Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Chômage "made in USA" : restructuration du capital et novuelle composition de classe
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 19-24.
Article mis en ligne le 8 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La photo qui a fait le tour des journaux du monde entier, et qui montre une longue queue sur les escaliers d’un bureau de pointage de Chicago, exprime mieux que n’importe quel chiffre ce qu’est la crise aujourd’hui aux États-Unis. C’est le chômage de masse qui plus que toute autre chose a fait ressurgir le spectre de la dépression.
Il n’y a personne désormais pour nier ce fait, même à un niveau gouvernemental, et tout au plus on tente sans grande conviction de l’expliquer par la nécessité de sacrifices imposés à la nation pour le futur intérêt général. On a pas même réussi à la cacher derrière les chiffres des projections économiques, dont on se servait en d’au­tres cas pour promettre l’impossible. Les prévisions du président Ford présentées dans le message au congrès au début de l’année ne pouvaient être plus pessimistes. Au contraire certains ont insinué sur le champ qu’il avait délibérément exagéré pour profiter électoralement de chaque amélioration minime. Mais au delà de la tactique des hommes politiques, une chose est claire : le chômage de masse est destiné à rester tel au moins jusqu’à la fin de cette décennie. Selon les prévisions officielles il devrait atteindre sa plus grande extension dans les prochains mois et puis descendre lentement dans les années suivantes pour rester en 1980 encore bien au-dessus de la limite "supportable" dés 5%. En réalité, les chiffres des statis­tiques nationales sur le chômage, qui est de 8,7% actuel­lement, ou de 10% dans les prochains mois, expliquent peu l’actuelle dynamique du marché du travail. Non seulement parce que les statistiques sont traditionnellements dirigées dans un sens optimiste à cause de la maniè­re dont elles sont recueillies, mais surtout, parce que le cadre réel et la signification du chômage actuel ne peuvent être trouvés que dans les chiffres désagrégés des divers secteurs de la classe ouvrière. Comprendre cet élément fondamental signifie comprendre la crise actuelle, non seulement du point de vue d’une attaque généralisée et répressive contre la classe ouvrière internationale, en riposte aux cycles de lutte les plus récents, mais aussi sa nature de restructuration productive et de saut dans le procès d’accumulation capitaliste.
Le plan général et les instruments monétaires et fiscaux dont se sert l’administration Ford ne sont pas différents de la politique de "stop and go" expérimenté dans les années passées par Nixon. Mais cette fois-ci, le refroidissement conjoncturel débouche sur une véri­table récession. "L’affaiblissement de la production n’a pas été obtenue par hasard mais est le résultat d’un dessein calculé. Nous voulions tous que l’économie se refroidisse. Mais ça nous a échappé des mains comme une avalanche" dit Paul Samuelson. Il n’y a aucun doute sur la planification de la crise, mais "l’avalanche" n’est pas due simplement à une incapacité de contrôle. Plutôt au caractère politique de cette crise, à la nécessité d’impri­mer une empreinte précise aux rapports de pouvoir entre les classes qui ne pouvait être obtenue au moyen de mesures déflationnistes temporaires. D’où le caractère "sérieux" de la récession. La chute de la production industrielle de décembre 74 à avril 75 a été de 12,7% et l’on prévoit que pour 1975 en entier l’output diminuera d’au moins 4% (N.Y.Times, 10 mars 1975).
