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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lutte des femmes immigrées : de l’affaire Diab à la lutte pour le salaire
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1976, p. 29-35.
Article mis en ligne le 10 janvier 2014
dernière modification le 6 octobre 2015

par ArchivesAutonomies
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En novembre 72, dans un commissariat de Versailles, le sous-brigadier Marquet abat avec un pistolet mitrailleur Mohammed Diab, en présence de sa femme et de sa soeur. Une semaine après, aucun information n’est encore ouverte. Marquet ne sera inculpé que longtemps après pour homicide involontaire... La presse s’est faite l’écho de la campagne menée autour de ce crime raciste.
Dans cette campagne les femmes immigrées, autour de la femme et de la soeur de Diab, ont pris une part importante quoique beaucoup moins connue. Mais cette participation des femmes ne s’est pas limitée à une lutte aux côtés des hommes. Dès le départ, cette lutte a eu une structure autonome et elle s’est très vite étendue à l’ensemble de l’oppression qui pèse sur les femmes immigrées, à la vie de tous les jours. L’affaire Diab, pour ces femmes, c’était aussi une femme, celle de Diab, privée de ressources et ayant quatre enfants et elle-même à nourrir.
À partir de là et autour de quelques autres cas urgents, la discussion s’est engagée sur le problème de l’argent, comme moyen primordial dans la lutte de ces femmes. Jusqu’à présent cette lutte s’est surtout présentée sous formes de pressions individuelles et collectives sur l’administration. Pour qu’elle puisse se poursuivre sous une forme plus ouverte, la participation d’autres femmes est essentielle, pas simplement en tant que soutien, mais en tant que lutte d’autres femmes sur ce même objectif, notamment de celles qui en sont le plus porteuses, parce que c’est pour elles le seul moyen : femmes divorcées, mères célibataires, mères enfermées dans les hôtels maternels, mères de famille nombreuse.
L’interview qui suit est celui d’une femme immigrée qui a participé à cette lutte. La question du salaire ménager y est posée telle qu’elle est apparue dans la discussion de tous les jours de ces femmes immigrées, sous une forme idéologique. Non pas : il est bien ou non de réclamer un salaire ménager. Mais : le salaire ménager est le seul moyen de commencer à lutter contre toute l’oppression qui pèse sur les femmes, y compris celle du travail ménager.
C’est donc une pièce essentielle au dossier sur le salaire ménager où le monopole a jusqu’ici appartenu aux femmes pour qui cet argent n’était plus essentiel : parce qu’elles en avaient déjà un peu plus, qu’elles avaient moins d’enfants ou pas du tout, et que pour toutes ces raisons elles avaient pu déjà, pour une part, refuser le travail ménager, et lutter contre l’oppression qui pèse sur leur corps.

À lire : Les femmes et la subversion sociale, Maria Rosa Della Costa et Selma James.
Les ouvrières de la maison (traduit de l’italien, à paraître). Un chapitre est actuellement disponible sous forme ronéotée.

À suivre : Le projet de loi sur le salaire accordé aux femmes seules chargées d’enfants, pendant un an. Sûr de rencontrer l’approbation de ces femmes, le projet passera, mais en divisant les femmes entre celles qui ont droit à quelque chose et celles qui n’ont droit à rien, si la lutte ne se donne pas pour objectif l’extension de ce salaire.


Camarade : : Faousla, tu as participé à la lutte des femmes arabes autour de l’affaire Diab. Tu peux nous expliquer comment est née cette lutte de femmes.

Faousia : Il y a en d’un coté toute la version de la presse sur l’affaire Diab et tous ses mensonges, et d’un autre côté la détermination des femmes à faire connaitre toute la vérité sur cet assassinat ; elles étaient scandalisées par ce qu‘on racontait et elles étaient là pour apporter leur témoignage concret sur ce qui s’était passé du début jusqu’à la fin.
Ça a donné d‘abord toute une vie dans le bidonville : c’était toute une communauté d’immigrés arabes qui sont là depuis très longtemps. qui ont beaucoup de contacts entre eux ; les femmes se voyaient tout le temps, les hommes aussi. Alors quand il y a au l’assassinat de Diab, tout de suite dans le bidonville, même les gens qui habitaient loin, sont venus. Les femmes laissaient leurs maisons, les mères de famille aussi ; elles laissaient leurs enfants à l’ainé ou à une cousine pour pouvoir être la toutes ensemble. Il y avait une maison où il y avait toutes les femmes, une maison où il y avait tous les hommes et alors tu avais des assemblées de 50 femmes, tu vois, avec des matelas autour". Les enfants étaient la aussi.
Les femmes étaient là toute la journée. Elles étaient très très nombreuses. Elles faisaient effectivement tout le travail ; faire la bouffe, recevoir tous les gens qui venaient apporter leurs condoléances, mais aussi discuter et c‘est sur ça que je voudrais revenir après, pour dire que cette assemblée a joué un rôle très important dans la mesure où elle a représenté aussi beaucoup de choses après dans la lutte :
le fait que les femmes sont sorties, qu’elles ont participé à des manifestations, à des meetings où elles allaient nombreuses, a représenté beaucoup, même par rapport à la lutte de la femme dans la famille contre le mari ; je veux dire : sortir, ne pas sortir, tout ça - cette assemblée a représenté le contre-pouvoir. Quand par exemple il y avait 10 femmes qui venaient chercher une autre femme pour aller a une réunion, elles étaient fortes : quand la femme est seule et qu’elle dit : je veux partir, le mari peut lui dire non, par exemple, tu vois et c’est vrai, mais quand il y en a 10, il ne dit pas non ; même s’il dit non, elle sort quand même. C’est très important. Et vraiment, après, on a vu que les femmes s’appuyaient sur ça. Des fois elles ne se sentaient pas suffi­samment fortes, je veux dire armées, pour affronter, défen­dre le fait qu’il faut qu’elles aillent à ce truc là, et elles utilisaient cette forte que représentaient les femmes toutes ensemble pour effectivement y aller, et ça ne posait pas de problèmes. Je veux dire que moi je n’ai pas vu un cas où ça présentait un problème, où ça fasse des disputes graves dans la famille.

