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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Interview de la Coordination des Foyers Sonacotra
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1976, p. 6-19.
Article mis en ligne le 2 janvier 2014
dernière modification le 30 décembre 2013

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Au Foyer Romain Rolland (Saint-Denis) au 9ème étage d’une tour. Dans la pièce située à chaque étage où les résidents se font leur cuisine. Son présents les camarades chargés de la commission information-propagande du Comité de Coordination des 47 foyers en grève et d’autres résidents de ce foyer, et d’un foyer de Montreuil. Enfin, les interviewers de Camarades et de Rouge. L’interview est ici retranscrite dans sa totalité.

Camarades : Je voudrais que tu nous parles d’abord de la lutte des foyers Sonacotra dès le départ : comment s’est elle développée ? Comme a-t-elle commencé ? Ce que vous en pensez. Et puis, après, on parlera de vos rapports avec les syndicats, les partis ; de la forme d’organisation que vous vous êtes donnée ; des problèmes que vous avez ; quel type de soutien vous attendez. Et puis j’aimerais vous poser une question : comment vous situez votre lutte actuellement, aujourd’hui ; ce qu’elle signifie pour d’autres gens que vous.

Mustapha : Le problème de la grève : on avait un peu d’expérience, car c’est notre foyer qui a commencé, ici à Saint-Denis. En premier, c’était un problème de loyer : contre les loyers chers, c’est exactement ce qu’ils veulent les résidents, et contre le règlement intérieur : parce que le gérant, c’est comme un gardien de prison, c’est-à-dire : interdites les visites, interdites les réunions, interdit que les résidents eux-mêmes s’expliquent entre eux. À Romain Rolland, le gérant, il divisait entre nationalités.

C. : Par exemple ?

M. : Déjà, on avait fait une grève en 72 ; cette grève, elle a été cassée justement à cause de la division entre les Maghrébins (Algériens, Marocains, Tunisiens), et après le groupes des Maghrébins contre les Africains noirs. Aussi la grève n’a pas duré longtemps à cause des provocations.

C. C’était un grève déjà contre les loyers chers ?

M. : Oui, oui.

C. : Et à l’époque ils étaient de combien ?

M. : 18 000 AF.

C. : Et la Sonacotra voulait l’augmenter ?

M. : Oui bien sûr. Jusqu’à 19 000, et jusqu’à maintenant où il est de 27 000. Alors la grève n’avait pas duré longtemps, elle a été brisée par le racisme, la division. Après tous les résidents étaient devenus racistes les uns contre les autres. Personne n’avait confiance en l’autre. Les Arabes, ils disaient : on n’a pas confiance dans les Africains noirs, c’est eux qui nous ont trahis, parce que le gérant leur avait dit : attention les Arabes ils ont payé, il n’y a que les Africains noirs qui restent.

C. : Donc, les Africains noirs avaient payé à ce moment-là ?

M. : Non, ça c’est ce qu’il disait. C’était une division, mais personne n’avait payé. Justement à l’Assemblée générale du 31 janvier 75, tous les camarades ont participé à l’Assemblée à cause des loyers chers, à cause de la misère, car il s’était passé beaucoup de choses dans les foyers : chaque fois, le gérant expulsait quelqu’un sans demander l’avis des résidents, rien. Quelqu’un qui n’avait rien fait, une toute petite chose, était expulsé ; les camarades se sont révoltés : 1. contre les loyers chers ; 2. contre les gérants racistes, provocateurs, contre le règlement intérieur qui existe dans les foyers Sonacotra qui nous supprime tous nos droits. Quand l’Assemblée Générale a commencé, le gérant a essayé par tous les moyens de rentrer dans notre assemblée pour diviser. Et qu’est-ce qu’il a fait ? Il a fait appel à ses amis, les provocateurs payés par lui, en leur disant : "rentrez dans le mouvement pour casser l’Assemblée Générale !". Nous, on a dénoncé le gérant dans l’Assemblée : "Camarades résidents, si vous voulez qu’on discute sur nos problèmes, faites sortir le directeur !". Tout le monde a crié après lui : il est sorti.

C. : Par exemple, l’AG que vous faites dans un foyer comme celui-ci, ça veut dire combien de personnes ? C’est tout le monde ?

M. : Tout le monde bien sûr !

C. : Et vous avez une salle pour vous réunir ?

M. : En bas.

C. : Ça fait combien de gens à peu près ?

M. : On est 312 résident ; tout le monde était touché. Tout le monde avait le même intérêt. Le gérant est parti ; il a appelé l’ancien délégué qui avait trahi en 72, qui avait été acheté par lui. Et c’est comme ça que nous, on s’est posé le problème : comment est-ce qu’on s’organise cette année pour qu’il ne nous trompe pas encore une fois ?
Donc on avait l’expérience. On a expliqué aux 11 nationalités du foyer comment 72, c’était 72, et que cette année on était en 75. Voilà ce qu’on voulait : ça et ça. Alors les provocations ont recommencé : 20 jours après le gérant a recommencé, soi-disant : "Oui, mais attention, il y a des grévistes qui payent ; ce n’est pas vrai que tout le monde soit gréviste". On a fait une Assemblée Générale, où il a présenté ses amis, les provocateurs, devant les résidents pour leur dire de prendre leurs responsabilités. Les résidents ont refusé. Ils ont dit non ; parce qu’on a présenté démocratiquement à l’Assemblée : "Camarades, êtes-vous d’accord avec lui, avec lui, oui ou non ? Avec lui oui on est d’accord avec l’autre, non on est pas d’accord avec le camarades X, l’ancien délégué de 72". Bref, le gérant est resté isolé. Il a continué ses provocations : quand on avait mis une affiche le soir, il a déchiré l’affiche, le lendemain matin, on n’a pas trouvé l’affiche.

C. : Vous avez un panneau d’affichage pour vous ?

M. : Oui, en bas. Au foyer, le provocateur qui voulait déchirer notre affiche et casser la grève, c’était lui-même. Après un jour, on a été le voir à plusieurs camarades, on a été lui demander : "qui a déchiré notre affiche ? - Moi, je ne sais pas, il dit - La prochaine fois, vous êtes responsable : si on trouve notre affiche déchirée, nous, on va casser tout". Maintenant nous on va continuer comme ça ; on a compris les provocations. Après il a eu peur de faire des conneries, il a arrêté. Mais plus tard, il ne voulait pas donner des chambres libres aux camarades marocains et africains noirs. Alors nous on a fait une assemblée, on a demandé : les chambres pour les Marocains.

C. : C’était de nouveaux arrivants ?

M. : Oui, oui.

C. : Et vous les connaissiez comment ?

M. : Parce qu’ils avaient été présentés par les camarades déjà au foyer. Par exemple un avait été amené par un camarade qui travaillait avec lui. Quand il est arrivé ici, le gérant n’a pas voulu donner une chambre. Parce qu’il est Marocain, il voulait la division. Alors on a fait une réunion avec les délégués ; on a dit : pourquoi vous faites ça ? on l’a dénoncé. Alors, il y a même un jour, avant les négociations avec l’inspecteur de la Sonacotra, quand j’ai dit : "pourquoi vous ne donnez pas les chambres aux travailleurs marocains". Il m’a dit : "ça c’est autre chose, il ne faut pas parler des Marocains de toute façon, c’est en dehors du cas, les Marocains, ils payent leur chambre". J’ai dit : "ça ne te regarde pas s’ils payent leur chambre ou s’ils ne la paient pas".</p

C. : Qu’est-ce que ça veut dire ; ils payent ou ils ne payent pas ?

M. : Ça veut dire "ils ne payent pas ; ils ne sont pas grévistes". On lui a dit : "qu’ils payent ou pas, ça ne te regarde pas. De toute façon le foyer c’est pour toutes les nationalités". Après les attaques comme ça, on a continué ; nous, on a continué notre travail. À l’époque il y avait un autre foyer en grève, le foyer Allende. Le gérant n’a pas arrêté ses provocations jusqu’à maintenant. Mais il n’a pas trouvé le moyen, parce que tous les résidents, ils ont compris. Au foyer Allende qui était en grève aussi, le mouvement était dirigé par le Parti Communiste, à St-Denis. C’est-à-dire que le délégué du foyer, c’est un gars qui a adhéré au Parti Communiste, c’est pas un délégué de la CGT.

C. : Est-ce que c’est foyer qui ressemble à celui-là ?

M. : C’est le même. Un foyer Sonacotra, exactement le même.

C. : Oui, mais est-ce que c’est les mêmes nationalités ? Il y a autant de travailleurs arabes ? Il y a des Français ?

M. : Il n’y a que trois nationalités dedans.

Un autre ouvrier, X. : Non, non, y en a plus ; il y a même des Français là-bas.

M. : Non, il n’y a pas de Français.

Un 3ème ouvrier, Y. : Mais si.

M. : Oui, il y a les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, non, il y a 4 nationalités, avec les Maliens. Donc c’est moitié Arabes, moitié Africains noirs. Après, au mois d’avril 75, le 25, ont eu lieu les premières négociations avec le Directeur Général de la Sonacotra, Monsieur Labeury ; celui qui le remplace aujourd’hui, c’est Pierre Mengin. Les négociations se sont faites à la Mairie.

C. : Et vous étiez le seul foyer en grève ?

M. : Non, deux avec Allende. On a été tous les deux foyers pour négocier avec la Sonacotra. Elle ne voulait pas céder sur aucune revendication. Alors, en sortant, je l’ai dit au Préfet, monsieur Graff, elle refuse toutes nos revendications.

C. : Et qu’est-ce qu’elle proposait, elle ?

M. : Même pas le changement de draps tous les 15 jours. On avait demandé ça. Il y avait beaucoup de revendications. Alors, quand on lui a parlé des draps, il a commencé à faire son total, Monsieur Labeury : "Les draps pour 250 foyers de la Sonacotra, c’est, tatata, 750 000 par mois. Nous, on peut pas". Nous, on a répondu : "est-ce que Monsieur Labeury, chez vous, vous n’avez pas de draps ? Chez vous, vous changez les draps tous les jours". Alors il a commencé à nous traiter comme quoi : "vous, les immigrés, qu’est-ce que vous avez chez vous ?". En face de la Mairie communiste.

C. : Et la Mairie, qu’est-ce qu’elle disait ?

M. : Eh bien, la Mairie, elle n’a rien dit. Le Maire a répondu après : "Bon, vous êtes là pour négocier, pas pour vous bagarrer. Si vous continuez comme ça, moi je ferme, le local. Je vais m’en aller, débrouillez-vous". Bon, après, on est sorti et la Mairie a commencé à poser le problème pour Allende, pour les délégués : "Oui, maintenant, le seul moyen, c’est de recommencer à payer votre loyer, après on va discuter sur les revendications, etc...". Il a proposé pour nous la même chose. Quand on est rentrés, on a faite une assemblée générale : "Camarades, la Sonacotra, elle n’a rien voulu lâcher. Est-ce que vous êtes d’accord pour que la grève continue, ou pas ?". Et nous, bien sûr, on était restés le seul foyer en grève puisque l’autre avait trahi. Ça s’était passé comme ça : le délégué du foyer Allende avait expliqué qu’il fallait faire un vote ; il y avait trois clans : les retards, l’augmentation, poursuite ou pas de la grève ; c’est la CGT qui lui avait dit de faire ça.

C. : Oui, alors attends. Il y avait, êtes-vous d’accord pour le paiement des loyers en retard, êtes-vous d’accord pour les augmentations ? C’est ça ? Le moratoire ?

