous nous contenterons de deux exemples sur ce point riches eu aussi en leçons.
Nous ne nous étendrons pas trop sur le premier : celui de la lutte contre la hausse des tarifs alimentaires, essentiellement par l’appropriation dans les supermarchés. Dans un certains nombre de villes, essentiellement à Turin, les prolétaires ont investi en masse les supermarchés et se sont copieusement servis. Au moment de passer à la caisse, ils ont payé une partie de la note (rarement plus de la moitié) mettant le reste sur le compte du syndicat. Celui-ci dût approuver, quoique le PCI n’ait approuvé la chose que dans la mesure où les ouvriers n’achetaient que des denrées de première nécessité : autant préciser tout de suite que les ouvriers en question s’étaient servi aussi bien en patates qu’en... wisky. On voit quel niveau la lutte a pu atteindre en Italie à voir le syndicat avaler des choses aussi invraisemblabes.
Le deuxième exemple est celui de la révolte de classe de San Basilio. San Basilio est l’un des grands quartiers populaires de Rome, habitué aux invasions militaires de la police. Un quartier qui a écrit son histoire récente à travers le comportement de classe et la riposte coup pour coup que les prolétaires eux-mêmes ont sur opposer à l’arrogance du pouvoir et à la supériorité de ses moyens d’attaque. En voici les étapes les plus significatives. En 70, occupation d’un centre social transformé en dispensaire public et expulsion par la force du candidat de la DC pendant la campagne électorale. En 72, riposte de masse très dure contre une "expédition punitive" organisée par la police, sous prétexte d’arrêter deux fantomatiques voleurs. En 73, l’appui donné à la grande révolte des détenus de la prison près de Rebibbia. Enfin en 74, la défense de la lutte des 147 familles prolétaires qui, un an auparavant avaient occupé un immeuble neuf de l’IACP (équivalent de l’office des HLM). Le soir du 5 septembre la police avait fait irruption dans le quartier. Grand déploiement de forces pour prendre par surprise les familles. Le jour suivant, vendredi, les occupant avaient pris leurs précautions et avaient bloqué, tôt le matin, l’accès aux immeubles occupés. Après de dur affrontements la police est obligée d’interrompre les expulsions ; elle n’était parvenue à faire évacuer que quelques appartements. Le lendemain, même scénario. Mais la police se trouve confrontée à un problème imprévu : de tous les quartiers prolétaires de Rome, une énorme mobilisation d’ouvriers, de militants fait irruption à San Basilio pour soutenir la lutte des occupants. Si d’un point de vue numérique, le dispositif de défense des prolétaires est un peu inférieur à celui de la police, du point de vue de la détermination, il lui est nettement supérieur. Les délégations des occupants qui étaient parties sans trop d’espoir voient s’ouvrir tout à coup les portes, et du même coup la tactique de la police est battue en brêche pour le reste de la journée. Le samedi, la délégation obtient un arrêt des expulsions jusqu’au lundi 9. LOTTA CONTINUA organise aussitôt un cortège de victoire qui parcourt les rues de la ville. Le lendemain matin, de bonne heure, la police fait irruption devant l’immeuble occupé et en violation de la trêve pénètre dans les appartements, lançant tout par les fenêtre, frappant les habitants, leur tirant dessus des grenades lacrimogènes. Malgré l’effet de surprise, les occupants se réorganisent et commencent à répondre à cette provocation. Prévenus par téléphone, les prolétaires des autres quartiers affluent. Les affrontements durent jusqu’à l’après-midi. À la fin de ceux-ci, le Comité de Lutte pour la Maison de San Basilio appelle à un meeting en fin d’après-midi sur une place du quartier. La police le charge violemment, après avoir tiré des centaines de grenades lacrimogènes. D’un des pelotons de policiers partent des coups de feu : un jeune militant de 19 ans du comité de Tivoli, organisme de l’autonomie ouvrière organisée, est blessé à mort. Une heure plus tard, on apprend sa mort dans l’ambulance qui l’emmenait à l’hôpital. Toutes les lumières du quartier sont éteintes, sauf celles où se trouve la police revenue poursuivre les expulsions. De nouveau, les policiers sortent leurs armes, mais cette fois, ils ont la douloureuse surprise de sentir le plomb venir de l’autre côté : huit policiers sont blessés par balle, quatre, dont un capitaine, grièvement. La police se retire. Ainsi finit l’occupation militaire du quartier qui aura duré quatre jours. Le lendemain commencent les négociations pour reloger les 147 familles, ainsi que 70 autres familles occupant ailleurs des maisons, à Tivoli notamment.