Pourquoi un choix aussi drastique ? Pourquoi l’insistance, du moins dans la première période de l’admi­nistration Ford, sur le thème de l’austérité ? Le cheval de bataille du programme était la lutte contre l’inflation qui commençait à rejoindre des niveaux insoutenables. Les mesures conjoncturelles des années passées avaient démontré qu’une récession limitée ne donnait pas de résultat, qu’au contraire elle produisait cette présence simultanée d’inflation et de récession qu’on a appelé « stagflation ». On s’était rendu compte que la structure particulière du marché du travail et les luttes ouvrières empêchaient un ralentissement de la pression salariale. En outre, à partir du début 1974, il sembla s’y ajouter une phase de "comodity inflation" que l’augmentation du prix du pétrole avait provoquée dans les économies occidentales. Beaucoup a été écrit et dit sur le rôle que la crise du pétrole a joué dans la stratégie capitaliste. Il nous intéresse ici seulement de relever comment son résultat final a été d’un côté la réaffirmation tyrannique du leadership américain et de l’autre, comme une conséquence directe, la victoire d’une stratégie déterminée de l’accumulation capitaliste. A plus d’une année de la guerre du Kippour et du bond en avant du prix du pétrole il n’est pas difficile de déterminer le rôle que la crise a joué et comment à partir de là a été définie la politique de Kissinger et de Rockfeller. Les interprétations simplis­tes (qui circulent encore dans la gauche américaine) sur le rôle "objectivement" contradictoire du nationalis­me arabe et sur l’avidité des multinationales pétrolières en quête de superprofits ont tôt révélé leurs limites. Derrière la stratégie de Kissinger se cachait la nécessité du côté capitaliste de relancer l’accumulation à niveau international et sur de nouvelles bases. Les points clefs de cette stratégie étaient le prix du pétrole et le recyclage des pétro-dollars. Pendant que Kissinger prêchait la solidarité du monde occidental (sous le leadership américain naturellement) pour combattre les prix imposés par les pays de l’OPEC qui allaient apporter la ruine, son conseil­ler économique en matière d’énergie, Thomas O. Ender suggérait qu’une descente des prix du pétrole en dessous de 11 dollars le baril signifierait une catastrophe pour l’économie américaine et pour les nouveaux projets d’investissements en cours dans le domaine de l’énergie (N.Y.Times 27-11-74) ; les plus récentes propositions de Kissinger d’établir une limite à l’éventuelle descente des prix du pétrole et d’établir au contraire un fond commun pour aider les nations avec un fort déficit dans la balance des paiements, ne font que porter au grand jour cette stratégie. Si il est vrai que le problème n’est pas seulement celui d’ouvrir la porte aux investissements pour de nouvelles formes d’énergie ou de ratisser des capitaux à niveau international pour pourvoir aux 650 millions de dollars qui, il a été estimé, manquent au capital américain pour couvrir ses besoins en investis­sements jusqu’à 1985 (Wall Street Journal, 20-2-75). Le problème est de COMMENT ce processus sera réalisé et politiquement contrôlé. Dans ce contexte la politique de Kissinger, apparament contradictoire et aventuriste dans l’affirmation contradictoire et arrogante du leader­ship américain dans cette opération, s’éclaire. D’un côté il s’agit de contrôler le développement et donc la forma­tion de la classe ouvrière dans les pays arabes. La question palestinienne et la division entre modérés et radicaux sur laquelle joue Kissinger n’a de sens que dans les termes d’un procès d’industrialisation "guidé" où le capital américain maintient son rôle prépondérant. D’un autre côté il s’agit de formuler une stratégie globale dans la direction que l’on veut imposer à l’accumulation inter­nationale. Il y a déjà quelque temps, David Rockfeller observait que le problème des pétro-dollars ne consistait pas dans le fait de leur incroyable accumulation dans les mains arabes, ni dans la difficulté de leur recyclage, mais dans le fait que ces derniers n’étaient pas régulés et planifiés adéquatement au niveau gouvernemental (US News, septembre 1974). Et c’est pour cela que Kissinger insiste sur la formation d’un organisme sous le leadership américain qui s’occuperait de la régulation du cash-flow international.
Un autre mythe qui a fait long feu et celui qui regarde le rôle que la crise du pétrole aurait eu sur les niveaux d’inflation aux USA. Les économistes ont expli­qué (quand encore le gouvernement a cherché à convain­cre les automobilistes qui faisaient de longues queues devant les pompes à essence que c’était la crise du moyen- orient qui était la cause du doublement du coût de 1,essen­ce) que l’incidence dès importations de pétrole est trop faible pour pouvoir expliquer la croissance effrayante des taux d’inflation. On ne pouvait continuer à donner Comme exacte l’explication de la "commody inflation" comme cause ultime de l’augmentation des prix. Et c’est à ce point que Business Week suggéra qu’on était passé à une nouvelle phase de la spirale inflationniste dont les causes devaient être recherchées dans la dynamique économique interne aux USA et avant tout dans l’aug­mentation imprévue des niveaux salariaux. Il en concluait : "Vu que cette inflation n’est pas génératrice d’un excès de demande, elle ne sera pas ralentie par une chute de la demande. L’argument classique selon lequel la réces­sion soignera l’inflation ne peut être appliqué au type d’inflation dont les États-Unis souffrent aujourd’hui." (Business Week 7-12-74).