M. : Oui. Alors les résidents n’ont pas bien compris. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait. Ils ont voté en trois clans : 104 ont voté non, 90 abstentions (ni oui, ni nonà, puis 108, 109 qui ont voté oui. Et après la liste a été envoyée à la Sonacotra. La Sonacotra, qui a vu que sur la liste il n’y avait pas de majorité, il n’y avait pas d’organisation, rien, a commencé à attaquer en justice les délégués.

C. : Ah, elle les a cités en justice ? Sur quel motif ?

M. : Comme quoi ils n’étaient pas responsables. Nous, on a réuni l’Assemblée Générale du foyer. "Camarades, est-ce que vous voulez continuer la grève". Tout le monde a dit oui. Alors on a fait circuler une pétition de tous les résidents avec le nom, le prénom, le numéro de chambre, signée avec : la grève continue-t-elle ? Oui ou non ? On était tranquille. Le 5 mai, la Sonacotra a envoyé une lettre à tous les résidents, comme quoi si "vous ne payez pas le loyer le 10 mai, vous serez tous expulsés par la police". Les résidents, ils ont déchiré toutes les lettres, et ils les ont jetées chez le Directeur. On a fait une assemblée générale, et on a répété la question : "Camarades résidents, la Sonacotra, maintenant est prête à passer l’attaque : est-ce que vous êtes prêts à attaquer contre la police, oui ou non ?". Et les camarades ont dit oui. Nous, on a dit : "Attention, ce n’est pas uniquement avec la parole, vous le ferez". On a demandé une deuxième signature : ça veut dire oui pour attaquer. Et après le 11 mai, on a été voir un avocat. Il a examiné notre problème. On a demandé aux résidents qu’ils cotisent tous pour avoir l’argent pour l’avocat, et pour l’expertise comptable venant mesurer les chambres des foyers. On a ramassé 50 F par résident. On a été voir l’avocat, le 11. On a posé le nom du délégué du foyer pour l’affaire comme représentant des résidents. L’avocat a cité la Sonacotra en justice et demandé un expert comptable. La Sonacotra a refusé une première fois ; l’avocat a recommencé. La Sonacotra a dû finalement accepter qu’un huissier vienne. Il est venu ici pour mesurer les chambres avec notre avocat, l’avocat de la Sonacotra et la direction de la Sonacotra. L’huissier a mesure les chambres. Il a dit en face de l’avocat de la Sonacotra : "Ecoutez, la chambre ne coûte pas ce prix. Êtesèvous d’accord pour diminuer ce prix". L’avocat de la Sonacotra a répondu ; "Non, non, c’est non". L’huissier lui a demandé : "Pourquoi cette porte en contreplaqué existe-t-elle au milieu des chambres ? Vous êtes hors la loi". Alors l’avocat de la Sonacotra n’a rien voulu entendre. L’huissier a demandé : "Bon, moi, je ne peux pas faire ce travail tout seul , il faut un expert comptable avec moi pour examiner les comptes de la Sonacotra". Parce qu’on avait demandé. Parce qu’on connaissait bien la tactique de la Sonacotra : elle met ensemble le bénéfice de ce foyer, avec un où elle perd. On a demandé le compte juste de notre foyer, parce qu’elle voulait un expert-comptable pour l’ensemble. Et alors elle aurait pu dire : "Oui, c’est vrai, il n’y a pas de bénéfices". Nous, on a demandé à voir sur quoi il a été construit ce foyer, avec quel argent. Et comment avec les loyers la Sonacotra s’était remboursée. Elle a refusé. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas eu d’expert. Les camarades d’Allende étaient restés, eux, à part. J’ai été à l’Assemblée Générale. J’ai dit : "Camarades, vous n’avez rien gagné". Ils ne voulaient pas me laisser parler. Ils m’ont pris pour un gauchiste. "Vous vous occupez de votre foyer, nous on s’occupe du nôtre".

C. : Ils avaient déjà négocié à l’époque ?

M. : Non, ils étaient rentrés, mais ils n’avaient rien obtenu. Alors la grève continuait, à cause du problème des loyers en retard. Ils auraient arrêté. Mais le directeur du foyer a pris la décision de ne pas accepter de laisser tomber les arriérés. "Faut payer les retards, sinon on n’acceptera pas les quitances". Là tous les résidents ont refusé. Nous, on a pensé, à Romain Rolland, que seuls, on ne pourrait pas gagner le combat. Qu’est-ce qu’on devait faire ? On a décidé : il faut des tracts partout. On a commencé à distribuer des tracts dans les marchés, dans la cité, dans les HLM, partout, pour expliquer notre lutte. On a été aussi en distribuer dans les foyers Sonacotra ’92, 93 comme Bagnolet, Montreuil, par exemple). Les camarades des autres foyers ont commencé à réfléchir. Quand l’autre augmentation est arrivée en septembre, les résidents avaient pris conscience du problème. Comme quoi il ne fallait pas accepter cette augmentation. On a distribué à la Tour Eiffel, 6 000 tracts, le jour où des grévistes de partout étaient venus. Ils sont tombés sur des camarades d’autres foyers Sonacotra ; de partout, de tout la France. À la fête de l’Humanité, on a distribué 26 000 tracts.

C. : Et comment ça s’est passé ? Il n’y a pas eu de pro­blèmes ?

M. : Si, le Parti Communiste ne voulait pas nous laisser distribuer. Il a dit, il ne faut pas distribuer. Alors nous, on est sortis à côté de la porte pour distribuer. Il y avait même des jeunes Français qui nous donnaient un coup de main, tu vois. Des jeunes filles de 15 ans. Mais ils ne voulaient pas nous laisser rentrer.

Y. : Je crois qu’on va descendre, tu sais. A l’autre bout du couloir, à l’ascenseur, on entend tout ce que tu dis. On emmerde tous les gens de l’étage.>/p>

M. : Ça fait rien. Les gens ils vont pas dormir tout de suite. On va rester là, on n’a rien à cacher. Ils dormiront à dix heures... Alors le combat a continué. Avec d’autres camarades. Le jour où les autres foyers se sont mis en grève, pour ne pas rester isolés, on a proposé de créer un comité de coordination. C’est-à-dire le comité de coordination avec des délégués différents de chaque foyer. On a fait une réunion pour discuter sur la plate-forme, pour décider com­ment on devait faire. On n’était pas d’accord. Alors on a de­mandé que chaque foyer propose une plate-forme diffé­rente, pour décider démocratiquement, ce qui est intéres­sant pour nous, et pour se battre sur le véritable problème. On a sorti une plate-forme revendicative qui convient à tout le monde.
Alors maintenant il y a un grand problème. Tout le monde était contre nous à Saint-Denis. Les partis, ils vou­laient qu’on signe avec la Sonacotra et nous, on ne voulait pas accepter. Us ne nous considéraient pas comme des gré­vistes ; ils nous considéraient comme des gauchistes. Parce qu’on ne voulait pas suivre le Parti Communiste, quand on voyait ce qu’il avait fait au foyer Allende. Nous, on n’a ja­mais été contre un parti ou contre ce qui existe ; on voyait la réalité ; qu’ils voulaient casser la grève, et nous on n’ac­cepte pas. Parce que nous sommes responsables dans notre mouvement, on ne veut pas qu’on trahisse nos camarades. Ce n’est pas possible. Le jour où ils ont vu qu’on ne voulait pas parler de ça, ils nous ont attaqué, ils n’ont pas voulu nous reconnaître. Et dernièrement, le Comité de Coordina­tion a été voir le foyer pour qu’il se joigne à nous.

C. : Le Comité de Coordination, il a été créé quand ? Au mois de septembre ?

Un quatrième participant, Z. : Au mois d’octobre.

C. : Et à part vous qui étiez en grève depuis longtemps, la plupart des foyers se sont mis en grève quand ?

Z. : Vers le mois de septembre.

C. : Est-ce que ça a été au moment où la Sonacotra a voulu faire passer d’autres augmentations ?

Z. : Le plus grand déclenchement de la grève a commencé au mois de septembre. Quand ils sont rentrés des vacances, les ouvriers ont trouvé que le loyer a trop augmenté ; alors ils ont manifesté, ils ont tenu des réunions, des assemblées entre eux, dans les foyers, ils ont nommé leurs délégués dans chaque foyer ; par la suite, ils ont commencé la lutte. Par exemple, chez moi à Seuvran.

C. : C ’est où ça ?

Z. : 93. Près d’idéal Standard. On a commencé après les vacances. On s’est réuni ; on a formé des délégués. Puis 15 jours après, l’inspecteur de la Sonacotra est venu. Quand il est venu, on lui a proposé de supprimer l’augmentation, en échange on reprendrait les paiements, comme d’habitude. Lui a dit non : "l’augmentation faut que ça reste. On ne peut pas baisser, et tout, on verra après". Et comme dans sa façon de parler il nous a pris pour des cons, on a manifes­té, on n’était pas d’accord. A ce moment-là, on s’est réuni entre nous plus souvent, on a parlé entre nous ; on a fait l’unité et on s’est mis en grève. A partir de là, on a com­mencé à chercher pour voir les autres foyers qui étaient en grève. Pour se mettre d’accord avec eux, pour voir les dé­marches qu’ils avaient faites. C’est là qu’on s’est coordonné avec Saint-Denis qui était déjà coordonné avec Allende, et par la suite ça s’est étendu.

C. : Est-ce que tu pourrais nous parler des objectifs de votre lutte ? Par exemple la lutte contre le règlement intérieur des foyers.

Z. : La première chose, c’était le loyer. Puis quand on est parti en grève, on s’est basé en même temps sur le règlement intérieur.

C. : Et c’était la première grève dans votre foyer ?

Z. : C’était la première grève. Le foyer a été construit en 58.

C. : Et il y a combien de résidents ?

Z. : Il y a 180 personnes. La Westinghouse et l’Ideal Standard, quand elle marchait encore, ont des chambres réser­vées. Depuis que l’Idéal Standard a fermé, les gens travail­lant dans le bâtiment sont rentrés dans le foyer. Pour la grève, quand on s’est mis d’accord, on s’est réuni en comité ; il y avait 13 foyers je crois. On a commencé à faire notre lutte ; la société a compris que ça commençait à s’étendre. L’inspecteur est revenu : "Je suis venu vous proposer quel­que chose, si vous ne faites plus partie du Comité de Coordination". Alors on lui a dit : "maintenant, c’est trop tard, on est avec le Comité, on luttera ensemble, si vous voulez qu’on négocie, on négociera ensemble avec tous les foyers qui sont coordonnés". Évidemment, il n’a pas accepté. Puis il est encore revenu en nous proposant de payer... je ne me rappelle plus exactement. C’était vers le mois de novembre.

C. : Ils ont dû faire ça dans pas mal de foyers ?

Z. : Oui, ils ont essayé de faire reprendre foyer par foyer dans tous les foyers. Mais ça n’a pas marché. Depuis il n’est jamais revenu. C’est à partir de là que notre lutte s’est bien développée. Maintenant, elle regroupe 47 foyers et tout. On est toujours en train de lutter sans rien obtenir.

C. : Tu disais, Mustapha, à propos de l’Amicale des Algé­riens... Qu’est-ce qu’il y avait ?

M. : Il y avait l’Amicale, le Parti Communiste et la CGT. Quand le Parti essayait de casser la grève, avec la CGT, il envoyait l’Amicale dans chaque foyer pour tromper les résidents. Pour dire : "Faut pas exagérer trop ; vous êtes en France ; vous n’avez pas le droit de faire ça ; faut faire attention". Tout ça, tu vois. Ils voulaient chercher la divi­sion. Les résidents, eux, ils avaient compris. Aujourd’hui c’est une deuxième offensive contre le Comité de Coordi­nation par l’Amicale.

