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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Baulieu-Mandeure : compte-rendu ouvrier sur la grève des cycles Peugeot
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 34-38.
Article mis en ligne le 10 janvier 2014
dernière modification le 9 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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PEUGEOT : AUTONOMIE OUVRIÈRE

Sochaux-Montbéliard, 100.000 ouvriers, la plus forte concentration ouvrière de France sous le commandement Peugeot. Depuis 1968, aucune grève d’ensemble, les salaires les plus bas de l’automobile française (1700 NF. fixe en moyenne pour un OS alors qu’à Renault-Billancourt ou à Simca-Poissy les premiers salaires tournent autour de 2200 NF.), une gestion exemplaire, du point de vue patronal, du marché du travail : ainsi, 5000 ouvriers sur les quelque 10.000 immigrés de l’usine auto à Sochaux, (présents à 90% sur la chaine) possèdent une carte de travail qui leur interdit d’aller chercher ailleurs un plus haut salaire ; 4000 au moins d’entre eux (principalement les turcs et les yougoslaves) sont sous contrat, renouvelables tous les ans. Enfin 1200 ouvriers algériens et parfois marocains, sont employés par l’agence d’intérim NOTA (dirigée par la CFT avec l’aide des deux amicales) et payés, en échange des fortes cadences et de la précarité de leur emploi, entre 2200 et 2400 NF fixe tous les mois. On trouve encore sur les chaines des femmes et de jeunes français, les français plus âgés occupant des postes de professionnels (importants départements mécaniques à Sochaux-OGM nord et sud) ou de commandement (régleurs, contremaîtres, chefs d’atelier, chiourmes, etc...) ; c’est chez ces derniers qu’on trouve le plus fort taux de syndicalisation aux trois syndicats CGT, CFDT et CFT.
La crise de 1975 a principalement frappé les ouvriers immigrés, la forme la plus fréquente des licenciements ayant été le non renouvellement des contrats des tunisiens et des marocains ; mais ceux-ci ont été en partie remplacés par des ouvriers turcs et yougoslaves.
En fait, tout le système Peugeot s’organise autour d’une forte mobilité ouvrière au sein de l’usine (y compris par les changements de postes fréquents), celle-ci étant comprise dans une aire géographique prédéterminée (celle précisément que domine Peugeot) et dont les ouvriers ne peuvent sortir. Nouveaux venus (aujourd’hui les turcs et les yougoslaves, bientôt les cambodgiens) et intérimaires viennent périodiquement « casser » toute tentative de recomposition de classe [1], tandis que s’installe un fort volant de chômeurs qui ne peuvent trouver du travail hors de la région sous peine de devenir "clandestins".
Dans ce contexte, quels sont les axes suivis par la recomposition de classe depuis trois ans et qui ont amené la grève de l’usine des cycles à Baulieu, cette première brèche dans l’empire Peugeot ?
Dès 1973, la lutte contre la circulaire Marcellin-Fontanet, prend dans la région une forme spécifique d’usine : 2000 yougoslaves à Sochaux-auto, 1500 tunisiens et marocains à l’usine de moteurs électriques d’Haudicourt se mettent en grève pour l’obtention de la carte du travail. Mais, fait important, ces, luttes s’organisent la plupart du temps autour des foyers où sont parqués les travailleurs et posent dans le même temps des revendications propres au logement.
Malgré l’encadrement (à Fort-La-Chaux, au foyer Peugeot, en pleine campagne, des chiourmes gardent comme à l’usi­ne, 1500 ouvriers immigrés), malgré le fait que le loyer soit, dans bien des cas, retenu sur la paye, malgré le racisme entre immigrés que tentent de provoquer les gérants (3 morts lors d’une récente bagarre entre turcs et yougoslaves dans un foyer AMAT à Haudicourt), les foyers sont devenus dans la région un lieu de recomposition politique pour les ouvriers immigrés : en témoignent les divers mouvements de grève des loyers dans les foyers AMAT entre 1974 et 1976, plus sourdement toute une série de petits actes d’insubordination, mais connus, et qui ont pris le foyer pour centre : les chômeurs ainsi, systématiquement ne payent pas leurs loyers ; des luttes pour de meilleurs transports ouvriers ont pu s’organiser récemment à partir des foyers [2], l’autonomie ouvrière s’exprimant bien des fois, lors de la grève de Baulieu, sur la base de décisions prises par des ouvriers en assemblée dans les foyers [3].
Mais l’Autonomie Ouvrière est passée à l’attaque aujourd’hui directement au sein des usines, comme en témoigne ce bilan de la grève de Baulieu, rédigé par un ouvrier de l’usine de Sochaux, avec la participation d’ouvriers de l’usine en grève qui en ont approuvé le contenu.


