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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Éditorial
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1976, p. 1-4.
Article mis en ligne le 15 décembre 2013
dernière modification le 12 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Lutter dans l’usine, oui. Mais on doit recommencer tous les mois. Les foyers, pour moi, c’est les racines, et quand on coupe les racines d’un arbre, il s’abat".
Un ouvrier immigré du foyer Romain Rolland de Saint-Denis résume ainsi d’une façon frappante la plus grande lutte ouvrière engagée sur le terrain social depuis des années. Quelques mots pour la caractériser : des dizaines et des dizaines de foyers en grève depuis 6 à 13 mois. Un mouvement qui a imposé la gratuité des logements, traduisant dans les faits cette idée que le loyer est un vol sur le salaire [1]. Une grève nationale, puisque de multiples mouvements touchent la province. De 1 à 2 milliards d’impayés que le gouvernement a renoncé à faire rentrer. Une organisation multinationale, avec à sa pointe, massivement, les Algériens. Un miracle d’organisation, d’ingéniosité, comme seule sait l’inventer la lutte de masse des ouvriers. On l’a bien vu le 21 février, le premier meeting ouvrier de lutte de masse depuis des années, à la Mutualité.
Des objectifs et des formes d’organisation qui montrent que ce que nous appelons l’autonomie ouvrière, possède un caractère immédiatement opératoire, et n’est pas une simple hypothèse séduisante. Mieux, que c’est sans doute la seule option stratégique, le seul débouché politique, sur lesquels pourra s‘opérer la recomposition du mouvement révolutionnaire, dans une période marquée parla montée de la gauche, et du réformisme.
Quand le PC et le PS sont capables de montrer le résultat des Cantonales, nullement négligeable, et à terme la perspective de la social-démocratie au pouvoir (le type d’inclusion du Parti Communiste dépendant lui plus directement du degré d’autonomie politique qu’auront su imposer ouvriers et prolétaires), croit-on en effet que l’alternative puisse être ailleurs que dans le potentiel de direction politique affirmé par les Sonacotra, et apparu dans certaines luttes d’usines ?
Les Sonacotra administrent une leçon de politique au mouvement révolutionnaire, qu’il ferait bien d’entendre s’il ne veut pas être réduit au rôle marginal d’une "base un peu remuante". Le "mouvement" s’est montré dans cette lutte, tel qu’il est : "tout nu" ! Il n’existe pas de "parti révolutionnaire" capable de comprendre et de porter cette lutte. Les groupes sans exception, même si les groupes ML : PCR, HR, UCF ont eu une attitude un peu moins catastrophique en raison d’un anti-révisionnisme assez sain, ont été incapables de voir qu’il y avait beaucoup plus du parti révolutionnaire dans le Comité de Coordination que dans tous "leurs ouvriers combatifs et conscients dans le syndicat" réunis. Ils ont répété ce qu’ils avaient fait pour les "sans papiers" arabes, pakistanais et mauriciens, ce qu’ils font pour les luttes des femmes, des chômeurs, des ouvriers dans les usines à peur de prendre la moindre initiative autonome vis-à·vis du syndicat, ou du PC (pour les plus trotskystes d’entre eux), c’est-à-dire au fond l’opportunisme le plus plat. Ainsi pour les Sonacotra, le véritable problème de l’"isolement" de la lutte par rapport aux Français. par rapport à ceux qui pouvaient apporter le seul véritable soutien, c’est·à-dire leur entrée dans la lutte à leur tour, devenait·il "l’isolement" par rapport aux "organisations ouvrières" (au fond la CFDT dans laquelle on va trouver comme par miracle "des Français en lutte"). Cet opportunisme au départ se double ensuite, une fois qu’on est "au chaud" à l’intérieur du syndicat, et entre "orga" d’un sectarisme, souvent plus à droite que les syndicalistes qui ont le désir de construire un syndicat de masse. Le résultat : qu’on lise dans l’interview le jugement politique porté par les Sonacotra sur le soutien. Ce scénario pitoyable, qui se répète depuis plusieurs années, rend "risible" les stratégies de "débordement" de l‘Union de la Gauche, puisque les seuls "débordements" ou "alternatives réelles" sont méthodiquement "sabotés" ou dans le meilleur des cas ignorés et regardés avec "indulgence".
