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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La crise
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1976, p. 27-28.
Article mis en ligne le 9 janvier 2014
dernière modification le 8 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Si tout le monde est d’accord pour déclarer qu’aujourd’hui il y a crise, peu de gens s’avancent pour décider s‘il y a offensive capitaliste et défaite ouvrière ou s’il s`agit exactement du contraire.
De façon générale, la crise française est présentée comme un produit importé de l’étranger : ainsi on rappelle qu’en 1974, alors que la France subit seulement un début de récession, tous les autres pays capitalistes sont déjà en crise [1].
Cependant on oublie de dire que 1973 aurait été marquée par une offensive ouvrière sans précèdent depuis Mai 68. Ainsi la montée des salaires avait été de 6,5 % (en valeur réelle), taux record depuis 68 où ils avaient connu un accroissement de + 9.7%. De fait l’offensive en 73 avait été générale pour tous les secteurs : de Renault en mars 73 à la grève des banques en mars 74, en passant par la grève des immigrés en septembre 73, du joint Français, de Lip, etc.
La raison pour laquelle la crise a d’abord touché les autres pays capitalistes tient à ce que la France connait traditionnellement une année ou deux de retard sur les cycles des luttes dans les autres pays. Ce retard est une constante dans le développement du capitalisme français. Traumatisée par la Commune de Paris, la Troisième République, et à sa suite la Quatrième, a mené une politique consistant à freiner le développement de l’accumulation au nom de la stabilité politique : tous les efforts faits pour ménager la paysannerie en sont le signe. Le projet gaulliste a répondu aux exigences qu’imposaient les échéances internationales (c’est-à-dire la perspective du Marché Commun) et aussi à une offensive ouvrière qui s’amorçait dès la grève des mineurs de 1963. Mai 68 a marqué l’échec de cette politique qui visait à donner fr la France une structure industrielle qui puisse affronter la concurrence des autres pays industriels, mais à l‘intérieur d’un contrôle du développement de la classe ouvrière dans les usines. (Ainsi de 1963 à 1968 on n’a assisté qu’à la création de 50.000 emplois industriels, alors que les capacités de production des entreprises n’étaient utilisées qu`à 70%).
Après mai 68 et les accords de Grenelle, en réponse à l‘offensive ouvrière, le rythme de l‘accumulation s’accélère considérablement. La marge dont disposaient les capitalistes jusqu’en 68 disparait ; la bourgeoisie bouleverse en permanence son appareil de production et cherche à mettre en place un processus de substitution du capital au travail pour essayer de se libérer de la lutte ouvrière.
Mais loin de permettre au Capital la maitrise, ce rythme d’accumulation et l’inflation qu’elle entraînait, exacerbait les termes de l’affrontement : au lieu de contenir la poussée salariale, l’inflation accompagna une montée des luttes qui remettait immédiatement en cause le consensus que le Capital espérait atteindre après chaque négociation.
Essayons de voir de plus près comment fonctionne la "spirale inflationniste" et dans quelle mesure elle est le signe d’une faillite du contrôle étatique. A l’intérieur de la détérioration du rapport de classe, l’État cherche à bloquer le développement de cette situation de crise. Les armes dont il dispose sont les suivantes :

  • Assumer globalement un affrontement avec la classe ouvrière, en cherchant à attaquer la partie du salaire qui est gérée par l’État (Sécurité Sociale, etc,).
  • Ou bien chercher à réduire les marges dont disposent les entreprises et les forcer à assumer l’affrontement avec la classe dans l’usine. C’est le sens de la politique monétaire engagée dès décembre 72 par le gouvernement Messmer. Or cette politique qui consiste à réduire la masse des crédits distribués par le système bancaire se heurte à deux limites. D’une part le marché international des capitaux permet aux entreprises de s’alimenter en liquidités, l’autre part l’État maitrise très peu le développement des crédits. En effet, les entreprises demandent à l’État, par l’intermédiaire du système bancaire le refinancement de créances qui renvoient un procès de production déjà en cours. L’État ne peut s‘opposer à cette politique du fait accompli sans prendre le risque, d’entraîner dans la faillite et la récession le système dans son ensemble. De plus, les entreprises peuvent se libérer des créances en question grâce à l’inflation [2]. En effet, si l’offensive ouvrière oblige le capital à accorder des augmentations de salaire, celles-ci permettent en retour de modifier le niveau des prix dans la mesure où l’augmentation du pouvoir d’achat des ouvriers permet de trouver une demande à des marchandises dont le prix a augmenté.