Départ du conflit :

Depuis plusieurs mois aux usines des cycles Peugeot des travailleurs souf­frent des tractations Peugeot, baisse des effectifs, augmentation importante des charges de travail, accélération des cadences, dégradations des conditions de travail... tels étaient les problèmes qui devaient soulever tout ce conflit.
L’atmosphère était insupportable surtout sur les chaines où la majo­rité dés travailleurs était des jeunes OS français et immigrés de plusieurs origines (arabe, portugaise et afri­caine). Des groupes de discussion se forment, quelques revendications commencent à s’exprimer, les travail­leurs débutent la lutte au mois de février en faisant des débrayages usine par usine (1/2 heure par jour) qui désorganisaient la production. Ils demandent à la direction des négo­ciations sur leurs revendications qui étaient :

  • un temps convenable pour le casse croûte ;
  • des dépannages en plus pour cha­que ouvrier.

    Au bout d’un certain moment (du 15/2 au 4/3) les travailleurs ont compris que c’est pas la succession des débrayages d’une demi-heure par jour qui va leur faire gagner ces revendications. Ils organisent un vote à bulletin secret. Pour ou contre l’occupation. Ce vote s’effectuera à l’atelier (70), immense atelier pro­duisant des pièces automobiles pour Sochaux (colonnes directions et pots d’échappements...), considéré par les grévistes des cycles comme atelier purgatoire. Les travailleurs s’expri­ment POUR L’OCCUPATION. Les syndicats tremblent de peur devant la détermination des travailleurs, ils manifestent leur désaccord en faisant plusieurs obstacles ; puis, patati et patata...
    "le vote ne concerne qu’une partie de l’usine donc le vote n’est pas valable... voilà’ des propositions... propositions minables etc... etc...".
    L’immense colère des ouvriers monte ; beaucoup d’ouvriers ont déchiré leurs cartes syndicales. Ils veulent une vraie grève contre Peugeot, ils ne se laisse­ront pas tromper. L’occupation est votée unanimement le jeudi 4 mars malgré les consignes syndicales. Les ouvriers les plus combatifs prennent l’offensive ; ils ferment les portières et ils mettent derrière les voitures et des fenwicks ; les syndicats se plient à la volonté des ouvriers, les piquets de grève se forment : l’usine est occu­pée (des gars de l’MCL, service expé­dition, commencent le stockage des vélos et la maîtrise vient faire le bou­lot... la nuit ; ceci se passe aux trois premiers jours du mois de mars). Certains se sont vus retirer jusqu’à 100 et mieux 200 F pour insuffisan­ces de production au mois de février.
    Peugeot veut écraser les ouvriers de la région mais cette fois-ci les ouvriers sont décidés à l’attaquer, décidés à lui faire baisser la tête. Peugeot a beaucoup tapé sur les travailleurs ; nous en avons plusieurs souvenirs dans ce pays de MONT-BELIARD où tout lui appartient...
    La grève des ouvriers des cycles est la première depuis l’occupation de l’usine de Peugeot automobile à SOCHAUX en 68 qui s,est soldée par deux morts (BEILOT et BLANCHET) nous pouvons citer encore d’autres petites grèves qui ont été réprimées par le patron ou cassée par les syndicats :

  • la grève des pistoleteurs de 69 a été écrasée par tous les partis ;
  • la grève des 2000 yougoslaves, etc, etc...