Alors, demandons-nous comment ce "cirque" peut durer ? La vérité, c‘est que l’extrême-gauche "organisée" et de plus en plus institutionalisée, comme l‘aile gauche de l’Union de la Gauche, n’a pas de perspectives "politiques" à proposer, au sens où elle n’a pas une ligne alternative, cohérente. Elle a perdu l‘initiative politique par rapport à un PC plein de "jeunes gauchistes remuant" qu’on a vu défendre "pathétiquement" la "dictature du prolétariat", ou même par rapport à des forces qui font danser la CFDT sur une corde raide.
Elle est donc incapable de recueillir les indications fournies par les Sonacotra, mieux elle les coupe de leur portée générale. Là elle n’a pas pu se mêler à l’élaboration des objectifs, en altérant une plate-forme dure, "minoritaire" (une avant-garde de masse l’est toujours à un moment ou un autre - sinon pourquoi ne pas prendre sa carte au PC ou au PS ?). Le Comité de Coordination a refusé les plate-formes pot·pourri pour "obtenir le soutien des organisations syndicales" qui ont en effet un petit inconvénient majeur : elles sont contradictoires [2].
Et c’est pour éviter ces manipulations que ceux qui luttent se dotent d’organes d’expression et de défense de leur revendications.
Nous ne reviendrons pas sur l’autonomie du Comité de Coordination des Sonacotra vis-à-vis de tout parti ou syndicat. Cela nous semble la seule forme correcte d‘organisation d’une lutte et de "construction d‘une organisation révolutionnaire" dont l’absence justifie cette méfiance. C’est, comme par hasard, un point sur lequel le gouvernement ne veut pas céder, alors qu’il est tout disposé à négocier avec les "représentants patentés" des travailleurs : CGT, Amicale.
Quels sont les objectifs de portée générale dont est porteuse la lutte des Sonacotra ?
D’abord un objectif de fond : la lutte des ouvriers immigrés ne peut pas se cantonner à la lutte d’usine. Lutte de libération et lutte salariale sont liées. Car pour eux l’exploitation ne s’arrête pas à la sortie du boulot telle se poursuit, et puise ses
racines dans le racisme, les violences policières, la ségrégation, le statut esclavagiste qui prive 4 millions d’hommes et de femmes des droits d’expression, de réunion, de faire de la politique. Il n’est qu’à voir l’importance qu’attachent les Sonacotra à la lutte contre le règlement intérieur des foyers pour s’en rendre compte. Un autre membre de la Coordination explique dans l’interview : "On verra si les syndicats qui se battent dans l’usine, nous soutiendront dans les luttes sur toutes nos conditions de vie". Aussi ce dont ils ont besoin, c’est d’organisation qui lutte contre TOUT cela.
Cela a toujours existé chez les prolétaires, chez les femmes, et ce que ne parviennent pas à comprendre les néo-syndicalistes qui veulent faire rentrer une lutte totale dans le carcan mutilé des sections syndicales. Au moment même où les Comités de soldats, les luttes étudiantes, certains Comités d’usagers, les luttes des femmes et des chômeurs font voler en éclats la thèse imbécile selon laquelle chaque poste de travail est un poste de combat et que c’est pour cela qu’il faut demander du travail !!! (Et les jaunes ?). Au moment précis où cette "autonomie" diffuse pose un problème permanent à la CFDT qui doit, pour éviter de se réduire au syndicat des groupuscules, vivre à son corps défendant avec cette réalité [3]. Et si la CFDT présente un intérêt, c’est en raison de cela, et non parce : que la base "syndicale" peut espérer l’emporter sur une direction pourrie, ou réformiste. Le seul poids politique de la CFDT, en dehors de ses attitudes ambiguës (enrichissement du travail, autogestion), c‘est que cette base-là est extra ou a-syndicale. C’est en cela que la CFDT pose un véritable problème au PS, et qu’elle ne pourrait pas servir de courroie de transmission pour faire passer une politique des revenus comme la social-démocratie anglaise et la social-démocratie allemande l’ont fait.
