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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Chili : mouvement ouvrier et crise du capitalisme
{Camarades}, n°1, Avril-Mai 1976, p. 40-48.
Article mis en ligne le 10 janvier 2014
dernière modification le 9 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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On a assisté, à propos du Chili, et de la défaite de l’Union Populaire, à une véritable débauche d’idéologies en tous genres. Faut-il ajouter que nous n’avions encore rien lu, ni entendu de décisif sur le sujet.
Le texte qu’on lira ici nous semble le premier à poser les problèmes selon le point de vue politique
 [1] que Camarades essaie de défendre. Il traduit presque dans son intégralité la plate-forme politique d’un groupe de militants qui s’étaient détachés du MIR en se formant comme la tendance Correio Proletario dans les derniers mois d’existence du gouvernement Allende. Ces camarades qui se trouvent actuelle ment dispersés aux quatre coins de l’Europe, ont repris la publication de leur journal Correio Proletario, en espagnol. Ce texte, intitulé Ou sommes-nous ? explique ce qui différencie cette tendance du mouvement révolutionnaire chilien des autres organisations dans l’analyse de k période actuelle ; et bien entendu dans la compréhension du Mouvement Ouvrier, de l’Union Populaire, avant le coup d’État.
L’analyse du coup d’État lui-même a fait l’objet d’un témoignage à chaud par l’un des membres de
Correio Proletario, publié dans le revue italienne Primo Maggio n° 2, Octobre 1973, sous le titre : Cile : i gorilla erano tra noi, d’Helios Prieto.
Le numéro de Correio Proletario abordait également d’autres questions : la situation actuelle au Chili, l’analyse de la politique éco­nomique de la Junte militaire, une critique de la manière dont ont été menées les campagnes de soutien au Chili en Europe. La poussée de la gauche en France, sanctionnée par les élections cantonales, suscite déjà bien des débats. On voit resurgir Vidée d’une stratégie du "débor­dement". "L’exemple chilien", auquel il faudrait ajouter "l’exemple portugais", seront invoqués une fois de plus. Nous aurons très probablement l’occasion d’en reparler, et pour commencer, de redonner la parole aux camarades de Correio Proletario.
Le court encadré qui suit concerne la lutte qui s’est déroulée cet automne dans des bidonvilles de Santiago, n’a aucun rapport direct avec le précédent. Nous en avons eu connaissance par hasard. Il semble bien cependant en confirmer les hypothèses politiques.


C’est un lieu commun de dire que la classe ouvrière chi­lienne se distingue des autres par sa combativité exemplaire. Ceci est vrai et ressort davantage lorsqu’on compare son histoire à celle des autres classes ouvrières d’Amérique La­tine et d’ailleurs. Mais cette affirmation ne nous dit rien des raison pour lesquelles, jusqu’au coup d’État, la classe ou­vrière s’est présentée dans la lutte avec tant d’agilité et d’ef­ficacité, engendrant, tout au long de son histoire, des conjonctures politiques. Beaucoup d’explications circulant à ce sujet ne sont pas valables. Car, si elles se basent sur les faiblesses de la bourgeoisie chilienne, alors il n’y a pas de référence possible à d’autres pays : Pourquoi le Chili et pas le Pérou ? Et lorsqu’on met en évidence la puissance organi-sationnelle du MO, pourquoi le Chili et pas l’Argentine ? Surtout, si nous observons que l’organisation de la classe ouvrière chilienne dans ses principales centrales, comme la CUT, regroupe tout au plus 30 % des travailleurs. Et elle a été très peu capable de développer des puissantes organisa­tions régionales et locales reliées à l’organisation nationale (il faut comparer ceci à Cordoba).
Nous non plus, nous ne pouvons donner une réponse satisfaisante à ce problème. Il demeure une des questions qu’une activité collective dans le domaine de la théorie et de la pratique doit éclaircir. D’autant plus que l’histoire de la période citée mettra en évidence comme une constante, l’absence d’une avant-garde du MO durant la période de l’UP. Ceci expliquera en grande partie les faiblesses qui permirent la déroute.
En dépit de cela, le MO parvint, avec les autres couches du prolétariat, à engendrer, durant les dernières années du gouvernement de Frei, une conjoncture qui fut à la base du triomphe de l’UP. La dite conjoncture commença avec le coup de clairon donné par les ouvriers du cuivre. Ce sont eux qui, à travers leur grève, démasquèrent le caractère ré­pressif et anti-ouvrier du gouvernement de la DC.
Puisqu’à propos de cette période on a écrit beaucoup de choses et qu’il existe un certain consensus, il nous intéresse de détacher deux éléments : la crise du capitalisme et le niveau de mobilisation et de conscience du MO.
La crise du capitalisme est généralement citée par tout le monde, mais, pour ce que nous en savons, peu ont essayé, comme d’habitude, de la définir clairement. La plupart des explications nous parlent d’une crise de la direction de la bourgeoisie, ce qui pour nous n’est pas possible sans une crise du capitalisme. Penser autrement signifie adopter l’in­terprétation que le PC donne des phénomènes politiques et sociaux qui se trouvent à la base de l’existence de l’UP, c’est-à-dire : il y a une mobilisation du MO à cause de l’existence d’une politique "perverse" de la bourgeoisie, conduisant à la division de celle-ci en deux grandes frac­tions. Nous pensons, par contre que cette crise du capitalisme existait et que, bien plus, elle s’aggrava pendant le gouvernement de Frei. C’est ce qui permet de pourvoir d’une base matérielle la division de la bourgeoisie et la mo­bilisation de la classe. Le capitalisme chilien a une histoire que nous n’aborderons pas. Mais il a une caractéristique qui saute aux yeux durant presque toute son histoire : son incapacité d’accumulation ; ce qui empêche sa reproduc­tion. Ces deux phénomènes qui surgissent de la structure du capitalisme chilien ont été atténués par les subventions constantes de l’État, en termes financiers et économiques, permettant ainsi l’expansion du système : en organisant les mécanismes d’intervention pour remédier au manque d’accumulation dans les secteurs affectés et en empêchant la chute du taux de profit dans les secteurs ayant une composition organisationnelle supérieure à la moyenne.
Mais cette restriction dans l’accumulation et la reproduc­tion du capital commença à être résolue par le capital étran­ger à la fin des années cinquante. Ceci se situa dans les secteurs déterminés par le développement des forces produc­tives. Il pénétra :

  • 1. Là où l’appareil productif se reproduisait avec des gran­des difficultés (Fibro-Quimica, Hoechst, Briones McKee, Compania Utah, etc.)
  • 2. Là où il n’existait pas (Xerox, Remington Rand Chile Ltda., Fabrica Espanola de Magnétos FEMSA)
  • 3. Là où il était nécessaire de développer une activité éco­nomique pour assurer la dite reproduction (Banco Osorno y La Union Deutsche Sudamerikanishe Bank, Dresdner Bank - Fondo Crecinco Intl. Basic Economy Corporation, etc.) et
  • 4. Là où le processus de vente du produit était assuré (Hucke S.A., Eperva S.A. - toutes les deux appartenant à Grace-Mobil Oil de Chile, etc.).