    En 1972, les ouvriers des cycles ont décidé une grève qu’ils mèneront pendant 15 jours, la CGT et la CFDT feront reprendre le travail avec 7 cen­times d’augmentation en criant vic­toire ! Les ouvriers l’appelèrent amèrement "la grève des 7 centimes". En 1973, la grève des caristes a subi à son tour un écrasement fait de paternalisme et de répression mêlés d’un tas d’autres choses...
    L’occupation de l’usine de Peugeot-cycle cette année rompt l’équilibre de l’empire, elle représen­te pour lui un énorme danger, elle ne doit surtout pas s’étendre à So­chaux, sinon, c’est foutu. Peugeot doit tout mettre en œuvre pour éteindre cette révolte, or on connaît les règles de la stratégie de Peugeot ; dans l’empire de ce lion, il y a tout ce qu’il faut pour casser la gueule aux ouvriers (gardes mobiles, CRS, CFT, milice de gardiennage etc...). Les pratiques des Peugeot ont tou­jours été identiques (à St-Étienne, à Mulhouse, à Sochaux...) : briser dans tous les cas toute tentative de mouvements, écraser dans l’œuf la révolte.
    L’un de nos frères immigrés de l’atelier (70) raconte :
    "Je suis très content de participer à cette occupation d’usine parce que c’est ma première grève dans la vie où je me retrouve avec des ouvriers de toutes races qui se battent pour des raisons justes... ces derniers mois j’étais complètement crevé, je laissais tomber les casse croûte pour pouvoir faire ma production. Huit jours avant la grève, j’ai été appelé avec d’autres camarades dans te bureau, lis nous ont piqué 100 à 150 F sur la paye pour "insuffisante-activité" il me restait 1500 F pile, voilà mon misérable salaire pour faire vivre une famille de quatre personnes..."
    Un autre ouvrier de la chaîne vélos :
    "La première semaine nous étions tous enthousiasmés, beaucoup s’ins­crivent aux piquets de grève (des hommes, des femmes, des jeunes, des immigrés...) mais au bout d’une semaine et demie d’occupation nous étions évacués, non pas par les flics ou les cadres, mais par le syndicat qui vient expliquer que c’est la condi­tion demandée par le patron pour négocier. A ce moment-là, des heurts violents ont lieu entre le syndicat et les ouvriers des piquets de grève, particulièrement des immigrés por­tugais et arabes qui n’ont pas accepté cette première trahison... un jeune militant CFDT a dit : pour gagner contre Peugeot il ne faut pas se plier devant lui, mais se battre et on se battra jusqu’au bout...".
    Le bruit de la grève des cycles a couru dans toute la région à So­chaux, les jeunes et les moins jeunes discutent par groupes, par chaines, par ateliers de ce qui se passe à BEAULIEU-MANDEUR. Les travailleurs de l’automobile et des cycles sont tous des membres de la même famille, des amis ou des voisins, alors les nouvelles circulent facilement. A So­chaux, des groupes autonomes com­mencent à se former. Ils écrivent des tracts et ils les distribuent par usines, ils vont voir leur syndicat pour leur demander de faire quelque chose pour Beaulieu ; rien à faire, les syn­dicats ne veulent pas bouger. A BEAULIEU, les restaurants, les épiceries et les paysans organisent des collec­tes de bouffe pour les piquets de grève ; il y a même un groupe d’im­migrés portugais qui a organisé une collecte de 400 F pour les grévistes. Pendant tout ce temps les syndicats auto gardent le silence complet.
    A BEAULIEU, c’est dans la nuit de samedi à dimanche qu’a été prise la décision d’évacuer l’usine, au cours des négociations entre syn­dicats et direction. La discussion a abouti à un compromis : les piquets évacuent l’usine et les négociations s’engagent, lundi. La direction s’en­gage par ailleurs à ne pas faire sortir de camion de pièces ou de machines avant lundi 10 h du matin. Ce com­promis a été mal accepté par les gré­vistes qui pensaient à juste titre qu’une telle concession n’était pas inévitable. La preuve plusieurs ouvriers qui venaient pour la relève des piquets se sont trouvé tout surpris de trouver des gardiens Peugeot à la place des gardiens grévistes. Il y a même ceux qui sont venus le dimanche après- midi pour renforcer les piquets quand ils entendu courir le bruit de démé­nagement des machines.
    Les portes s’ouvrent et les né­gociations commencent, l’ambiance est assez chaude, chaque fois qu’un chef se pointe, il rentre sous les huées et les gros sifflets des ouvriers. A 10 h du matin, quand la direction a essayé de faire sortir des camions, les tra­vailleurs se sont couchés sur la route (en majorité des arabes et des fran­çais CFdétistes). Les camions n’ont pas pu sortir.