C. : Hier soir ? Comment ça s’est passé ?

M. : Oui. Hier soir, il y avait la réunion du Comité, mardi ; l’Amicale a su que la réunion allait se dérouler à Colom­bes. Ils avaient quelqu’un dans le Comité de Coordination, il s’appelle Alef. C’est un traître du Comité de coordination. Il a été secrétaire du Comité. Comme on s’est aperçu qu’il parlait tous les jours avec la Sonacotra, on a compris qu’il a été acheté. Avec un million de francs pour vendre ses camarades. Hier, il a déclaré qu’il était d’accord avec l’Amicale pour finir la grève. Il voulait même tabasser le Comité de Coordination. Il voulait qu’il y ait bagarre pour que les flics viennent. Voilà comment est venue hier l’Ami­cale des travailleurs algériens en Europe, qui dit qu’elle est une organisation pour les travailleurs immigrés... Aujour­d’hui on voit la vérité. Aujourd’hui le travailleur immigré est isolé, même de son pays d’origine, et des organisations qui soutiennent soi-disant les travailleurs immigrés. Mais, moi, Algérien, en tant que je suis isolé, je n’ai aucune divi­sion avec mes camarades : je suis gréviste avec tous mes camarades, 11 nationalités, solidaires dans les 49 foyers, maintenant. On est en grève, impossible qu’on accepte les divisions.

C. : Justement, j’aimerais là qu’on parle un peu de la jonc­tion entre toutes les nationalités. Je pense entre les tra­vailleurs arabes, oit en ce moment les organisations par na­tionalités risquent de mettre sur le tapis la guerre entre l’Algérie et le Maroc. Mais aussi entre travailleurs arabes et toutes les autres nationalités. Comment vous avez réussi à être unis tous ensemble.

M. : Je crois, camarade, que tous les résidents ont compris leurs intérêts communs. Premièrement contre la Sonacotra : se battre en commun (assemblées générales, réunions). On doit partager en commun, malgré les différences des pays d’origine, l’expérience. Chaque camarade apporte la sienne. C’est pourquoi les résidents ils sont tous des frères, mainte­nant.
Entre l’Algérie et le Maroc, le peuple marocain et le peu­ple algérien c’est des frères. Si les réactionnaires ils veulent faire la guerre, nous on peut ne pas bouger. On ne veut pas de gens qui nous parlent de ce qui divise. On est contre. Parce que si on veut lutter ensemble, peut-être, il viendra un grand jour pour un grand Maghreb, pour un socialisme définitif. Et pas seulement pour l’Algérie et le Maroc à part. La Lybie à part.

Un camarade de Rouge (L.C.R.) : Je voudrais revenir sur ce que tu as dit tout à l’heure par rapport à la provocation de l’Amicale. Je voudrais savoir comment ça s’est terminé. Si ça risque d *entraîner la division ? de plusieurs foyers.

M. : Explique-toi bien.

LCR : Oui je voudrais que tu me donnes les répercussions immédiates de l’Assemblée d’hier soir de la Coordination.

M. : L’AG d’hier soir s’est réunie pour qu’on parle des problèmes d’organisation. Comment ? Pour être plus forts qu’avant. Il y a l’Amicale des Algériens qui est venue avec ses camarades et avec des traîtres comme Alef, ils sont venus mettre la pagaille dans le Comité de Coordination. Ils voulaient négocier à notre place avec la Sonacotra, avec le Préfet et Dijoud. Ça voulait dire : "voilà les chiens, vous avez demandé un morceau de pain et un morceau de viande, voilà un petit morceau de pain et calmez-vous". Ils croient qu’on est des enfants. Nous, dans notre plate-forme reven­dicative, on l’a dit plusieurs fois, aucun parti politique qui négocie à notre place. Le Comité de Coordination est indé­pendant de tout parti politique. L’Amicale, on la considère comme les autres partis politiques. Si elle soutient n lutte, elle est comme vous, comme les autres camarade comme tout le monde. Qu’elle ne vienne pas en croyant que, parce qu’elle est algérienne, elle peut étrangler le pie algérien.

LCR : Il y a combien de foyers où l’Amicale est présente ?

M. : Comme l’a dit un camarade hier, il y a 3 ou 4 foyer peu près. Deux sûrs, les deux autres, à voir.

Y. : Les deux sûrs, c’est qui ?

M. : Villemembre et Rigolo, Karl Marx, Argenteuil.

C. : Où sont ces foyers ?

M. : A Nanterre, rue des Rigolos. Deux foyers, c’est vrai l’un de 80 personnes, Rigolo.

Un 5ème ouvrier du foyer : Sur les deux délégués, l’un est un Français, il est au Parti Communiste.

M. : C’est lui qui a foutu la merde. Déjà l’autre fois il a dit : "moi, je vais payer".

C. : Mais alors quand ils disent qu’ils vont payer ; qu’est qu’ils disent sur l’arriéré ? Il y a un énorme arriéré à p dans ce cas-là ?

M. : Oui, mais tu sais, ce qu’il a dit : "Laissez-nous ; on parler avec la Sonacotra. Commencez, vous, par payer, prenez... le travail" (rires des participants). L’Amicale d Algériens...

Un 6ème ouvrier : Et l’Amicale des Algériens est-ce qu’elle va prendre la responsabilité des autres nationalités ?

M. C’est ça le problème.

Le même : De toute façon, moi, je suis algérien, mais je n’aime pas que l’Amicale prenne les responsabilités à ma place.

M. : Tu as raison. Parce que si on négocie pour les Algériens, les autres nationalités qu’est-ce qu’elles font : On négocie nationalité par nationalité ? Non : on est contre 1 division par nationalité.

5ème ouvrier : On est contre.

6ème ouvrier : Et si l’Amicale prend les responsabilités de la négociation à ma place, moi je ne suis pas algérien, et elle a un drapeau, alors moi aussi j’ai un drapeau comme eux ! (Rires).

Tous : C’est normal. Il y a 11 nationalités. Il y a même des Turcs.

6ème ouvrier : L’Amicale veut prendre ça en main parce que la majorité c’est des Algériens.

M. : Pour casser la grève. Oui, il faut dire la vérité : la majorité dans tous les foyers Sonacotra, c’est des Algériens. Si les Algériens étranglés par l’Amicale commencent à payer, les autres camarades, étranglés aussi, les pauvres malheureux, ils peuvent rien faire.

Y. : S’ils restent à 10 ou 20... forcément.

X. : C’est vrai. C’est pour ça que le gouvernement concentre son attaque à partir de l’Amicale. C’est le meilleur moyen de briser la grève.

LCR : Comment est-ce que la Coordination compte répon­dre ?

Y. : Les foyers où il y a un président qui est tout seul au courant de la grève, les gens se contentant de ne pas payer sans savoir pourquoi, à part le fait qu’ils sont contents de ne pas payer. Bien sûr dans des foyers comme ça, si le délé­gué président de la grève trahit, la grève est cassée. Nous, on pense qu’il faut expliquer aux résidents. Le Comité de pro­pagande de la Coordination réunit une assemblée générale dans les foyers, où les gens ne sont pas complètement au courant. Et puis aussi, peut-être un tract. Dans tous les foyers qui vont rester dans la Coordination.

C. : Tu m ’as dit que le foyer Romain Rolland est très en pointe avec certains autres. Tu peux expliquer la différence entre un foyer comme ici, et ceux dont tu parlais ? Com­ment vous avez fait pour être tous unis dans la lutte, et depuis si longtemps ?

M. : On est en grève depuis longtemps, mais on ne dort pas. On prépare la force de tous. Par exemple un délé­gué, il ne part pas se coucher sans voir les résidents. Si l’un vient demander des explications, on reste avec lui. A l’AG, c’est pareil. On a créé des délégués pour les tâ­ches : le trésorier. C’est les résidents eux-mêmes qui se proposent.

C. : Tout ça dans toutes les langues ?

X. : Bien sûr.

M. : On a discuté tous les problèmes, et maintenant tous les camarades ils participent, ils ont compris la force de la grève, ce qu’on veut, tandis que d’autres camarades délégués, ils se présentent comme des rois. Ils se prennent pour les futurs...

Y. : les futurs adjoints du Directeur.

M. : Oui, ils n’expliquent jamais la lutte contre la Sona­cotra, les dangers de la grève avant. Nous, on a expliqué avant, tous les dangers. Ceux qui viennent aujourd’hui. On les a expliqués depuis longtemps. On sait bien comment ça va se passer demain. Quand ça arrive, les résidents sont préparés à affronter la situation. Tandis que certains délé­gués, une petite minorité qui n’a pas fait son travail, par rapport à l’AG, ils parlent à l’AG : "Camarades, tatata, tatata...". Et puis après chacun va se coucher. Une AG, c’est fait pour expliquer à tout le monde quelque chose de nouveau, de précis, qui vient de se passer, et qui est pressé. Mais ce n’est pas fini. Si par exemple un résident vient me demander : "qu’est-ce que c’est que ça ?" je vais rester avec lui toute la nuit. Si on dit : "je n’ai pas le temps"... peut-être il va laisser tomber. Peut-être il va aller boire un coup. Croyez-moi. Ça fait bientôt 13 mois qu’on est en grève, et parmi nous, la plupart, on ne voit pas ce que c’est, le cinéma ; on n’a pas le temps. On n’est pas pressés. Si on arrive en retard, si on rate le repas, ça ne fait rien. On pense qu’on mène un combat, et il ne faut pas qu’on trahis­se les camarades. On explique aux camarades qu’on n’est pas tous seuls. "Ça c’est la grève à vous tous ; et il faut prendre vos responsabilités vous-mêmes" ; et chaque fois on demande des volontaires. Chacun prend le travail qu’il peut faire. Tu vois. On ne va pas obliger les gens à dire : "Bon, tu prends cette table-là, obligatoire". Aujourd’hui, il va perdre ce petit travail, et demain il pensera à prendre le même travail que nous. Petit à petit, c’est comme ça l’or­ganisation. Tandis que celui qui compte sur lui tout seul, il n’explique pas aux autres. Après ça, il peut toujours dire que les résidents, ils n’ont pas compris ; si c’est lui-même qui n’a pas fait comprendre. Comme dernièrement à Pierrefitte, il y avait deux délégués communistes, l’un Algé­rien, l’autre Africain noir. Le maire communiste les a appe­lés pour leur dire . "venez, moi je vais négocier avec la Sonacotra", c’est un diviseur comme l’Amicale. Ils ont été voir la Mairie, sans demander l’avis des résidents ; quand j’ai participé à l’AG, les délégués traîtres ont dit : "atten­tion, c’est un étranger". Bon, s’il y a un étranger qui vient ici, nous, on sort ». Les résident leur ont dit : "attention, arrêtez, lui, on le connaît depuis les premières assemblées de notre grève. A l’époque, ce n’était pas un étranger ; maintenant, ce serait un étranger ; alors explique-nous pourquoi vous sortez". "Tu ne nous a pas demandé notre avis, mais là explique-nous pourquoi tu t’en vas. Donne- nous l’explication pourquoi tu démissionnes, tu trahis". Les résidents ont ajouté : "on est d’accord avec nos cama­rades grévistes de la Coordination jusqu’à la victoire totale. Si vous êtes des traîtres, partez. On ne vous connais plus".