    Cette situation permit à certains capitaux de se repro­duire et d’être concurrentiels ; mais sa majeure partie des secteurs de la bourgeoisie, appelés traditionnels, suivirent à la traîne, quoiqu’ils fussent directement menacés par l’avancé de ces capitaux plus agressifs, en ce qui concerne le contrôle de l’État, de ses crédits et de leur destination. Ceci est pour nous une première étape de la crise des an­nées 60 : c’est-à-dire l’urgence de résoudre cette contradic­tion à l’intérieur de la bourgeoisie pour arriver à produire un capitalisme chilien qui soit concurrentiel à l’extérieur (en comprenant que pour nous la crise ne veut pas dire l’holocauste du système, mais plutôt l’incapacité de conti­nuer à reproduire le capital dans des conditions bien pré­cises). C’est le gouvernement de Frei, lequel se combine, en outre, avec une conjoncture internationale - la tendance des capitaux à investir dans l’industrialisation des matières premières, en laissant aux mains des États la propriété de ses ressources naturelles. Le projet représenté par la DC échoue. Il est incapable, d’une part, de résoudre le proces­sus de concentration de capitaux qui proviennent de ces matières premières qui appartiennent à l’État, et d’élimi­ner les dépenses publiques à fond perdu (le problème agraire). D’autre part, il est incapable d’accentuer la fail­lite des secteurs capitalistes en crise pour reprendre cette masse de capitaux qui lui permettrait la réorientation du capitalisme chilien.
    Il ne réussit pas à imposer comme dominante la fraction de la bourgeoisie et échoue dans sa tentative de suppres­sion des secteurs en crise (pour les restituer postérieurement), qui conduisit à la division interne de la classe dominante et à une autre étape dans la crise du capitalisme.
    En ce qui concerne le MO, tout le monde souligne le processus constant de radicalisation, exprimé clairement dans le nombre et la durée des grèves et dans la façon dont elles se développent. Ce qui précède est valable aussi pour l’ensemble des secteurs qui constituent le prolétariat. Néan­moins, nous avons voulu nous arrêter au MO pour pouvoir définir le rapport entre l’état de sa conscience et l’UP, ce qui nous aidera à définir le développement postérieur de l’activité pratique du prolétariat durant le gouvernement d’Allende.
    La mobilisation de la classe ouvrière surgissait à partir de revendications salariales et économiques. Les moments les plus intenses de cette lutte sont nés des réponses aux manoeuvres du gouvernement DC, qui, incapable de ré­soudre ses contradictions, essaye de produire une épargne forcée dans la classe ouvrière (lutte contre les Chiribonos).
    Ceci a été ouvertement prouvé par des enquêtes que n’importe qui peut trouver. Pourtant, il y a des secteurs qui critiquent l’UP en considérant des luttes antérieures du MO international, et en insistant sur l’existence d’un cou­rant ouvrier à partir duquel il était possible de développer une alternative au programme réformiste. Nous ne croyons pas qu’il en était ainsi. Effectivement, durant cette période naquirent des contradictions entre secteurs de la classe et dirigeants de la CUT et du PC qui ne changeaient pas radi­calement le contenu des revendications des travailleurs ! Ces contradictions surgissaient pour deux raisons : d’un côté, dans la mesure où l’échec de la DC devenait évident, un processus de durcissement s’opérait dans les sphères du PDC, en ce qui concernait les luttes des travailleurs. Ceci se voyait dans la répression exercée sur les manifestations et dans le refus de négocier sur les grèves, essayant ainsi de les dérouter par l’effet du temps. Les grèves se comptaient par centaines. Cette massification présentait deux aspects intéressants. L’un d’eux c’est qu’elle débordait les orga­nismes bureaucratiques de la CUT. L’autre est, qu’à cette vague de grèves, s’intégraient, pour la première fois, des secteurs ouvriers et paysans sans expérience syndicale. Ces deux facteurs engendrent des conséquences du point de vue du développement du MO qui, tendant à contre­carrer les objectifs du gouvernement, durcit sa position politique. Ceci crée des contradictions avec le PC qui craignait de ne pas arriver aux élections.
    Pourtant ces contradictions ne parviennent pas à se constituer comme un courant alternatif à l’UP. Au plus, elles radicalisent progressivement le secteur qui mène le combat, tandis que les autres ne voient dans le programme de l’UP que la possibilité d’alléger leurs conditions d’exis­tence, en renversant le gouvernement qui les réprimait. C’est pour ça que nous croyons à l’existence d’une iden­tification entre le programme de l’UP et l’état de cons­cience du MO. Et c’est donc sur cette base qu’il faut com­prendre les rapports entre les deux jusqu’à la fin de 71 et le début de 1972. Cette identification ne peut pas nier un fait qui deviendra évident au cours du temps : l’incapacité absolue de la CUT de répondre à une classe qui s’était mise sur pied de lutte durant une période plus ou moins longue.

    L’UP ET SON PROGRAMME

    Sur le champ agité de la lutte de classes, au milieu d ’une crise qui commence à ébranler les portes de l’appareil insti­tutionnel, avec les rumeurs des groupes de la droite qui sont ouvertement en faveur d’un coup d’État, l’UP gagna les élections. Pour nous, la définition de l’UP comporte trois éléments qui se conjuguent les uns avec les autres jusqu’à arriver aux jours proches du coup d’État, moment où elle n’exprime pratiquement plus rien :

  • D’un côté, vu de loin dans l’agitation de l’expérience de ses trois années, l’UP ressemble à un véhicule, à travers le­quel le MO se développe organisationnellement et politi­quement. Pourquoi ? Parce que l’application du programme suppose l’existence de la force de la classe ainsi qu’un rap­port de force qui soit favorable à l’UP. Elle doit permettre le développement de la classe, en tant que mouvement, elle est obligée d’éliminer momentanément la fonction répres­sive de l’État capitaliste qu’elle cherche à représenter dans une nouvelle perspective. Par éliminer, on entend seule­ment éviter son application puisque le coup d’État a montré que l’UP fut capable de maintenir intacte cette force répres­sive, malgré les niveaux atteints par la lutte de classes.
  • Au même temps, l’UP est l’expression des forces dont elle est composée, des secteurs qu’elle cherche à influencer par rapport auxquels elle définit sa politique et auxquels elle ouvre les rangs de ses partis, en leur livrant les postes bu­reaucratiques du gouvernement.
  • En dernier lieu, l’UP est l’expression de son programme. Sur celui-ci, on s’arrêtera pour tenter de définir ce qu’est le réformisme UP.

