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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Autoréductions et composition de classe
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1976, p. 21-25.
Article mis en ligne le 9 janvier 2014

par ArchivesAutonomies

1 - AUTORÉDUCTIONS...

Nous en parlons depuis septembre 1974, lorsque 200.000 familles italiennes, refusant les augmentations d’électricité, autoréduisent sur leurs quittances une partie, et parfois même la totalité des sommes à verser, avant d’étendre leur action au prix de tous les services.
La "désobéissance civile", comme l’appelèrent immédiatement les journaux italiens qui en rendirent compte, est-elle un phénomène limité à un pays où la désagrégation de l’Etat est déjà bien entamée, ou est-elle au contraire la pointe avancée et organisée d’une série de luttes que mènent tous les prolétaires en Europe ?
Ou, encore, alors qu‘en Italie les autoréductions prendraient la forme d’une offensive de la classe ouvrière, serions-nous confrontés en Europe aux derniers soubresauts d’un prolétariat que la crise asphyxie déjà ?
Et pourtant, en France, la multiplication des impayés de toute sorte (charges, loyers, traites, impôts locaux et sur le revenu) ne coïncide pas, contrairement à ce que l’on affirme généralement, avec ce qu’il est convenu d’appeler la crise. Dès 1972, des illégalismes. en masse, ont t’ait leur apparition : en témoignent la pression de plus en plus constante des cette époque de ménages ouvriers français sur le PCF, pour que celui-ci interdise aux huissiers l’entrée des cités HLM, ou encore l’affaire Huriez [1] dans laquelle l’extrême-gauche ne vit qu’une occasion de faire passer son discours sur la justice. Illégalismes qui se sont étendus aux transports [2], ou que l’État tente de réprimer au moyen d‘une législation répressive sans précédent contre les chèques sans provisions.
Mais on s’interdit de rien comprendre à ces phénomènes si l‘on ne voit pas qu’ils s’accompagnent d’une poussée continue des prolétaires pour obtenir des organismes prestataires de salaire indirect de plus en plus d’argent. Le déficit de la Sécurité Sociale n’en est que l‘exemple le plus frappant ; en fait, une part grandissante du revenu ouvrier tend à provenir de ces prestations sociales : allocations familiales, allocations logement, allocations de salaire unique, etc. En ce sens, la baisse de l’augmentation du pouvoir d‘achat ouvrier (1,5% en 1975) est largement compensée par l‘accroissement des prestations sociales [3]. Et ce point montre que, contrairement à ce qu‘affirment les militants du PCF, qui voient dans les retards de paiement les signes de résurgence de "la misère moderne", ceux-ci n’ont que peu à voir avec la crise. Nous n’ignorons pas ce que cette thèse peut avoir de proprement "scandaleux" : bien sûr, la crise a frappé les ménages ouvriers, les plus défavorisés, par des réductions d‘horaire, de salaire. Nous l’avons vu cependant, elle n‘a pas entamé la capacité de la classe ouvrière à accroitre de façon globale son pouvoir d’achat.
Bien plus, croit-on que si les chômeurs, la totalité des chômeurs étaient aux abois (et le travail au noir, et l’intérim ?) les offres d’emploi smicardes traineraient dans les Agences Nationales pour l’Emploi, au point que certains responsables, s‘en inquiétant, écrivent : "une certaine contrainte ne devra-t-elle pas s’exercer sur ceux qui ne peuvent obtenir l’emploi désiré. afin qu’ils occupent, en attendant, le poste offert" [4].
Et que penser aussi de l’échec quasi général des luttes menées par les syndicats contre le chômage technique, sinon qu‘un certain nombre d‘ouvriers prennent leur pied à moins travailler, surtout quand cette mise en disponibilité est bien rémunérée.
En fait, les prolétaires ne rattrapent pas une baisse de leur pouvoir d"achat en pratiquant les autoréductions, ils amplifient sa progression en l’ajustant à l’idée qu’ils se font de la croissance et des fruits qu’ils entendent en récolter. Le plan du capital prévoit une épargne accrue, une adaptation de la consommation des ménages au profil bas de la crise ; or ceux-ci anticipent sur le revenu à produire, s’en emparant sans passer par la sphère de la production. En ce sens, c’est plutôt d’une réelle et véritable crise du commandement capitaliste sur les comportements dont il faut parler aujourd’hui : l’encadrement du crédit ne suffit pas à modérer la propension des ménages à consommer, et cette consommation, quand elle est libérée, investit souvent des postes dont on visait à la détourner (principalement pendant la crise : loisirs, TV-couleur, etc.). C’est de cette inadéquation réelle entre ce que veulent les patrons et ce que les prolétaires font véritablement que naissent les autoréductions partant elles ne font que refléter l’anarchie sociale qui règne déjà dans l’usine.
Car pour nous, c’est dans le "refus du travail" qu’il faut chercher les raisons d’un développement des autoréductions, ou plutôt dans ce mouvement par lequel de plus en plus de prolétaires tentent - d’une manière si oblique soit-elle - de se soustraire au travail tout en conservant, ou même en augmentant leur revenu : la réduction du temps de travail, la baisse de la productivité, l’absentéisme massif, la pression sur le salaire indirect, les retards dans les paiements, les grèves de loyers ou les chéques sans provisions, autant d’éléments que nous appelons "autoréductions" et qui sont le signe
indiscutable de la crise des patrons
.
Reste à voir ce que signifie concrètement le "refus du travail" à l’intérieur d‘une composition de classe donnée - il n’en ira pas de même pour un jeune Français qui fuit l’usine et pour un immigré "qui vient en France pour travailler" - et comment ce refus s’articule à des formes particulières d’autoréductions, fonctions de la situation spécifique que dans l’oppression le capital assigne à chacun.