L’attaque massive d’un quartier ouvrier de Rome n’est pas une chose inhabituelle, dans l’affrontement de classe sur le territoire urbain. L’espace ouvrier a toujours paru à l’ennemi de classe être un terrain hostile, sur lequel il était difficile ou hasardeux d’exercer des opérations répressives. La haine de classe profonde que la bourgeoisie nourrit à l’égard des ouvriers qui s’organisent sur leur propre terrain finit toujours par prendre la forme de grosses provocations et d’expédition punitives. La riposte ouvrière est toujours massive et violence, car elle reconnaît bien dans ces occupations militaires une attaque directe contre l’espace politique que la lutte a conquis. La presse réformiste a toujours diffusé une information alarmiste et calomniatrice des luttes sur le territoire : les présentant comme des luttes de sous-prolétaires, victimes des mécanismes de la gestion démocrate-chrétienne du pouvoir, mais dont les méthodes de lutte "n’ont rien à voir avec les traditions démocratiques du mouvement ouvrier" (sic). En fait, au nom d’une analyse léniniste de la pratique entendue comme mouvement matériel qui modifie la substance abstraites et paralysantes du type : "ouvrier d’usines" contre "ouvriers, employés des services", "travailleurs avec emploi" et "chômeurs", "prolétaires" et "sous-prolétaires". Ceci est d’autant plus grave qu’une des principales façons pour le capital d’arriver à gérer la crise est de tenter d’élargir le fossé entre travailleurs et sans-emplois.
Mais les évènements de San Basilio se rattachent, on l’a vu, à une tradition de lutte aussi profonde que riche du prolétariat romain. Le fil rouge qui parcourt cette tradition fait en même temps toute sa force : la réunification des différentes couches prolétaires dans un comportement de classe global qui s’exprime de façon violente pour répondre aux attaques portées contre les objectifs ouvriers, par cet appareil "démocratique" qui réprime au nom de la dictature et de la légalité bourgeoise.
La riposte prolétaire de San Basilio, a représenté un réel pas en avant vers une pratique politiquement organisée de l’autonomie ouvrière. Elle a fait en même temps justice, en grande partie, de l’opportunisme des groupes. Mais surtout cette révolte a fait vivre un premier embryon de lutte armée spontanée, ponctuelle, mais voulu et pratiquée par les masses parce que liée à la conquête de l’un de leurs objectifs de lutte. San Basilio représente donc un épisode duquel il serait bon de partir pour engager un débat concret et des actions conséquentes sur la nécessité de construire, aux côtés des luttes ouvrières, ces instruments de pouvoir prolétaire. Bref les armes capables de défendre et de faire avancer l’autonomie tant sur le plus des objectifs plus élevés, que des niveaux d’organisation.

GRANDE-BRETAGNE : LES CLAIMANT’S UNIONS

Si l’expérience des Claimant’s Unions (C.U.) diffère dans ses formes de celle de l’autoréduction, elle présente néanmoins avec celle-ci un caractère commun évident : la recherche des objectifs et des moyens de construire des niveaux d’autonomie en dehors du syndicat, et le plus souvent contre lui. Dans l’interview qui suit, le camarade des C.U. leur fixe comme période de plus grande activité celle qui va de la fin 70 au début 73 (encore qu’il ne précise pas le rôle important qu’ils ont joué durant la grande grève des mineurs de l’hiver 73) : il serait utile, avant de lui donner la parole, de faire un bref retour en arrière et de replacer cette lutte dans le cadre global de la situation de classe en Grande-Bretagne.