    Brièvement, nous avons établi ce que nous comprenons par crise du capitalisme chilien. Nous avons fait de même avec le programme du gouvernement de la DC. Nous avons détaché ces deux éléments d’analyse d’abord dans leur si­gnification propre, et ensuite dans la relation existant entre eux et le programme de l’UP. Et ceci parce que nous pen­sons que l’UP se situe comme l’étape qui dépasse le pro­gramme de la DC, pas dans le sens du socialisme, mais plutôt dans le sens de la solution des problèmes du capi­talisme chilien, d’une manière qui permette celui-ci d’entrer dans une étape nouvelle de son développement. Le réfor­misme apparaît comme la force politique qui parvient à regrouper le MO dans la perspective de l’industrialisation et des capitaux d’État. Nous essayerons donc d’expliquer et de prouver ceci.
    L’UP cherche la concentration, dans les mains de l’État, d’une série d’activités en plus de celles qui lui appartiennent déjà. En premier lieu, l’extraction des matières premières. Deuxièmement, les activités économiques qui parviennent à subsister grâce aux crédits de l’État. Troisièmement, les mé­canismes qui règlent les lois du marché, c’est-à-dire les mo­nopoles qui se situent entre le producteur et le consomma­teur. Quatrièmement, la solution des problèmes des fi­nances publiques. Et enfin, un certain contrôle des mécanismes financiers par lesquels il s’agit d’utiliser la capacité d’épargne existante en empêchant que celle-ci soit utilisée par les secteurs qu’on prétend nationaliser.
    Ce processus de concentration aux mains de l’État appli­qué de manière peu rigoureuse crée, inévitablement, une situation équivoque ; d’un côté, du point de vue déjà exa­miné de la crise du capitalisme, il apparaît comme une solution, tout au moins d’un point de vue juridique :

  • 1. Il concentre aux mains de l’État les activités déjà men­tionnées en éliminant les fractions du capital incapables de résoudre le problème de l’accumulation. Ceux-ci sont trans­formés en capitaux d’État, combinés et planifiés d’une ma­nière coordonnée pour établir les bases d’un État accumula­teur qui, en accord avec le capital étranger et la fraction dynamique de la bourgeoisie, établit les bases d’un capita­lisme chilien expansionniste.
  • 2. Il établit une situation favorable pour les entreprises qui ont résolu le problème de leur reproduction en leur accor­dant des traitements préférentiels : d’un côté, dans la me­sure du possible, la valeur de la force de travail est stabili­sée ; d’autre part, les prix des matières premières qui interviennent dans le processus de production des indus­tries mentionnées, sont gelés (y compris l’électricité). Il faut aussi tenir compte de la décision d’entreprendre par la CORFO une politique préférentielle d’importation. Enfin, tout le poids de l’État est mis au service d’une politique fu­ture de concurrence à l’extérieur.
    Ceci est le programme économique de l’UP, qui trouve dans la bourgeoisie déjà mentionnée et dans le capital étran­ger ses alliés objectifs.

    Comment se développe la situation équivoque que nous avons mentionnée ? Les secteurs qui entreprennent le pro­gramme de l’UP le font sur la base d’un rapport de forçes qui n’est pas favorable à la bourgeoisie. Ceci engendre de la part des diverses fractions des réponses appropriées aux stimuli qu’elles subissent.
    S’il s’agit d’une possibilité d’augmentation du taux de plus-value, la réponse est positive : la production est aug­mentée. Si la tendance, par contre, est régressive, la réac­tion est le sabotage. Et, si le problème est l’investissement, on attend des meilleurs conditions politiques capables d’as­surer le résultat final. Ceci conduit, tôt ou tard, à l’organi­sation d’un front unique, acceptant d’appuyer l’offensive des secteurs capitalistes les plus touchés.

    MOUVEMENT OUVRIER ET PROGRÈS VERS L’UNIFICATION

    Au milieu de cette contradiction se développe la lutte du MO, ce qui crée progressivement les conditions d’unification entre les secteurs du MO qui se différencient entre eux selon le type de capital à travers lequel ils deviennent ou­vriers.
    Mais qu’est pour nous l’unification du MO ? Ce n’est pas la création ou l’existence d’une centrale unique de tra­vailleurs qui représente les revendications immédiates de la classe durant une période déterminée. Ce n’est pas l’augmentation ou la simple addition des ouvriers révolu­tionnaires. C’est un processus beaucoup plus complexe qui dépasse la première possibilité et engendre les conditions pour développer la seconde.
    Mais l’existence de ce processus, que nous avons seule­ment mentionné, ne procède pas d’une intention politique de parti, quoique celui-ci soit important et entraîne des conséquences - comme nous le verrons en analysant la défaite - mais est plutôt le produit d’une série de proces­sus objectifs, qui rendent possible historiquement la matu­ration d’une crise révolutionnaire.
    Le MO est le produit social qui découle du développe­ment du capitalisme. Les contradictions que celui-ci porte font du MO son fossoyeur. Ceci se produira seulement, à travers un processus politique dans lequel les travailleurs s’exprimeront comme classe, en accomplissant organisationellement et politiquement les tâches de la destruction du système. Ceci suppose que, durant la période historique au cours de laquelle la lutte pour la révolution se développe, se détruise la division sociale du travail qui enchaîne l’ou­vrier à sa machine, à son atelier, à son usine, à son secteur productif. C’est ainsi qu’il se voit lui-même et qu’il voit le monde, et développe sa lutte revendicative contre le capi­tal. Cette destruction implique l’unification des revendi­cations, conçues alors comme revendications générales de l’ensemble de la classe, qui ouvre le chemin vers la crise révolutionnaire. Mais, on peut se rendre compte qu’à ce moment, nous ne parlons plus seulement du MO, mais plutôt de l’ensemble du prolétariat qui se mobilise, bien plus, le MO développe des organismes de classe qui concré­tisent ce processus et qui débordent les organisations "unitaires" antérieures, celles qui ont surgi et se sont dé­veloppées dans le fractionnement cité plus haut. Devant la nouvelle situation créée, leur destin est la disparition ou la "conversion".
    Ce processus se produit dans la classe ouvrière chilienne. Son commencement se situe fin 71 et début 72. Le manque de concrétisation de ce processus tendanciel explique en grande partie la défaite infligée par le coup d’État.
    Nous avons déjà signalé l’existence d’une identification des revendications et de l’état de conscience du MO avec le programme de l’UP. Depuis l’installation du gouvernement jusqu’aux dates mentionnées, il n’y a pas d’activité indépen­dante des travailleurs. Leur lutte se confond avec la réalisa­tion du programme économique de l’UP. En fait, il y a eu des secteurs qui ont développé une activité indépendante (Rayon Said, Bellaviste Tomé, Indumet, secteur paysan). Mais le commencement du déséquilibre créé par la poli­tique de l’UP, la constatation de ses faiblesses et ses compromis, le processus de bureaucratisation qui s’est pro­duit autour de la nouvelle gestion de l’État (superviseurs, quota, répartition arbitraire, etc.), le sabotage croissant par certains secteurs de la bourgeoisie, et leur contre-offensive qui s’est étendue à la rue, à la presse et aux moyens de communication, tout cela a mis la classe ouvrière devant la situation suivante : d’une part, les salaires réels ont baissé, à cause de l’inflation et du marché noir (voir statistique d’évolution dans les salaires réels) :