Camarades : Comment ça se passait à l’intérieur de la com­munauté ? de ce groupe dont tu parles ?

F. : Déjà ces femmes se voyaient souvent, souvent entre elles ; elles avaient des problèmes en commun ; elles avaient les enfants ; elles se les gardaient mutuellement ; parce que, bon, il faut aller inscrire celui-là, il faut aller à l’hôpital pour l’autre ; elles avaient une vie entre elles comme ça ; mais aussi elles étaient très isolées par rapport à tout ce qui était extérieur. C’est des femmes dont le mari est souvent au travail, presque jamais là de six heures du matin jusqu’au soir ; c’est elles qui vivaient en fait là ; elles étaient vache­ment proches des enfants à cause de cela. Qu’est-ce qu’elles faisaient ? Bien, elles étaient là ; elles faisaient leurs courses à l’extérieur ; elles se voyaient, elles se rendaient visite, elles buvaient du thé ensemble, surtout que c’est des gens qui ont gardé vachement l’habitude du pays ;par exemple, bon, dès qu’il y a une naissance, le 7ème jour, il y a une fête ; elles étaient toutes là ; elles se retrouvaient, ça discutaient ; ça dansaient.
Cette assemblée qui en fait était un lieu de regroupe­ment naturel, où les femmes se retrouvent très naturelle­ment, et toutes seules, a eu pour résultat que quand Fatma, la soeur de Diab, disait : non, ce que j’ai vu c’est pas ça, que la femme de Diab, Zahra, disait non, c’est pas ça ce qui a été dit dans les journaux, ni rien, bon, les femmes écou­taient, et c’est vrai, elles portaient ça à l’extérieur.
Mais pas seulement ça. Parce qu’après quand il y a eu l’initiative de faire le comité pour la vérité, et tout, elles ont participé. Il y en a une qui connaissait l’assistante sociale, qui connaissait Mohammed Diab ; alors on va la voir et on y va à 2, à 3, pour que l’assistante donne des certificats comme quoi ce n’était pas un débile fou, des tues comme ça. De là aussi partait toute la propagande, tu vois, l’ou­verture sur l’extérieur ; les femmes venaient soit du bidon­ville ou alors de la périphérie, soit des endroits où elles sont relogées dans des maisons plus grandes, parce qu’elles ont souvent des familles très nombreuses. De là partait vrai­ment toute la propagande ; moi j’ai vu des tracts passer sous le bras, ou sous les vêtements, pour aller être diffusés, évi­demment dans l’immeuble où on habite, mais des fois aussi on allait dans les cafés, pas les cafés comme ça, mais au tabac, où on demandait une punaise au type du comptoir et on accrochait le tract au mur. On allait chez le boucher en déposer aux femmes immigrées qui passent. On était 5, 6, on allait faire des courses, acheter de la viande, et on disait, tiens toi, les immigrés passent par là, voilà ce qui se passe ; il faut mettre ça ici, et puis les donner aux gens.
Et ça a brisé l’encerclement, par des réseaux naturels comme ceux-là ; ces réseaux s’appuyaient sur des gens qui étaient là, qui parlaient autour d’eux ; s’il y avait une mani­festation ou quelque chose d’autre, les femmes mettaient les gens au courant ; on aidait aussi, parce qu’elles ne pou­vaient pas venir si facilement que ça, parce qu’elles avaient des problèmes d’enfants et tout.
Mais pour venir au procès, le jour du verdict, et pendant trois jours, elles se relayaient pour les enfants, et même si elles ne comprenaient pas le français, le jour du verdict elles étaient là, une trentaine ;une trentaine, ça suppose qu’elles avaient étudié à l’avance comment elles pouvaient faire ; une femme restait là ; on a déposé les enfants dans une mai­son qui était très proche du Palais, surtout les tout petits qui ne vont pas encore à l’école. Les femmes allaient au Palais, puis elles repartaient, plein de trucs comme ça et c’était très important pour elles car ça permettait qu’elles puissent sortir, venir à un truc précis, à une heure précise et tout ça. Des femmes comme ça qui en fait ont eu une vie très’ limitée, je veux dire à part voir les amis, les gens de la famille, tout ça, aller faire les courses, un événement comme ça où elles ont elles-mêmes pris une place, occupé une place, brisé l’encerclement et tout, a changé quelque chose dans leur vie, même dans leurs familles. Les femmes qui ne sortaient jamais de la maison, sauf avec les gosses, je veux dire ne sortaient jamais pour aller passer un soir à l’extérieur comme ça, et bien elles le faisaient.

C. : Est-ce que tu peux préciser le rôle de Rassemblée dans la lutte Diab, le rôle de Rassemblée des femmes, dans l’en- quête et tout ça ?

F. : Eh bien, plein d’idées. Comme Fatma était là et que c’est une femme très très chouette qui comprenait vrai­ment tous les problèmes, tu vois, c’est en fait autour d’elle que tout se regroupait ; les femmes, elles, ont confian­ce en elle, en plus c’est pas seulement une femme chouette dans cette affaire-là, mais aussi dans la famille, elle est très considérée parce qu’elle réfléchit, quand quelqu’un a des problèmes, elle est toujours intervenue ; comme c’était elle qui avait vu et qu’elle était vraiment déterminée à aller jus­qu’au bout elle expliquait. Les idées venaient de là : aller par exemple à un meeting, pourquoi c’était elle qui devait y aller, on en discutait ; pourquoi c’est toi, pas toi, laisser les enfants, pas laisser les enfants, pourquoi ? si moi j’y vais c’est pas pareil, tu vois évidemment, et l’assemblée a permis que des idées comme ça soient débattues. C’était tellement nouveau pour les femmes qu’on sorte, qu’on aille à l’extérieur, c’était important, c’était vraiment un événement dans leur vie et on en discutait.