C. : Et ils sont partis ? Et la grève continue ?

M. : Oui.

C. : Je voudrais que tu reviennes sur un point. Il y a une chose très importante dans ce que ’vous avez dit sur le Comité de Coordination, c’est son autonomie, son indépen­dance, sur sa plate-forme, les objectifs déterminés par les ouvriers. Il veut bien du soutien de tout le monde, mais que personne ne modifie ce qu’il veut. Alors je voudrais que tu nous précises l’évolution des rapports que vous avez eus avec le PC, la CGT, la CFDT, et avec l’ensemble des groupes et des forces qui vous soutiennent. Que tu expliques bien tous les problèmes que cette forme d’organisation nouvelle et importante pose.

M. : Avant ou maintenant ?

C. : Les deux. S’il y a eu des phases.

M. : Pour la CGT et le PC, je t’ai déjà expliqué. Pour la CGT, on a demandé le soutien ; on n’a jamais été contre la CGT, pour un problème politique. On a demandé que la CGT fasse une autocritique de ce qu’elle avait fait à Saint- Denis. La direction n’a jamais voulu le faire. On ne va pas critiquer la masse de la CGT qui ne comprend rien encore sur cette question. Quand on dit CGT, on parle de la direc­tion qui comprend ses dirigeants communistes. Parce qu’il y a des gens qui disent qu’ils sont communistes, mais ils me trompent avec le mot communiste. Peut-être que moi, je suis communiste mieux qu’eux. Alors ça s’était bloqué. Il restait la CFDT. On avait un peu confiance en. la CFDT : "C’est peut-être un syndicat révolutionnaire". Quand la CGT a signé avec l’Amicale le protocole d’accord au foyer Allende, j’ai été voir la direction générale de la CFDT. Ils m’ont dit : "Nous, on n’a pas signé". J’ai dit : "Peut-être, mais comment ça se fait que vous soyez marqués ici, en dernier, dans le protocole". Premièrement, il faut faire une conférence de presse comme quoi vous n’avez jamais parti­cipé à cette signature. Mais ils ne voulaient pas dénoncer l’Amicale et la CGT. "La CFDT ne l’a pas signé, je vous jure", ils disaient. Parce que le jour de la signature, je me le rappelle bien, il y avait les manifestations pour l’Armée. C’est vrai la CFDT, elle n’a pas participé à cette réunion, le 5. "Mais alors, si vous n’avez pas participé, si vous n’avez pas signé, pourquoi vous ne dites pas la vérité ?". Il m’a répondu : "Bon, je vais expliquer ça dans le journal in­terne de la CFDT". Ce n’est pas sorti jusqu’à maintenant.
Avant la préparation du meeting, on a été voir la CFDT, en premier, à Paris, Monsieur Daniel. Il nous a dit d’accord : ça, ça, ça. On a commencé à discuter. Il nous disait : "Oui, mais il faut la CGT". J’ai répondu : "écoute, camarade, on n’a jamais refusé la CGT, et son soutien. Elle connaît bien notre lutte ; nous sommes des ouvriers ; mais elle n’a jamais fait son autocritique sur Saint-Dénis. On ne peut pas. Ce n’est pas nous qui allons dire aux résidents qui sont au courant : voilà la CGT, elle est bien maintenant. Ils vont nous prendre pour des traîtres. Ben non". Alors il nous a demandé : "Qu’est-ce que vous voulez comme soutien ?" On a commencé à discuter de la salle, sur l’aide matérielle pour le meeting. "Oui, cette semaine, je vais faire une réu­nion avec les différentes Unions Locales, et on va décider". Il a fait la réunion, et il m’a dit : "Ne vous inquiétez pas : je peux même vous trouver une salle permanente, où vous pourrez joindre vos camarades". Il m’a décrit le paradis. Moi j’ai dit, ça y est, la CFDT elle va nous aider, direct.
"Et la salle pour le meeting ?". Il m’a dit : "Ne t’in­quiète pas, je prendrai mes responsabilités". J’ai dit : "Ho la la, c’est le paradis, la CFDT est avec nous" (rires). Trois jours après, il fallait qu’on ait une réponse pour la salle, pour préparer le meeting 20 jours à l’avance ; on a téléphoné ; et s’ils nous avaient prévenu : "camarades, il ne faut pas compter sur nous", ça aurait été. Nous, on aurait dit : "ça va". Mais nous, les immigrés, on n’avait pas le droit de prendre cette salle ; on n’est pas un parti politique. Eh bien, il a dit : "Non, je ne peux pas, impos­sible pour nous, on ne peut rien faire. C’est fini, la CFDT, elle ne fait rien ; vous avez fait des réunions avec des groupes gauchistes". Moi j’ai dit : "écoute, on a besoin de tout le mouvement démocratique français ; on peut dis­cuter sur le soutien de l’extérieur ; c’est pas un gauchiste, un marxiste, ou un léniniste, ou tout le monde, pour moi c’est les camarades français ; ce qu’on demande aux ou­vriers français, à tous les partis démocrates, c’est de nous soutenir. On refusera aucun parti politique". Alors la CFDT n’a pas pris ses responsabilités comme quoi "elle était grillée par le gouvernement, parce que vous savez, on a manifesté pour l’armée ; si encore on s’accroche avec les gauchistes, ça ne vas pas ; c’est dangereux pour nous ; faites comme vous voulez, la CFDT elle ne rentre pas dans votre affaire". Alors on a été voir un camarade du PCR (Parti Communiste Révolutionnaire M.L.), on a demandé : "écoute, camarade, il faut prendre la salle". Il a été voir, il a pris la salle. La CFDT, fini ! Heureusement il y avait des militants de base ; quand ils ont trouvé notre tract, ils l’ont quand même distribué. Ils n’étaient pas d’accord avec la direction. Mais nous, on n’a pas besoin d’aide pour le papier, pour distribuer notre tract ; on est capable de La faire nous-mêmes ; mais tant qu’on est des travailleurs immigrés en France et qu’ils nous empêchent de faire de la politique, on demande un soutien français pour notre lutte ; cette lutte, elle ne concerne pas seulement les travailleurs immigrés ; elle concerne aussi la classe ouvrière française ; parce que quand nous avons été touchés à la Sonacotra, les camarades français, ils ont été touchés à LOGIREP en face, je crois.

C. : Qu’est-ce que c’est la LOGIREP ? Leurs loyers ont augmenté ?

M. : Je ne sais pas exactement qu’est-ce qu’ils cherchent.

LCR : Quand vous avez contacté la CFDT, c’est la direction que vous avez vue ? Or à la CFDT, vous avez quand même un certain soutien au niveau local ? Ma question est : est-ce que vous avez un soutien au niveau de la base ?

M. : Je crois que la base, elle, commence à discuter, je ne sais pas si elle nous soutient vraiment. Je ne sais pas. Pour le moment, je n’ai aucune preuve...

Y. : Il y a beaucoup de gens qui nous soutiennent avec des paroles, mais...

M. : Oui, voilà. Je n’ai aucune preuve, pour le moment, car je ne sais pas ce qu’ils vont faire après comme travail. C’est ça le problème. Pas seulement pour la CFDT.

LCR : Mais elle vous a quand même apporté un soutien. Elle a essayé de... C’est elle qui a pris en charge le dossier... je crois.

M. : Écoute-moi ! Quel dossier ?

LCR : Le dossier historique et tout.

M. : Justement, attends camarade...

Y. : On était très fâché pour ça.

M. : Justement, ils n’ont pas sorti ce qu’on a donné. On était très fâché pour ça.

C. : Pourquoi ?

M. : Pour ce qu’on a dit dans le meeting, il n’y a plus rien ici dans ce dossier. (Au camarade de la LCR) Je te donne le double camarade.

Y. : Non, non, ça, il l’a mis dans le dossier. Mais...

LCR : Attends, c’est qui ? Parce qu’il y a une circulaire de la CFDT ? ou bien c’est en tant que groupe ?...

Y. : Bon, mais je ne sais pas si c’est tellement important de raconter ça. Mais le résultat, c’est qu’en première page, il y avait un texte qui a été fait par l’Organisation Communiste Gauche Ouvrière et Populaire. Sur la première page, il y a marqué : ce texte a été fait par les résidents eux-mêmes ; ce n’est pas vrai. Ce n’est pas nous qui l’avons fait. C’est l’OC-GOP. On leur a dit plusieurs fois ; nous, on n’est pas d’accord avec ça. C’est ce tract-là qui a servi pour appeler au petit meeting qu’on a organisé Cité Floréal (centre d’animation à côté du Foyer, parmi les grands ensembles). On avait fait une réunion très dure qui a duré pendant 3 heures.

M. (au camarade de la LCR) : T’étais avec nous, non ?

Y : : Pour préparer le meeting. Quand tout le monde était crevé et avait envie d’aller se coucher, le gars de l’OC-GOP, il a sorti son tract, il l’a lu à toute vitesse ; il a dit : "oui, ou non ?". Bon, nous, on ne se rappelait même plus ce qu’il y avait dedans, on lui a dit : "oui". Et après, en le relisant, personne n’était d’accord avec ce qu’il y avait de­dans. Alors lui, il a dit : c’est ce tract-là qui représentait ce qu’était notre grève. On lui a répété plusieurs fois ! "ce truc-là, on ne veut pas en entendre parler. On n’est pas du tout d’accord avec ce qu’il y a dedans. Ce qui représenta bien notre grève, c’est ce qui a été dit au meeting". L’OC-GOP, ils ont dit : "si on donne ça pour les sections locale de la CFDT, ils vont dire qu’on est des gauchistes, et puis ils vont même pas le lire". C’est à cause de l’intervention d’un autre camarade qui n’est pas de l’OC-GOP que finalement ça a fini par passer. Il s’est battu là-dedans, je suis sûr qu’ils se sont engueulés pendant des heures et des heures. Mais de toute façon, c’est quand même du sabotage Parce que la présentation, c’est quelque chose qui a été faite par l’OC-GOP et ils disent que c’est de nous, aloi que ce n’est pas vrai, c’est ça qui est grave.

C. : Sur quoi portait le désaccord ?

Y. : Par exemple, je leur ai dit : "il faut faire attention djbien expliquer que le regroupement des Hauts de Seine, ce n’est pas une Coordination". Eux, ils ont tout mélan­gé : le Comité Départemental de la CGT, la Coordination des Hauts de Seine, notre Coordination à nous ; quand ils expliquaient l’historique de notre grève, on ne savait plus qui était dans le Parti Communiste : si c’était nous ou les autres ; comment ça s’était passé. On a vu le résultat de ce travail-là ; c’est qu’ils l’ont envoyé dans les Unions Locales, aux journaux aussi : Libération, on avait été les voir plu­sieurs fois, ils refusaient notre article, mais ce que la CFDT leur a envoyé, ils l’ont publié tout de suite sans chercher à comprendre. Quant à la CFDT, ils ne font rien. Heureuse­ment d’ailleurs, parce qu’on n’a pas besoin de saboteurs.

LCR : Oui, mais ils ont fait leur autocritique, je crois.

Y. : Ben, on n’en a pas entendu causer de leur autocritique.

LCR : Si, si, ils l’ont faite hier, mais tu n’étais pas là.

M. : Oui, hier, ils ont fait leur autocritique, soi-disant que Daniel, il voulait me voir, et discuter. Parce que je crois qu’il a été poussé par la base qui veut discuter sur le pro­blème. La CFDT a dit ce qu’elle pensait, c’est vrai, j’étais là, hier. Bon, alors on verra ça. Maintenant on demande le soutien de tout le monde. On va voir ce que fait un syndi­cat qui représente des travailleurs français, et même les tra­vailleurs immigrés ; car la majorité des immigrés syndiqués sont à la CFDT, c’est vrai. Alors on va voir ce qu’elle va faire, maintenant. Est-ce que, au lieu de se battre juste pour les travailleurs immigrés syndiqués dans les usines seule­ment, ils vont se battre pour les intérêts des travailleurs immigrés sur le logement et sur les conditions de vie ? C’est ça qu’on cherche.