1971 1972 1973
Changements de Décembre à Décembre 24.6 -17.4 -54.8
Changements entre les moyennes pour l’année 26.2 - 2.8 -42.7
Niveau de l’indice 126.2 122.6 70.4
1970 = 100

Source-OEA

et d’autre part, ses intérêts ont été directement attaqués par la bourgeoisie. Ceci a produit un double processus à l’inté­rieur du MO : sa lutte revendicative s’est intensifiée et l’on a vu apparaître une gauche ouvrière (GO). Celle-ci représente des secteurs de la classe qui, tout en demeurant sous la do­mination idéologique de l’UP, entreprennent une activité politique indépendante comme réponse à la conjoncture mentionnée. Ceci conduit à la réàisation anticipée et au débordement du programme de l’UP par la gauche. Les exemples abondent : ouvriers du PS de l’industrie Sumar, ouvriers de gauche en général de Elecmetal, Hirmas, Indu-met, Copihue, Comandari, Cristalerias Chile, Pesqueras de San Antonio, etc. La majorité du MO commence carrément à rompre son identification avec l’UP, en luttant, fondamentalement, pour le maintien de ses revendications. La gauche ouvrière cherche aussi une solution à la chute des salaires réels, non pas à travers les partis, mais bien dans l’activité même de la classe. Pour elle, la clé des problèmes que nous avons mentionnés se trouve dans le contrôle des moyens de production, sur lesquels se base le pouvoir et l’activité politique de la bourgeoisie. L’histoire, qui n’est faite ni pour ni par les schémas, nous a montré une fois de plus que les luttes économiques et politiques ne peuvent pas être menées séparément, dans une période comme celle que nous commentons, moins que dans toute autre.
La lutte économique se déplaça du cahier de pétitions au problème du contrôle de l’usine. L’État y payait des meil­leurs salaires et toute une fraction du capital - petits et moyens capitalistes - ne pouvait pas payer les hausses de salaires qui pouvaient empêcher la baisse réelle de ceux-ci.
C’est alors qu’est né le Cordon Industriel (CI). Mais l’existence du CI pose une question que nous n’avons enten­due ni au MIR ni à l’UP. Pourquoi la classe ouvrière la mieux organisée de l’Amérique Latine, avec une centrale syndicale unique, organisée dans les deux partis ouvriers les plus grands du continent, avec une "gauche révolution­naire" qui se considère elle-même comme ayant surmonté toute une étape de lutte en Amérique Latine, pourquoi, nous le répétons, la classe ouvrière chilienne, comme mou­vement économique et politique, chercha-t-elle une organi­sation dans les CI ? Quelles sont les implications du fait que toutes les organisations citées ne se sont pas révélées suffisantes ? Quelle est l’importance de ceci pour la lutte révolutionnaire dans notre continent et dans le monde ? Nous répondrons immédiatement aux deux premières questions. Quant à la troisième, elle se trouve à la base de notre activité politique.
Les CI sont l’expression historique d’un processus d’uni­fication. Nous avons déjà défini celui-ci en termes abstraits. Maintenant, il est expliqué par l’attitude pratique du MO à la fin de 71 et au début de 72. A ce point de la lutte de classes, ni la CUT ni les partis, qui sont nés dans le fraction­nement de la classe, ne sont valables. Les travailleurs se lient dans les CI de Cerrillos, par dessus la CUT et les bran­ches industrielles auxquelles ils sont affiliés. Là, on voit l’industrie textile avec l’industrie métallurgique, l’industrie alimentaire avec l’industrie électronique, la petite en­treprise avec la moyenne et la grande entreprise. D’autre part, les CI commencent à se développer comme un véhi­cule qui exprime les progrès autonomes du MO.
Mais nous avons vu à quelles conjonctures répond la classe ouvrière et quelles conséquences engendrent son activité. Il serait intéressant en tout cas de préciser les conditions favorables qui permettent l’entrée massive du prolétariat dans la vie politique du pays :

  • 1. La continuité dans la mobilisation depuis l’année 1967.
  • 2. Simultanéité de la mobilisation dans différents secteurs du prolétariat.
  • 3. Conséquences des deux phénomènes précédents, l’appa­rition de nouveaux cadres politiques dans l’avant-garde de la classe, ce qui compense la faiblesse produite par la quasi-stagnation des forces productives.
  • 4. Quelque chose qui s’est produit clairement au Chili : l’incapacité de l’État capitaliste d’exercer sa fonction ré­pressive au moins pendant une longue période.