Aussi la lutte des Sonacotra, outre cette indication stratégique. montre-elle aussi un objectif tactique immédiat : les luttes sociales sur le terrain créées par 2 ans de crise (autoréductions, appropriation du salaires indirects, loyers, transports) permettent de gagner plus, de s’organiser mieux, de toucher le patron social (l’État) davantage que les luttes dans l’usine. Les indications des luttes d’usines ont été nettes, elles aussi. Mais elles n’ont fait que généraliser la situation déjà vécue à Chausson. Patrons et État se sont rapprochés, tant leurs marges de manoeuvres sont faibles pour ne pas céder facilement dans l’usine. Partout où s’est manifester la reprise des luttes (débrayages, grèves bouchons) sur les objectifs de salaire, et de passage en masse dans les catégories supérieures, les patrons ont pris les devants, militarisé le conflit, déménagé les "outils de travail", joué à fond la sous-traitance, bloqué la généralisation. Chausson, Renault Billancourt, le 25 décembre 1975, Paris Rhône, Sandouville, Baulieu (Peugeot), la Solmer à Fos, sont la preuve de ce durcissement. Dans tous ces ras, les résultats obtenus ne sont pas nuls, mais ce que les patrons ont essayé de battre à tout prix, c’est le pouvoir politique des ouvriers. Dans tous ces cas, mais également dans celui des luttes contre les licenciements qui s‘éternisent dans l’isolement [4], les relations traditionnelles avec les syndicats, la formation d’une plate-forme ouvrière qu’on laisse "faire son chemin" dans les syndicats, ne marchent plus. Pour entamer de façon décisive le pouvoir patronal, y compris dans une initiative comme la refonte de la grille hiérarchique [5], pour gagner 300 F pour tous, il faut un degré de violence qualitativement nouveau. Certaines expériences ont, ça et là, été esquissées (justice prolétaire sur la personne d’un responsable des Charbonnages de France). Mais la difficulté devant laquelle se retrouvent toutes les avant-gardes d‘usines sorties des conflits précédents ou de la guérilla salariale, c’est qu’il faudrait un parti d’acier pouvant frapper comme la classe ouvrière argentine, ou comme les ouvriers des mines de potasse de Gafsa en Tunisie qui ont saboté la totalité des installations électriques, bloquant le travail pendant un mois.
Et cette organisation, si elle existe à l’état de projet, notamment à travers une liaison entre les usines indépendantes des groupes et des syndicats, ou à travers des actions frappant clairement les patrons, la maitrise, les fascistes, n`est pas une réalité de masse. Mais c’est elle qui, peut-être, est en train de se chercher dans les luttes dans les quartiers, et de naitre avec les Sonacotra.
Car là où se trouvent les racines de l’arbre qu’on abat, se trouvent aussi les racines de l’organisation. Et nous croyons que c’est là une indication valable pour l’ensemble du mouvement. Il existe un lien invisible qui relie cette grève à d’autres mouvements de lutte sur le terrain social : c’est ce qu’essaie d’explorer ce numéro de Camarades [6]. C’est à I‘unité dans la lutte des Sonacotra, des quartiers où commencent un travail d’intervention pour refuser les augmentations d’électricité, des chômeurs, des femmes immigrées autour des allocations familiales, et d`un salaire que nous croyons. Qu’elle se fasse avec des syndiqués, tant mieux. L’important c‘est que la ligne politique qui essaie partout d’organiser les luttes offensives autour des besoins réels des masses, l‘emporte. Le reste est de la pseudo·politique.
L’Union de la Gauche a gagné les Cantonnales, à moyen terme la social-démocratie arrivera aux portes du pouvoir. Bien joué, vieille taupe. à condition que la classe ouvrière fasse grandir ses propres forces, ne compte que sur elle·même. "Marquer des points à l’égard du réformisme", construire la force d‘un mouvement, transformer une tendance en une organisation révolutionnaire, les Sonacotra ont commencé à le faire dans les fiefs-mêmes du Parti Communiste à Saint-Denis, à Nanterre. Une leçon politique. Une bonne leçon de politique aux éternels donneurs de leçons sur l‘organisation et la distinction entre les travailleurs "combatifs" et les travailleurs "conscients".