Derrière la périodisation mécaniste et souvent simpliste se cache un fait nouveau et pertinent, c’est à dire la reprise massive de la lutte ouvrière. Dans les analyses de la crise présente, cet aspect est mis au second plan par rapport aux processus macroscopiques de restructuration internationale, mais il est en revanche essentiel pour comprendre le tournant récessif de l’administration Ford. En mars 1974 se terminent les contrôles que Nixon avait imposé aux salaires. Les syndicats sont contraints à rouvrir les négociations. Les chiffres sur la baisse de salaires réels (qui rejoignent le niveau de 1966-1967) ne peuvent plus être camouflés. Les grèves investissent tous les secteurs. En juin, l’indice du temps perdu à cause d’arrêts de travail a déjà atteint les niveaux les plus hauts qui furent enregistrés dans les années 40. Dans ce seul mois, 800.000 ouvriers sont d’une manière ou d’une autre en lutte. L’augmentation du salaire arraché avec cette lutte est plus de deux fois supérieur aux aug­mentations prévues par les prévisions anti-inflationistes établies par le Pay-Board de Nixon. Et cela avec la prévision d’une grève prolongée dans les mines où l’éché­ance du contrat mettait à l’épreuve le nouveau leadership réformiste du syndicat. Le déroulement de la lutte confir­ma les peurs initiales. Malgré la grosse voix faite par la direction du syndicat qui promettait de refaire des contrats aussi "bidons" que les années précédentes, le nouveau président de l’United Mine Workers, Miller, fut finalement contraint de renégocier l’accord qui avait été refusé par la base, ouvrière. Et même lors du vote final, après de longs discours de modération et des mena­ces, le contrat passa de justesse, des districts miniers entiers ayant voté pour la poursuite de la grève.
Entre mars et la grève des mineurs de novembre, la stratégie de récession de Ford est décidée et appliquée et le "durs", Simon, Burns et Geenspan prennent le dessus. Réaffirmer le leadership américain signifie signifie avant tout garantir le contrôle sur sa propre classe ouvrière. Dans cette situation où les marges de manœu­vres capitalistes se sont progressivement restreintes on ne peut plus se permettre de courir derrière l’initiative de la classe ouvrière. Roger Morris, ex assistant du secrétaire d’État américain observait ainsi : "Kissinger pouvait résoudre les’ disputes traditionnelles entre les différentes sociétés, mais il a peu de capacité d’influencer les crises à l’intérieur de cette société." (N.Y.Times, 23-2-75)
Les origines de cette crise ne peu­vent être expliquées avec les moyens traditionnels des sciences économiques qui peuvent tout au plus en décrire les effets. Le drame du cerveau capitaliste réside dans le chevauchement entre la nécessité de nouvelles solutions théoriques et l’urgence de solutions pratiques.
"Je ne peux attendre que l’économie politique me résolve le rapport entre pouvoir, structure de classe et économie - déclare Otto Eckstein à Harvard - avant d’appliquer mon modèle pour une prévision du Produit National." (Business Week 29-6-74). Et pourtant, soutiennent des autres, la crise ne pourra être expliquée qu’en élargissant l’optique de l’analyse économique. Il s’agit d’une crise historique et elle est liée à cette "explosion of expec­tations" (explosion d’espoirs) et "au profond tournant historique des conditions sociales et dans le système de valeur du capitalisme démocratique". "La cause de la crise", a observé l’économiste Albert T. Sommers réside "dans la faillite de notre système politique à contenir la croissance des revendications sociales a l’in­térieur des limites tolérables pour un libre marché." (N.Y.Times 7-6-74). A une crise historique de cette pro­portion on doit donc riposter par des remèdes extrêmes. Mais sur une brève période les remèdes sont limités et si on s’en sert peuvent provoquer un maximum de violence. Le "COOLING OFF" (refroidissement) des faucons économiques de l’administration Ford devient alors le chômage de masse.
Si la récession devient dépression quand plus de 10% de la force-travail est au chômage (ceci est la défini­tion donée par P. Samuelson de la dépression) les zones déprimées des États-Unis sont de plus en plus nombreuses et consistantes. Du Michigan au New-Jersey, aux États du sud, le chiffre officiel du chômage dépasse 15%. A Détroit il est de 16% et dans le inner city (centre ville) entre les noirs et les ouvriers de l’auto, il rejoint les 40 et les 60%.
Les effets immédiats de cette manœuvre.n’ont pas tardé à se faire sentir. Les augmentations salariales qui durant le printemps et l’automne étaient restées largement au dessus de 10% sont descendues dans les quatre derniers mois au dessous de 9%. La menace du chômage limite les luttes d’usines et devient souvent un moyen de chan­tage lors des négociations des tours de travail, des heures supplémentaires, des vacances pour favoriser l’augmentation de la productivité. Les syndicats commencent à négocier la sécurité du poste de travail en échange de la limitation des revendications. Il y en aura même qui si­gneront des accords n’assurant aucune augmentation salariale pour un an ou qui sur le champ accepteront des coupes dans la paye (c’est le cas des syndicats de la construction et de celui des camionneurs de Chicago). En conséquence, la différence entre l’aile conservatrice de l’AFL-CIO qui prêche la modération salariale comme unique moyen de sortir de la crise (et c’est essentiellement là la position de George Meany) et l’aile "réformiste" du syndicat de l’auto et des syndicats des employés publics qui organisent des manifestations "militantes" contre le chômage et lancent des projets de planification nationale, s’accentue. Mais la crise des directions salaria­les correspond à la détérioration du rapport entre celles- ci et la base ouvrière, détérioration qui investit tout l’arc des forces syndicales. Il suffit de regarder à la violence des démonstrations des ouvriers de la construction à New-York ou à la surprenante continuité des luttes sauvages dans les usines de l’auto.