LCR : Attends, je voudrais poser certaines questions pour pouvoir cerner l’interview. Ce sera court. Le Comité de Coordination des foyers Sonacotra en grève a organisé un meeting à la Mutualité, quel bilan tire-t-il de ce meeting ?

M. et Y. : Ça y est ? C’est une question ?

LCR : Oui, rapide. Je ne vous demande pas de vous étendre si ça vous fait chier.

M. : Tu voulais savoir le bilan qu’on tire. Oui, bien sûr, il y a eu un bilan. On sait bien que ce meeting, je l’ai dit hier je crois, et tout à l’heure, tu es arrivé en retard-, je crois, ce soir. On en a parlé : les ouvriers immigrés étaient là, dans la salle, présents. Mais il manquait les travailleurs français. Pourquoi, ils n’étaient pas là ? Il manque l’organisation, c’est-à-dire les travailleurs français ne connaissent pas en­core nos revendications pour pouvoir venir avec nous au meeting. On sait bien que la salle était remplie par les tra­vailleurs immigrés. Il y avait des démocrates, des partis démocrates de gauche, les étudiants, quelque chose comme cela, mais les ouvriers français, ils n’étaient pas là. C’est ça le problème.

Y. : Il y en avait bien.

M. : Oui, quelques-uns, mais pas beaucoup.

X. : Je voudrais revenir sur le meeting. Nous, on parle de soutien, c’est d’accord. Mais on ne veut pas seulement le soutien, on veut lutter aussi. On veut la lutte de tout le monde, pas seulement le soutien. Ceux qui viennent nous voir, on dirait que c’est seulement pour nous soutenir ou je ne sais pas quoi. On ne fait pas notre lutte pour soute­nir quelqu’un d’autre ou que quelqu’un nous soutienne ; nous, on veut l’unité de tout le monde ; parce qu’en prin­cipe, nous, seuls, les immigrés, on ne peut pas arriver à ga­gner ; enfin, on va arriver à gagner, mais si on agit d’une autre façon qu’en disant : voilà, on va faire ça, sinon on va retourner chez nous. On pourra obtenir quelque chose si, par exemple, tous les camarades, tous les ouvriers français disent : les Immigrés, les mêmes droits que les Français, les Français les mêmes droits que les Immigrés, je renverse. C’est ça à peu près pour nous le soutien. Ce n’est pas que la CGT va venir dire : "on va travailler ensemble" ou la CFDT pareil. On ne peut pas travailler avec tout le monde. Par exemple, on a fait le meeting, y avait pas beaucoup de Français. Je ne sais pas s’ils ne sont pas libres, mais, nous, les immigrés, on n’est pas libres, c’est pour ça qu’on lutte. Je ne sais pas pour les Français, mais nous, on est des gens en lutte, autrement dit on est l’avant-garde. Nous, on lutte. Les Français on les attend. Pourquoi les résidents, ils ont compris tout ça ? On a organisé un meeting où il y avait beaucoup de résidents. La grève elle dure depuis 13 mois, il y a le Comité de Coordination, 47 foyers en grève, etc. Bien sûr, ce sont des Immigrés, mais certains sont là de­puis 7 ans, 10 ans ou 15, alors ça vient de leur vie, de leur situation, ici en France. C’est pour ça qu’ils sont d’accord entre eux. On organise un meeting, une manifestation, ils viennent. C’est ça qu’ils ont compris, les Immigrés, et d’ail­leurs ce n’est pas difficile à comprendre. Mais y a aucun parti, aucun soutien qui ait dit : allez-y, vous devez deman­der ça, vous battre contre ça.

LCR : Mais par quel moyen, actuellement, le Comité de Coordination pense-t-il faire l’unité avec l’ensemble de la classe ouvrière ?

X. : D’un côté, par exemple, on a fait un meeting où il n’y a pas eu beaucoup de Français, des ouvriers. S’il y avait eu des Français, on aurait vu que le comité de soutien, il avait fait son travail ; c’est ça l’unité !

C. : Supposons que même les organisations qui étaient au meeting aient mobilisé les gens qu’elles mobilisent d’habi­tude pour remplir une salle à la Mutualité, vous auriez pu dire qu’il y avait unité au sens où il y aurait eu des gens avec vous, mais pas forcément des ouvriers français en lutte. L’Unité, ça peut être celle avec un comité de soutien, mais il n’y a pas beaucoup d’organisations qui sont capables de mobiliser des ouvriers français, ou bien ça peut être l’unité dans la lutte avec des gens qui ont des problèmes sembla­bles et qui luttent eux aussi contre les augmentations, des loyers, les saisies, les expulsions ou l’intervention de la po­lice.

LCR : Je répète ma question, quels moyens se donne le Comité de Coordination pour réaliser l’unité dans la lutte des travailleurs ?

Y. : Pour être plus unis, on demande l’égalité complète des droits sociaux, syndicaux et politiques de tous les travail­leurs et aussi des logements confortables, libres et pas chers pour tous. Ça, c’est des moyens. Pour ça, on a des idées, mais on n’est pas en rase campagne comme s’il n’y avait rien de construit. Y a des obstacles, des choses qu’il faut détruire, les ennemis qui sont parmi nous et les patrons, le parti communiste, les autres...

LCR : C’est quoi détruire ? Est-ce que c’est le parti commu­niste lui-même ou est-ce que c’est l’appareil ?

Y. : Le parti communiste lui-même..

LCR ; Mais, euh, est-ce qu’on peut dire ; détruire, comme ça dans le sens oit il y a un nombre assez impressionnant de travailleurs qu’on le veuille ou non...

Y. : C’est-à-dire, on ne peut pas le détruire complètement, car c’est une bande de bourgeois et ceux-là, ils vont rester bourgeois, ils ne risquent pas de changer. C’est aussi des pe­tits bourgeois, des gens qui se disent ouvriers, qui en fait gagnent 5 000 F par mois et qui ont une place de petit chef ; ceux-là aussi ils ne risquent pas de devenir d’accord avec nous. Des délégués syndicaux qui ne se sont pas sali les mains depuis 30 ans, ceux-là non plus ne risquent pas de venir avec nous, c’est des petits bourgeois qui ont inté­rêt à ce que ça reste comme ça ; c’est pas ça qu’on veut détruire. Ce qu’on veut détruire, c’est la force du parti communiste chez les ouvriers. Le Parti Communiste, c’est la bourgeoisie chez les ouvriers. Si on ne le détruit pas, les ouvriers ne pourront pas être unis. Y a le parti communiste surtout, et puis il y en a d’autres aussi : la CFDT, le Parti Socialiste, l’Amicale des Algériens, et puis il y a aussi les petits bourgeois, beaucoup de groupes qu’on a vus, qui nous freinent ; ils nous disent : "attention, vous allez trop loin", voilà.

LCR : Et vous acceptez de travailler, de faire l’unité avec tous ces travailleurs qui tout en faisant partie de ces orga­nes, CGTt CFDTy sont d’accord pour vous soutenir y et pour être avec vous dans la lutte ; ceux-là, vous ne les refusez pas ?

Y. : Non, bien sûr.

LCR : Parce que quand on dit qu’on veut détruire la CGT ou le PC y c’est assez ambigu, quand même.

Y. : Je ne t’ai pas parlé de la CGT, je t’ai parlé du Parti Communiste.

LCR : Moi y personnellement y je ne peux pas parler de ça dans mon canard, dans l’interview. Comme ça (rires). Nonf quoi (à Camarades) toi tu le mettras, peut-être, mais, moiy je veux en discuter avant. Il me semble qu’il faut en discu­ter avant. Bony si vous le dites comme ça, je suis prêt à le mettre, mais il me semble que c’est un truc à discuter. Moi, personnellement, dans le sens où je ne comprends pas ce que ça veut dire, détruire le PCF, je peux demander une explication. Voilà, c’est tout.

M. : Bon, moi je te propose un problème, camarade ; quelle position faut-il prendre maintenant ; comment, par exem­ple, tu crées l’unité des Algériens ; parce qu’on parle de l’unité de la classe ouvrière, à ton avis personnel, comment on y arrive ?

LCR : La classe ouvrière, elle se trouve où ? Elle ne se trou­ve pas en dehors des syndicats ? La classe ouvrière, on la touche à l’intérieur des syndicats.

M. : Ah, je regrette, camarade.

C. : Il y a les trois quarts de la classe ouvrière qui sont en dehors du syndicat. Y compris les Français.

M. : Oui, moi, je ne suis pas d’accord. Il y a beaucoup de travailleurs qui ne sont pas syndiqués et qui ont compris le problème.

Y. : Je voudrais continuer ce que je disais pour répondre à ta question. Mais il est dix heures et quart, on ne peut plus continuer ici.

Interruption de 10 minutes, le temps de descendre dans une salle au rez-de-chaussée du foyer. La discussion se poursuit, le camarade de la LCR expliquant que s’il y a eu pratique incorrecte de la part de membres de la CFDT appartenant à l’OC-GOP, il faut dénoncer l’OC-GOP et non le syndicat, car "ils ont agi en tant que membres de la GOP et non en tant que CFDT". Camarades, exprime le souhait que la discussion ne s’égare pas sur le vieux terrain : l’organisation syndicale représente les travailleurs, c’est sa direction qu’il faut dénoncer.
On en vient à parler de la force actuelle du mouvement, de ses perspectives, de l’unité possible avec les ouvriers français.

Z. : On ne va pas se casser la gueule. On peut faire autrement. On peut dire : voilà, on demande ça, et si on n’a pas ça, on repart chez nous. C’est tout. C’est peut-être pas nous qui allons faire ça, c’est peut-être le gouvernement même qui va prendre la décision : "Bon, les Algériens nous font chier, allez hop ! chez eux !".

LCR : Oui, mais dans le sens où la lutte est isolée...

Z. : Elle n’est pas isolée, la lutte.

C. : Je peux te poser une question ? Est-ce que tu crois qu ’une lutte est isolée quand les travailleurs font une grève depuis 13 mois, qu’ils n’ont pas payé leur loyer, que la So­nacotra ne les a pas foutus dehors...

LCR : La Coordination le dit elle-même que la lutte est isolée. C ’est pas moi qui le dis.

C. : Mais entre une lutte isolée et une lutte faible, il y a une différence.

LCR : Mais si.

Z. : Elle n’est pas isolée.

C. : Et qui a mobilisé pour le meeting ?

LCR : Mais le meeting l’a bien montré. La participation vachement faible des travailleurs français. Et dans ce sens-là, s’il y a une descente de flics...

C. : Si tu as une descente de flics, eb bien, je te signale que ça fait 6 mois, d’après ce que tu disais Mustapha, que les flics avaient promis de venir. Tu sais pourquoi ils ne viennent pas, les flics ?

LCR : Ils ne sont pas venus encore ?

C. : Parce que quand ils vont vider les travailleurs d’ici, ils vont les mettre où ? Et les usines, elles vont tourner comment ? Et qu’est-ce qu’ils vont faire ? Tu entendais ce que disait le type du PSU hier, pour que Dijoud essaie de briser la grève, il faut rien moins qu’il promette de passer l’éponge sur l’arriéré ; l’arriéré c’est plus d’un milliard de fric. T’as déjà vu des luttes qui réussissent à faire avaler au gouvernement un coût d’un milliard ? Même les plus grandes grèves d’usines elles n’y arrivent pas. Alors moi, je ne suis pas totalement d’accord sur ton idée que la lutte est isolée. Elle est forte.