Le tournant décisif de la lutte en Angleterre se situe lors de la première grève des mineurs. Quelques mois auparavant, on pouvait voir aussi bien dans les assassinats d’Irlande du Nord, que dans le refus des capitalistes d’investir dans un pays où ne règne pas un minimum de paix sociale et jusque dans le plus grand lock-out de l’histoire industrielle, se tisser le fil de la contre-révolution. Mais la grève des mineurs introduisit massivement une donnée nouvelle : la façon dont les ouvriers avaient écarté le chantage au chômage, dissociant du même coup leurs intérêts de ceux des problèmes de "reprise économique". Cette capacité ouvrière de se battre sur le terrain du salaire était d’autant plus frappante qu’au même moment se développait la contre-attaque capitaliste contre l’"explosion salariale" des années 69-70 : chômage aux allures pré-keynésiennes (1 million de chômeurs, 3 millions de disponibles au travail d’après le "Times") : une inflation énorme pour l’époque ; la loi sur les relations industrielles qui prétendait pouvoir régler par des solutions policières les conflits sociaux, mais dont les capitalistes hésiteront toujours à se servir, jusqu’à ce qu’elle tombe après la deuxième grande grève des mineurs de 74 ; matraquage idéologique orchestré par tout le monde, y compris par certains groupes d’extrême-gauche qui appelaient au développement économique, sans discrimination, sans souci de son contenu, et surtout en exaltant le "droit au travail".
Mais si un temps, les capitalistes eurent le sentiment d’avoir gagné cette manche là à voir baisser le taux d’augmentation des salaires tandis qu’augmentait le chômage, ils durent vite déchanter : en effet, si certaines catégories, postiers, employés municipaux, étaient aussi bien en train de prendre une déculotée salariale, l’ouvrier de l’automobile en revanche, continuait la lutte avec vigueur. Au centre de la lutte on retrouvait une fois de plus cet ouvrier-masse sans qualification, indifférent à la réorganisation capitaliste, si ce n’est pour pouvoir en arracher le plus de salaire possible et le moins de travail. Cette année la puissante British Leylands secouée quotidiennement par des conflits, vient d’être nationalisée !
L’argent, voilà la seule chose que le prolétariat de l’automobile prend au capital. Le reste, les cadences, la qualité, la valeur du travail, il n’y a plus guère que les patrons et les "shop-stewards", les délégués d’atelier, siège du véritable pouvoir syndical, que cela intéresse. Et il le laisse aux plus "méritants" d’entre eux, ceux des chantiers navals de la Clyde. L’occupation des chantiers de la Clyde, et ses velléités autogestionnaires soutenues par l’extrême-gauche, le P.C.B. et Harold Wilson représente en effet l’autre comportement ouvrier en Grande-Bretagne, ces "luttes au coeur même de la classe ouvrière et de la dynamique de la lutte de classes" comme dirait l’I.M.G. (voir le chapeau de cet article). Sur ce terrain, le vieux mouvement ouvrier a trouvé un terrain d’unification autour du thème : c’est le gouvernement conservateur qui est responsable du chômage ; il faut le renverser (pacifiquement) et rendre à l’Angleterre un grand avenir de nation industrielle. Cette sainte alliance se termina de façon dérisoire : les shop-stewards de Glasgow se mirent en quête d’un patron, certains allant jusqu’à lui proposer le pacte social de quatre ans sans grèves, et en tout cas "une solide équipe de travailleurs qualifiés". En fait, la lutte de la Clyde et à travers elle, celle des shop-stewards, c’est la lutte pour le maintien des privilèges (y compris celui de travailler parmi tous les chômeurs écossais) menée par une vieille classe ouvrière qualifiée, nostalgique de l’époque des Unions et de la puissante classe ouvrière syndicalisée des années 30. Cette lutte "d’avant-garde" comme l’appellent les trotskystes de la SSL (les lambertistes) ou de l’IMG, pour une fois d’accord, est en fait une lutte d’arrière-garde, car elle n’est pas capable d’intéresser à ses objectifs, la figure nouvelle de l’ouvrier-masse, attaché à un boulot sans valeur, et à qui on va demander de s’intéresser au travail des autres !! Il fallut la grève des mineurs capable pour un temps d’imposer son leadership à l’ensemble de la classe ouvrière, pour que la lutte de la Clyde sorte de l’impasse. Juste après, la lutte est repartie sur les chantiers, mais sur les salaires : les prétentions autogestionnaires de la Clyde étaient oubliées, seule demeurait la volonté de lutter.