    LA CRISE D’OCTOBRE

    Le processus d’unification du MO connaît un élan extra­ordinaire à mesure que s’écoule l’année 1972, et atteint un point culminant durant le crise d’Octobre.
    Nous définirons cette crise d’une manière globale, pour analyser ensuite de manière approfondie ses effets au sein du prolétariat.
    La crise d’Octobre est le résultat d’une offensive de la bourgeoisie. Les fractions qui s’expriment là sont les pro­priétaires petits bourgeois et les couches dites moyennes, qui ont commencé à subir, elles aussi, de manière violente, le problème de la diminution du salaire réel. Pour la bour­geoisie, la situation est caractérisée par la chute rapide de la production et ce que cela entraîne pour ses intérêts. Pour les secteurs affectés par le processus de l’UP, la crise d’Oc­tobre est le moment où l’accumulation de forces et de mobilisation réactionnaire permet la contestation du gouver­nement, visant une altération définitive de sa politique. Pour les secteurs intéressés à la transformation du système capitaliste, le rapport de forces et l’offensive leur per­mettent de rechercher la réorientation et la pleine partici­pation de l’État capitaliste, réformé juridiquement par l’UP et dirigé par sa bureaucratie. Pour les deux secteurs il est très clair que la crise d’Octobre sera aussi et surtout le point de départ de la cessation de la mobilisation du MO.
    L’impact provoqué par cette offensive, le caractère hybride de l’UP pendant les mois précédents Octobre, la bureaucratisation de ses partis et l’avance constante du prolétariat, produisent néanmoins une situation différente de celle attendue par les stratèges de la classe dominante. L’absence d’un État et d’une politique face à ce défi place le conflit dans son lieu exact, c’est-à-dire entre le capital et le travail. Avec la différence gigantesque d’une grève qui était la grève du capital, son refus d’accomplir sa fonction sociale. Et comme l’ouvrier et le prolétaire n’existent en tant qu’hommes que dans la mesure où ils sont ouvriers, paysans, etc., c’était donc leur subsistance même qui était alors en jeu. Dans ces conditions, cette grève était un défi à l’activité, à l’initiative et à la confiance que le prolétariat développait depuis un certain temps.
    Ce conflit unifie le mouvement ouvrier à une vitesse in­croyable, sur la base de deux tâches très concrètes :

  • 1. La normalisation des activités productives, par la prise des usines, ce qui produit un progrès extraordinaire dans le contrôle de l’appareil productif.
  • 2. Ce processus de normalisation atteint plusieurs secteurs de l’économie, et parmi eux, ceux qui ont à voir avec la consommation populaire, la distribution et le fonctionnement normal des transports publics. Ce processus d’unifica­tion s’étend à l’ensemble du prolétariat. Mais dès le début, par la force des choses, joue un rôle hégémonique et d’avant-garde, par rapport au reste des couches popu­laires.

    Tout ce qui précède permet dé définir la crise d’Octobre comme un processus rapide, où les conditions du dévelop­pement de l’autonomie de la classe commence à être vue comme une possibilité réelle. Ou, ce qui revient au même, à partir de la combinaison des processus décrits jusqu’ici, la crise d’Octobre met en évidence les symptômes du déve­loppement d’une crise révolutionnaire. Qu’entendons-nous par là ? L’établissement d’un rapport de forces qui permet au prolétariat la construction de son autonomie politique et idéologique, donne naissance à une avant-garde à l’inté­rieur du MO qui, à partir de ce processus, la conduira à se poser le problème du pouvoir.
    L’avant-garde de la classe approfondit et développe pen­dant cette période les CI en donnant en même temps tout son effort pour la construction et l’implantation de ces organismes prématurés de dualité de pouvoir : les Comités Coordinateurs de Travailleurs.
    L’offensive des travailleurs déroute les secteurs les plus récalcitrants de la bourgeoisie et l’ensemble de l’offensive du capital. Mais en même temps, en produisant la normali­sation, elle permet la récupération de l’UP, qui se panique, en face des rumeurs de coup d’État et devant l’offensive bourgeoise. Octobre approfondit davantage encore la crise du capitalisme. A ce stade, les capitaux d’Etat en tant que processus d’accumulation et d’expansion à travers l’État, restaient à l’état de projet, ce qui entraîne une paralysie croissante du secteur privé. Plus grave encore est le fait que l’UP subit dans le marché mondial un des prix les plus bas du cuivre et une détérioration accentuée de sa balance de paiements. L’UP n’est pas seulement incapable d’arriver à l’État accumulateur, mais transforme celui-ci en gaspilleur. Elle le fait revenir à son vieux rôle de redistributeur. C’est à cause de ceci que la terreur des capitalistes devant la contre-offensive du MO, en combinaison avec la recherche d’un accord qui leur permettra de récupérer et de développer pratiquement ce qui a été réalisé par le projet capita­liste de l’UP et permettra à son tour à la bourgeoisie et à la bureaucratie UP de solder la période d’Octobre par une déroute de la classe ouvrière.
    Ou, ce qui revient au même, la première offensive géné­ralisée des travailleurs, qui avaient conquis peu à peu leur premier niveau d’unification, en créant les éléments de base de leur autonomie politique, est mise en déroute.