LCR : Mais si, actuellement.

C. : Elle est forte, mais elle est en avant-garde. D’accord alors si t’appelles Vavant-garde l’isolement, alors oui.

LCR : Oui, la lutte actuellement est isolée.

C. : Mais on dit toujours ça ; mais à la différence de Im lutte des sans papiers, elle n ’est pas isolée.

LCR : C ’est correct de voir qu ’elle est isolée...

C. : Et pour en tirer la conclusion : adressez-vous au syndicat...

LCR : C’est un monologue que tu fais, camarade ? C’est ta conclusion.

C. : Non ! C’est celle que vous avez dite, que vous ne cessez de dire.

Y. : Bon ! Ce n’est pas la peine de parler à notre place. Moi, je n’ai pas dit que j’étais contre les syndicats. Quand j’ai parlé de la CFDT, j’ai dit que j’étais contre la direction ré­formiste de la CFDT.

LCR : Je voudrais que vous fassiez un point sur les menaces.

X. : Nous ? de la Sonacotra, et les moyens éventuels d’y faire face ?

Y. : Quelles menaces ?

X. : On répond comme on a toujours répondu, depuis 13 mois.

LCR : Quelles sont toutes les menaces actuelles de la Sona­cotra ? Du genre : menaces de faire des coupures de gaz et d’électricité.

X. : On l’achètera nous-mêmes. On ira voir l’EDF, et puis c’est nous qui payons. C’est vrai, (rires).

Y. : On en a discuté entre nous. Si ça arrive, on demandera à payer nous-mêmes. Et puis s’il y a coupure, on va en ma­nifestation ou en délégation importante à la Mairie pour dire qu’on paye nous-mêmes.

LCR : Et par rapport aux autres organisations ?

Y. : Le gros problème en ce moment c’est l’Amicale.

Un nouvel arrivé, 7ème ouvrier : Quelle Amicale ? expli­que-toi.

Y. : L’Amicale des Algériens.

X. : Laisse tomber, parce que ça va faire des problèmes encore.

LCR : Non, ça me semble important de parler du rôle des Amicales.

X. : De toute façon, la lutte n’est pas celle des Algériens seulement, elle est celle de tous les Immigrés. Il y a tous les Immigrés dedans. Donc elle n’a rien à voir, l’Amicale des Algériens.

Le 7ème ouvrier : Si on veut. Parce que les Algériens sont les plus nombreux, près de 800.000 en France. Mais il y a aussi les autres. Il ne faut pas mélanger les carottes et les navets comme on dit ici. Il y a Amicale et Amicale.

Y. : Ecoute, tu ne sais pas de quoi on est en train de par­ler là.

X. : Moi, je pense qu’elle n’a rien à voir là-dedans, parce qu’il n’y a pas que les Algériens en lutte mais tous les Immi­grés.

Y. : Mais est-ce que tu es au courant de la réunion du Comi­té de Coordination d’hier soir, mardi ?

X. : Oui, je suis au courant.

Y. : Ben alors, on a quelque chose à voir avec l’Amicale, c’est que si on la laisse faire, on la laisse casser la grève.

X. : Oui, mais elle va bien comprendre : si on dit, bon, nous, l’Amicale n’a rien à voir dans notre lutte, c’est tout.

Y. : On peut dire ça pour Romain Rolland ; mais pour les autres foyers ? Ça ne suffit pas de dire ça.

X. : Mais pour tous les foyers. Si on dit, nous, on lutte, vous marquez ce que vous voulez, moi, je m’en fous ; nous, on lutte...

Y. : Mais, on ne lui a pas. déjà dit ?

X. : On l’a dit déjà plusieurs fois, on l’a répété. Mais cette fois-ci, je ne sais pas comment vous voulez éclaircir la chose encore. On la critique, on la critique ; mais faut bien dire la vérité, que dans ce conflit il n’y a pas que les Algériens, il y a tous les Immigrés, et que les Immigrés demandent encore l’unité des autres travailleurs français. Comme ça, il n’y aura pas d’Amicales qui viendront nous casser la tête. Ni l’Amicale des Algériens, ni celle des Marocains, sauf si toutes les Amicales viennent, se mettent dans tous les foyers, même les Amicales des Africains, alors à ce moment-là ça marche­rait...

M. : C’est la division, ça.

X. : Si c’est les résidents qui prennent leurs responsabilités. Comme aujourd’hui il n’y a que l’Amicale des Algériens qui fait ça, elle ne devrait pas se permettre. Et elle peut tou­jours continuer, elle n’arrivera jamais à rien. C’est tout, je pense ; c’est pas la peine de faire un tract pour la dénoncer.

C. : Une autre question. La province ? Est-ce que vous pourriez dire un mot de l’extension du mouvement en province. Les difficultés que vous avez.

X. : Il n’y a. pas beaucoup de difficultés ; à part qu’on ne peut pas se déplacer à Bordeaux, à Lille. Mais on a des contacts presque partout.

C. : Est-ce que la situation est la même dans les foyers de province que dans ceux de Paris ? Les tarifs ?

Tous : Oui, c’est pareil. Pour le règlement intérieur, c’est la même chose.

M. : L’autre jour, on a reçu une lettre de résidents de Marseille. Ils nous demandaient l’aide du Comité de Coordina­tion contre le gérant raciste, les loyers chers. "On est d’ac­cord avec vous, et on se prépare à faire quelque chose". Comme à Grenoble. J’y suis allé. Il y avait deux foyers en grève. La Sonacotra a joué son rôle ; elle a trompé les cama­rades avant qu’ils nous rejoignent dans le Comité de Coordi­nation, elle a négocié.

LCR : Elle a négocié sur quelle base ? Sur le foyer de Grenoble, où ils ont accepté qu’il y ait un gardien à la place du gérant ?

M. : Oui, il y a un foyer où la Sonacotra a dû reculer ; le foyer est géré par les travailleurs. Oui, il est géré comme ça, mais c’est pas bon pour nous. Moi, je l’ai remarqué. Je ne prendrais jamais ce genre de travail-là.

Y. : Je ne crois pas qu’il soit vraiement géré par les tra­vailleurs ; il a été repris en charge par la Mairie de Gre­noble.

M. : Oui, ils ont gagné un concierge, le changement de draps tous les 15 jours ; les visites libres à condition de ne pas faire de bruit ; un étage spécial pour les travailleurs au chô­mage ou pris en charge par la Sécurité Sociale ; eux ne payent pas. Et puis, il y a quelque chose comme 16 cham­bres pour dépanner, pendant 6 semaines, les gens qui vien­nent d’arriver, qui ne connaissent personne, et qui n’ont pas d’allocations de chômage. L’Association les aide avec 15 F par jour. Dans cette lutte, il y avait le Parti Socialiste - le Maire de Grenoble est socialiste - la CFDT, un Algérien qui a adhéré à la CFDT. Les camarades, maintenant que le foyer est à gérer, ils demandent à la Sonacotra : "l’argent du FAS (Fonds d’Action Sociale), où est-il ? Il faut récupé­rer l’argent du FAS". Je suis parti sans savoir si la Sonaco­tra allait le donner ou pas, cet argent. Ça fait moins de deux Y. : C’est-à-dire, c’est plutôt plus facile avec les foyers qui sont un peu loin, comme par exemple le fover de la région de Massy, ou bien avec deux foyers de Dijon qui viennent de rejoindre la Coordination. Parce que si ça ne va pas, ils savent qu’ils ne peuvent pas venir tous les soirs chercher quelqu’un du bureau de Coordination : "viens nous sauver, on coule, etc. Viens faire une Assemblée Générale chez nous". C’est pas possible ça, parce que c’est trop loin. Alors ils se démerdent par eux-mêmes, et puis ils prennent contact avec la Coordination sur la base de la Plate-forme. Alors, déjà, ils sont d’accord avec nous. C’est-à-dire que quand ils commencent la grève, ils savent pourquoi. Il y a un foyer à Strasbourg, il est en grève, mais je ne crois pas qu’il soit en contact avec la Coordination.

X. : Si, c’est moi qui l’ai contacté. Mais je n’ai pas dit qu’on va y aller. Il y a peut-être des foyers qui ne sont même pas. au courant qu’à Paris il y a un Comité de Coordination.

M. : Et à Nice, aussi il y avait un foyer...

X. : Les foyers qui se mettent au courant en lisant les journaux, des tracts, ils nous rejoignent. Us cherchent. Ils ont compris d’avance.

Y. : C’est ça que je voulais dire.

M. : Comme les foyers du Sud, ils ont déclenché la grève sur la plate-forme du Comité de Coordination. Ils sont solides.

Y. : Et puis eux, ils ont un Comité Régional.

M. : Ils ont créé un Comité Régional qui groupe 11 foyers. Et après ils marchent avec le Comité de Coordination. Par exemple, ils voient les délégués sur le texte de la plate­forme. Les camarades de Dijon qui sont venus la semaine
dernière ont fait la même chose. Et les délégués ne peuvent pas les trahir. Mais dans les foyers qui ont commencé la grève avant notre plate-forme revendicative, comme Grenoble, bien qu’ils aient lu notre plate-forme, il y a eu une di­vision entre les foyers. Le 12 décembre, Pierre Mengin, il a négocié là-bas et le soir même il a pris l’avion pour Paris, et rendez-vous : il a baisé la gueule à Grenoble avant qu’ils rejoignent le Comité de Coordination. Et nous pourtant, on avait envoyé la lettre leur demandant de venir participer à la réunion du Comité de Coordination. La Sonacotra s’est arrangée, avec la division des délégués entre ceux qui di­saient : on veut négocier, les autres qui refusaient. Et main­tenant, quand il y a un foyer qui est prêt à déclencher la grève, la Sonacotra vient dire : on va diminuer de 1 000 F, 2 000 F, restez, il ne faut pas faire la merde. Alors elle va prendre contact avec l’Amicale pour créer un comité de résidents qui sera d’accord avec l’Amicale si demain il y a un risque de grève pour dire : non, non, restons tranquilles. Comme l’exemple d’Aulnay-sous-Bois. Elle a suscité la créa­tion des délégués connus par l’Amicale : c’est toi, c’est toi, etc.

C : Ah, les délégués, dans ce cas, ne sont pas élus par les résidents ?

M. : Non. Ils ne sont pas présentés à l’Assemblée Générale devant eux ; ils ne font pas la preuve du travail qu’ils ont fait comme Comité de Résidents. On leur dit : t’es nommé, toi, parce que tu es très connu. Comme au foyer rue des Grésillons, à Genevilliers, c’est pareil. La CGT rentre par là, l’Amicale des Algériens rentre par là, l’Amicale des Maro­cains rentre par là, le gérant a un parti, et l’UGTS (Union Générale des Travailleurs Sénégalais) ça fait 5 partis. Ce foyer, il avait déclenché la grève en 74, il est resté 3 mois, puis la grève a été cassée par les CRS, à l’époque il était tout seul. Et maintenant, le gérant, c’est un vrai parachutiste. Un militaire, il s’appelle Pasquet ; il faut le dénoncer dans le journal ; il joue avec le revolver, le mec ; c’est un ancien d’Indochine et d’Algérie, et après il était là.

