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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Luttes autonomes des chômeurs à Naples
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 31-32.
Article mis en ligne le 8 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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LES AFFRONTEMENTS DU 30 MARS OUVRENT UNE PHASE NOUVELLE DE L’AFFRONTEMENT DE CLASSE

Même la rage s’organise, reconnaît avec épouvante le Corriere délia Sera qui parle du "groupe d’attaque". Nous pouvons faire nôtre le jugement du Corrière : "le centre de la ville, avec comme axe la gare centrale, a été un champ de bataille, le terrain de ma­nœuvres de deux cortèges qui ont fonc­tionné grâce à des actions de diver­sion commises par d’autres groupes volants insérés dans la manifestation et qui attisaient sans cesse des petits foyers de violence".
Ce qui est arrivé à Naples le 30 mars, il n’est pas possible de le lire comme une explosion parmi d’autres de rage ouvrière. Cette fois on a vu fonction­ner dans l’affrontement un niveau de violence organisé, le niveau du parti de la violence prolétaire.
Cela apparait à l’évidence dans la simple chronique des faits. Il y a eu sédimentation à l’intérieur de la ten­dance de masse des chômeurs, autour de quelques avant garde autonome d’une organisation prolétaire d’attaque. Ce n’est pas un hasard si cela est survenu dans la ville où se concentre de plus en plus la masse des sans-salaire, parallèlement à la concentration crois­sante de la richesse et des marchandises.
Dans la métropole s’organise donc l’offensive des sans-salaire. Les affronttements du 30 mars ouvrent une nou­velle phase du conflit de classe à Tapies, la maturité du mouvement (là où ont fonctionné les commandos d’attaque aucun camarade n’a été arrêté) nous impose une réflexion auto-critique par rapport au pro­gramme que nous avions articulé les mois précédents et dans lequel nous parlions de l’usage de la violence pour imposer un programme prolétaire sur des besoins matériels (autoréduction, occupation de maisons vides, prix po­litiques). De même que dans l’usine la révolte ouvrière face au diktat des pa­trons du 17 mars [1] est sortie de l’échéance contractuelle, pour les chô­meurs l’exercice de la violence se place en dehors de toute logique de pour­suite d’un objectif.
En clair : c’est au sein et non à côté de l’exercice de la force, c’est à l’in­térieur de la pratique d’agression au cœur de la métropole capitaliste, que se situe le salaire garanti comme ob­jectif praticable.
Cette auto-critique c’est le mouve­ment qui l’a imposé avec toute sa force agressive. Ce n’est pas au sein de l’opposition dialectique travail/salaire garanti que le programme du revenu garanti peut devenir victorieux. C’est de cette donnée qu’il faut partir. Les chômeurs organisés, l’avant garde de masse des sans salaire ressentent au­jourd’hui comme objectif fondamen­tal, l’exercice de leur propre pouvoir. L’évidence de cette indication, n’est’ pas à référer seulement aux événe­ments du 30, aux manœuvres de diver­sion qui ont permis aux différents cortèges de fonctionner mais encore à la clarté de l’attaque contre la police dans la gare. Là même les "faucons", les équipes spéciales ont dû reculer et prendre la fuite, mais on a vu aussi la limite fondamentale dû au manque d’une organisation de la violence, l’ab­sence d’une capacité de feu adéquate.
La désarticulation du commande­ment, l’imposition d’un pouvoir prolé­taire est aujourd’hui l’objectif fonda­mental dans la lutte des sans salaire à Naples : on doit partir d’un niveau dé­sormais donné dans le mouvement pour construire des luttes réellement victorieuses sur le revenu.
Le jeudi Rouge des ouvriers de Pomi- gliano et de la zone Flegrea [2], la ba­taillé des chômeurs dans le cœur de la ville, se sont aujourd’hui les deux pôles de l’initiative de classe à Naples. Les ouvriers des usines envahissent le terri­toire en occupant les autoroutes et les chemins de fer à Pomigliano, en faisant la ronde dans les usines de la zone Flegréa.
Les chômeurs attaquent les forces de l’État qu’ils trouvent directement contre eux chaque jour. C’est d’une présence des avants gardes autonomes dans ces moments importants du conflit qu’il faut partir pour renouer les fils de l’initiative de classe. Désor­mais, se pose clairement pour nous, l’échéance d’organiser directement, en ces moments, toutes les formes de contre pouvoir prolétaire exprimé dans les luttes autonomes.