    LA LUTTE DRAMATIQUE POUR L’UNIFICATION ET L’AUTONOMIE DU MO : LE COUP D’ÉTAT

    Il s’agit de définir les conditions de l’accord bourgeoisie-UP, à travers l’État, par le résultat électoral de mars 1973.
    La bourgeoisie espérait y voir apparaître un rapport de forces qui lui permettrait d’imposer ses critères. Mais là ra­dicalisation du prolétariat amena un résultat inattendu pour les capitalistes et... pour la bureaucratie UP, qui sauta de joie à la vue des 44 % obtenus aux urnes. Ceci suggère au PC et au secteur de celui-ci la possibilité de gagner du temps dans la perspective d’un accord plus avantageux, et de demeurer la bureaucratie du capitalisme chilien. Mais la crise du capitalisme chilien ne pardonne pas. Son exacerbation à travers la lutte de classes offre à la bourgeoisie une seule alternative : en finir avec les rêveries de la petite bourgeoisie UP et préparer, comme la seule issue, le coup d’État. Un coup d’État, pourtant, qui sera la réponse non seulement à cette crise mais, bien plus, au risques créés par la lutte ré­volutionnaire mise en marche par la classe ouvrière.
    L’analyse qui précède sert de cadre à ce qu’annonce notre sous-titre, c’est-à-dire l’activité du MO et de l’ensem­ble du prolétariat depuis la crise d’Octobre jusqu’au côup d’État.
    La défaite de la classe durant la crise d’Octobre a signification très claire :
    La fonction répressive de l’État se reconstitue : Ministère des Généraux.
    Une politique préventive est mise en route. Les prises d’usines sont condamnées.
    L’expression matérielle du progrès des travailleurs est attaquée. Les usines qui ont été prises durant les grèves des patrons sont rendues.
    Afin d’en terminer avec le marché noir, une politique de prix est établie. Dans les faits, il y a une diminution des sa­laires réels, puisque le prolétariat doit payer davantage pour les seuls articles qu’il peut acheter grâce aux organismes qu’il a créés par sa propre mobilisation.
    On essaye de bureaucratiser la mobilisation autonome de la classe ouvrière. Les partis de l’UP et le MIR prétendent incorporer les CI à la CUT (encore plus surprenant est l’ac­cusation du parallélisme syndical lancée par le MIR aux CI).
    Enfin, les objectifs attribués aux élections par la bour­geoisie, l’UP et le MIR, vident de leur contenu les Comités Coordinateurs des Travailleurs qui finalement disparaissent.
    Mais, pourquoi le MO fut-il mis en déroute lors de la crise d’Octobre ? Il n’y a qu’une seule réponse claire : à cause de son incapacité d’engendrer une contre-offensive. Cette incapacité porte deux explications :
    La politique des partis à l’intérieur et à l’extérieur de l’UP qui soustraient des secteurs à la perspective de cette contre-offensive ;
    mais ce qui est essentiel est un second élément : l’absence d’une avant-garde adéquate aux exigences de cette contre- offensive en raison du rapport de forces auquel elle se heur­tait. L’histoire de l’unification de la classe ouvrière jusqu’à la crise d’Octobre, s’exprimait à travers des secteurs de tra­vailleurs qui, dans trois ou quatre provinces, poussaient l’ensemble de la classe à rompre son identification avec le programme de l’UP, en développant une politique indépen­dante. Le jour où la bureaucratie et ses partis ouvrent avec la bourgeoisie une nouvelle période politique qui .lui per­mettra de réaliser ses intérêts et qui passe préalablement par la destruction de l’offensive du MO, un fait est établi. L’unification qui s’accomplissait progressivement par l’alliance de certains secteurs du prolétariat se révèle insuf­fisante pour déclencher une nouvelle offensive. Car la seule manière dé renverser ce rapport de forces était de reposer le conflit dans sa dimension exacte, c’est-à-dire comme le conflit de classes qui s’opposent antagoniquement. Nous ne voulons pas dire par la que les ouvriers devaient s’armer ou qu’ils devaient adopter une politique marxiste révolu­tionnaire - ce qui aurait été extraordinaire - mais plutôt, étant donnée l’étape que traversait le conflit social et po­litique, le prolétariat pouvait répondre en généralisant et en massifiant la lutte économique. Ceci assurait le déve­loppement d’une politique indépendante de la classe, inten­sifiait les éléments qui conduisaient à une crise révolution­naire et créait les conditions matérielles pour le développe­ment de ses organismes, au travers desquels le problème du pouvoir serait posé progressivement. Pour atteindre tout ceci, il était nécessaire ou bien de paralyser le pays ou bien de contrôler l’équilibre social et politique entre les classes à partir des centres de décisions et de reproduction du sys­tème dans son ensemble. Ceci veut dire que certains sec­teurs de la classe ouvrière devait parvenir à fonctionner d’une manière décisive. Nous parlerons du secteur minier : les ouvriers du cuivre, du salpêtre et du charbon. Parce que la structure du capitalisme chilien, les caractéristiques de son développement établissent que l’ensemble des relations sociales de production (c’est-à-dire la reproduction même du pays) tourne autour de ce secteur, le lieu de naissance du MO qui, historiquement, a dirigé la lutte contre le capi­tal. Le fractionnement de la classe ouvrière, dont nous avons fait mention antérieurement, s’exprime aussi par l’isolement bureaucratique que la CUT impose aux ouvriers de ce secteur. Ceux-ci ne sont connectés avec le reste des travailleurs qu’à travers ce qu’on dénomme le Congrès des Fédérations, une instance organisationnelle qui, durant la période que nous commentons, est utilisée par l’UP comme un auxiliaire dans la construction de son programme. A ce phénomène s’ajoute le fait objectif que les villes constituent les seuls endroits où la confluence de divers secteurs du pro­létariat en lutte permet l’acquisition d’un niveau élevé de conscience. L’isolement géographique de ce secteur, une concentration urbaine dotée de caractéristiques détermi­nées, avec le poids bureaucratique de la CUT, sont des fac­teurs qui empêchent la rencontre de l’avant-garde histo­rique du prolétariat chilien. Cette union aurait permis que s’établissent les conditions du développement du MO. Ceci analysé dans la perspective du coup d’État, pose de manière dramatique le problème des rythmes de cette lutte, qui commence à se développer à nouveau après mars 1973, d’une manière isolée mais créant les conditions pour cette rencontre.
    Par conséquent, la crise d’Octobre provoque une division à l’intérieur de la classe : entre ceux qui poursuivent un objectif purement revendicatif et économique et les secteurs des CI. Ces dernier^ tentent désespérément de maintenir leur organisation malgré les attaques de la bu­reaucratie, la répression de l’État capitaliste et l’avance de l’offensive bourgeoise. Mais, en même temps, dans les conditions des processus décrits, la lutte économique est aussi politique et attaque les possibilités de subsistance de l’État capitaliste, de la bourgeoisie et de l’ensemble du système. Les statistiques sur le mouvement des grèves durant cette période démontrent largement ceci.
    La lutte des travailleurs du cuivre après mars 1973 dé­masque le caractère répressif et capitaliste de l’État dirigé par l’UP. Celle-ci tente de diviser les mineurs (les élections à Chuquicamata et à l’Exotica) mais par cette tentative, elle ne parvient qu’à établir ce précédent que, pour la première fois dans l’histoire des cinq grandes mines, un cahier unique de pétitions sera présenté en août 1973. Il est symptomatique que, lorsque les mineurs demandent une augmentation de salaire de 300 %, à cette pétition se joignent les syndicats textiles et de la construction à Santiago et le reste du MO qui prépare pour octobre 1973 la présentation de 1 500 cahiers similaires. Le message fut clairement reçu par la bourgeoisie. Les conclusions sont évidentes : il n’est pas nécessaire de les exposer ici. Le coup d’État se produit. Kornilov a gagné. C’est-à-dire, la répression bourgeoise établit son triomphe au milieu du processus d’unification et d’autonomie de la classe ou­vrière. Nous comprenons maintenant relativement bien ce que le coup d’État a produit. La répression constante de la bureaucratie UP contre la lutte indépendante de la classe, et sa débandade après le coup d’État, permettent aux Forces Armées et à la bourgeoisie de prendre la relève de cette même tache, mais dorénavant, dans les conditions de la contre-révolution : massivement dans le feu et le sang. Le fait de disposer de deux fois plus d’armes n’aurait pas chan­gé l’attitude de l’UP. Celle-ci ne fut pas l’expression de la lâcheté ou du courage, mais plutôt l’expression de ses objec­tifs politiques et économiques. Un des rares martyrs de la direction UP qui soit mort en combattant, Salvador Allen­de, a clairement établi, à travers ses actes, et ses paroles, la conduite d’un homme qui dirigea d’une manière consé­quente l’application du programme réformiste ; il est tombé en défendant les principes de l’honneur, de la démocratie bourgeoise et enfin, une constitution qui scellait juridique­ment l’exploitation centenaire de la classe ouvrière. Il est mort en défendant la maison des présidents. Mais, qui aurait pu exiger de lui qu’il combatte à côté des travailleurs dans les CI, alors que ceux-hi étaient la négation de ce qu’il re­présentait ? Personne. Les ouvriers ne l’exigèrent pas eux- mêmes.
    Mais ceux qui demandèrent à l’UP, durant trois ans, l’accomplissement de son programme, sans comprendre la profondeur politique de la classe travailleuse, furent eux aussi conséquents pendant le coup d’État. D’abord, ils demandèrent à l’UP de combattre et comme évidemment celle-ci ne l’a pas fait, ils ont reculé pour protéger leur parti. Ils continuèrent sans comprendre que la seule réponse possible au coup militaire se trouvait dans l’état de cons­cience et dans l’organisation de la classe ouvrière.