    Les travailleurs viennent tous les jours aux AG de la CGT-CFDT qui s’organisent en pleine rue devant la porte centrale. On entend dire que : "calmez-vous camarades, laissez-nous faire... Attention aux perturbateurs... Attention à la violence... programme commun... faites confiance aux syn­dicats...".
    Les ouvriers commencent à douter de la victoire. Peugeot débute son plan d’étouffement (il lui fallait éviter coûte que coûte une victoire même partielle des ouvriers). En mettant en place d’abord des circuits de fabrication de pièces qui permettent de faire face au conflit (à SO­CHAUX, à MULHOUSE ou ailleurs, tout est prévu : des installations, des spécialistes, des machines ultra-moder­nes, etc...). Peugeot a de l’expérience dans ce domaine, il a déjà cassé la grève de Renault en 73, la grève de MULHOUSE, la grève de St ÉTIENNE, et la grève de Chausson (J.7).
    Pendant ce temps, chaque jour, les cadres et les agents de maîtrise de SOCHAUX étaient informés de l’é­volution d’une grève qui, en principe, ne les concernait pas. Les lettres de licenciement pleuvent sur les gré­vistes et on assiste à une mobilisa­tion intensive des cadres des cycles qui distribuent régulièrement des tracts et des lettres aux travailleurs dispersés dans les blocs aux quatre coins de la région. Cette offensive finit par la constitution d’un « Comité pour la défense de la liberté du travail » qui, pendant plusieurs jours, organise des meetings devant les portes de l’entreprise. Ce comité est formé de cadres et de la police de Peugeot (CFT) qui discutent le soir pour agir le matin.
    Lundi 15 mars, devant les por­tières ouvertes où ne rentrent que des chefs.et leurs proches, les ouvriers sont venus en grand nombre. On est nombreux ce matin-là et cela montre que l’initiative d’occuper (de réoc­cuper) l’usine correspondait aux aspirations et à la volonté de l’ensemble des ouvriers. Le mouvement est fort et de nombreux heurts ont eu lieu entre l’aile gauche ouvrière et les syndicats ; les uns décidés à attaquer durement, les autres se pliant toujours à la volonté Peugeot. Après les résul­tats des négociations - 30 ouvriers licenciés - l’usine est immédiatement reprise par les travailleurs. Cette fois- ci la lutte rentre dans une autre phase, mais les ouvriers combatifs ne sont pas organisés politiquement, ils ne peuvent organiser un plan d’ensemble et la direction de la grève revient aux syndicats. Ces derniers refusent la formation de tout groupe au comité qui soit en dehors de leur contrôle syndical.
    La CGT est très préoccupée par les élections cantonales et son can­didat PCF (Paganeli). La grève des cycles ne doit pas s’amplifier, sinon ça n’ira pas pour eux. Aux AG qu’ils organisent, ils parlent beaucoup de "provocations gauchistes", ils ne cessent de dire qu’il y a des comman­dos CFT anti-grévistes et que les ouvriers doivent se montrer « dignes » c’est à dire : du calme, du calme... Les revendications sont oubliées au profit du blablabla traditionnel : l’échelle mobile, retraite à 60 ans, défense des libertés syndicales, etc... Les ouvriers commencent à venir de moins en moins aux meetings, ils veulent de véritables propositions, ils ne veulent plus écouter ces dis­cours, les jeunes s’emmerdent aux commissions et le socialisme, ils s’en foutent ; ils veulent l’animation de la grève, il leur manque de l’ambian­ce dans cette petite ville toujours triste avec le bruit des usines Peugeot, les murs noirs de fumée polluant l’espace. Il leur faut de la musique dans la boite, des chants, des danses, des amusements divers, et pourquoi pas, une crèche, un restaurant et tout ce qu’il faut pour vivre dans la boite. Une grève, c’est une fête et non un enterrement. C’est ce genre de choix qui encourage les gars à venir nom­breux aux piquets. Mais Peugeot- cycles n’est pas Chausson ou Lip. On ne propose rien pour ça... La grève était bien triste. Le MTA est trop faible dans la région pour aider à créer des initiatives genre de Chaus­son mais l’esprit MTA existe chez les frères arabes de la boite : autonomie ouvrière arabe et solidarité totale avec les ouvriers français. D’ailleurs, ils ont participé très activement à la grève et ils l’ont vécue de bout en bout. Peugeot crie et prétend que c’est les immigrés qui ont demandé la grève pour pouvoir les vider facilement et monter l’aile droite contre eux.