C : je voudrais juste te faire préciser les initiatives concrètes qu’elles ont pu prendre, en tant que femmes.

F. : Les initiatives venaient vraiment du fait qu’elles disaient : "Nous, on a été touchées". En plus, ce qu’il y a, c’est que c’est pas seulement de l’affaire Diab qu’elles discutaient là dedans, c’est que vraiment ça arrivait aux problèmes de tous les jours, les femmes s’exprimaient : "Moi aussi mon fils, il a piqué, incroyable, à un clochard, tu vois le même ça fait deux ans et demi qu’il est en taule, tu vois ?" ; en plus les problèmes d’enfants, c’est incroyable ce qu’ils sont discutés, les femmes sont écœurées, par exemple ce gosse-là il n’a pas de père, c’est un orphelin et c’est sa grand-mère qui s’en occupe. Et alors les femmes disaient : "mais c’est incroya­ble, qu’est-ce que tu veux qu’il fasse, un gosse comme ça, ça n’a pas de ressources pour vivre. Tu vois il est chez une vieille femme qui, elle-même, est dans la merde et tout. Comment tu veux qu’il fasse ?" Même le vol est discuté :
"Alors c’est normal qu’il vole un gosse comme ça, qu’est-ce que tu veux qu’il vive comme ça ?"
C’est marrant parce qu’on a discuté en assemblée par rapport au jeune Bruno qui a voulu piquer la femme et qu*on a condamné à mort, les femmes, elles voyaient sur cette histoire deux choses : elles disaient : "les mêmes gens qui passent l’affaire Diab devant un tribunal correctionnel, alors que c’est un crime voulu, réfléchi, c’est ces mêmes gens pour qui un jeune, même s’il a tué une vieille femme à qui il ne reste que deux mois à vivre, mais qu’il a tuée comme ça tu vois, celui-là il est passible de la mort. Ces gens, ils font vraiment se qu’ils veulent ; ils passent l’af­faire Diab où les responsables sont clairs et nets et tout en correctionnelle, et puis un gosse, ils le passent devant les Assises et encore il est condamné à mort, un gosse qui a 17 ans". En plus, les femmes disaient, à propos du gosse immigré qui avait volé : "Oui, si c’était un Français qui avait volé, on aurait peut-être eu la prison, mais beaucoup moins tu vois ; maintenant de plus en plus les jeunes effec­tivement on les emmerde, mais aussi les jeunes ils volent et tout parce que, bon, ils peuvent pas faire autrement". C’était discuté comme ça : "le type qui a volé, c’est un orphelin".
Tout ça a permis qu’on discute pas seulement de Diab, mais de tout, de dire au fait, les gosses qui ont treize ans, quatorze ans, ils ne vont plus à l’école, à seize ans les Allo­cations familiales elles te piquent le fric, elles arrêtent de donner de l’argent si le môme n’est pas à l’école. Tous les problèmes d’enfants sont discutés là, c’est des problèmes en commun et bon, comme tous les enfants immigrés à peu près ils vont à l’apprentissage, FPA et tout ça, les gens, bon, se donnent un peu le tuyau : "Qu’est-ce qu’il peut faire, il peut faire ça".

C : En fait, elles ont donc débattu de tous les problèmes...

F. : Oui, vraiment, elles discutent de tout, de leurs problèmes de femmes. Bon, le problème de la contraception, c’est le besoin numéro un de ces femmes-là, et je crois que c’est le problème de toutes les femmes immigrées. Je veux dire que moi, par exemple, certainement j’ai pas connu une femme qui au bout de cinq minutes ne m’ait pas dit : "mais comment tu fais, tu n’as qu’un seul môme, comment tu fais ?". Elles sont très très mal informées mais alors très très mal, tu vois. Pas du tout même. Elles ont des difficultés de langage, ce qui fait que c’est incro­yable là-dessus.
Mais elles voient que ce n’est plus possible d’avoir en­core des enfants. Alors elles utilisent, quand elles ne sa­vent pas, des moyens qui ne donnent rien effectivement. Ou alors elles ont recours à la ligature des trompes. Et vraiment, c’est vachement discuté ça aussi. En plus, pour l’avortement, elles sont souvent des problèmes parce que, dans la loi qui est passée, la possibilité d’avorter est liée pour les femmes immigrées au nombre de mois en France et à la question des papiers. Sans compter le problème de l’argent.
Cette assemblée, elle permet aussi de pouvoir en dis­cuter, comme elles ont des problèmes en commun ;de s’ai­der là aussi à avoir des idées.

C. : Bon, en fait, ce que tu as essayé de décrire là, c’est le fait que c’est une espèce d’assemblée où on est parti des problèmes de racisme pour arriver aux problèmes de la vie de tous les jours. Alors est-ce que tu peux peut-être dire maintenant qu’est-ce que la vie de tous les jours ? Tu as commencé à la décrire un peu, la vie de tous les jours pour ces femmes.