    QUI NOUS FUMES

    Heureusement : le long détour que nous avons fait avant d’arriver ici nous permettra d’être concis sur ce point.
    Nous provenions de différentes organisations de la gau­che chilienne, et nous apportions les contenus problémati­ques qui surgissaient du manque de correspondance entre ces organisations et le processus mis en marche par le MO. manque de correspondance qui ne provenait pas seulement des inter-corrélations d’une ligne politique, mais, en plus, de l’incapacité organisationnelle absolue pour faire face au processus mentionné. Ceci se manifestait par un flux de militants qui quittaient les partis, essentiellement à partir de l’expérience d’Octobre. En ce moment, grâce à l’activité développée par les travailleurs, apparaissent une série de discussions qui sont réprimées par les différentes bureau­craties, ou tout le moins laissent les interrogations sans réponse.
    Nous avons commencé à nous regrouper sur la base d’une analyse négative de notre expérience passée, en es­sayant de comprendre réellement le processus, mais dans une perspective qui, d’une part, assurait une compréhen­sion globale de ce qui se passait, et, d’autre part, établissait les bases de notre action politique. Pour cette raison, tout notre effort organisationnel s’est tourné vers la construc­tion d’une tendance révolutionnaire à l’intérieur de la classe ouvrière, ce qui était une façon d’amener à son point culminant l’autonomie déjà citée et ce, non pas à l’exté­rieur du MO, mais plutôt comme un courant qui est né et qui se développe à l’intérieur du MO, lié d’une manière in­time au caractère qu’adopte la lutte de classes. Nous nous sommes définis donc, comme un groupe qui cherchait à développer lès courants autonomes du MO. Notre travail se définit dans ce sens, ainsi que notre relation avec les
    travailleurs à Santiago et au nord du pays, essentiellement à Chuquicamata. C’est dans cette perspective que paraît, en août 1973, le premier numéro de COP.
    Mais.notre rassemblement définit deux niveaux : l’un qui est organisationnel et qui regroupe dans le travail poli­tique ceux qui étaient directement liés au COP ; l’autre, qui n’est pas organisationnel, qui concerne les secteurs qui, bien qu’ils se manifestent, n’arrivent jamais à s’intégrer au premier niveau en termes de relation organico-politique. C’est l’existence de ces deux niveaux qui, jointe au carac­tère de nécessité que revêtait pour nous la discussion poli­tique, nous a empêchés d’accomplir avant le coup d’État une série de tâches organisationnelles dont la réalisation nous aurait évité d’être rayés d’un trait de plume.

    QUI SOMMES-NOUS ?

    Tout le monde dit que le Chili donne des leçons aux révolutionnaires. Tout le monde dit que le Chili est une ex­périence qui doit être intégrée à l’histoire du MO interna­tional.
    Mais aucun des partis, bien qu’ils se désignent eux-mê­mes comme une alternative à suivre au Chili, ne nous a dit quelles sont ces leçons, ni pourquoi cette expérience vaut la peine d’être étudiée par la classe ouvrière et les révolu­tionnaires du monde entier, comme un des éléments cons­titutifs de leur lutte contre le capital.
    Rien ne nous surprend puisque le fait que la "discus­sion" qui se produit dans les organisations de la prétendue "gauche révolutionnaire" élabore des politiques pour le Chili sans tenir compte de l’expérience accumulée par le MO au cours des dernières années.
    Rien ne nous surprend plus que d’entendre parler de la construction du parti, des caractéristiques que doivent avoir les organisations de masses, sans qu’il soit fait men­tion des conditions réelles d’existence du prolétariat aujour­d’hui, ni de la connection de celui-ci avec son passé immé­diat. Par contre, on répète, au cours de discussions stériles.
    ce que Mao, Lénine ou d’autres ont dit à ce sujet.
    Rien ne nous surprend plus que ceux qui prétendent faire un travail au Chili, affirmant que la classe ouvrière s’exprime, se développe et s’organiser au sein de ses partis traditionnels - PC et PS - comme si le MO n’avait pas d’histoire et comme si la défaite de Septembre n’avait rien signifié.
    Rien ne nous surprend plus que d’entendre parler de 30.000 morts, des milliers d’emprisonnés, de torturés, et d’incarcérés, des conditions terribles dans lesquelles vit notre prolétariat aujourd’hui ; en insistant en même temps sur l’amélioration permanente des conditions révolution­naires.
    Rien ne nous surprend moins que l’accord de Berlin.
    C’est pourquoi, nous avons dû nécessairement régler des comptes (théoriques) avec l’expérience anéantie dans le feu et le sang par le coup d’État. Au moins en ce qui concerne une série de questions centrales. C’est pourquoi, en outre, durant cette période, nous avons essayé de progresser sur une série de points, entre autres celui des conditions maté­rielles dans lesquelles se déroule aujourd’hui la lutte de classes au Chili (voir "La politique économique de la Junte").