...ET COMPOSITION DE CLASSE

Mais parler de composition de classe revient aujourd’hui à parler d‘organisation : car la possibilité de voir se développer un mouvement d‘autoréductions qui suive la ligne d’intérêt maximum des prolétaires réside dans leur capacité à s‘organiser de manière autonome sur une base de classe précise : femmes, chômeurs, immigrés, s’ils ont des intérêts communs, ont cependant commencé par construire leur lutte en fonction de leurs besoins particuliers ; en fait l’alternative réside entre une organisation autonome des autoréductions et leur prise en charge complète par le PCF : avec ce dernier, la lutte, "noyée" dans "la crise" et dans la défense des intérêts généraux de toute la classe ouvrière (devinette : qui les définira ?), peut à tout moment se voir sacrifiée à un changement de conjoncture plus favorable à l’économie : le jour où les prolétaires pourront payer, eux que "l’immoralité" de la crise contraint à de tels expédients, eh bien !l ils paieront... D‘autant que le PCF, quand il se bat, contre les saisies d’huissiers par exemple, le fait au nom des "familles", des "foyers", rarement et même jamais au nom des ouvriers [5] : dans un tel contexte nulle prise n’est laissée, on s’en serait douté, à l’organisation des prolétaires sur une base autonome ; quand des femmes à Villejuif. après avoir chassé les huissiers de la cité Logirep-Sonacotra. avec l’aide de militants du PCF, se réunissent entre elles pour discuter de leurs problèmes particuliers ("pas d’hommes, ils gardent les enfants. Les habitudes comme les idées sont en train de changer" [6]), le PCF ne trouve rien de mieux pour les canaliser que de leur proposer l’adhésion, la discussion du programme commun, ses pompes (funèbres) et ses grandeurs : "tout ne s’est pas passé sans quelque raideur dans la cellule par rapport à la "qualité" de ces nouvelles adhésions... Toutes ces femmes tout d’un coup, révoltées, qui bousculent, cherchent, interrogent, accusent. La raison de leur adhésion c’est un cri contre la misère. Comment à partir de ce cri, ces femmes, ces mères de famille vont immédiatement participer à l’élaboration de la politique des buts de leur parti et des moyens pour y parvenir ? Ce que les communistes appellent la stratégie" [7]. Eh bien. disons-le tout de suite nous préférons, nous, la tactique, l’expression et la réalisation immédiate des besoins des prolétaires, à cette "stratégie", surtout quand elle coïncide avec la pire des répressions : contre la coordination des foyers en lutte Sonacotra, le PCF ne s’est pas contenté de la rituelle dénonciation des "manipulations gauchistes" [8]. Pour briser l’autonomie immigrée, il a délibérément saboté la lutte, négociant avec l’Etat la reprise du paiement des loyers, alors qu’il ne représentait que deux foyers sur 49, ayant fini à coups de caresses et de menaces par acheter deux délégués ; il n’y a pas que les délégués immigrés que le PCF tente d’acheter : ainsi, paraît-il, "l’exemple" de la lutte "n’est pas ménagé aux jeunes chômeurs" de la commune de Champigny : "une allocation de 50 F par mois à ceux qui ne sont pas secourus nous permet de les réunir, de transformer chez eux l’écoeurement, l’agressivité ou la dépression en action solidaire" [9]. Ceci se passe de commentaire, autant que cette "action" qui "les mène au ministère de l’industrie. Une action qui appuie, par exemple, un projet municipal d’aménagement du plateau de Champigny, avec une zone industrielle de 33 hectares, qui permettrait de créer 2500 emplois". On en vient à se demander si cette mascarade ne vise pas plutôt, derrière la mise au pas des autonomies organisées, à occulter délibérément le programme offensif, le seul vraiment efficace, que celles-ci ont commencé à mettre en avant et tel qu’il s‘exprime au travers de leur luttes.