Sommes-nous alors en face de la création classique d’une armée industrielle de réserve qui comprime les salaires et attaque la force organisée des ouvriers ? Il n’y a aucun doute sur l’aspect politique de ce chômage manœuvré. C’est une attaque directe et qui n’épargne personne : ni l’aristocratie des syndicats de la construc­tion, ni les "white collars" (cols blancs), ni bien entendu les ouvriers des chaines de montage. Mais qui en resterait à cette constatation ne comprendrait pas grand chose à la présente crise. Du reste, de ce point de vue, les ré­sultats sont maigres. Malgré la récession on prévoit que les coûts du travail augmenteront en 75 de 10% (selon la projection Townseed Greespan, Business Week, 10­12-74), et qu’avec toute la propagande gouvernementale pour justifier les mesures drastiques de récession, l’infla­tion aura à peine été touchée. De la stagflation il n’y aura aucun moyen de sortir.
La faute, dit-on, en revient aux dépenses fédérales pour l’assistance. Dans le même moment que la lutte contre l’inflation et des discours sur le déficit du bilan, Ford allouait au budget des augmentations en faveur de l’assistance aux chômeurs. La "UNEMPLOYMENT INSURANCE" (assurance chômage) et l’instrument principal de l’aide aux chômeurs et a été géré directement par l’État. Dans ces derniers mois de nouveaux fonds ont été alloués pour allonger la durée de neuf à treize mois et pour y inclure de plus vastes strates de chômeurs. De plus, les ouvriers de l’auto reçoivent un supplément d’allocation-chômage directement des compagnies (c’est le fameux SUB qui permet de ramener à la maison à peu près 95% du salaire, mais qui est déjà en voie de s’ache­ver). En plus de cela, le congrès a alloué récemment 125 millions de dollars pour un programme de travaux publics destinés en particulier aux chômeurs de l’indus­trie de la construction. A cela, il faut ajouter le program­me d’emploi public qui, proposé et adopté par Nixon sous le nom de Comprehensive Employment and Training Act (CETA) fournit aux États des fonds pour la création de travail temporaire dans les services publics et pour la formation professionnelle.
Très évident est le caractère de pure et simple "make-work" (création de travail) de cette initiative, de même que la fonction négative sur les niveaux sala­riaux de cette concentration artificielle d’une force de travail dans des emplois de type "labor intensive" (tra­vail intense) et peu payés. Mais ces mesures massives d’assistance aux chômeurs (sans compter en plus tous les secteurs du welfare) démontrent une stratégie qui ne peut être réduite à la création d’une armée industrielle de réserve. C’est un point important à comprendre parce qu’à première vue les mesures gouvernementales qui tendent à créer du chômage et puis à assister les chômeurs semblent contradictoires. £t les discussions sur cet argu­ments ne manquent pas à l’intérieur du gouvernement et du congrès.
Mais à bien voir il s’agit toujours d’objections sur les dimensions du programme, jamais sur leur néces­sité. Au contraire, c’est proprement l’existence de ces subventions publiques, commente-t-on, qui rend dif­férente cette dépression de belle des années trente... Que l’existence de ces mécanismes de défense du revenu ouvrier soit dû aux conquêtes de la- lutte ouvrière des trente dernières années, ceci est évident. Ce qui nous intéresse ici, c’est de relever l’usage que le capital fait de ces programmes et quelle fonction ils ont dans la présente restructuration productive. Du côté du capital il ne s’agit pas de soutenir la demande avec des program­mes d’"income maintenance" (maintien du revenu) par une stratégie anticyclique de type Keynésien. Il s’agit au contraire de réguler le marché du travail en vue de la restructuration des secteurs productifs dans la crise. Car d’un côté "l’assembly line" (la chaine) comme modèle productif stratégique a été rendu inutilisable par la lutte de masse des années soixante centrée sur le secteur auto­mobile à un niveau international, et de l’autre, le chômage de masse sans revenu rallume le spectre des révoltes des ghettos et cette fois-ci avec une tout- autre dimension. "Il était possible autrefois de penser en termes d’alter­native entre inflation et chômage. Mais si cette alter­native existe encore, les chiffres en question sont telle­ment énormes qu’ils sont politiquement inconcevables." (Business Week, 7-11-74).