    C’est pour cela aussi que :
    1. nous croyons que la lutte pour la révolution aujourd’hui au Chili passe par la réorganisation du MO. Mais cette réor­ganisation ne surgira pas comme le résultat conjoint de la lutte des travailleurs et du système politique qui a exploité le prolétariat chilien pendant des dizaines d’années, à tra­vers la démocratie bourgeoise.
    2. La réorganisation du MO sera sa propre oeuvre. Cela lui permettra de se séparer, en chemin (à cause de la décision de combat que cela implique) des organisations qui cher­chent démagogiquement la réorganisation de la classe comme moyen de subsister politiquement dans une société. Car ceux-ci doivent nécessairement conclure un accord avec une. fraction de la bourgeoisie pour rendre à nouveau pos­sible une forme de société que le coup d’État avait enter­rée.
    3. Mais les tâches conduisant à la réorganisation requiè­rent une tendance révolutionnaire née au sein même de la classe travailleuse - donc principalement composée d’ou­vriers - qui, dépassant ses faiblesses, surmonte les obsta­cles, prépare et développe les tâches politiques qui per­mettront l’altération du rapport de forces actuel dans la poursuite de l’objectif cité au point 1.
    4. Mais, si c’est à travers cette tendance révolutionnaire que la classe se réorganise, celle-ci devra éviter la répétition de ce qui affaiblissait le MO. Elle devra éviter, par exemple, la reproduction mécanique de la CUT, ce qui, au point de vue de la tendance, s’impose comme l’exigence pratique et théorique pour dépasser les erreurs du passé.
    5. Nous ne concevons pas cette tendance comme un parti ; ceci pour diverses raisons : parce que nous avons une conception de la construction de celui-ci qui présuppose l’existence d’ouvriers d’avant-garde qui participent active­ment à sa fondation, à son développement. Deuxièmement, parce que l’activité politique ne commence ni ne se termine uniquement avec le parti. De plus, un parti suppose une sé­rie d’obligations que nous ne sommes pas à même d’accomplir avec succès dans les conditions actuelles, non pas parce que nous ne le souhaitons pas, mais en raison du fait objec­tif de la déroute de la classe ouvrière. Parce que le parti se prépare lui-même pour développer une agitation et une politique. La tendance, par contre, cherche à préparer, par­fois de manière inorganisée, par la propagande, par des consignes, de petits organismes où se développe la réflexion et la création de nouveaux cadres. Disons que le parti se prépare à l’action dans des conditions déterminées et que la tendance prépare ces conditions. Quant au développement de celle-ci, le changement dans son appréciation des tacti­ques et des programmes, est déterminé par ce qui se passe à l’intérieur de la classe, sans nécessité de rivaliser avec les autres organisations qui pourraient naître de la classe (ceci signifie que nous ne parlons pas de la tendance comme unique et exclusive).
    La tendance affronte les obligations qui surgissent dans la période présente. Et, dans les conditions actuelles, celles- ci se définissent par la coordination des secteurs dispersés au sein du MO, par la recherche d’une réflexion critique sur son expérience passée et elle se caractérise par l’expression claire des événements quotidiens, tout en étant capable de ne pas tomber dans le volontarisme, mais bien plutôt de construire là où tout a disparu, avant de se préoccuper de détruire des organisations qui entrent de toute manière en crise à cause de la pesanteur des faits.
    6. Mais où se trouveront les conditions qui permettront le développement de cette tendance ? Dans l’existence d’une avant-garde qui n’a pas été assassinée, qui subsiste dans les usines^ qui attend d’être libérée des camps de concentra­tion, ou qui, déjà libérée, erre sans pouvoir organiser la lutte contre la bourgeoisie. Elles se trouvent en plus dans les secteurs révolutionnaires qui, dans leur processus de cri­tique et d’autocritique, sont capables de mettre en question leur activité politique passée, en mettant au service de la construction de la tendance une expérience qui comprend les erreurs qui ne doivent pas se répéter.
    7. Le développement d’une tendance dans les conditions que nous avons énumérées, se déroule, liée d’une manière intime à l’expérience passée, comme la compréhension de celle-ci et la capacité de la dépasser, et non, par exemple, comme un recommencement ou une stagnation en rela­tion avec la participation du MO dans la lutte politique. Chez ceux qui ne comprennent pas ceci, peuvent se pro­duire des déviations. Celle qui nous préoccupe le plus en ce moment, est l’ouvriérisme. Comment apparaît celui-ci ? Comme l’intention de séparer les petits bourgeois et les prolétaires du MO, dans la lutte pour la construction de la tendance révolutionnaire. Cette revendication est d’un côté correcte, en ce sens que c’est la petite bourgeoisie UP qui dirigea le processus 70-73. Mais d’autre part, elle est incorrecte, puisqu’elle ne comprend pas que les tendances autonomes du MO sont la combinaison d’une sérié d’élé­ments derrière lesquels se trouve la crise du capitalisme. Expliquons-nous. Pour nous, le parti et le projet tendan­ciel que nous cherchons à concrétiser aujourd’hui, ce ne sont pas les résultats de l’union entre le socialisme et le MO spontané (ce dernier étant entendu comme un réflexe quasi-primaire de la classe) dans laquelle les intellectuels apportent le socialisme en tant que science, du dehors de la sphère de la lutte de classes. Bien au contraire, nous pensons que seulement la classe ouvrière est capable de produire ses formes de lutte, ainsi que ses objectifs. L’ex­périence historique du MO est l’expression de ses aspira­tions, de ses déceptions et, surtout, de ses échecs bien plus que de ses victoires. Sur la base de cette expérience se développe l’organisation qui, par une recherche histo­rique des causes de ces échecs, interprète minutieusement le développement du capitalisme et engendre ainsi son idéologie, aidant la classe ouvrière et contribuant à sa ma­turation. Mais ceci est vu dans la perspective de l’histoire, depuis le balcon construit par les théoriciens de la révolution qui apparaissent à l’intérieur de la confrontation entre les classes et nous permettent d’observer l’expérience du MO international avec continuité.
    Ceci ne signifie pas l’oubli des périodes de recul, les périodes durant lesquelles le réformisme regroupe derrière lui la classe ouvrière, les périodes de barbarie où la classe ouvrière est abattue brutalement. Ce sont des périodes (en particulier la période présente) où les tactiques qui doivent permettre les meilleures conditions pour le dé­veloppement de la lutte révolutionnaire, possèdent comme cadre l’action ouvrière, mais sont mises en pratique p ? les secteurs d’avant-garde les plus avancés du prolétariat par les révolutionnaires en général qui, armés de l’idéologie déjà mentionnée, permettent le progrès de la classe ouvrière.
    Et cette réalisation s’oppose à celle de l’ouvriérisme, qui tranche ici par son incompréhension des lois de la lutte politique établies par la structure du système capi­taliste.

Notes :

[1La traduction n’a pas été allégée, faute de temps. Elle ne présente cependant aucune obscurité de compréhension. Les abréviations MO, UP, DC, PDC, CUT, renvoient respectivement à Mouvement Ouvrier, Union Populaire, Démocratie Chrétienne, Parti Démocrate Chrétien et Centrale Unique des Travailleurs, le syndicat unitaire des ouvriers chiliens.




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