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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Argentine : guérilla d’extrême gauche et luttes dans les usines
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 25.
Article mis en ligne le 8 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Cet article du correspondant du New York Times en Argentine, est paru le 24 mars 1976 dans ce journal, juste avant le coup d’État qui renversa le gouvernement d’Isabel Peron.

Cordoba : la guérilla d’extrême gauche en Argentine, autrefois une élite terroriste appartenant aux classes moyennes, a émergé ces derniers mois comme une force majeure dans les usines. Prenant avantage de l’inflation qui faisait rage et des autres incertitudes économiques, la guérilla a séduit les ouvriers en for­çant les directions des industries clefs à signer des contrats qui allaient bien au delà des augmentations de salaires obtenues par les leaders du syndicat conservateur péroniste. Les deux groupes principaux de la guérilla sont l’Armée Révolutionnaire du Peuple (ERPJ, une organisation marxiste, et les Monteneros, une excroissance gauchiste du mouvement péroniste. On pense que la guérilla compte plusieurs milliers d’hommes armés, bien financés par les millions de dollars obtenus dans des kidnap­ping avec rançon. Elle a obtenu ta plupart de sa publicité au moyen d’enlèvements spectaculaires, une campagne journalière d’assassinats contre des policiers, et des attaques occasionnelles sur une large échel­le : centre des installations militaires dans lesquels elle a été aisément repoussée, subissant de grandes pertes infligées par les forces armées.
Mais la guérilla, qui était tournée en dérision autrefois comme une petite élite issue de l’université et sans lien avec la classe ouvrière, a gagné apparament de larges gains parmi la force de travail agitée du pays. En appliquant ses techniques d’en­lèvements, de pose de bombe et d’assassinats, elle a contraint un nombre de plus en plus important de compagnies industrielles à accep­ter les demandes en salaires avancés par les syndicalistes les plus radicaux. La guérilla s’est servie de la menace de violence pour empêcher les licen­ciements d’ouvriers. Elle a même intercédé en faveur d’ouvriers accusés d’absentéisme sans autorisation, dont le niveau selon le gouverne­ment péroniste a atteint le record de plus de 20% de la force industriel­le.
Depuis l’année dernière, 22 dirigeants argentins et étrangers ont été abattus, un grand nombre enlevé, et des cen­taines d’autres intimidés par des bombes ou menacés par des lettres ou des appels téléphoniques.
D’un autre côté, les groupes terro­ristes de droite - dans beaucoup de cas clairement connectés avec la police et les services secrets - ont kidnappé et tué des centaines de suspects de ta guérilla et de syn­dicalistes de gauche depuis l’année dernière.
L’influence de la guérilla au niveau des ateliers d’usines a grandi, partiel­lement parce que les leaders de gauche du syndicat ont été balayés ou contraints à la clandestinité, tandis que les syndicalistes conservateurs péronistes étaient déchirés entre leur allégeance aux mesures économiques austères du président Isabel Martinez Peron, et les demandes de leur base. Mais la raison principale des avances de la guérilla au sein de la classe ouvrière a été la rapide détérioration de la situation économique. L’infla­tion, qui a atteint 330% en 1975, grimpe encore plus vite cette année, et le spectre de ta récession et d’un chômage croissant ont créé une insécurité et une colère largement répandues dans la classe ouvrière. Le modèle des gains de la guérilla dans la classe ouvrière a été le plus clair dans ce centre de l’industrie automobile, à 430 mites environ de Buenos Aires. Avec un million d’habitants, Cordoba est la seconde ville d’Argentine et a connu tradition­nellement un mouvement syndical plus à gauche que dans le reste du pays.
La guérilla, dans ce cas les Monteneros, a obtenu les augmentations de salaires en kidnappant Enrique Metz, un directeur de Mercedes-Benz, et en le retenant pendant deux mois. Les Monteneros s’emparèrent d’une ran­çon de 4 millions de dollars, qu’ils appelèrent "une amende". Ils forcè­rent aussi Mercedes-Benz à réembau­cher 100 ouvriers qui avaient été licenciés, et arrachèrent à la direc­tion la promesse qu’aucune repré­saille ne serait exercée contre les ouvriers.
Dans un communiqué, la guérilla notait que M.Metz avait été kidnappé seulement dix jours après que des incidents dans le travail aient éclaté à Mercedes-Benz.
"La vitesse de notre action a été rendue possible grâce aux informations que nous• ont communiquées les ouvriers" assurera la guérilla.
Les syndicalistes activistes, soutenus par la guérilla, demandent maintenant une augmentation supplémentaire de 40%. Malgré les augmentations répé­tées de salaire, l’inflation a grimpé si rapidement que l’ouvrier moyen de l’automobile gagne environ 70 dollars par mois. Et même ce bas revenu le place parmi l’élite des ouvriers.
"Je ne sais même pas si j’ai jamais rencontré un guérillero" dit un soudeur de 32 ans qui travaille pour Ika-Renault. "Mais les prix conti­nuent à grimper et je veux un salaire aussi haut que possible. Si la compa­gnie accepte de le payer, c’est qu’elle peut se l’offrir".
Les dirigeants de l’industrie automo­bile disent que la guérilla a cherché à miner la discipline du travail en intimidant les cadres et les employés d’encadrement.
Plus de 40 fonctionnaires, la plupart d’entre eux surveillants dans les ateliers, ont rapporté que des bombes avaient été placées à l’entrée de leurs maisons. La plupart des dirigeants se sont vus assigner des gardes ‘du corps. Deux docteurs de l’entreprise, qui avaient la réputation de ne pas accepter facilement les demandes de congés maladie faites par des ouvriers, sont partis après que leur maison ait été plastiquée.
"Le docteur qui les a remplacés donne maintenant des congés maladie à qui les demande" dit un dirigeant de la Fiat.
L’absentéisme dans les trois usines Fiat ici est cassé maintenant de 15 à 30% par jour. Pendant une visite ce matin dans la plus touchée des trois usines, qui produit des moteurs Diesel pour les camions et les trains, seule une minorité d’ou­vriers étaient à leur poste. Les autres s’étaient rassemblés en petits « groupes de discussion », et débattaient pour savoir s’il fallait organiser un meeting pour discuter les demandes les plus récentes d’augmentations de salaires... "A ce point la guérilla peut compter sur le soutien actif ou passif de la majorité des ouvriers" dit un direc­teur de la Fiat à Concord, une succur­sale du fabricant d’automobiles ita­lien. "L’inflation est tellement impor­tante que même un ouvrier qui n’est pas marxiste acceptera avec joie des augmentations de salaires obte­nues pour lui par la guérilla".
Les vues de ce directeur sont répé­tées en écho par ses collègues dans d’autres grandes usines de l’automo­bile ici, y compris Ika-Renault, un autre fabricant d’automobile, et l’usine, Perkins de diesels.
Fiat est la plus grande usine d’auto­mobiles du pays. La moitié de ses 20.000 ouvriers est employée dans trois usines à Cordoba. Comme le reste de l’industrie automobile, Fiat a cédé aux demandes de ia guérilla en faveur d’une augmentation illé­gale des salaires de 23% pour les ouvriers en décembre dernier.




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