La "crise de l’automobile" avec laquelle est souvent identifié le présent tournant productif est symptomatique de cette situation. Le mouvement des secteurs porteurs de l’économie américaine vers des productions à haute intensité de capital et l’abandon des secteurs "labor-intensive" (où la plus-value est dégagée sur le travail d’une masse importante d’ouvriers, type d’industrie donc plus sensible aux mouvements sociaux, NDT) est en acte depuis au moins deux décennies, mais la crise actuelle lui a fait assumer le caractère d’une véri­table déstructuration. Ce qui, sur le champ, suggère un plan de reconversion productif similaire à celle projetée en temps de guerre pour passer à la production d’armes et d’avions (dans ce cas au contraire, on devrait passer à la production des transports de masse) (N.Y.Times, 14-2-75). On semble être arrivé au moment pronostiqué par les critiques, pour tout dire, écologiques de l’auto­mobile qui la considèrent désormais comme un Paradis Perdu. Il est inutile d’observer que la disparition de l’automobile est loin encore à venir, d’autant qu’il est vrai qu’il reste encore 70% du marché international à couvrir (Business Week, 24-11-75). Ce qui disparaitra c’est un certain type d’organisation de la production et sa fonction entraînante dans l’économie des pays capitalistes avancés. Le nouveau mode de produire l’auto­mobile n’aura rien à faire avec les expériences suédoises ou avec les projets des syndicats italiens chers aux socio­logues des "human relations" (relations humaines). Il s’agira au contraire de "petites unités géographiquement mobiles, régulièrement assemblées et démembrées dans des pays en voie de développement par les "system designers" (ce qui conçoivent les systèmes) pour tirer toujours plus avantage des bas niveaux salariaux" (cité dans le Financial Times du 21-5-74).
Les futurologues ont de quoi imaginer dans la prévision de l’usage des automobiles importées du Tiers- Monde ou dans le développement des systèmes automa­tisés des transports de masse. Le problème immédiat mais pourtant essentiellement politique regarde l’expul­sion régulée de la force-travail du secteur automobile et la "reconversion" générale de la classe ouvrière américaine.
Ce n’est pas par un hasard si dans cette phase le chômage atteigne ces niveaux les plus hauts dans le secteur de l’automobile. La crise ne peut être lue qu’à travers une analyse de la dynamique intersectorielle. Si on se reporte aux chiffres sur les profits et les investis­sements de 74 et les projections pour 75 on peut remar­quer que les industries liées à la production d’énergie et aux produits alimentaires n’ont pas été touchées par la crise et au contraire ont amélioré leurs positions relatives (Business Week, 21-12-74). Les termes du dis­cours deviennent alors clairs à ce point. Reginal H. Jones, président de la General Electric, en mai 1974, dans une lucide présentation au Subcomitee on Economie Growth du Sénat des nécessités du capital dans la prochaine décennie se lamentait que depuis les années trente, les États-Unis étaient devenus "une économie orientée vers les biens de consommation, la distribution de la richesse, fournissent le bien-être social et augmentent les services de l’État. Excepté pendant la période qui va de la seconde guerre mondiale à la guerre de Corée, le côté de la production et de la création de capital a eu une importance mineure."
Le besoin immense du capital dans les prochaines années est de se diriger dans la direction d’une nouvelle "politi­que de l’infrastructure" qui privilégie les "importantes industries de base" et laisse de côté les inéssentielles industries de Hamburgers. Selon les calculs des économis­tes de la General Electric, les investissements pour la décennie 74-85 devront être de 772 milliards de dollars dans l’industrie de l’énergie, soit une augmentation de 282%’ de 350 milliards dans les industries de base (augmentation de 237%) tandis qu’elles devront être de 170 milliards dans les industries du transport avec une augmentation de 179%.
Mais si la stratégie à suivre au niveau du choix productif et celui de "l’infrastructure", le rapport entre reconversion productive et reconversion de la classe ouvrière apparait plus problématique. Et ceci est le nœud politique central sur lequel se mesurera le rapport de classe dans les prochaines années. Le débat sur l’orga­nisation du marché du travail devient alors essentiel. Ici, nous signalerons seulement quelques uns des thèmes sur lesquels se sont concentrés l’analyse et les proposi­tions de la part capitaliste.
Un des éléments fondamentaux du débat des derniè­res années a été la découverte de l’inconsistance du rapport entre chômage et inflation. La croissance du chômage décrite par la fameuse courbe de Phillips, produi­sait une diminution dans le taux d’inflation. Cette alter­native ne semble plus fonctionner et l’explication doit en être cherchée, explique-t-on, dans le changement de la structure du marché du travail. Dans les années soixante l’entrée en masse sur le marché du travail de femmes et de jeunes aurait Créé un secteur instable de l’emploi qui aurait fait croître le taux de chômage structural. "Le chômage, a observé l’économiste Alfred Telia, était dans le passé provoqué par le taux de croissance de l’emploi. Aujourd’hui, il est souvent lié au changement de la croissance de la main-d’œuvre."