AUTORÉDUCTIONS ET COMPOSITION DE CLASSE

A cet égard, la disparité des luttes organisées dans le mouvement, leur discontinuité ne doivent pas faire illusion : des ouvriers immigrés de la Sonacotra actuellement en grève des loyers au Mouvement des femmes, il y a certes un fossé qui est loin d’être franchi mais il y a, entre les luttes que ceux-ci mènent, et ce qui s’est dessiné par exemple lors des grèves d’OS du tertiaire dans les services (banques, assurances) plus que des rapprochements fortuits : des cohérences.
Les travailleurs immigrés des foyers Sonacotra, dont certains sont en gréve depuis plus de 12 mois, ne visent pas dans leur lutte, en bloquant les loyers sur un compte [10], à créer les conditions d’une négociation de type syndical : "tu enlèves les augmentations et je te rends ton loyer". L’argent, ils le gardent, ou ils s’en servent pour financer leur lutte et ce faisant, ils finissent par constituer de véritables espaces de gratuité au sein de structures conçues pour leur apprendre à s’intégrer à "la vie moderne" en payant avec régularité. Par là, ils s’en prennent à toutes les formes de commandement mises en place sur le lieu ou ils vivent : l’interdiction d’avoir une activité politique, le règlement intérieur, les gérants racistes, autant d’éléments qui font l‘objet d‘une remise en cause systématique ; mieux, c’est de cette contestation même que se nourrit la lutte.
Aussi, quand une militante du comité de grève de La Paternelle déclare à Dominique Desanti dans "Le Monde" [11] : "écoute : on a cinq minutes de pause horaire comme les soldats en marche forcée. On est payée à peu près au SMIC plus la prime. Le chef élève le rendement minimum chaque fois qu’on est augmenté, même de 1%. Des heures supplémentaires ? Oui. On peut en faire. Mais quand pendant 7 heures on a tapé des contrats, pour en redemander faut être drôlement motivée... Certaines, et pas toujours les plus mignonnes, préfèrent les heures supplémentaires de café ou de porte cochère", nous n‘y voyons pas une apologie pure et simple de la prostitution comme moyen de s’en sortir. Mais quand une lutte, souterraine ou non, s’accompagne de la remise en cause du commandement sur la classe ouvrière - les cadences. les heures supplémentaires, les petits chefs - et l’on sait qu’ici, le système répressif se double d’une oppression spécifique aux femmes, il est évident que toutes celles que le système révolte iront chercher sur le territoire les moyens de se payer un peu plus que le nécessaire : par la prostitution peut-être. mais surtout et massivement par des chèques sans provisions, dont les banques savent, depuis le développement des guichets près du lieu de travail, qu’ils sont émis principalement pour toute sorte d’achats "superflus" (meubles, fringues. disques, etc.) par une figure jeune de la classe ouvrière : l’OS du tertiaire, femme... ou homme.
Que la lutte pour le revenu soit inséparable d‘une remise en cause du commandement. c’est ce que montrent ces deux exemples, et paradoxalement c’est chez les femmes immigrées, chez celles sur qui pèsent tous les racismes et toutes les oppressions, dans l‘activité même qui fonde leur exploitation : le travail ménager, que nous irons chercher la confirmation d’une cohérence qui, sur ce terrain précis, peut devenir cohabitation de deux autonomies : le mouvement des femmes et le mouvement immigré.
