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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Éditorial : Où nous voulons en venir
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 1-2.
Article mis en ligne le 12 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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DE LA COMPOSITION DE CLASSE...

Répression féroce de l’autonomie, initiative juridique et institutionnelle, chez l’adversaire, le tout dans un contexte de fragilité de la majorité et de montée de la gauche, tels sont les thèmes qui s’imposent d’eux mêmes au mouvement quand les luttes les plus significatives se heurtent ces derniers mois directement, immédiatement et plus violemment a la puissance de l’État.
De Beaulieu (Peugeot), Saint-Priest (Berliet) à La Rochelle des Sonacotra aux grèves des sans-papiers, des pre­mières luttes de masse dans l’universi­té depuis des années aux mouvements autonomistes, une recomposition sans précédent est à l’œuvre. Le mouve­ment malgré la crise a gagné en conti­nuité une dimension nouvelle. Petites ou grandes usines, jeunes professionnels français ou OS immigrés, luttes sociales "pacifiques" et luttes violentes, les clivages s’estompent La Rochelle et les Sonacotra forment deux pôles op­posés de la composition de classe : OS - paysans métallos de cette classe ouvrière française liée à la CGT qui a fait si peur au gaullisme d’un côté, OS immigrés des grandes métropoles directement autonome d’un autre. Mais dans les deux cas les luttes marquent un saut par rapport à la grève générale de Laval [1]. La recomposition ne s’étale pas dans le temps ; elle trouve d’emblée des moments d’unité autour des luttes pour la parité avec d’autres régions ; elle explose en occupant la ville à La Rochelle ou en frappant le social, l’État, dans le cas des sonacotra [2]. Et pourtant !
L’issue des derniers grands conflits reste très en-deça de ce qui s’annonçait. Dans les usines ce qui est obtenu ressemble plutôt à un match nul à l’arraché, même si la première fois apparaissent ensemble et dans la même lutte [3], immigrés, femmes, jeunes pro­létaires français, et tous ces ouvriers qui ont appris à connaître les CRS en 67 - 68.
Depuis le coup d’arrêt Renault (noël 75), la Solmer de Fos, l’enlise­ment de la guérilla contre les classifi­cations chez Berliet (février), combien de reprise du travail ont eu lieu de façon houleuse, violente (La Rochelle) ? Sur le plan des revendica­tions, il n’y a pas de défaite, au contraire. Le salaire ouvrier horaire a repris un rythme de croisière de 15 % l’an, avec un bon million de chômeurs ! La limite se situe ailleurs, sur le plan de l’organisation. Tous les conflits laissent le goût amer de n’avoir pas réussi à gagner sur toute la ligne en consolidant la brèche, en entamant directement le pouvoir patronal [4]
Lorsqu’il s’agit d’une lutte sociale comme celle des Sonacotra, l’État a pesé de toutes ses forces pour circons­crire l’extension de la lutte. Poniatowsky a fait fonctionner le Goulag français, Arenc à Marseille ou ailleurs, lorsque les premiers foyers FTAM dépendants directement de la Préfecture et les cités de transit entamaient les premières grèves. Répression sélective et parfaitement fonctionnelle à la tac­tique parallèle de recherche de négo­ciations avec des gens "raisonnables" comme la CGT, les Amicales, allant même jusqu’à payer les heures de tra­vail des délégués à condition qu’ils soient élus comme dans les foyers qui avaient signé l’accord bidon de dé­cembre 75 !
Les luttes étudiantes n’ont pas subi un traitement différent. Condamna­tions à Paris à Montpellier à des mois de prisons fermes pour avoir manifesté violemment ou boycotté les examens. Invalidation par en haut, des examens passés là où le mouvement espérant répéter ce qui s’était passé l’année précédente, avait cru pouvoir gagner sur la base d’un rapport de force local au sein de la négociation. Partout le même dosage de "participation" de répression, de centralisation. Toutes les luttes buttent contre un mur, l’Etat et les limites qui en résultent sont les suivantes :
1/ - Les batailles les plus avancées sont contenues, isolées, leur extension orga­nisée dans le mouvement ne se fait pas. La rigidité de la situation - ré­pression, proximité d’échéances élec­torales décisives - oblige les luttes à se placer immédiatement et trop tôt sur un terrain central où elles sont soumis au feu roulant de l’État. Les objectifs les formes d’organisation ne parviennent pas à faire un chemin souterrain pour mûrir. L’autonomie est projetée im­médiatement en terrain découvert et sur le plan institutionnel. Ainsi s’ex­plique la tentation de beaucoup de céder aux sirènes de la gauche tradi­tionnelle, et des garanties anti-répres­sive qu’elle semble offrir (surtout au sein du syndicat).
2/ - La combativité spécifique des luttes qui frappe d’elle-même aux points névralgiques par ses embryons d’orga­nisation et d’objectifs tactiques est ré­duite et dissoute dans une combativité vague, une sorte de "disponibilité" à la bagarre. Toutes les luttes sont mises sur le même plan. Il est vrai que leur conti­nuité, la multiplicité de leurs acteurs permet à chacun de prendre celles qui l’intéresse [5] Conséquence : on parle de "radicalisation" de tous, et cela est vrai à en juger par la déclaration de Galley à Bordeaux du 22 mai : "L’idée s’est peu à peu répandue et malheu­reusement communément admise aujourd’hui que seul le recours à la force, voire à la violence, permet à un individu, à une catégorie sociale ou professionnelle, voire à une région d’obtenir une meilleure satisfaction de ses revendications matérielles".
Mais rien n’est plus dangereux que de séparer la violence de la relation précise qu’elle entretient avec ses ac­teurs et leurs objectifs et l’État. Ainsi Bastia, Aleria, Montredon traduisent la dureté croissante de l’État qui a be­soin de centraliser encore plus, et l’amorce d’une recomposition prolé­taire quand la complaisance à l’égard des couches traditionnellement menacées disparaît. Mais il faut souligner une fois pour toutes que sans une DIRECTION OUVRIÈRE sur le mou­vement d’ensemble la colère des corses, des bretons, des basques, des occitants reste inutilisable par l’autonomie dans son ensemble. Et dans ce cas c’est la limite d’une action aussi avancée que l’affrontement armé qui l’emporte. Il faut rappeler que l’état n’a jamais laissé faire à des ouvriers le dixième de ce qu’il laisse faire à des petits viti­culteurs. Là est le problème primordial si ce qui nous intéresse ce n’est pas Montredon, mais la possibilité de re­commencer La Rochelle, Beaulieu, le Joint français, la grève des Sonacotra avec les moyens de faire reculer l’État, et de traduire immédiatement le com­munisme en réalité.
Et plus les luttes auront en face d’elle le terrorisme scientifique de l’É­tat, plus leur centralisation ne pourra se faire que sur un ^contenu offensif global mais articulé dans tous ses as­pects. L’idée d’une coordination des luttes d’usines fait son chemin comme en témoigne la récente initiative prise à Besançon, ou des ébauches de regrou­pements inter-usines. Mais il est illu­soire de penser qu’on réglera la ques­tion des rapports des ouvriers révolu­tionnaires avec les syndicats, et de l’organisation à bâtir sur des bases peu claires. Sans plate-forme précise qui choisit les éléments susceptibles de faire progresser l’affrontement, on re­tombe sur les vieux projets d’unité autour de Lip [6]. L’absence de discus­sion sur le problème des classifications a créé une belle pagaille qui S’est payée. Les ouvriers ont été obligés d’aller à la bataille sur le seul terrain de l’application de la grille à chaque entreprise, qu’avaient choisi les syndi­cats, ce qui était en grande partie le plan patronal, sans aucune alternative générale. Tout cela nous l’avons déjà dit [7].