L’augmentation du chômage n’empêche pas que pour quelques secteurs de l’emploi, par exemple celui des ouvriers qualifiés, le marché du travail soit tout autre que flexible. Selon les calculs de George Perry, si l’on réajuste les taux officiels en fonction des transformations dans l’âge et dans le sexe de la force-travail, on arrive à la conclusion qu’à partir de la moitié des années soixante le marché du travail s’est en réalité rigidifié.
"La poussée salariale inflationiste s’est produite pour cette raison en même temps aue les plus hauts niveaux dé chômage." (business Week, 9-11-74).
Le thème de la rigidité du marché du travail n’est pas nouveau dans la littérature économique. C’est depuis la fin des années cinquante qu’on a commencé à observer les "imperfections" du mécanisme de l’offre et de la demande de la force-travail. Les théories du "double marché", de la "discrimination du marché du travail" et plus récemment les analyses "de gauche" sur la "segmentation" ont vérifié la non compétitivité entre les différents secteurs de la force-travail et la fragmentation globale de la classe ouvrière. Et on en a déduit qu’il n’y a plus aucun sens à regarder le marché du travail en termes de masses d’emploi et de chômeurs et qu’au contraire les politiques du travail doivent aller au-delà des chiffres globaux. Ils doivent au contraire fixer des objectifs d’emploi ouvrier par âge, sexe ou race.
"Nous sommes arrivés à la limite de ce qui peut se faire avec le seul stimulus de la demande. Il s’agit maintenant de traiter aussi les problèmes de chômage à un niveau micro-économique et institutionnel."
Agir sur les processus complexes de qualification de la force-travail devient alors un impératif pour qui veut attaquer la rigidité du marché et promouvoir la reconver­sion de la classe ouvrière. A partir de cette proposition, le nouveau secrétaire du travail, John T. Dunlop a observé qu’une reprise productive ne pouvait être obtenue sans anticiper les problèmes de la qualification de la force- travail dans les secteurs de la production d’électricité, de raffinement du pétrole, de la chimie et de l’acier (Wall-Street Journal, 17-4-75). Il devient urgent de prati­quer ce qu’on avait prédit au niveau de l’analyse depuis longtemps, après les mesures insuffisantes de la période Kennedy et Johnson. C’est à dire que la nouvelle stratégie de l’accumulation réclame une révision du. rapport quali­fication-développement qui ne peut plus être laissée aux investissements génériques en "capital humain" et qui doit trouver sa planification détaillée dans une nouvelle complémentarité entre formation dans l’indus­trie et éducation. La restructuration en acte dans le sys­tème éducatif et la spécification de nouveau niveau professionnels sembleraient se diriger dans cette direc­tion. Qu’il soit bien clair que ceci n’a rien à voir avec les différentes politiques de l’emploi dans les premières années soixante. Il ne s’agit pas de faire coïncider la force-travail avec une stratégie de plein-emploi à la Keynes. Au contraire, l’autre face de cette politique d’attaque contre la composition de la classe ouvrière implique une sorte de sous-développement interne. Le développement déséquilibré qui marche vers l’accumu­lation sur la base de la production de biens capitaux augmente la diversité entre les secteurs. La tendance est vers la séparation géographique des secteurs (le trans­fert de la production dans le tiers-monde). Ceci n’empê­che pas que cette différenciation persiste même à l’inté­rieur des États-Unis et qu’elle intervienne violemment sur la composition de la classe ouvrière américaine.
A ce sujet on a repris le débat sur le chômage structurel qui avait caractérisé les analyses du marché du travail dans son rapport au développement technologique à la fin des années cinquante. L’élément nouveau, par rapport à cette époque, c’est l’accentuation mise sur l’exporta­tion des postes de travail par les multinationales. L’argu­ment du "runaway shop" (l’atelier qui fout le camp, NDT) et devenu le cheval de bataille des syndicats en faveur d’une politique protectionniste. L’arriération de cette bataille sur la défense de l’emploi est évidente en soi. D’autre part le débat est encore ouvert entre ceux qui soutiennent le caractère progressiste des multinatio­nales, dans le sens de leur effet positif sur le développe­ment interne et la création de postes de travail (Robert B. Stobaugh "the hidden pluses of multinationales" Wallstreet Journal, 6 juin 1973) ; et ceux qui au contraire se lamentent sur la concentration de pouvoir qui est imposé et sur la transformation de la structure de l’emploi et de l’expulsion de vastes strates de la force de travail qui ne réussissent pas et ne peuvent pas s’adapter aux nouvelles exigences positives (Richard Barnet, Ronald Muller, Global Reach, 1974).