F. : Bon alors elles ont le mari qui part le matin et qui ne s’occupe de rien à la maison, je veux dire, à part venir man­ger, dormir, tout ça. Tout retombe sur les épaules de la femme, aller aux courses, compter les sous, compter qu’est- ce qui va servir à quoi, s’occuper des enfants, qui est-ce qui a besoin de chaussures, si elle peut lui acheter ou pas, tout ça c’est la femme qui s’en occupe. Et vraiment elle passe toute la journée debout, du début jusqu’à la fin, ça veut dire de six heures du matin pour dormir à minuit, et encore il y a toujours un gosse malade la nuit, faut se lever, pour le couvrir, pour le nourrir, pour tout ça quoi. C’est vrai­ment le ghetto.
Mais ce qui est bien, c’est que au moins pour les fem­mes immigrées, je pense que c’est pas complètement pareil que pour les femmes françaises, même d’une classe très pauvre, tu vois, ouvrière, c’est que, bon, il y a le contact. Tu ne vois jamais toute une après-midi sans que quelqu’un passe à la maison. Le mari, il est encore au travail l’après- midi, la femme a fini de faire la vaisselle, en attendant quatre heures et demie le retour des gosses, si elle a fait toute sa lessive le matin, si elle a une machine, ce qui n’est pas souvent le cas, elle peut aller voir sa voisine. Elles se regroupent dès qu’il y a un événement dans la famille, elles se regroupent toutes dans un endroit. Ce qui s’est passé, c’est que toutes ces femmes-là, elles ont été relogées, mais surtout à la périphérie de Versailles, c’est-à-dire dans des coins où les moyens de transport sont rudimentaires, je veux dire, t’as un bus toutes les heures et demie. Elles habitent dans des endroits où t’as une demi-heure pour aller au train à pied ; moi, quand j’y vais, je mets une demi- heure dans la boue, et encore pour aller plus vite, je tra­verse, je monte sur les murs, sur les barbelés et tout, entre les immeubles. Dans ce coin, elles ont une pharmacie, un tabac, un supermarché, une banque et c’est tout, mais vraiment, c’est tout dans le coin. En plus, le bus qui mène à la gare, qui mène à Versailles, tout ça, il fonctionne pour les ouvriers le matin, à six, sept heures de matin ; après tu n’as plus rien. T’as un marché qui vient deux jours par semaine et rien. Mais ce qui est bien au moins, c’est qu’elles arrivent malgré tout ça à garder le contact : elles vont chez le boucher, au supermarché, alors elles se ren­contrent.
Et ce qui se passe là est très intéressant parce que, même en se rencontrant cinq minutes, elles parlent tout de suite de tout. Par exemple, elles comparent les fiches de loge­ment. C’est des gens qui ont des F5 (pour des familles nom­breuses). Tu les paye 45 000 francs, c’est soi-disant des HLM pour ouvriers. Tu lis la fiche de paye, tu trouves qu’elle monte à 100 000 fiances, 110 000 francs, mais alors avec des libellés où tu comprends pas grand chose, tu vois provision eau chaude, provision eau froide, tu payes la pro­vision et tu payes la consommation. Et moi, qu’est-ce que je reçois encore cette année, c’est les impôts locaux pour le maire et je ne sais pas quoi. Alors bon, à la fin du mois, c’est les fiches qu’on compare, au début de l’année c’est le problème des enfants ; lui, il est rentré, lui, il est pas rentré, on l’a foutu à la porte, on l’a foutu dans une autre classe, c’est quoi la classe où il va ? C’est tout une vie qu’elles en­tretiennent entre elles. "Les enfants est-ce qu’ils consom­ment beaucoup d’eau quand ils se lavent ? t’as une machine à laver ou pas ?" pour voir l’eau qu’elle prend. Et alors elles voient effectivement : "ça il faut aller réclamer, on paye pas la même chose". Enfin, tous les problèmes sont discutés comme ça. Alors comme de toutes manières l’ar­gent que rapporte le mari c’est pas du tout suffisant, la bouffe, c’est les allocations familiales. C’est avec ça que bouffent les enfants, le père et la mère, surtout que en plus il y a des gens qui viennent et il en vient souvent. L’ar­gent du mari, il est pas très gros* mais enfin il sert au loyer et aux grosses dépenses, je veux dire le gaz, je sais pas quoi, des trucs comme ça, ce qui fait que la famille bouffe uni­quement sur les allocations familiales ; c’est l’argent sur lequel la femme a le pouvoir en fait, elle le gère elle-même, elle en passe un peu à sa copine si elle en a vraiment besoin.
Ce qui arrive souvent, c’est que les familles comme elles ne s’en sortent pas bien, elles restent deux mois, trois mois, sans payer comme ça tu vois, et puis après t’as l’huissier, t’as le cirque et tout, bon, elles se font prêter de l’argent et elles remboursent et le loyer arriéré et 1 huissier, et les frais et je sais pas quoi. Et ça, elles en parient Mais ce qui est très important, c’est de voir le rôle que peut jouer la femme là-dedans ; c’est que c’est la femme qui contrôle tout de suite ça. L’homme est toujours pris à l’extérieur. Par exem­ple, des femmes qui seraient entre elles toute la journée pourraient décider de ne pas payer, elles en prendraient complètement la responsabilité, tu vois, même dans la fa­mille, c’est important ça ; comme c’est elles qui s’occupent de l’argent directement comme ça, c’est très important ; c’est un pouvoir même par rapport au mari, elles seraient capables de dire, non je paye pas et expliquer après pour­quoi, vu que c’est elles, qui, là, directement, en prennent la responsabilité, plein de trucs comme ça...

C : Tu peux expliquer, on revient peut-être en arrière, sur les loisirs, ce que tu disais sur ces contacts, aller prendre le thé, l’importance que ça a.

F. : C’est important parce qu’elles cassent le mur de la maison pour sortir à l’extérieur, et ça c’est ressenti. Même si c’est pour aller faire une course, en fait tu peux envoyer ton gosse, mais t’as envie de le faire toi-même parce que, pour toi, c’est important d’aller à l’extérieur, parce que tu sais toujours que dans l’escalier tu rencontreras d’autres gens, que chez le boucher tu verras d’autres. Le boucher c’est un grand camion frigorifique qui vient là. Les femmes, elles viennent toutes là, elles font des cercles, elles restent là une heure, chez le boucher, mais vraiment une heure où , elles parlent de tout, je veux dire raconter leur vie. Ça per­met de se voir, de prendre rendez-vous : "toi tu viendras demain, toi tu viendras après-demain, on ira chez l’autre, l’autre elle a eu un gosse, on y va". Et là elles discutent de tout.

C. : Tu avais le contact avec ces femmes, tu les connaissais bien, et dors, comment êtes-vous passées de la lutte de rassemblée des femmes dont tu parlais au début à une espèce de lutte sur le salaire ? Est-ce que tu pourrais expli­quer cette lutte et préciser le passage ?