    Dans les jours qui suivent les syndicats organisent des collectes, mais l’argent... c’est pour eux. Encore aujourd’hui, personne n’a vu un sou. Les syndicats promènent les ouvriers qui veulent bien encore les suivre à la sous-préfecture de MONTBELIARD pour demander des négo­ciations. Pendant ce temps, les cadres et la maîtrise s’organisent à la cantine sans être inquiétés. A ceux qui propo­sent de prendre la cantine pour la grève, le syndicat répond qu’il ne faut pas de violence. Pourtant le premier affrontement entre grévistes et anti­grévistes a lieu le 18 mars où un commando de 200 personnes 9cadres et agents de maîtrise) ont enfoncé une porte pour vider les soixante grévistes qui constituent les piquets de grève. Cette première tentative de prise de l’usine a échoué parce que plusieurs centaines d’ouvriers étaient à l’extérieur de l’usine dans l’attente d’un meeting qui devait avoir lieu ce matin du 18.3.
    Deux jours plus tard, un coup de force bien organisé va changer la situation. Sous la protection de la police, la maîtrise, les cadres, la CGC et des gars de la CFT auto attaquent la portière centrale, ils sont 150, les ouvriers à l’intérieur ne fond pas le poids, mais à l’extérieur il y a bien 2000 gars venus pour l’AG. Tout le monde veut se battre contre ces salauds du patron, mais le syndi­cat empêche l’affrontement indispen­sable à la victoire. Il demande aux ouvriers de ne pas répondre et de laisser entrer. Tout le monde sait bien que ce matin on aurait pu gagner, mais le syndicat a une fois de plus trahi. Ce matin-là, les immigrés ont courageusement résisté devant les coups de matraque, et comme à Chausson, les premières victimes étaient deux de nos frères arabes. Ce jour-là, le nombre des licencie­ments est porté à 47. La colère est grande, les syndicats sont en cause. La CGT appelle à la non violence, elle propose la carte et le programme commun, et la CFDT ne sait prendre aucune décision de lutte propre à elle ; elle se rallie toujours aux idées de la CGT. La revendication de 300 f pour tous est transformée par la CGT en "150 F pour tous". La tension monte, la révolte grandit, on attend toujours d’éventuelles négociations. Dans les foyers et les cafés, tout tour­nait autour de la lutte des cycles. Les ouvriers discutent entre eux pour savoir ce qu’ils peuvent faire d’une manière autonome. Ils ne supportent plus d’attendre des heures pendant de longs jours devant la portière cen­trale. Ils organisent des manifestations de popularisation dans le pays de Montbéliard. L’une de ces manifes­tations s’est dirigée vers la gare de Montbéliard pour empêcher le départ des trains. C’est bien disait un immigré "maintenant tout le monde va parler de nous".
    C’est l’aile gauche cédétiste qui a orga­nisé cette action, mais le lendemain elle fait un autre truc bien meilleur encore. C’était le lundi 29.3, une nou­velle se répand disant que lors des discussions entre syndicats et direction au dernier C.E, on racontait : "Qu’il n’était pas question de lever les li­cenciements et de céder sur plus des 86 F déjà proposés".
    Une vingtaine de grévistes décidait alors de monter voir ce qui se passait dans la tour où se tenait le débat. Ils prennent position dans la salle du C.E et ils retiennent les représentants de la direction, relâchant plus tard l’un d’entre eux pris de malaise. La séquestration commencée à 11 h, s’est achevée vers 20 h car les travail­leurs craignaient une intervention de la police. Ils relâchent tout le monde sous la pression constante des syndi­cats qui ne veulent pas ce genre de chose. Ils libèrent les séquestrés, mais ceux-ci furent copieusement insultés par la double haie de grévistes qui les attendait aux portières.
    Le lendemain, mardi 30.3, la po­lice se pointe à l’usine pour la proté­ger. Les cadres et certains ouvriers ont repris le travail (1000 personnes). Elle va changer la situation du tout au tout. Ce jour-là, les travailleurs des cycles espèrent surtout une solidarité de l’ensemble du pays.
    Le jour suivant une idée se dégage "rentrer dans l’usine, rallier les ou­vriers qui travaillent, montrer la for­ce des travailleurs et isoler chefs et mouchards".
