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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Syndicat : Syndicats, partis, extrême-gauche et chômage
Camarades, n°2/3, Avril-Mai 1975, p. 64-69.
Article mis en ligne le 18 avril 2014

par ArchivesAutonomies
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Le problème des stratégies des partis de gauche, des syndicats, des groupes d’extrême-gauche, face au chômage et à la détérioration croissante de la situation de l’emploi en France, n’est pas sans importance pour ceux qui veulent se donner les moyens de pratiquer un discours autonome sur le ter­rain du chômage ; le camarade du "Collectif Chômage" lui con­sacre, notamment à travers le problème de l’unité avec la clas­se ouvrière, une grande partie de sa contribution dans ce numéro.
L’enjeu des luttes actuelles sur le terrain du chômage est de tracer au niveau de l’organisation et des objectifs la ligne de clivage entre la lutte défensive sur l’emploi, gérée par le syndicat, et la lutte offensive sur le terrain du re­venu, comme seul moyen pratique de réaliser l’unité avec ceux qui ont encore du travail et de construire l’expression poli­tique d’une autonomie qui existe déjà au niveau sociologique, notamment dans l’attitude vis-à-vis du travail.
Pour cela, il n’est pas inutile de s’interroger sur le sens que présente pour le syndicat la stratégie de défense de l’emploi. Depuis l’après-guerre, le problème de l’emploi ne s’est pas vraiment posé de façon cruciale jusqu’à ces derniè­res années. La période de plein emploi qui s’est ouverte après-guerre a fait passer au second plan des préoccupations des travailleurs le problème de l’emploi (plein emploi dû à une série de circonstances telles que l’effort de reconstruc­tion, un faible taux de croissance démographique, une politi­que inflationniste permettant le plein emploi et le rattrapa­ge des augmentations de salaire). Comme dit la CFDT : "En fait, l’objectif du plein emploi a contribué à justifier l’expansion comme une finalité économique en soi". Cette sécurité de l’emploi s’est alors accompagnée de garanties de revenus accordés aux chômeurs (ASSEDIC), en contrepar­tie de la tolérance syndicale d’un volant de chômage, échappant à la syndicalisation pour sa plus grande part, et qui constitue aujourd’hui la couche sur laquelle s’ap­puie la restructuration capitaliste : ce qui veut dire la couche la plus touchée par le chômage : jeunes femmes, femmes, immigrés, etc...
A ce stade, certaines divergences d’interprétation apparaissent entre la CGT et la CFDT. La CGT dénonce la politique et le type de développement actuels, renforcement des secteurs monopolistiques, aides aux exportations au détriment du marché intérieur. Pour la CGT, encore au­jourd’hui, il est certain que le changement politique qu’instaurerait le programme commun est le seul moyen de revenir à cette situation de plein emploi qui existait avant les politiques de volant de chômage.
"Les principes posés par les revendications de la CGT et de la CFDT sont :

  • le droit à l’emploi et à la formation pour tous ;
  • pas de licenciement sans un reclassement préalable au moins équivalent ;
  • élévation du pouvoir d’achat, réduction de la du­rée du travail, abaissement de l’âge de la retraite.