F. : Oui. Les femmes parlent souvent ; dès qu’elles se voient, elles se disent : "tiens, aujourd’hui, j’ai pas arrêté, j’ai fait ci, j’ai fait ça, j’ai mal ici, j’ai mal là. C’est vrai en plus. Et la machine, elle s’est cassée et j’ai été obligée de laver à la main". Tu vois, plein de trucs comme ça. A côté de ça, tu vois que la femme de Diab, elle vit avec les Allo­cations familiales de 4 gosses, et c’est tout. Avec ça, elle paye le loyer ; elle paye tout, tout, tout, avec ça.
Le service social lui avait donné 30 mille balles d’aide parce que soi-disant, au procès, elle va avoir de l’argent, comme si, pour eux, avoir de l’argent, c’était un cadeau. Ce qu’il y a, c’est que des problèmes comme ça sont dis­cutés. Dès qu’il y a une femme qui est dans la merde, tout le monde en parle, tu vois. "Comment on peut, comment on peut pas tenir". Elles parlent de tout et les sous, c’est le problème vraiment qui revient numéro un, vraiment c’est le truc qui détermine tout. Pour te déplacer, si tu en as, tu te déplaces, si t’en as pas, tu te déplaces pas ; t’iras pas voir ta cousine, tu pourras pas offrir un petit cadeau pour le bébé, tu pourras pas manger, tu pourras pas t’ache­ter d’autres chaussures, tout ça. Et les femmes ont vache­ment les yeux ouverts sur ça et c’est un truc qui revient chez toutes. Ce qu’elles font généralement, c’est aller au service social. C’est rare si, au service social de Versailles, t’as pas tous les jours trois ou quatre femmes qui vien­nent demander de l’aide, tu vois. Bon, alors, nous, on s’est dit, pour cette affaire de Diab, pourquoi ne pas intervenir, surtout que c’est connu, intervenir dessus et demander de l’argent. Plusieurs femmes disaient : "Maintenant les en­fants de Diab, ils ont pas de sous". Une femme disait : "Moi, j’y vais trois fois par semaine pour demander de l’aide et encore ils me donnent une fois sur 6, tu vois, en disant, non toi ton mari travaille, c’est pas possible, tu vois". Alors on a vu que c’était le problème qui touchait vraiment beaucoup de femmes, surtout qu’elles disaient : "nous, on a déjà le travail à la maison". Le travail dehors, les femmes ne voient pas dedans une bouche de sortie du tout, surtout celles qui ont 8 enfants, qui ne voient pas comment elles pourront en plus travailler.