Que le marché du travail réagisse positivement ou négativement à la "tertiarisation" de l’économie américaine, ceci n’est en aucun cas un processus linéaire :
"L’obsolence de la force-travail américaine."
(c’est la terminologie dont se servent Barnet et Miller), c’est à dire l’expulsion de la force-travail des secteurs porteurs de l’accumulation, n’est pas un résidu du déve­loppement des multinationales, c’en est tout au plus une fonction servant la décomposition politique de la classe ouvrière. S. Rose notait, dans un article de Fortune (mars 1974) sur les effets de l’augmentation du coût de l’énergie sur les industries américaines qui n’a pas la capacité de réagir par des augmentations de dépense de capitaux pour la transformation technologique est contraint de se replier sur une substitution de l’énergie par le travail. Cette bifurcation entre industries à haute composition de capital et industries "labor intensive" qui s’est accentuée avec la crise énergétique est toute­fois un processus qui a suivi le développement des mul­tinationales dans les années soixante. L’industrie "mar­ginale" à bas taux de profit, à bas salaires, se caractérise souvent par l’absence de toute organisation ouvrière, s’est étendue sur la base de son propre marché du travail qui n’a aucun rapport avec celui des secteurs porteurs (B. Bluestone "lower income workers and marginal indus tries" in Poverty in America, 1968). C’est ici que le facteur technique, d’âge et de sexe, acquiert son carac­tère structural et joue dans la stratification salariale et dans la division de la classe ouvrière. La condition de ce morceau du marché du travail, similaire à celle expérimentée dans le tiers-monde, permet une mobilité maximum et la substitution au sein du marché du travail.
Une des caractéristiques les plus saillantes que le marché du travail a assumé dans les dernières années est la croissance de vastes zones de sous-emploi. Une recherche faite par le Bureau of Labor Statistics, avant la crise, dans 51 gros centres urbains, et concentrée sur les "inner cities", qui représentent presque le tiers de la population de ces villes, a montré que 60% de la population ne gagnait pas les 3,50 dollars de l’heure (la paye minimum qui permet de dépasser les limites officielles de la pauvreté ; mais ceci, si on travaille à temps plein chose presque impossible dans les zones en question) et qui finissait par s’ajouter aux "part-timers" (travail­leurs à temps partiel) involontaires au fur et à mesure qu’il renonçait à chercher du travail, et aux chômeurs officiels, « atteignant des chiffres de l’ordre de 40 à 60% de la force-travail. Ces chiffres ne se limitent pas aux zones déprimées. Dans une ville comme New-York, 60% de toutes les usines payent des salaifes moyens en dessous de 3,50 dollars de l’heure (W. Spring, B. Harrison, T. Vietorisz, crisis of the underemployment, The New York Times Magazine, 5 novembre 1972).
A gonfler ce marché de force-travail marginal, contribuent dans quelques zones l’immigration illégale. Seulement, à New-York, il a été calculé qu’il y a au moins un million (!) d’immigrés illégaux qui inévitable­ment finissent dans ce secteur, avec des payes souvent en dessous du minimum légal. Ce phénomène a rejoint de telles proportions que le syndicat du textile de Los Angeles a décidé de promouvoir une campagne de recrute­ment parmi les illégaux comme "unique moyen de sauve­garder les niveaux de salaire obtenus dans les années passées." (New-York Times, 15-2-1975.)
Dans cette situation la ligne qui sépare le sous-emploi du welfare est quasiment méconnaissable. L’as­sistance est souvent le chemin d’entrée ou de sortie dans cette aire du marché du travail. Les listes du Wel­fare, dont l’augmentation s’était stabilisée après l’attaque portée par Nixon, ont recommencé à gonfler. Le discours sur l’institutionalisation de ce secteur à travers le revenu garanti par un "impôt négatif" est en train de devenir une proposition pratique de politique sociale. A ce point les mêmes termes de "marché du travail" et "chômage" sont clairement inutilisables comme instruments descrip­tifs. Dans le mois de février de cette année, par exemple, le pourcentage de chômeurs a crû seulement d’une frac­tion de 1%, mais plus de 500.000 personnes ayant aban­donné la recherche du travail, sont sorties du marché du travail, et donc, n’ont plus été comptées.
Plus important, l’analyse, à partir du point de vue du marché du travail, ne peut plus déduire les procès de recomposition de classe qui à l’intérieur de la demande de revenu, détruit les liens entre travail et rémunération. Et c’est ce processus qui coupe la jambe aux théorisations de la "marginalité" et reporte le discours sur la struc­ture interne de la classe ouvrière dans le sens des divers niveaux de pouvoir interne à la classe ouvrière qui s’ex­priment dans la lutte sociale. Le problème du marché du travail du côté capitaliste se résoud dans le rapport de pouvoir issu de la manière dont est conduit la crise. Les difficultés capitalistes ne dérivent pas de l’incapacité de planifier un certain type d’accumulation qui soit toujours moins dépendant du travail, mais de la néces­sité de promouvoir ce processus en présence de la paix sociale.