A L’ÉTAT DE LA RÉPRESSION

Mais les problèmes de composition de classe ne permettent pas à eux seuls de répondre aux questions que sou­lèvent dans le mouvement révolution­naire le sort des camarades Ulrike Meinhoff, Karl Heinz Roth [8], et tant d’autres que l’État a appris à faire mourir lentement ; tout comme le pro­cès qui est fait à toute l’autonomie ou­vrière et prolétaire avec le jugement des Brigades rouges à Turin, et bientôt ce­lui des Nap, enfin chez nous la tenue des juridictions d’exception devant lesquel­s les passe E. Siméoni, ou Serge Cacciari [9], la pluie de condamnation en flagrant délit qui accompagne toutes les mani­festations dures, lâchasse aux militants.
Les classes bourgeoises étalent au grand jour leur faiblesse, leur division au niveau européen. Les déchirements de la majorité en France à propos des réformes (plus-values, réformes fonciè­res, électorale), les scandales valent bien ceux de la Démocratie Chrétienne en Italie, ceux des travaillistes en An­gleterre où le secrétaire d’État a été pris la main dans le sac en train d’organiser un trafic de sans-papiers.
Alors où est l’État ? Où puise-t-’il les forces de bâtir le plus impression­nant appareil répressif qu’on ait connu depuis 20 ans. Découvrir dans les luttes des raisons d’espérer est peut-être un peu facile. Il faut aller chercher chez l’adversaire les lois impitoyables qui dictent de s’armer.
Sans discussion autour de la nature actuelle de l’État une recomposition du mouvement révolutionnaire sera forte­ment hypothéquée.
C’est pourquoi ce numéro ouvre la dis­cussion sur ce thème, et sur celui qui lui est intimement lié, le problème de l’or­ganisation. Le prochain numéro pour­suivra dans cette direction. Tant pour clarifier la discussion parmi nous, que parmi le mouvement et tous ceux qui sont intéressés par cette initiative mais veulent savoir où nous voulons en venir.