L’EXERCICE DE NOTRE POUVOIR

L’échéance syndicale du 10 mars destinée à repérer « les postes de tra­vail » et à donner ceux-ci aux chômeurs ; (les premières listes [3], a échoué misé­rablement du fait de la venue "manquée" de Bosco [4] à Naples. Aussitôt a eu lieu la première riposte dure et organisée, le premier avertissement sur ce qu’est la force du mouvement des chômeurs organisés : le 12 mars, c’est la première occupation de la gare cen­trale par l’action synchronisée de quatre cortèges dont deux occupent la gare pendant deux heures, pendant que les deux autres (dont 1 constitué de tous les chômeurs handicapés) joue la di­version en baladant la police à travers la ’ville entravant ainsi son action.
Bosco se hâte alors de venir à Naples pour demander une trêve jus­qu’au 50 mars, il s’engage à rester jusque là à Naples pour résoudre per­sonnellement la situation : sans perdre une minute le syndicat et les groupes opportunistes l’acceptent. Bosco reste quelques jours et se contente de parti­ciper à des réunions oiseuses dans les­quelles il ne résoud rien pour finir par s’en aller avec l’excuse du congrès démocrate-chrétien. Il ne reviendra plus. Pendant ce temps le gouvernement augmente les prix des biens de pre­mière nécessité.
Dans les différents comités de chô­meurs apparait de plus en plus à l’ordre du jour notre mot d’ordre d’exemp­tion de tous les coûts sociaux, de ne pas payer la lumière, le gaz, l’eau, et là où cela est possible, le loyer. On com­mence à s’organiser techniquement pour recueillir les quittances.
Il semble que le 30 mars ne sera qu’une de ces nombreuses échéances pour rien. La première riposte au niveau ouvrier à l’augmentation des prix, c’est à l’alpha sud, à la sopher, à l’olivetti de Pouzzoles les ouvriers qui sortent de l’usine avec toute leur colère.
On arrive ainsi à l’échéance de grève générale du 25 mars. Lorsque le syndicat cherche à utiliser les chô­meurs comme calmant et comme frein par rapport au reste du mouvement, en les mettant à la tête du cortège - ce qu’il avait toujours évité de faire -, les chômeurs et les étudiants au lieu de rester écouter le meeting électoral sur la place Mattéoti continuent vers la préfecture.
La trêve avait eu beau passer dans les faits, les chômeurs arrivent à l’échéaance du 30 mars avec une grande dé­termination.
Dès 8 heures du matin, des groupes de camarades étaient disposés en divers points de la ville. Les premiers affron­tements ont lieu devant l’agence de l’emploi entre les chômeurs et la po­lice qui la défendait en force. A peine arrivés les chômeurs chargent la police avec des lance-pierres, brisent les vi­tres de l’agence. La police répond par une violente charge et utilise des la­crymogènes à tirs tendus, mais bien­tôt elle a le dessous. Les chômeurs réussissent à la repousser à l’intérieur de l’agence.
Vers 11 heures, 1500 à 2000 chômeurs rejoignent la gare centrale après avoir paralysé le trafic de la ville en bloquant plusieurs rues pour rendre plus difficile l’arrivée de la police.
Un autre cortège de 2000 à 3000 chômeurs se rendait à la préfecture pour y porter de nouvelles listes de chômeurs organisés et pour retenir bloqués à la préfecture d’importantes forces de police.
A la gare, la police spéciale était déjà là quoique en nombre limité et on a fait la course avec elle pour arriver les premiers au bout des rails. Là, la bagarre commence, mais bien sûr la police avait mal fait ses comptes : de fait, après un bref recul, les chômeurs attaquaient. Avec plus de force et de plusieurs côtés, avec les pierres des rails en encerclant complètement la police qui vient vite à bout de ces lacrymogènes et est battue sous une marée de pierres. Les flics réagissent à l’aveuglette et s’enfuient Les chô­meurs tiennent la gare encore 20 mi­nutes, provoquant des dégâts graves sur les trains à l’arrêt. Puis ils se divisent en deux cortèges qui partent dans des di­rections opposées. Ils ne sont pas arrêtés.
Un des deux cortèges, d’environ 200 chômeurs, fait voler en éclat les vitres de la bourse des marchandises.
Dans le même temps, ils arrêtent deux autobus. Après avoir fait des­cendre les voyageurs, ils démolissent les bus. Puis ils se dirigent vers la porte de Capoue où se trouve le dépôt de la T.P.N. [5] 8 voitures sont com­plètement détruites puis par petits groupes, ils abandonnent le terrain.
L’autre cortège se dirige vers le cours Umberto où il bloque tous les Pullman qu’il rencontre, brisant les fe­nêtres, crevant les pneus pendant en­viron 1 heure.
Pendant ce temps, il y a une tenta­tive de riposte des équipes spéciales utilisées en grand nombre et qui étaient les seuls à pouvoir arriver facilement sur les lieux de la bagarre : un flic en moto cherche à passer au milieu du cortège à toute allure, mais quelques chômeurs réussissent à l’arrêter et lui donnent une leçon qu’il n’oubliera pas de si tôt.
Quand le cortège est arrivé Place de la Bourse, à peine a-t-il commencé à faire des barricades avec les autobus, qu’est survenue la brigade rapide char­geant violemment et déversant sa rage y compris sur les passants, balançant des lacrymogènes et des coups de pis­tolets à tirs tendus, faisant les pre­mières arrestations de la journée. Le cortège se dissout.
Peu après, presque tous se retrouvent ensemble (ceux de la porte molana et ceux de la place de la bourse) dans le cortège de diversion qui continuait à traverser la ville, formant ainsi un unique cortège d’environ 8000 chô­meurs qui attaquent 3 autobus place Dante se bornant à leur crever les pneus.
Il était 13 h 30.
Même à cet endroit la police est in­tervenu très vite mais le cortège, évi­tant la bataille frontale se replie dans les ruelles adjacentes tandis que la po­lice arrête les passants.
Le soir, après une assemblée en­flammée à l’Université, se forme un nième cortège qui part à la questure [6] réclamer la libération immédiate des camarades arrêtés.
Ensuite on constitue des délégations de masse qui impose à la presse de la ville une information minimum ob­jective.

Notes :

[117 mars : en raison de la crise, la Confindustria refuse de poursuivre les négociations nationales avec les syndicats sur une éventuelle aug­mentation planifiée des salaires.

[2Banlieue de Naples

[3Premières listes : ordre d’ancien­neté dans l’inscription au chô­mage.

[4Bosco : Secrétaire d’Etat à l’em­ploi.

[5T.P.N. : Transport public napo­litain.

[6Questure : Equivalent, dans cha­que ville italienne, de la préfec­ture de police parisienne.




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