    C’est ce qu’il fallait faire pour renfor­cer la grève... Les ouvriers imposent leur idée à l’AG du matin et puis 300 d’entre eux foncent sur les piquets des flics et de la maîtrise qui surveille ceux qui travaillent. Les syndicats demandent toujours l’arrêt de ce genre d’action et avec des cris déses­pérés veulent faire ressortir les copains de l’usine pour aller les promener ailleurs. Les ouvriers rentrent en manif et font le tour des ateliers. Les chefs se cachent mais d’autres salauds se font casser la gueule au passage. Devant cette détermination et cette fermeté les indécis se rallient au mouvement (une ouvrière âgée déclare à radio Assifa que c’est un délégué CGT qui l’a poussée à aller travailler). La manifestation grossit, elle passe dans l’autre partie de l’usine (Man- deur) où la portière vole en éclat. Les ouvriers enthousiastes, heureux, mais forts, ressortent et se dirigent vers la ville. Pendant ce temps, les CRS encadrent l’usine avec l’aide des gardes mobile . Ce jour-là fut une immense victoire des ouvriers des cycles. Ils sont plus de 4000 sur place, les ouvriers des usines voisi­nes arrivent en manif exprimant leur solidarité et se joignent à la grande manifestation. L’espoir de gagner revient chez tous. Un coup sévère a été porté à Peugeot et aux syndicats qui ont peur de ce qui se passe car, depuis 68, jamais la région n’a connu une lutte de cette ampleur. Suite à cette victoire, les ouvriers ont voulu reprendre l’usine, populariser la grève en allant à Sochaux et ailleurs. Mais la direction syndicale opposée à toutes les initiatives ouvrières rassemble ses troupes, se remet de ces émotions et organise un meeting enterrement avec la ballade habituelle à la sous- préfecture.
    Dans cette lutte il y a beaucoup d’ouvriers décidés ; les immigrés afri­cains, portugais et arabes se sont mon­trés très offensifs contrairement à ce que disent certains. Il y a une grande combativitée ouvrière non organisée, ce qu’il manque surtout, et ce jour-là on l’a bien senti, c’est un pôle groupé en comité de travailleurs autonomes qui donne des idées et des perspectives nouvelles à l’ensemble des ouvriers de l’usine.
    Le jeudi matin, après la démo­bilisation et le manque de perspectives offertes par les syndicats, seuls les ouvriers combatifs se retrouvent de­vant l’usine. Ils ne veulent pas des propositions syndicales. La CGT traite la gauche ouvrière d’aventuriste et de minoritaire. La CFDT a eu beaucoup de mal à faire régner l’ordre. Le soir même la révolte est si grande qu’un dirigeant (P.C.G.T.) se fera casser la gueule à la portière centrale avec l’approbation de tous ceux qui étaient là.
    Le vendredi matin, il y a 2000 personnes à l’AG. La proposition syndicale est : "on rentre dans l’usine mais par groupe de 10 et on va dans nos ateliers". Refus de l’ensemble des ouvriers : "nous les délégués, on rentre à l’usine, et vous, vous irez barrer l’autoroute".
    Tout le monde rigole car à l’époque, l’autoroute est bloquée pour travaux. Cependant les ouvriers n’arrivent pas à imposer leur point de vue. Les syn­dicats ne veulent pas cette fois-ci se laisser déborder et recommencer comme mercredi, ils ont eu trop peur. La division est grande, d’un côté les ouvriers disent : tous à l’usine, de l’autre, les syndicats qui se rangent résolument et fermement contre la volonté des ouvriers. Le fossé va se creuser toute la matinée. Finalement, 300 ouvriers révoltés mais découragés vont barrer la route nationale de Beaulieu. Le désespoir grandit, quand, à midi, la direction syndicale vient lever le barrage en disant que les flics vont venir. L’extrême combati­vité des ouvriers les a sérieusement ébranlé ce jour-là et ils vont se dépê­cher pour arrêter la grève. L’après-midi, ils organisent un meeting syn­dical de clôture : "camarades, ne restons pas isolés, allons travailler et menons l’ac­tion tous les jours dans nos ateliers".
    La reprise a été décidée le lun­di 5 avril avec quelques miettes, Peugeot a gagné. Neuf licenciements ont été maintenus, avec seulement 86 F d’augmentation pour une grève de trente jours. Les ouvriers ne peu­vent pas aller plus loin car ils savent que maintenant on ne peut rien gagner avec les syndicats qui les poi­gnardent dans le dos.
    Les revendications sont défen­dues de l’intérieur, disent les syndi­cats. Mais les travailleurs déçus luttent aujourd’hui contre les divisions, les mutations qui cessent de s’accentuer. La maîtrise et la direction vont se venger.