    Ces principes ont la caractéristique d’être applicables dans l’économie actuelle, au moins à terme, mais ils re­prennent en fait les revendications de plein emploi en les adaptant à la période actuelle. Ces revendications, si elles sont formulées comme des impératifs absolus, sans considération à la fois du contenu qualitatif qu’elles recouvrent et de l’optique générale d’abolition du sala­riat, donc de rupture totale avec le système actuel, ne peuvent conduire qu’à une plus grande soumission des tra­vailleurs au capital". (B.Bellon "Le volant de chômage" p. 200).
    Or, la politique de plein emploi implique un taux de croissance élevé, dont on sait déjà qu’il ne pourra pas être maintenu. De plus, la croissance économique n’est pas grande créatrice d’emploi : elle nécessite une plus grande accumulation du capital, une plus grande automation du pro­cessus de production, donc un petit nombre de créations d’emplois. Premier problème pour les syndicats.
    Le deuxième problème a été aperçu par la CFDT : "La CFDT est peut être le syndicat qui perçoit le mieux le fossé qui se creuse à nouveau entre la "nouvelle classe ouvrière" (issue des traditions des ouvriers-artisans quali­fiés du siècle passé, aujourd’hui pivot de la nouvelle or­ganisation du travail et implantée dans les appareils syn­dicaux), et un lumpen-prolétariat exclu ou en marge du système de production, n’ayant d’autres privilèges que d’en subir l’aliénation. Mais là s’arrête l’analyse et il est trop fréquent que l’organisation et la pratique de la CFDT ne correspondent pas aux principes qu’elle a tirés.
    Les causes de cette situation sont multiples : hétérogéné­ité, (...), suivisme vis-à"vis de la CGT,(..), enfin et surtout, la CFDT est, et reste, un syndicat de métier ; elle en subit donc la logique (Ibidem, p. 203-204).
    En somme en attribuant à la"nouvelle classe ouvrière" le terme plus approprié de "vieille classe ouvrière" et au "lumpen prolétariat" celui qui lui va mieux de l’"ouvrier- masse", ce conseiller syndical n’est pas loin de penser comme nous En fait, tout le problème est de voir à qui s’adresse le discours syndical : malheureusement pas à la fraction de classe la plus touchée par le chômage, celle qui n’est pas ou peu syndicalisée. La stratégie des syndicats est une stratégie de défense des privilèges acquis par la "vieille classe ouvrière". C’est dans cette op­tique qu’il faut voir les déclarations de Séguy : mieux vaut payer des retrai­tés que des chômeurs", inlassablement répétées par la C.G.T. aussi bien que par le P.C. On comprend dans ces conditions le refus chez les chô­meurs de faire de la politique avec les syndicats. Mais ce refus est aussi celui de lutter avec des syndicats qui, déjà dans l’usine, ne luttaient pas pour leurs intérêts propre. En ce sens la loi du 14.10.74 garantissant 90% du salaire en cas de licenciement pour motifs économiques, victoire syndicale est une division objective supplémentaire dans la mesure où les travailleurs de la mobilité sont exclus du champ de son application.
    Un autre aspect de la lutte des chômeurs est le rôle d’entrainement qu’ ils peuvent jouer au niveau de la lutte sur le terrain social dans tout son en­semble. A ce niveau, la réponse syndicale reste liée à la pratique de la pétition proposant les mesures d’aménagement des services d’assistance que ces gens, soucieux d’assurer leur crédibilité comme futurs (?) gestionnaires de la société capitaliste et de l’intérêt général, ou tout au moins comme co-gestionnaires, ne manquent pas d’avancer pour le plus grand bien du service public et donc de tous. Et de toute façon, comme dit "L’Humanité" : "Secourir les chômeurs est certe important,indispensable. Mais en faire des salariés comme les autres est de loin préférable. Encore faut-il le pouvoir."(22.1.75). Le mot est lâ­ché : les chômeurs sont des travailleurs privés d’emploi, et doivent donc être considérés en tant que travailleurs et non pas en tant que chômeurs. Il est cu­rieux de constater que, aussi bien du côté de la CGT que de celui de la CFDT on n avance pas des mesures spécifiquement destinées aux chômeurs, mais seulement des mesures destinés à défendre l’emploi ; par exemple,dans l’Humanité du 10.12.74 : "5 grandes revendications destinées à défendre l’emploi : smic à 1500F par mois,retraite à 60 ans. 40 heures sans diminution de salaire, embau­che dans le secteur public, garanties contre les licenciments abusifs." Rien sur l’aide aux chômeurs,sinon de façon très accessoire. La position de la CGT semble se nuancer. Pour préparer la journée sur l’emploi du 16.4.75, elle dis­tribue aux chômeurs un tract élaborant un certain nombre de mots d’ordre spé­cifiques aux chômeurs (gratuité des transports, paiement rapide des indemnités amélioration de l’accueil). Elle précise malgré tout que la défense de l’emploi est prioritaire : l’aide aux chômeurs vient en désespoir de cause. L’articulation entre lutte pour l’emploi et lutte pour le salaire semble encore difficile pour la CGT ; au niveau du chômage elle montre bien qu’elle subordonne le salaire à l’emploi.
    Il serait temps de donner quelques précisions quant aux interventions pratiquées car si les propositions ne coûtent rien la pratique n’est pas si sim­ple. Le refus des comités de chômeurs par les syndicats se traduit différem­ment pour la CGT et la CFDT. La CGT n’intervient pas sur le chômage, elle en laisse le soin au PC ou aux Jeunesses communistes. Ces interventions sont peu nombreuses : occupation d’ANPE pour l’amélioration du service (c’est chose faite depuis le conseil des ministres du 9.4.75 augmentant sensiblement les effectifs et le budget des ANPE), signatures de pétitions contre l’austérité ou pour assurer le plein emploi (comme celle proposée par les JC pendant l’occupation de l’ANPE de Lyon en février). A la CFDT, la statégie est plus complexe ; dans un premier temps,les instances fédérales étaient contre toute organisation des chômeurs,allant jusqu’à mettre ceux-ci en garde contre les "manipulations de type gauchiste ou fasciste". Depuis sous la pression d’un certain nombre d’UL, elles ont assoupli leur position:on assiste ça et là à des distributions de tracts, meetings avec les travailleurs du quartier où ceux-ci viennent exposer aux chômeurs (rares) leurs problèmes et leur proposer de lutter pour la création de postes de travail, sans aucune discrimination sur le type de travail et les salaires. Les résultats sont décevants !
    Quant aux organisations d’extrême gauche,on en pas encore beaucoup parlé. Ce n’est pas vraiment par oubli, ou si c’en est un, il est significatif.
    En fait l’extrême gauche affiche sur ce problème un vide quasi total aussi bien organisationnel que théorique. Ce n’est pas parce que telle organisa­tion avance tel mot d’ordre que nous devons crier victoire : en effet, si cer­tain ont avancé l’idée de comités de chômeurs ou fait des propositions (nous n’entrerons pas dans le détail pour leur coller des étiquettes), c’est sur leur pratique que ces organisations doivent être jugées. Cette pratique est bien simple : elle est en tant que telle nulle. L’extrême gauche française semblp avoir fort à faire pour être un jour en mesure d’assumer les niveaux d’autono­mie de la classe ouvrière : mais la cure de jouvence qu’elle espère faire en ee maintenant étroitement dans le giron syndical, pourrait bien d’ici là se retourner définitivement contre elle.




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