Y. : L’Indochine, l’Algérie, et après... Sonacotra (rires).

M. : Oui, la semaine dernière, il a essayé de tabasser les gauchistes quand ils distribuaient notre tract à nous. Au foyer Brunois de Gennevilliers. Quand les gauchistes sont rentrés dans ce foyer, le gérant a téléphoné à Pasquet. Il est venu avec un groupe de gars avec des barres de fer. C’est des fascistes.

X. : Heureusement, les camarades sont sortis avant qu ’tls] n’arrivent.

C. : Justement, c’est ce que je voulais vous demander, il y déjà eu des grève dans les foyers. En général la Sonacotra faisait donner les CRS et elle faisait évacuer les foyers. Quand c’était des petits foyers. Actuellement il y a beaucoup de foyers en grève et la police n’intervient pas. Tu disais qu’en Mai de l’an dernier, ils avaient menacé de faire intervenir la police, et elle n’est pas intervenu. Alors est-ce que tu pourrais dire pour quelle raison elle n’intervint pas ? Quelle différence avec les grèves qu’il y a déjà eu avant, peu partout. Est-ce que c’est parce que c’est un mouveme d’ensemble, est-ce par ce que vous êtes très forts sur certains foyers ?

M. : Premièrement, à mon avis personnel, le foyer des Grésillons 74 était isolé, tout seul. Et deuxièmement les camarades, ils ont fait la grève juste dans le foyer, ils n’ont pas diffusé les idées à l’extérieur. Tu vois. Oui, la grève était bien solide. J’étais là-bas. Même un jour ils ont passé film, le commissaire a fait encercler le foyer par les CRS ; il ne voulait pas que le film passe ; je ne sais pas si tu connais ; il s’appelle Le Sel de la terre ; c’est un film sur les travailleurs immigrés mexicains aux Etats-Unis, exploités comme nous ici en France. Alors le gérant a téléphoné à la police et il a dit aux résidents : "venez chez moi pour bon un coup". Les résidents, eux, voulaient passer le film. La police est venue après. Il y avait le Commissaire qui s’est approché. Les camarades résidents avaient mis en place un service d’ordre fort. Ils étaient calmes : "Monsieur le Commissaire, qu’est-ce que vous voulez ? Nous, notre film, il passé". Le Commissaire a dit : "Non, le film il ne passe pas - Si, notre film il passe, pas de problèmes". Il n’y avait personne à la fête du gérant. Le Commissaire est resté jusqu’à la fin du film. Avant la fin, vers 11 h, le gérant a envoyé provocateur pour couper l’électricité. Les résidents ont branché le fil au premier étage. Quand le film a été terminé, il y avait évidemment les camarades français là-dedans, et Commissaire a demandé : "et vous qu’est-ce que faites à l’intérieur du foyer ?", les résidents ont répliqué "ce sont nos invités". Alors a commencé le bordel. Il a embarqué les camarades français à leur sortie, dans le car ; mais après il a dû les relâcher. Mais le mauvais truc là-bas, c’est, qu’après, l’Amicale des Marocains, l’UGTS, et l’Amicale des Algériens ont cassé la grève. Et surtout les grands fascistes de l’Amicale des Marocains : elle disait aux résidents : si vous continuez comme ça, attention, vous allez retourner directement au Maroc. Et la division a commencé. Et un jour les CRS sont intervenus. Car le gérant était au courant. Exactement comme ici, si on se divise, le gérant sera au courant, et dira à la Sonacotra : "Maintenant qu’est-ce que vous attendez ?". Si on est fort... Il l’a dit à la dernière réunion avec la Sonacotra en notre présence : au départ il avait dit à la Sonacotra : "croyez-moi, laissez-moi faire, je vais briser la grève". Après 3 mois, il n’y était pas arrivé et chaque mois on progressait politiquement, on avait le temps. Il a dit alors à la Sonacotra : "Négociez avec eux, moi je ne peux rien faire". Il y a un mois, à la réunion générale - il y a des camarades qui étaient là et qui ont entendu - ils travaillent à la Sonacotra - l’un des direc­teurs a dit au Directeur général de la société : "Ils sont forts, plus forts politiquement que vous, il n’y a pas de pro­blème". Lui aussi sait qu’on est solide politiquement. Il a compris que s’il arrive quelque chose, il y aura un grand bordel à l’intérieur des foyers. Alors il ne peut rien faire.
Le gérant nommé par la Sonacotra, on ne parle pas avec loi. Rien. Il est considéré comme ennemi, car il nous a tenu dans des conditions de misère avant. Il nous divisait en di­sant à l’Africain noir : "Ah non, toi, tu n’es pas comme ces Marocains, etc. » et à un autre : "Ah, c’est dégueulasse, c’est pas comme les Africains noirs". Il critiquait tout le monde parmi nous. C’est un vrai salaud.

C. : Précisément, il y a une menace importante à laquelle vous avez fait allusion au meeting. C*est celle du renouvel­lement des papiers. Comment l’avez-vous résolue ? La ques­tion du certificat de domicile ?

M. : On a eu ce problème dès le début. Le 25 avril, comme je te l’ai dit, à la réunion, la Sonacotra ne voulait pas négo­cier avec nous. Y assistait Graff, un gars du Secrétariat du Préfet qui s’occupe des travailleurs immigrés. A la sortie, on lui a dit : "Écoutez, Monsieur, nous, on est en grève, vous le savez bien, vous avez assisté à la réunion, mais actuelle­ment les directeurs des foyers Sonacotra refusent de donner un certificat de domicile. Comment on va faire ? Vous êtes au courant que sans ça on va nous retirer les papiers". Il m’a répondu : "Si un résident qui vient avec les cartes des foyers et une lettre de ma part, il n’y aura pas de pro­blème, je vais lui régler ses papiers". Et comme ça, on a réglé ce problème. Mais le danger est venu du commissa­riat de Saint-Denis qui a été poussé par la Mairie : norma­lement les travailleurs algériens ont une carte de résident valable 5 ou 10 ans, ça dépend. Quand ils changent de carte, ils doivent s’adresser à la Mairie ou au Commissariat de po­lice. Mais actuellement, quand ils veulent aller à la Mairie, on les renvoie au Commissariat, et quand ils vont au Com­missariat de Police on leur dit : "Allez payer votre loyer d’abord". L’autre jour, le Commissaire a dit aux résidents qui y étaient allés : "Vous savez, ça fait un an que vous êtes en grève. On connaît des meneurs parmi vous ; le jour où on les aura ramassés, ce jour-là vous paierez votre loyer". C’est-à-dire qu’il y aurait parmi nous des meneurs, les délégués, nous, quoi. "Oui, a-t-il dit, parce que vous exagérez trop en France, etc.".

X. : Qu’est-ce qu’ils attendent ?

M. : Je sais bien qu’ils vont venir, je sais bien qu’un jour ou l’autre viendra l’offensive, surtout à Romain Rolland.

Y. : De toute façon, on a prévenu je ne sais pas combien de fois les résidents : il faut qu’ils prennent la relève quand nous ne serons plus là.

M. : Oui, bien sûr, nous, on a préparé déjà des délégués secrets qui connaissent tout le travail ; s’il nous arrive quelque chose, ils continueront, eux. Mais ce qu’il y a, c’est que si les CRS lancent une attaque contre nous tous, il y aura une grande bataille. Et croyez-moi, s’ils commencent l’atta­que, ils commenceront par Romain Rolland. Parce qu’ils ont trouvé notre tract partout ; et si les autres foyers ont déclenché la grève, c’est à cause de nous, qui foutions la merde. Le Directeur de la Sonacotra l’a dit, lui aussi. Les gérants des autres foyers trouvaient toujours des tracts de Romain Rolland où on expliquait la grève ; alors la première attaque, ce sera pour nous, c’est sûr. Comme c’est autour du foyer, ici, qu’il y a le Comité de Coordi­nation.

X. : Moi, je pense que si les flics viennent ici, les autres 47 foyers en grève viendront ici, et puis aussi d’autres organisations françaises, pour manifester. Et après les voisins voyant tout le monde derrière, viendront aussi.

M. : Moi, je ne garantis rien sur le HLM ; peut-être 5 ou 6 viendront...

X. : Oui, ils ne vont pas arriver les premiers ici, sur les lieux. Mais quand ils verront beaucoup de monde qui tourne autour, ceux des 47 foyers par exemple, et puis le soutien de quelques Français, on ne sait pas, mais je pense que peut-être eux aussi vont sortir. Car ils ont déjà lu nos traçts. et on a fait plusieurs fois des panneaux là-bas.

C. : Et comment ça s*est passé quand vous avez popularisé votre mouvement, vous avez eu des discussions inté­ressantes ? Il y a des gens qui sont venus ?

M. : Il y en a qui discutaient ; mais pas tout le monde. Il n’y avait pas grand chose. On fait un meeting ici ; on a distribué, je ne sais pas combien de tracts, chaque di­manche le tract, les panneaux là-bas, les photos du foyer, des chambres, etc. Le jour du meeting, il n’est venu que les progressistes, c’est tout. Pas d’ouvriers. Un seul ou­vrier.

X. : Moi, je pense qu’ils savent déjà ce qu’il se passe, et ils ne sont pas venus discuter avec nous, mais ils connaissent à peu près la situation qu’on vit dans les foyers.

Y. : C’est-à-dire qu’on n’a pas perdu tout à fait notre temps. Par exemple, au meeting de la Mutualité, il y a eu 15 jeunes Français du foyer des Jeunes travailleurs de la Cité Floréale. Ça c’est vraiment nouveau, car dans ce foyer- là, il n’y a jamais eu la grève ; ça a toujours été la merde là- bas. Maintenant, c’est la dictature d’une Directrice du Parti Communiste [1].

X. -. Oui, oui.

Y. : Les gens ne se connaissaient pas du tout entre eux. Là, on n’a pas perdu notre temps. Même chose pour le petit meeting qu’on a fait pour les gens de la Cité, franchement ça n’a pas marché, il faut dire la vérité, les jeunes qui ont l’habitude de venir jouer au baby-foot au foyer étaient là, mais seulement 3 ou 4 adultes. A ce moment-là, ça ne marchait pas. Mais quand on a distribué notre tract, on a trouvé que les gens étaient gentils avec nous, certains étaient intéressés par notre grève, ils voulaient bien discu­ter avec nous, mais on voit quand même que les HLM, c’est pas comme les foyers, ça ne va pas vite, les gens n’ont pas l’habitude de discuter entre eux. Pourtant, je ne regrette pas d’y être allé.

C. : Est-ce qu*il y a eu des grèves de charges dans les cités HLM à côté ?

M. : Non, il n’y en a pas eu. Ils ne sont pas organisés.

C. : Y. a-t-il d*autres endroits au contraire oit ça a été le cas ?

Y. : A Bagnolet, oui, il y a eu des luttes.

C. .Et il y a eu des contact ?

Y. : Il faut savoir ce que c’est à Bagnolet, les délégués ont fait des bombages dans la cité, ils ont sûrement distribué beaucoup de tracts. Mais c’est le Parti Socialiste qui anime le comité de soutien. Moi, je voudrais savoir quel genre de gens nous soutiennent. Pour Allende, ils avaient fait une pétition de 200 signatures dans la cité ; les militants du Parti Communiste sont allés voir les gens qu’ils ont l’habi­tude de voir, et les gens ont signé ; ils s’en foutaient pas mal, mais ils ont signé quand même. Pour moi, ce n’était pas un soutien au foyer, mais un soutien au Parti Commu­niste, que les gens de la cité ont fait. Nous, pour trouver un soutien à ce qu’on fait, ce n’est pas pareil. A Bagnolet, les délégués, moi, je trouve qu’avant c’était pas tellement clair, maintenant ça commence à changer.