C. : Aller à l’usine ?

F. : Surtout que dans la famille, même si tu travailles à l’extérieur, ça ne va pas changer trop le rapport que tu as avec ton mari et tout ça ; surtout qu’il rentre crevé de l’usine, il n’a même pas de tête pour parler, avec les en­fants, pour être gai. Tu vois, c’est comme ça. Alors la pers­pective du travail, elles ne voient pas ; et je pense que c’est juste parce qu’avec ce qu’elles font, elles ne peuvent pas travailler encore à l’extérieur. C’est pas l’assistante sociale qui va venir laver les enfants. Une fois, il y a eu une dis­cussion vraiment chouette sur ça : une mère disait, "nous ce qu’on fait, regarde ; le matin tu te lèves, tu fais ci, tu fais ça, l’après-midi c’est ci, c’est ça, c’est à peu près pareil tous les jours. Regarde, les enfants nous on les fait grandir, c’est pour quoi ? C’est pour nous ? Lui, il va être grand, il va aller travailler, tout ça, c’est pas pour moi ; alors que moi je trime comme une conasse". Et il y a une autre femme dont le mari s’est marié encore une autre fois. Elle n’a plus rien à voir avec lui ; elle a eu 8 gosses avec lui maintenant ils sont tous grands ; il s’est marié une autre fois, il a une autre femme (et d’autres enfants et elles est vraiment sans ressources, ce qui fait qu’elle passe sa vie, une fois chez l’une, une fois chez l’autre. Des cas comme ça sont discutés, sont mis sur le tapis. Alors ce qu’on dit, c’est "il va être qu’ouvrier", et c’est qui ? c’est eux qui vont en avoir besoin, un ouvrier, regarde qui c’est. C’est nous. Les enfants on croit pas qu’ils vont devenir méde­cin ou n’importe quoi ; ils vont aller sur un chantier du bâtiment et .c’est eux qui vont en avoir besoin ; alors la fille qui va être grande ; elle va faire de la couture, elle va faire je ne sais pas quoi Alors en fait c’est eux qui vont en avoir besoin. Et si un jour, je ne fais ni le mé­nage... Et si le mari je lui fais pas la bouffe, si je lave pas ses affaires, c’est fini, il ira pas à l’usine. C’est eux qui vont en avoir besoin, alors que c’est moi qui suis en train de m’en occuper pour le rendre grand, pour qu’il soit fort, pour qu’il soit costaud, pour qu’il lève bien les poutres. Et bien ça c’est du travail que je fais pour eux, alors ils ont qu’à me donner de l’argent, ça serait bien si on pou­vait être payées ; je pourrais donner dix mille balles à ma mère ; dix mille balles, regarde la vieille, la pauvre vieille, pour prendre le bus il faut qu’elle demande comme ça trois francs, tu vois’ En plus, elle passe sa vie chez l’une, chez l’autre, c’est vraiment plus possible, tu vois ». On discu­tait un peu de cette manière-là. On parlait de l’autre gosse qui a seize ans et les allocations ils ont arrêté l’argent, "comment je vais faire pour nourrir celui-là ; tu vois, dé­jà il y avait une allocation, elle était pas très grande, bon, mais enfin avec tout le monde ça allait un peu". Alors qu’est-ce que ça serait bien si on pouvait avoir de l’argent. Alors on s’est dit qu’on allait demander de l’argent pour cette femme qui a huit enfants qui sont maintenant tous grands. Il lui faut un salaire, elle est maintenant vieille, elle peut pas, elle a travaillé toute sa vie, comment vivre maintenant ? Alors on a discuté, on croyait que c’était important d’aller nombreuses et tout ça. Alors où frap­per ? Comme la mairie c’est là qu’on a l’habitude d’avoir de l’argent, on s’est dit, là ils en ont. On y va, bon, alors on s’est organisées pour les enfants, tout ça et on a été. On devait parler de deux cas précis de femmes. Déjà le débat se faisait sur le travail à la maison, sur la possibilité de se faire payer tout ça. Mais on voulait, comme il y a deux cas urgents, on voulait absolument d’abord aller sur ces deux cas. On était une dizaine avec trois ou quatre gosses, ceux qu’on ne pouvait pas mettre quelque part et on est rentrées à l’intérieur pour parler à l’assistante so­ciale. Elle disait : "Non, il n’y a que l’intéressée qui ren­tre". On a dit : "Non, on rentre toutes". Bon, on a commencé à poser le problème de l’argent pour les deux femmes, alors du coup il y en a trois autres qui disaient : "Ah oui, oui, nous aussi on veut de l’argent - Ah oui, mais toi je t’ai vue la semaine dernière - Ah ben oui... (rire)". Et dans la salle d’attente il y en avait plein d’au­tres qu’on connaissait. Alors il y en a trois autres qui com­mençaient à dire : "Ah oui, mais nous aussi, de toutes manières c’est pour tout le monde, on veut de l’argent". Alors l’assistante commençait à dire : "Ah oui, mais est-ce qu’on peut... toi le mari il travaille, toi le mari il travaille pas - Qu’il travaille ou pas, de toutes manières son argent il ne me sert pas, ça sert à rien, regarde la vieille, j’arrive même pas à lui donner ci, j’arrive pas à ça, le môme il a pleuré pour des chaussures, pour des baskets, pour je ne sais pas quoi". Alors elle a commencé à dire : "Ah oui, mais toi ce qu’on peut c’est une aide je ne sais pas quoi". Elle essayait de classer le problème sous des aides pré­cises, une aide vieillesse, je sais pas quoi, mais dans ce cas il faut faire un dossier. La vieille avait fait un dossier déjà il y a très longtemps, il y a un an ou un an et demi, pas de réponse là-dessus. Nous, on dit : "On s’en fout, maintenant il faut manger. Le dossier on s’en fout, main­tenant il faut manger". Alors elle a commencé à dire : "Ah oui, mais toi tu habites là, toi tu habites là". Nous, on avait été voir la Centrale, mais en fait il y a des assis­tantes sur plusieurs quartiers. On a dit : "Essayez de rap­peler pour le dossier, mais on a l’intention de revenir, parce que vraiment c’est un problème très urgent, et c’est pas possible ; de toutes manières, on vient vous voir, nous, tous les trois, quatre jours". Alors elle a essayé de dire : "Non je viendrai, moi, chez vous, voir l’état de vos pro­blèmes". On a dit : "Non, non, on vient, nous". Elle veut voir chacun chez elle. On dit : "Non, non, noqs, on revient, mais réfléchissez, nous, l’argent on a l’intention de demander encore...".
Bon, on est parties, et on a dit que pour la bonne femme on va pas se taire, tu vois, on a fait un rappel avec lettre recommandée pour le service de je ne sais pas quoi, pour qu’ils accélèrent. S’ils n’accélèrent pas (et ils vont pas accé­lérer)... et qu’on voudrait, c’est vraiment s’élargir, faire connaître un peu le problème avant, que ça soit pas un truc complètement isolé qui se fasse, mais qu’au moins d’autres femmes puissent être au courant, qu’on puisse être soute­nues, même par des gens autour, parce que, bon, si on se lance dans la bagarre, ça va pas être facile, tu vois. De tou­tes manières, les femmes, elles sont vraiment décidées, elles voient que c’est vraiment un truc légitime, auquel elles de­vraient avoir droit sans contestation. Et, bon, ce qu’on s’est dit, c’est qu’on viendrait par exemple à Paris, à l’Action sanitaire et sociale, c’est là qu’ils distribuent l’argent pour des aides, je ne sais pas quoi et tout, et que, bon, on viendrait, mais alors nombreuses, en ayant préparé, déjà, que l’idée soit répercutée et tout, qu’on soit suffisamment fortes, sinon on rentrera et on nous dira oui, ou on nous dira non, on dira rien du tout, on dira rentrez chez vous, tu vois, c’est tout. Voilà, c’en est là maintenant.