Notes :

[1En octobre 73, à Laval, Norman­die, la quasi totalité des usines de la ville et de la région, s’étaient mises en grève les unes à la suite des autres pour obtenir la .parité quelles que soient la branche, les qualifications.

[2Cf. le numéro de Camarades, d’avril-mai 76. Nous reviendrons sur la lutte des Sonacotra et sur le problème du soutien français et ses ambiguités. Signalons que la cible visée par les So­nacotra a été comprise puisque les bu­reaux d’Aide Sociale dans le Midi com­mençait à être investis systématique­ment par les femmes immigrées. Les États-Unis ne sont pas très loin, (voir le dossier qui leur est consacré dans ce numéro).

[3Cf. le document politique de Peugeot Beaulieu. Cette unité a d’ail­leurs été la cible d’une contre-offensive patronale. Ainsi Renault a réagi à la grève de Billancourt en déménageant les ateliers de professionnels récalci­trants qui avaient bien failli faire leur jonction avec les OS immigrés de l’Ile Séguin. Il existe d’ailleurs un projet de déménagement des forges en... Yougos­lavie !

[4Sur ce thème nous renvoyons au bilan de la grève chez Berliet Saint-Priest (Ponts et essieux) du PRMT (Pour un Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs) Avril 76 Lyon que nous ne pouvons passer dans ce numéro faute de place. Par ailleurs le rôle des cadres, de la maitrise dans les derniers conflits, celui des entreprises spéciali­sées dans le déménagement des stocks, celui des milices, attentats racistes, etc...) montre assez clairement les cibles qui doivent être nécessairement visées pour gagner la grève.

[5Le PC a "ses conflits", la CFDT les siens, les "groupes" les leurs, et l’autonomie les siens. Nous ne le ca­chons pas. Simplement nous soutenons que ceux que nous reprenons sont ceux qui sont porteurs d’une unification réelle du prolétariat.

[6Un exemple entre autres : Révolution du 29 mai 76 tout en ex­pliquant que face à la perspective des sociaux démocrates au pouvoir, "les travailleurs doivent compter sur leurs propres forces" ce qui est correct, ren­voie non pas aux Sonacotra, à Beaulieu, à La Rochelle, mais à...Lip : "une fois encore la lutte des Lip est la lu­mière qui peut servir de point de ral­liement à la classe ouvrière, aux masses populaires pour s’engager dans cette voie" !!! C’est un exemple typique de facilité, de manque d’analyse sérieuse qui peut faire capoter tous les rassem­blements de travailleurs en lutte si com­batifs soient-ils. On ne rassemble pas la force offensive des ouvriers d’usine au­tour d’une lutte dont les syndicats cher­chent à se débarrasser en faisant payer les pots cassés par les gauchistes, et qui a correspondu à l’une des défaites les plus nettes du mouvement depuis son isolement par rapport aux autres grands pôles de la composition de classe comme cela était prévisible dès 74. (cf. Camarades N°1 - 1e. Série).

[7Pour des raisons de place, et pour permettre d’organiser une discussion collective, nous remettons à un pro­chain numéro la publication d’un dos­sier sur les classifications.

[8Karl Heinz Roth, ancien leader du SDS allemand, l’un des fondateurs du groupe Proletarische Front et du journal "Wir wollen alles" gravement blessé au cours de son arrestation il y a plus d’un an est dans un état inquié­tant en prison en attendant son pro­cès. Il subit le régime d’isolement. Le Comité de soutien des prisonniers poli­tiques allemands. Il n’a pas parlé de lui à l’occasion du suicide d’Ulrike Meinhoff. Libération non plus. Karl Heinz a pu­blié un livre : "L’autre Mouvement ouvrier Die "andere" Arbeiterbewegung, Trikont, Verlag, 1974, qui jette un jour nouveau sur l’histoire de la classe ouvrière en Allemagne.

[9Serge Cacciari, beaucoup moins connu que Edmond Siméoni, fait par­tie des prisonniers politiques que l’Etat essaye de faire oublier en libérant quel­ques autres. Voir ce qui s’est passé pour Loquet, militant autonomiste breton.




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