    (M.T.A. Peugeot du pays de Mont­béliard et ouvriers de Beaulieu).

Notes :

[1Il arrive que parfois aussi Peugeot se casse le nez ! Quand 500 ouvriers italiens sont arrivés dans l’usine en 1973, il y a eu comme un beau bordel ... après avoir dévasté la cantine parce qu’ils trouvaient qu’on ne leur donnait pas assez à manger, les ita­liens se sont rendus au pas et en chantant au bureau d’embauche ; sur les chaines, ils ont refusé systémati­quement tous les postes proposés et ont passé une grande partie de leur temps à s’engueuler avec les chefs. A la fin de la semaine une gran­de partie d’entre eux décidait de partir, trouvant, le travail trop dur, et s’installait, sans payer le billet, dans un train en partance pour leur pays. Un bel exemple d’insubordi­nation ouvrière !

[2A la fin du mois de mars, 80 ouvriers que Peugeot trimbalait entre le foyer et l’usine, dans un car de 40 places, décident de revenir à pieds de l’usine en manifestant et chantant contre les conditions de transports. Le lendemain matin ils votent la grève, "détournent" le bus sur le siège de la direction, et obtien­nent après une rapide négociation un autre bus et le paiement des heures de grève.

[3Comme, lorsque quand, écœurés par l’attitude des syndicats, les travail­leurs africains de banlieue décident d’arrêter la grève alors qu’ils en avaient été l’un des fers de lance, pour revenir sur leur décision après une assemblée dramatique avec leurs camarades im­migrés du foyer.




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