C. : Est-ce que tu as eu des rapports avec des filles, des femmes du MLF ?

F. : On a été à la Cartoucherie et on a présenté une petite pièce sur les femmes immigrées et après il y a eu un débat sur les femmes. Alors les filles disaient : "il faudrait être plus au courant des luttes des femmes arabes". J’ai expli­qué la lutte des femmes contre le racisme et tout ça et aussi comment la lutte des femmes immigrées partait un peu dans ce sens-là, sur la question de l’argent, parce qu’elles pen­sent que c’est pour le moment le moyen de s’en sortir, que c’est un état de fait, qu’elles ont des enfants. Elles ne sont pas pour aller travailler à l’extérieur et moi je pense que c’est juste, parce que pour ce qu’elles vont aller faire sur les chaînes, c’est pas ça qui fera qu’elles s’en sortiront vrai­ment, de leur petite maison. Là elles peuvent se promener, enfin sortir, à l’extérieur, dans le HLM, et fout ça et je suis sûre que si elles étaient à l’usine, elles pourraient pas avoir de contacts avec les voisins comme elles l’ont maintenant, tu vois. Elles n’auraient pas un après-midi pour boire un thé pendant une heure où elles peuvent discuter ou aller voir l’autre. L’usine, tu vois vraiment ça va te garder huit heures, et encore quand tu rentres à la maison, ça va te donner encore huit heures de travail, tu vois tout le travail que ça suppose, vraiment de quoi devenir folle... Bon, alors les filles du Mouvement, elles disaient : "Non, que des fem­mes demandent de l’argent pour le travail qu’elles font chez elles, quand elles ont des enfants, tout ça, c’est le retour à la casserole, et nous, on n’est pas pour les femmes à la cas­serole". C’est vrai, incroyable. Alors, moi je dis que d’abord ce truc-là n’intéresse peut-être qu’une catégorie de femmes bien précises : tu vois vraiment que les femmes travaillent, faut qu’elles travaillent, d’abord c’est le moyen de s’en sortir pour beaucoup. C’est vrai, les femmes se sont battues pour travailler, bon, elles travaillent, c’est une chose, mais les femmes oui de toutes manières ne travail­lent pas,. elles font ce travail à la maison et l’usine c’est pas une voie pour elles, c’est pas une sortie du tout parce que ça les boufferait, vraiment ça les bouffe, elles n’auront pas le temps pour dire bonjour, elles deviendraient complètement dingues... Tu sais, il y a des expériences de femmes qui essayent de travailler quand elles ont peu d’en­fants, mais deux mois après elles sont à la maison... c’est vrai quand elle en a un ou deux, elle arrive à se démerde r, à en mettre un là, l’autre là, l’autre commence à aller à l’école, l’autre je ne sais pas où, mais elle Finit par rentrer à la maison...

C. : Pourquoi ?

F. : Parce que ça va pas, parce qu’elle devient complètement folle, elle arrête pas de courir, je veux dire, ça ne va pas du tout.

C. : Est-ce que tu veux revenir sur ce que tu disais sur les rapports avec le mouvement des femmes et la question du salaire ?

F. : Bon, alors, moi, ce que je pense, c’est qu’elles ne pou­vaient pas comprendre qu’on puisse être dans une situation qui n’est pas la leur, tu vois, et qu’elles ne sont pas prêtes à reconnaître que des femmes puissent être dans une situa­tion autre, et voir le moyen de s’en sortir d’une manière différente, en tout cas pour le moment tu vois ; une femme qui est dans un état comme ça, aujourd’hui, 8 enfants et travaille à la maison comme dix, tu vois ce qu’il faut voir c’est qu’elles ne peuvent pas travailler, ces femmes-là, parce que si elles travaillent à l’extérieur, elles auraient aussi treize heures de travail en rentrant à la maison, donc vrai­ment, c’est un truc à écarter. Vraiment, tu vois, il faut qu’elles comprennent ça. Non, mais c’est vrai, tu vois. Et c’est très important pour les femmes d’avoir de l’argent, parce que ça donne au pouvoir dans la famille. J’en ai vu, une mère qui avait huit enfants, huit, quitter la maison parce qu’elle en a marre, qu’elle ne veut plus vivre ni avec le mari, ni avec les enfants, tu vois, elle a été chez une co­pine, trois jours chez l’une pendant un mois comme ça.

C. : Avec du fric ?

F. : Non, avec aucun fric, tu vois. Elle est partie, tu vois.

G : Grève !

F. : Elle veut plus vivre avec le mec ; elle en a marre de cette situation et tout, et un mois après elle est obligée de retour­ner ; elle a pas un sou ; alors qu’une femme qui aurait des sous, ne serait pas obligée de retourner, en tous cas pas de cette manière-là : même si elle retourne, c’est avec une posi­tion de force, parce que, tu vois, si t’as des sous, tu parles d’une manière différente avec le mari aussi. Même si t’as des problèmes, tu parles de manière différente. Il te fait chier, tu fous le camp, tu prends tes gosses, ou tu parta­ges les enfants, tu les coupes en six ou n’importe quoi, mais tu penseras à ta vie d’une manière différente, tu vois. Je suppose qu’elle aurait bien aimé vivre avec ses enfants, mais comme elle n’a pas de sous, elle laisse tout le monde, alors que si elle en avait... Tu vois, c’est jusqu’à ce point4à.
Et, bon, je disais que les filles n’étaient p prêtes à comprendre, et moi personnellement je conçois ça ; per­sonne ne leur a dit de retourner à la maison, tu vois. Quand tu parles comme ça, tu ne leur dit pas : femmes, retournez à la maison, c’est pas ça ; mais c’est dire qu’il y a des fem­mes à côté qui vivent dans des conditions particulières, tu vois, parce que je ne crois pas que ce soit le cas de toutes les femmes, bon, la situation des femmes immigrées avec huit gosses sur les bras, c’est vraiment la situation des femmes immigrées avec huit enfants. Bon, alors, si on ne reconnaît pas que des femmes puissent se battre pour ce qu’elles pensent être leur bout pour s’en sortir, tu vois, parce que vraiment c’est le bout qu’elles tiennent, et j’en n’ai pas vu 36, tu vois. Elles sont en même temps : opprimées dans la famille, isolées de toute la société fran­çaise à l’extérieur. Quand t’as de l’argent, tu pourras peut-être inviter ta voisine, même si c’est une Française, n’importe quoi. Complètement dépasser ce truc-là. En plus, les Français, ils regardent ça d’un oeil, même des femmes d’ouvriers français, elles regardent ça d’un drôle d’oeil... "Ah oui, celle-là, avec 8 enfants, elle les traîne derrière, c’est pas possible, c’est pas croyable (rires). Qu’est-ce que c’est que cette femme qui accepte ça", et tout, tu vois.

C. : Bon, alors tu paix préciser ce que l’argent qu’elles toucheraient leur donnerait comme pouvoir à la fois dan la société, mais aussi dans la famille, qu ’est-ce que ça change par exemple sur la question de la contraception, sur la question de pouvoir se balader.