Que ce travail, qu’elles qualifient de productif, mérite rémunération, voilà qui ne va pas sans susciter bien des résistances. tant chez les ouvriers immigrés que parmi les militantes du mouvement des femmes. C’est pourtant parce qu’elles se constituent un revenu autonome, en dehors de celui que leur mari rapporte du travail, que ces femmes peuvent s’affranchir et du travail ménager - en créant dans la lutte la perspective de l’organiser autrement - et du reste des oppressions qui pèsent sur elles : "briser le mur de la maison".
Et c’est parce qu’elles vont chercher cet argent, sans passer par l’usine, en maintenant intact des réseaux, des habitudes de vie communautaire qui forment la trame de leur vie quotidienne, que leur lutte débouche, tôt ou tard, sur la gestion de tous les problèmes qui peuplent le ghetto.
Le ghetto, nous le retrouvons aussi à travers les luttes qui se sont menées dans la banlieue parisienne, à Colombes, à Asnières, à Nanterre, pour empêcher la police d’expulser de jeunes travailleurs immigrés, nés en France, et "coupables" d‘avoir commis quelques vols, d‘avoir tenté de faire de l’appropriation une alternative au travail à la chaine : mobiles. passant d’un emploi à l’autre, parfois de longues périodes sans travail, ces jeunes ouvriers s’approprient, en volant, tout ce dont on a voulu les exclure parce qu’ils venaient du ghetto.
Dans ce contexte, empêcher l’appareil policier de fonctionner. dénoncer les expulsions, les violences policières contre les jeunes, c‘est permettre à un espace d’appropriation de se développer, de respirer. D’autant que la multiplication d’éducateurs, de sociologues, d‘animateurs, non plus bénévoles. comme au beau temps de la découverte de la misère par les milieux "cathos", mais payés et souvent même issus du ghetto [12], indique que se superpose à la répression aveugle la possibilité d’un marchandage, d‘une tractation, et que la poussée de la délinquance peut, elle aussi, se traduire en termes de salaire : l’argent, peu importe de quelle caisse il vienne, sert à l’état pour "contrôler les prolétaires" ; il introduit en contrepartie les jeunes du ghetto dans un circuit ou le revenu n’est plus subordonné au travail fourni à l’usine, mais est fonction directe de la peur qu’ils inspirent à la bourgeoisie...
Cette peur, les jeunes chômeurs l’inspirent aussi mais au travers des structures de lutte qu’ils se sont donnés, les comités de chômeurs, se fait jour une exigence de gratuité (nous dirions, une exigence de communisme) qui n’était parfois qu’en filigrane dans les luttes précédentes, Est-ce à dire, au terme de ce "catalogue" que le mouvement réel des autoréductions exclut toute recomposition de classe, est condamné à lutter sur des terrains spécifiques en s’interdisant tout renversement à la faveur d’un moment conjoncturel précis ? Faudrait-il aller à la bagarre isolément et voir se fragmenter les autonomies en autant de sous-groupes aux intérêts divergents, suivant ce que l’état aura donné aux uns, refusé aux autres ? Nous ne le pensons pas. Et il y il actuellement, nous semble-t-il, dans la vague l’augmentation qui touche l’ensemble des services, les éléments susceptibles d’amener la constitution d’un front des autoréductions, d’un front du refus des augmentations.