Si nous nous sommes étendu sur la lutte salariale durant cette période, sans trop insister sur la grande lutte des mineurs de 74, toujours présente dans les mémoires et n’entrant pas directement dans notre propos, c’est précisément à cause de la triste prétention des groupes à vouloir séparer lutte salariale et lutte sur le terrain social, ces dernières n’étant pas selon eux, des luttes ouvrières à part entière ; seulement ces gens oublient un petit fait tout simple, la proportion du salaire indirect dans le revenu ouvrier se situe aux alentours de 30% (avec une tendance à augmenter en période de crise). Simple petit fait qui montre bien l’importance que les luttes pour le revenu garanti peuvent avoir justement pour la classe ouvrière. Ceci montre également que tout le pouvoir n’est pas concentré sur le lieu de production. On pourrait croire que les gauchistes français sont prisonniers de ce schéma, puisque certains groupes préfèrent le travailleur à son "poste de combat" c’est-à-dire de travail, avis à vous femmes, jeunes, au chômeur luttant pour le revenu garanti.
Au niveau du terrain social, la décomposition de classe est très avancée. Les premiers problèmes auxquels se sont heurtés les C.U. sont effectivement de cet ordre. Chômeurs, retraités, invalides, mères sans soutien, etc... autant de catégories, autant de régime d’assistance différents. Les mots d’ordre unificateurs, les C.U. les ont cherchés dans le discours sur le salaire garanti qu’ils définissent ainsi : "Il s’agit d’un revenu minimum garanti pour tous les adultes au dessus de 18 ans qu’ils aient un emploi ou non. Il est garanti car il s’agit d’un revenu de droit qui ne peut être supprimé à aucun moment. Cet objectif est cependant différent du salaire minimum, en ce sens qu’il est considéré comme un droit fondé sur les besoins des gens et non comme un salaire lié à la production. Ce n’est pas la récompense du travail fourni, ni une compensation du fait d’être sans travail ; ce n’est pas non plus un remboursement partiel des cotisations versées à l’assurance nationale, ni même un coup de main pour élever les enfants. Si l’on est trop vieux ou trop malade pour supporter la dureté du travail, si le capitalisme a besoin qu’on soit au chômage, si les enfants doivent être élevés, alors qu’on nous paie !!!"
Le revenu garanti est avancé contre le "droit au travail", car pour les C.U. : "demander le droit au travail, et en fait, c’est pire que mendier, car on n’aura pas d’argent pour rien, mais il nous faudra plutôt nous dégrader en acceptant des jobs emmerdants, le tout à un bon taux d’exploitation selon toute vraisemblance. Une telle demande peut facilement être retourné contre nous, car elle n’est pas loin du camp de travail dont la forme la plus dépouillée consiste à creuser des trous pour les remplir ensuite !!" En fait le revenu garanti est une attaque contre les postes mal rémunérés, et aussi contre l’incitation au travail qui consiste à maintenir les assistés sur le seuil de survie, en exerçant de façon permanente une pression pour les amener à accepter n’importe quel travail : en fait le revenu constitue une attaque contre la "ghettisation" des assistés considérés par tous comme les couches dépourvues de pouvoir sur la société, c’est-à-dire les plus contrôlées.
Les luttes pour le revenu garanti, du type de celles engagées par les C.U. sont un élément de recomposition de classe, et offrent à la classe ouvrière des débouchés organisationnels et politiques nouveaux sur le terrain de l’autonomie. L’action des C.U. a été intéressante à cet égard, encore qu’un certain nombre d’aspects aient été mal vus, notamment dans la conception de l’organisation et des rapports avec les shop-stewards, et que les objectifs mis en avant n’aient pas toujours été dans le sens qu’indiquait la stratégie pour le revenu garanti (pensons par exemple à la proposition de certains C.U. de mettre sur pied "l’usine des C.U." ou le jardin potager des C.U., chose partiellement réalisée !). Mais si tout cela, laissons parler les camarades anglais...




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