F. : Je ne sais pas, moi, je trouve que l’argent, il donne beaucoup de pouvoir à la femme. Ce que je t’ai dit d’abord qu’elle parlerait d’une manière différente avec I mari, d’abord parce qu’elle sera aussi en position de force et que, bon, par rapport aux enfants, je suis sûre que s y ‘avait plus de sous dans les HLM, dans les immeuble peut-être qu’il y aurait possibilité d’avoir un local, de louer, ou de l’occuper, je ne sais pas comment, pan qu’elles définiront au fur et à mesure leurs revendications. Tu vois, c’est ça aussi qu’il faut voir : une femme qui a de l’argent, c’est une femme qui se sentira forte, qui pourra réclamer encore plus ; je veux dire, il y a un local bon, elles le prendront pour en faire un Local où tous V enfants pourront être ensemble, où on pourra avoir plus de temps. Tu vois, c’est ça aussi, c’est, que si elle est à la maison, c’est pas pour dire, oui, je suis à la maison, je suis en train de frotter la casserole tout le temps ; si elle a de l’argent, elle achètera une machine, elle aura plus de temps ou alors elle verra des moyens qui vraiment pourra lier des familles, avoir des laveries ensemble, avoir des je ne sais pas quoi. Et c’est ça qui est derrière tout ça, c’est pas du tout je reste à la maison pour laver la casserole et c’est bien, c’est ça que je veux, paye moi pour ça, je vais faire ça toute ma vie, c’est pas vrai. Il faut vraiment voir ça dans la perspective où ça te permettra de te donner d’autres horizons ; et moi, je ne suis pas prête pour dire : ah mais après qu’est-ce qu’elles feront, est-ce qu’elles arrêteront les enfants ou pas, parce que tout ça c’est des faux problème ! Ce qu’il faut voir c’est que des femmes comme ça se sentiront plus légères, qu’elles définiront vraiment au fur et mesure ce qu’elles veulent : aujourd’hui, elles veulent de l’argent pour être payées, demain elles voudront de l’argent pour ne plus faire de gosses ou je n’en sais rien, mais enfin, tu vois. C’est ça aussi qu’elles ne voient pas, les filles : vraiment, j’étais étonnée qu’elles ne croient pas ça, que des femmes puissent aujourd’hui revendiquer et puis le lendemain vraiment demander autre chose, vraiment l’horizon - elles ne le voient pas, elle ne le voient pas du tout. Et ça c’est très important parce que les femmes en parlent maintenant parce qu’elles n’ont aucun moyen de s’en sortir, d’avoir un minimum de temps, de vivre ; elles parlent de tout ça, des enfants, de l’école, ce qu’ils deviendront, ce qu’ils ne deviendront pas, comment faire.
Les filles du Mouvement disaient : "Oui, mais elles vont rester toute la journée à là maison, et ça, ça ne va pas" Et ça, moi, je dis que ce n’est pas vrai, parce que les femmes immigrées, même si elles ont un travail et qu’elles n’ont pas de machines à laver, crois-moi qu’elles se voient. Elles trouveront toujours le moyen de se voir, même en allant acheter la viande ou des trucs comme ça.. Là je parle vraiment des femmes immigrées qui ont déjà le contact entre elles très développé, je veux dire elles ont gardé ce lien-là, elles sont dans des immeubles, des immeubles entiers où Ies portes ne se ferment pas, l’appartement ne ferme pas toute la journée...
Ce que je voudrais dire aussi c’est que les filles n’ont pas du tout compris cet aspect des choses ; les femmes vont se battre pour le salaire. Pour arriver à l’obtenir, ils ne vont pas le donner comme ça, c’est pas vrai, surtout que le plan maintenant, en arrêtant l’immigration, c’est de faire travailler les femmes qui sont à la maison. Parce qu’ils trouvent que les immigrés, ça commence à créer trop de tension dans les villes. Pour qu’elles l’obtiennent vraiment, ça va pas être facile quoi, et, bon, il va falloir qu’elles aillent, qu’elles occupent, il va y avoir tout un mouvement autour, tout un mouvement idéologique d’abord chez les femmes, et aussi dans les familles toute une vie qui va s’instaurer, ça va pas être un travail facile, ni rien, ça va vrai­ment complètement changer la situation de la femme. Et alors ce qu’elles ne voient pas, aussi, les filles, c’est que pour arriver à obtenir ce truc-là, comme ça ne va pas être facile, ça va supposer des délégations, des occupations, peut-être des bagarres. Des femmes qui seraient arrivées à ce niveau-là de conscience, de lutte, et tout, c’est des femmes aussi qui, dans leur propre vie, auraient changé, auraient changé beaucoup de choses dans leurs têtes. Sup­pose une femme qui aurait occupé toute la journée la pré­fecture ou le centre de je ne sais pas quoi qui donne l’ar­gent, occuper l’allocation familiale, c’est des femmes qui n’acceptent plus de garder huit mômes toute la journée, c’est des femmes qui se battront pour, je ne sais pas, ame­ner deux cents enfants du quartier immigré et les mettre dans le hall de la mairie, qu’ils s’en occupent. C’est tout ça aussi qu’elles ne voient pas, et qu’elles ne ressentent pas du tout. Elles croient que vraiment les femmes, elles vont rester chez elles et puis voilà, elles vont avoir le sa­laire. Ce qu’elles ne voient pas, c’est que c’est des femmes qui se seraient vues entre elles, c’est des femmes qui auraient vu leurs propres problèmes, c’est des femmes qui auraient pris conscience, c’est tout ça qui serait changé. Moi, je ne crois pas que le salaire, on va l’avoir parce qu’on a dit oui, on veut un salaire, c’est pas vrai ça ; tu vois vrai­ment il y a une lutte à mener très longue, mais tu aurais quand même, pendant ce temps-là, fait passer beaucoup de choses ; surtout c’est la tête des femmes qui va changer, elles vont apprendre à penser d’une autre manière, c’est pour ça aussi que je dis ça va faire avancer petit à petit et dans leur vie, crois-moi que ça changera, même dans leur famille, ça changera par rapport au mari aussi...




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