Notes :

[11969 : grèves des loyers dans la banlieue de Turin et de Milan sur les mots d’ordre : le loyer est un vol sur notre salaire ! Loyer à 10% du salaire. Emparons nous de la ville ! 1974 : 10000 occupations de maisons ! Rome au printemps. Londres 1975 : 10 000 squartérisations sauvages. En Allemagne : Francfort. Munich.

[2Comme par exemple pour les chômeurs le droit au travail. et l’emploi garantit pour tous en même temps que le salaire et revenu garantis que Révo et la GOP mettent en avant en ayant pioché, sans bien comprendre quelques mots d’ordres d’ordre de Lotta Continua en Italie, pour pimenter leur sauce "syndicale" traditionnelle. Comme l’égalité totale des droits pour les Immigrés, la carte de travail sans condition aux sans-papiers et le rapatriement dans des conditions humanitaires, le "contrôle de l’immigration sauvage" ; comme enfin la lutte contre la sélection ET la reconnaissance de la qualification (voir ce numéro)

[3Un exemple après la prise de position de l’Union Régionale de la CFDT (instance coiffant les unions locales et départementales) contre les comités de chômeurs autonomes. La position de l’URP sur la lutte des Sonacotra. La circulaire interne du 24-2-76 reprenant les revendications de la Plate-forme de la Coordination sauf celle, fondamentale pour les résidents de la reconnaissance du Comité de Coordination comme seul interlocuteur valable pour des négociations, rappelle que l’URP est d’accord sur "toutes ces revendications", sauf "le renvoi des gérants". Elle s’affirme prête à apporter son soutien. Mais on voit bien dans quelle optique capitularde et misérable quand on lit les phrases suivantes : "La CFDT a attiré l’attention du Comité de Coordination sur les risques de l’action AUTONOME et l’isolement par rapports aux travailleurs français DANS UN CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE DÉFAVORABLE". Enfin, ces perles qui traduisent le problème de fond pour le syndicat : le contrôle sur les revendications et leur élaboration : "L’URP a d’autre part rappelé qu’en ce qui concernait l’action qui pouvait se mener ensemble, une règle prévalait en toutes circonstance : l’égalité dans le mise en décision et de l’organisation à mener... C’est l’impossibilité de respecter ces règles qui a justifié l’absence de l’URP au meeting du 21-2-75 organisé par le Comité de Coordination. Celui-ci en effet, demandait à la CFDT de n’être rien d’autre que prestataire de services".

[4Sur l’évolution de certains de ces conflits vers un durcissement, quand la forme de lutte : "on conserve intact le potentiel de travail, on produit, on vend", etc., ne donne plus rien, et que ces mini-Lip se mettent à parler de Pechiney Noguères et du sabotage, voir l’article d’A. Dugrand, Libération, du 30 Mai 76.

[5Sur la mise en place d’une nouvelle grille remplaçant le système Parodi, nous reviendrons dans le prochain numéro de Camarades, ainsi que sur les luttes d’usines. Disons que l’initiative est une réponse capitaliste à la poussée égalitaire qui a malmené la structure de division politique que sont les catégories. Il semble qu’elle cherche à creuse un nouvel écart parmi les immigrés entre P2 et P3. C’est la suite logique des luttes pour le PJ pour tous.




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