M. : Le camarade, ce n’est pas ce qu’il a demandé, il a demandé s’il y a des HLM près dei foyers qui ont fait la grève des charges. A Bagnolet, ils l’ont faite.

C. : Et il y a eu des comités, des contacts ? U y a des gens qui sont venus ?

M. : Il y a Bagnolet, il y a Nanterre aussi.

C. : Est-ce que vous avez des contacts avec des résidents de qui sont en grève ?

Y. : Comment ?

C. : Il y a des résidents qui sont en grève des loyers.

Y. : Quels résidents ?

C. : Il y a des appartements pour les étudiants et des appar­tements pour les travailleurs. Ils sont en grève et il y a une association syndicale.

Y. : C’est-à-dire que nous, on ne fait pas grève simplement pour nous-mêmes. Ça se voit, on ne fait pas grève pour nous-mêmes. Peut-être qu’il y a des gens qui le font, ils veulent que personne soit au courant de leur grève, c’est leur histoire entre eux et leur propriétaire.

M. : Vous n’avez pas de contacts du côté de Montreuil ? Parce qu’il y a des camarades qui commencent la grève cette semaine dans un foyer ADF. Tous des çamarades africains noirs, ils sont tous ensemble, quatre par chambre, la misère. Quatre par chambre, et ils payent 18 000 francs par per­sonne.

Y. : Moi, je voudrais dire quelque chose sur ta question. Tu avais dit qu’au mois de mai, ils nous avaient menacé de la police ; c’est pas tout à fait vrai, ils nous avaient menacé de la justice parce que, à ce moment-là, il y avait les deux foyers de St-Denis surtout, et comme à la négociation on avait laissé le délégué du parti communiste discuter avec le patron, c’est pour ça que la Sonacotra a laissé ce foyer tranquille pendant longtemps. Ils pensaient qu’on était dirigés par le parti communiste et ils pensaient : "bon, ce n’est pas grave, ils vont se calmer... ils vont arranger ça et avec la justice ça va se terminer, quoi". Avec l’autre foyer, c’est vrai, il a suffit qu’ils emmerdent un délégué avec la justice pour que les autres changent d’avis. Pour eux, ça a suffit. Nous, ils nous ont laissé faire notre propagande jusqu’au mois de septembre parce qu’ils n’étaient pas au courant.

C. : Dans le foyer Allende, quand est-ce qu ’ils ont repris, à la suite de l’intimidation ?

M. : Au mois de décembre.

C. : Ils ont commencé à payer au mois de décembre, et raccord, le fameux accord, il date de quand ?

M. : fin novembre.

C. : Je voulais encore vous poser une autre question. Au niveau de la popularisation de votre lutte, et du soutien dans les usines, avez-vous réussi à faire connaître votre lutte aux ouvriers français ou aux Immigrés qui ne résident pas dans les foyers ? Avez-vous pu discuter et obtenir quelque chose ?

Y. : Là, il y a un problème, c’est qu’on n’est pas des étu­diants, on n’est pas des bureaucrates, on ne passe pas notre vie à faire des réunions et puis à distribuer des tracts. A peu de choses près, les délégués qui ont le temps de s’occuper de la grève, c’est les délégués qui sont au chômage, en maladie ou en accident. Sinon quand on rentre du travail, on n’a plus qu’à se coucher. Il faut choisir, c’est le travail ou c’est la grève. Alors, les camarades qui ne travaillent pas en ce moment, eux, ils n’ont pas de contact avec une usine. Les camarades qui travaillent, ça c’est autre chose car ils ne peuvent pas autant s’occuper de la grève...
Ceux qui aujourd’hui sont des traîtres, et puis le mouve­ment général des foyers qui est maintenant assez dépassé, disaient qu’on était des ressortissants. Des ressortissants maliens ou sénégalais ou des ressortissants d’Afrique noire ; eux c’était une question d’ambassades, une question de na­tionalités quoi... "On est des Noirs, c’est pour ça qu’on nous fait chier", ça n’allait pas tellement plus loin. Nous, quand même, on a dépassé ce stade-là ; la grande majorité pense qu’on est des résidents, c’est-à-dire que c’est un problème de logement et il y a une petite minorité qui a comme idée qu’on est avant tout des ouvriers. C’est pas une idée qui est majoritaire dans le comité de coor­dination, c’est pourquoi le rapport entre la lutte des foyers et la lutte des usines n’a pas encore été fait. Tout du moins pas complètement.

C. : C’est-à-dire que les gens en parlent à leur travail, mais qufil n’y a pas eu encore...

M. : Oui, camarade, mais il y a autre chose, il faut faire attention, on a distribué des tracts au marché, un inspec­teur m’a arrêté ; heureusement qu’il y avait un camarade de la CFDT qui a dit que j’étais avec lui, sinon le flic en civil m’embarquait. Il faut dire la vérité, pour nous, travail­leurs immigrés, c’est dangereux de distribuer un tract en face d’une usirie. C’est ça le problème.

C. : Il y avait une dernière question que je voulais poser...

X. : Est-ce que c’est plus grave de faire une grève dans une usine ou sur le logement ?

C. : De quel point de vue ?

X. : Par exemple qu’il est préférable de faire une grève là où on travaille ou là où on est logé ?

C. : Moi, je pense que c’est une fausse position. Il y a des gens qui disent : on ne peut pas faire de grèves dans les loge­ments, sur les conditions sociales ; il faut les faire dans l’usine ; c’est une fausse opposition, car dans le foyer, vous êtes d’emblée des ouvriers de plein d’usines différentes et finalement cela vous évite d’être isolés dans une usine parti­culière. Evidemment, c’est moins fort qu’une lutte d’usine du point de vue du pouvoir, tout de suite, parce que la grè­ve, cela fait un an qu’elle dure et la Sonacotra n ’a pas cédé, mais d’un autre point de vue, vous, vous ne payez pas. A l’usine, quand on fait la grève, on perd du salaire. Alors qu’ici c’est le contraire, c’est la Sonacotra qui perd le fric qu’elle vous tirait. Finalement, je ne pense pas qu’on puisse opposer les deux. J’ai même l’impression que cela peut être un foyer extrêmement puissant après l’organisation et l’uni­té entre différentes usines.

M. : Camarades, je crois que vous n’avez pas compris la question du camarade. Il parle du danger politique pour le pouvoir...

X. : Pour moi, le logement c’est les racines de l’arbre ; une fois qu’on a coupé les racines, c’est fini, l’arbre tombe.

C. : Tu veux dire que le logement, c’est un des trucs essentiels ?

X. : Oui, je pense.

C. : C’est un truc plus important que les luttes d’usine ?

X. : Non, on lutte dans l’usine, on doit recommencer un mois après.

LCR : Je crois que la lutte dans l’usine est aussi importante que la lutte dans les logements, qu’il n’y a pas de dissocia­tion à faire entre ces deux luttes-là. La lutte au niveau de son travail est absolument indispensable, et il serait impensable de ne pas vouloir mener des luttes au niveau de son boulot. Par contre, ce qui se multiplie de plus en plus et ce qu’il faut entretenir, c’est les luttes dans le logement. Ça se fait actuellement au sein des foyers de travailleurs immigrés, ça se fait d’une manière beaucoup plus difficile, plus lente, dans les HLM. C’est sûr qu’il faut lutter dans ce sens-là. Il serait aberrant de vouloir refuser un terrain de lutte, et en favoriser un plutôt qu ’un autre. Il serait aberrant de refuser de lutter dans son entreprise sous prétexte que, effective­ment, ü faut lutter avec les syndicats dans son usine et que les directions des syndicats trahissent. Je crois que la bitte est importante aux deux niveaux.

Y. : Dans un foyer, arrêter de payer simplement comme ça, cela ne veut rien dire du tout. Je connais des foyers où, après la grève, les gens ne peuvent même pas dire ce qu’était la grève pour eux ; ils se rappellent à peine quand ils ont arrêté de payer et quand ils ont recommencé à payer. En général, c’est de ça qu’ils se rappellent. Il y a beaucoup de foyers comme par exemple les foyers FTAM,. mais aussi certains foyers Sonacotra, il faut le dire, où c’est comme ça. Mais si tu as fait une heure de grève dans une usine, tu dois t’en rappeler pendant des années, c’est pas pareil.

C. : Dans ce que tu disais, il y avait un point intéressant. Tu as l’air de dire que dans la lutte d’usine, tu te bats pour obtenir une augmentation de salaire et le patron va te pi­quer ce qu’il t’a donné en salaire par l’autre bout ; finale­ment tu es ramené, après, à recommencer la même lutte, tu n’en vois jamais la fin, etc. Et c’est peut-être aussi la différence avec votre lutte parce que gagner des choses sur le terrain social, par exemple la bataille pour les droits politiques totaux des Immigrés, c’est des moyens très puis­sants qui permettent de se battre dix fois mieux dans l’usine. Et c’est aussi des choses qui sont gagnées définiti­vement : tout ce qu’on gagne du point de vue de la gratui­té, soit les transports gratuits, soit les logements pas chers, une fois gagnés, les patrons peuvent difficilement revenir dessus. Par exemple, la sécurité sociale, on voit difficile­ment comment l’État pourrait revenir dessus. Je n ’oppose pas les deux ; mais d’après ce que tu dis, j’ai l’impression qu’actuellement, ces derniers mois, les luttes dans les usines ont été relativement dures, alors qu’il y a des endroits où on peut frapper plus efficacement. C’est comme ça que je comprends ta comparaison avec l’arbre. C’est ça ?

Y. : Si nous, on a cette idée là, les patrons ne l’ont pas du tout : ils savent que si on gagne dans les foyers, on va avoir envie de lutter dans l’usine.

La discussion s’est encore prolongée vingt bonnes minutes sur la liaison entre les luttes sociales et les luttes d \usines et comment elles ne pouvaient pas être séparées pour les Immigrés, et sur les moyens pratiques de faire progresser le soutien. C’était au tour des interviewés de poser des questions !

Notes :

[1Dictature, au sens de teneur, non. Mais au sens de contrôle intel­ligent, oui. Nous avons pu en discuter avec des résidents du foyer lors de la présentation de la Vie de Château par la troupe Assifa : assistaient à la pièce 80 personnes : 60 Immigrés du foyer Romain Rolland, des jeunes des HLM voisins, et une vingtaine de Français. Assez peu de jeunes travailleurs du foyer. Ceux qui étaient là expli­quaient assez bien la situation : en 72, puis en 73, les résidents ont fini par imposer la liberté d’expression et le droit de réunion politique dans le foyer. Ce sont des acquis qu’ils n’ont pas l’intention de se faire reprendre. La grève des Sonacotra semble un peu la même grève, deux ans plus tard. Quant aux loyers, si l’idée de grève com­mence à être dans l’air, la montée vertigineuse des loyers HLM, leur fait trouver qu’ils sont moins mal lotis que les autres. Ajoutons que les chambres sont beaucoup plus grandes que celles des Sonacotra. Quant à la directrice, elle exerce une grosse influence intellectuelle sur les jeunes. Paternalisme, autorité, et astuce couplée à une poli­tique de la... culture font le reste. Il faut dire qu’il existe aussi des moyens de contrôle efficaces. Les résidents n’étant pas locataires, n’ont droit d’acheter à crédit qu’avec l’autorisation du directeur lu foyer. Si bien que l’administration du foyer sait toujours quel est l’état des finances des résidents.




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