    Même si au terme de ce processus les ouvriers obtiennent des augmentations réelles de leurs salaires, l’inflation permet aux entreprises d’échapper (dans une certaine mesure) aux contraintes de financement que l’État pourrait faire jouer. En sorte que la véritable spirale apparaît comme résultat de l’opposition entre deux termes : offensive ouvrière-réponse capitaliste, dans le cadre du bouleversement des normes de production.
    La crise pétrolière a permis en juin 1974 au gouvernement Chirac de briser ce processus : en entraînant simultanément (ou presque) tous les pays capitalistes dans une crise financière, elle a provoqué une saturation du marché international des capitaux (conduisant une importante banque allemande à la faillite), et elle a donc privé les entreprises françaises d’un réservoir de liquidités ; partant, elle a enfin rendu possible l’intervention centrale de l’État.
    Il ne faut pas voir la crise pétrolière comme un hasard de l‘histoire, mais bien comme un projet politique. D’une part le bouleversement des conditions de la reproduction du capital a été porté par les firmes multinationales productrices d’énergie - des firmes à haute composition organique, c’est-à-dire ayant achevé la substitution du capital au travail - qui ont ainsi imposé la domination de leurs normes de production. D‘autre part la crise pétrolière a permis une restauration de l’hégémonie américaine. Par l’intermédiaire du recyclage du marché des capitaux arabes - les pétro-dollars - New-York a pu installer son contrôle sur le marché des capitaux, contrôle que le développement des euro-dollars avait un moment remis en cause. C’est dans ce cadre qu’on peut apprécier le succès fulgurant du plan de refroidissement de Fourcade. Dès septembre 74, le chômage monte à 700.000. Les secteurs visés par cette contre-offensive sont ce que M. Fourcade appelle les "canards boiteux" de l’économie. Il s’agit essentiellement des petites et moyennes entreprises, c’est-à-dire les secteurs où la classe ouvrière est la plus vulnérable parce que la plus dispersée.
    La réaction à la grève des postiers est le moment où l’État participe directement à l’affrontement et "donne l’exemple" aux autres patrons. Toutes sortes d’autres mesures comme la "Serisette" sont alors préparées, qui visent ai freiner les augmentations de salaires que le patronat se résout à accorder.
    Dans un tel cadre, toute restructuration (autre que financière) est rendue extrêmement difficile aux entreprises (par opposition aux années de folle accumulation).
    En sorte que la véritable restructuration recherchée est celle de la force de travail.
    En fait il s‘agit d‘une offensive à deux volets, différenciée selon les deux types de classe ouvrière qu’elle affronte.
    Face à la classe ouvrière fortement syndicalisée. présente dans les industries archaïques, le capital ne peut opérer les restructurations qu’en prenant des gants : ce sont les 90% en cas de licenciements collectifs qui permettent d’isoler les résistances acharnées des nouveaux Lip et de les laisser pourrir (ex. France, Parisien Libéré).
    Face à l’autre force de la composition de la classe ouvrière, celle des jeunes, des immigrés, des femmes, le capital assume l’offensive la plus frontale : d’abord par une attaque contre les salaires, rares sont ceux qui parmi ces groupes touchent les 90% d’indemnité, ensuite en cherchant à détruire la composition politique qu’elle a acquise, dans les luttes sur les lieux de travail (usines ou services).
    Or cette offensive a déjà large ment échoué au niveau de sa répercussion dans l’usine : si le chômage a dépassé le million et demi, le taux de salaire horaire n’a pas baissé pour autant. L’armée de réserve industrielle n’a pas joué et ce pour deux raisons liées :

  • 1. Depuis une dizaine d’années la mobilité des travailleurs a assez augmenté pour faire perdre au capital le contrôle du marché du travail. La classe ouvrière n’est plus composée aujourd’hui d‘une série de spécialisations (métallos, etc.) sur lesquelles le capital pouvait peser en fonction de ses besoins. L’apparition des jeunes femmes et des immigrés a fait sauter ses filières. Un signe évident, les entreprises en juin 73 ne trouvent aucune réponse à 280.000 offres d’emploi, alors que le nombre de chômeurs est déjà 450.000.
  • 2. La très forte mobilité de ces couches n’est pas un obstacle à leur recomposition politique. Au contraire, elle leur a permis d’expérimenter des lieux extérieurs à l’usine : foyers d’immigrés, de jeunes travailleurs, dont le contenu prolétarien est assuré par leurs liaisons directes à l’usine. Cette montée de la composition politique s’est manifestée par exemple lors de la grève de Sonacotra, la constitution de comités de chômeurs, la reprise de grèves sur les salaires dans les grandes usines (ex. les peintres chez Renault).

    On le voit bien désormais, la crise n’est plus la catastrophe historique et le retour à la misère : la montée permanente des luttes depuis les années 60 a rendu impossible le développement dans la contractualisation, la crise est la seule réponse capitaliste possible, une réponse qui n’empêche pas l’avancée de toute une série de comportements offensifs.
    Mais en même temps ceux qui se battent (dans les secteurs de classe déterminés ou face à la violence policière, au racisme, etc., dans les quartiers) ne sont pas prêts à soumettre leur lutte à une quelconque centralisation. Il y a aujourd’hui à la fois une montée des luttes autonomes (que ce soit dans les usines, les quartiers immigrés, la Corse, la Bretagne ou le Midi viticole). Un début d’organisation de ces autonomies, mais en dehors du modèle politique, du cadre stratégique proposé par les groupuscules et en même temps le besoin de faire circuler les informations, par exemple d’une usine à une autre pour une grève, d’avoir un minimum de liaisons militantes sans passer par le chantage groupusculaire dont on a vu l’effet catastrophique à Hendaye : tout cela c’est aussi la demande d’un point de vue global, d’un débat politique qui rompe les limites du localisme.
    C’est à ce besoin que tentera de répondre la nouvelle formule de CAMARADES, revue militante de l’autonomie.

Notes :

[1Ainsi, en 74, la production industrielle en Grande Bretagne a diminué de 1,5%, aux USA de 1%, l’Allemagne a connu une croissance nulle, tandis que la France connaissait encore une croissance de 4%

[2Un tel affrontement est donc impossible si les autres pays capitalistes ne s’engagent pas aussi dans la récession. Un pays entrant en crise seul est condamné à perdre sa place sur le marché international.




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