"Si il y a quelqu’un qui pense que cette nation peut laisser plus de 40% des jeunes noirs sans travail pendant trois ans sans avoir de sérieux problèmes dans les rues, ce quelqu’un, je ne l’ai pas encore rencontré." a écrit James Reston. Le spectre de la révolte des années soixante continue à inspirer les mesures d’ordre public. On sait que la police de Los Angeles par exemple a entrainé une équipe de 500 policiers dans les tactiques de contrôle de foule qu’il faut employer en cas de "révoltes de la faim" ou de disputes syndicales Newsweek, 5-2­75). L’attaque à la classe ouvrière américaine se heurte à la croissance des mouvements de recomposition des dernières années. Il est difficile, par exemple, de compter sur la fluidité du marché du travail féminin et de jouer l’expulsion des femmes en temps de crise. Le mouvement féministe est la garantie que le retour des femmes dans le travail domestique à temps plein n’impliquera pas la fin d’une lutte, mais au contraire le début d’une autre. C’est ainsi que l’entrée dans le Welfare ne signifie plus isolement dans le secteur de la pauvreté mais lutte sur le salaire garanti. Les effets de faillite des programmes anti-pauvreté de la période Johnson se font sentir dure­ment dans la crise des administrations locales réformistes qui dans beaucoup de cas étaient justement nées de la nécessité d’administrer ces programmes. Réformisme et nationalisme avaient marché d’un même pas. La crise de l’un a marqué celle de l’autre. Le cas de Newark est symptomatique. Née comme riposte à la révolte de 67, l’administration du maire noir Young Gibson avait tenté l’expérience du capitalisme noir avec l’aide de la communauté financière locale et la "vigilance" des groupes nationalistes noirs. La fin de l’expérience a, été signée par la révolte de l’été précédent, guidée par des porto­ricains et des noirs du ghetto et dirigée contre le gouver­nement local qui s’était révélé être l’administration de la crise et rien de plus. Les nationalistes ont alors commencé un processus d’autocritique qui les a porté, selon leurs déclarations, au marxisme. Le même discours pourrait être fait en ce qui concerne la situation à Détroit et son maire, ex-communiste, Young. Ces faits semblent montrer que la balance entre restructuration, chômage et assistance est extrêmement fragile.
Il est clair que la stratégie du sous-développement interne, même si elle est inévitable, est incertaine et dangereuse. Il vient à l’esprit un épisode récent, atypique sous beaucoup d’aspects mais révélateur. En février un groupe d’indiens navajos occupèrent une usine de la Parchild pour protester contre le licenciement de 140 ouvriers. L’usine de semi-conducteurs et de produits électriques se trouve proprement au centre de la réserve indienne du New Mexico. La Fairchild, une multinationale parmi les plus grandes du champ de l’électronique, a ses usines dans plus de 2o nations différentes, la plus grande partie en Asie. Dans la réserve indienne, elle semblait avoir trouvé le tiers-monde à domicile. Les 135.000 indiens de la réserve, (dont le revenu moyen est de 831 dollars par an comparés aux 3805 dollars moyens du niveau national) fournissaient un pool de force-travail idéal pour cette production typiquement "labor-intensive". De cette manière, en plus des avantages et des aides gouvernementales, on pouvait s’assurer une paye horaire moyenne de deux dollars, ce qui est inférieur aux limites légales dans de nombreux États. La plus grande partie des ouvriers étaient en outre constituée par des jeunes et des femmes qui, à entendre un dirigeant de l’usine : "sont moins portés à la syndicalisation et aux demandes d’améliorations des conditions de travail et de salaires". Mais durant la lutte de février
les tactiques traditionnelles de la Fairchild n’ont pas fonctionné. La communauté s’est trouvée mobilisée dans la lutte. "Si la situation continue d’être si instable nous devront reconsidérer notre avenir dans la réserve" déclara un porte parole de la compagnie (Guardian 12-3-1975).
Ainsi, là où on s’y attendait le moins, le tiers-monde ne signifie plus sous-développement de la classe ouvrière et la mobilité du capital à la recherche de marché du travail favorables, rencontre des marges de manœuvres toujours plus limitées. A côté de la photographie des chômeurs de Chicago, en opposition à la photo jaunie de la dépression des années trente, il faut maintenant mettre celle des ouvriers indiens, qui, dans l’usine occupée exhibent leurs fusils.

(Avril 1975).

Article paru dans le numéro de la revue "La Critica Sociologica", Automne, 1975




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53