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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Grève des facs
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 38-44.
Article mis en ligne le 13 janvier 2014
dernière modification le 12 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Trois mois de grève dans l’université, de blocage d’une institution qui participe à asseoir la domination capitaliste sur toute la société. Nous n’avons pas voulu ici reprendre l’analyse nécessaire sur l’école aujourd’hui, son rôle de formation de la force de travail, le rôle de la science dans la restructuration de la grande industrie et comment l’école participe à l’exploitation générale dans la société.Nous renvoyons à la brochure de "L’École en Lutte" : "L’École, Atelier de la Société-usine". Nous avons préféré, au bilan nécrologique sur le mouvement, donner la parole à des camarades de Tolbiac qui ont participé à la lutte tant dans l’animation de la grève dans la fac, qu’aux A.G. et coordinations nationales. Cette discussion appelle plusieurs remarques. On notera d’abord que l’analyse qui est faite du mouvement se situe toujours par rapport à la réalité immédiate de ce qu’a été la lutte et non à des niveaux politiques formels. Il est étonnant de remarquer que, alors que dans les A.G. les groupes nous imposaient des diatribes de plusieurs heures sur la nécessité de la liaison avec les syndicats d’enseignants et de travailleurs, il ne reste rien de cela dans la discussion entre les camarades.
La liaison avec les syndicats pour un appel à la grève générale relève d’une analyse arriérée du milieu étudiant comme étincelle à une explosion plus générale ou comme mouvement périphérique pouvant entraîner son centre, c’est-à-dire les syndicats ouvriers.
Dans le mouvement et dans cette discussion les cama­rades ont préféré rechercher la spécificité de l’étudiant, ses capacités de lutte, comment et sur quoi la liaison avec les syndicats est possible. Cette liaison ne passe pas par un forcing sur les directions, qu’on dénoncera après des refus comme réformistes, mais par l’émergence d’une autono­mie étudiante capable de s’organiser sur ses besoins ma­tériels et recherchant dans la lutte et sur ces bases la liai­son avec les structures de lutte des travailleurs. C’est dans ce cadre que se situe le rapport au syndicat.
On n’y trouvera pas la cohérence a priori et le ressasse­ment de quelques formules qui caractérisent les discours des groupes et leurs clivages formels, mais un débat parfois heurté et contradictoire parce qu’inséré dans les limites actuelles du mouvement réel, et surtout la volonté com­mune de tracer les éléments d’une alternative en terme objectifs, de moyens, de violence dans les manifs, d’orga­nisation dans les facultés.


Camarades : Comment la grève a-t-elle démarrée ? Est-ce à partir d’une propa­gande de la part des organisations ? ou parce que certaines facs de province ont ouvert la voie ?

B : Dès janvier-Février, L’UNEF a appelé à des réunions, des A.G. pour débattre de la réforme du second cycle, mais n’avait pas pour autant l’intention de déclencher une grève, cela s’est vu lorsque la Ligue et les diverses organisations d’extrême-gauche ont tenté de lancer le mouvement. Au dé­but de la grève l’UNEF a voté contre pendant une semaine. Apparemment, le mouvement a débuté sous l’impul­sion des organisations, mais il y avait déjà une atmosphère interne aux étu­diants qui régnait dans toutes les facs et ce prétexte a été très vite suivi, il y a eu deux A.G., la première à 150, la deuxième réunissant près de mille étu­diants. Pourtant cela ne faisait qu’une semaine que l’information circulait vraiment. Les étudiants ont voté la grève immédiatement sans connaître le contenu de la réforme, il s’agissait surtout de faire grève, de s’arrêter de bûcher.

L : Deux précisions : l’UNEF avait ramassé une veste aux élections et d’autre part les organisations sentaient qu’il y avait une prédisposition pour lutter. Il existait déjà des facs en grève quand l’UNEF a voulu lancer son mouvement. Elle ne voulait pas se faire dépasser sur Tolbiac... c’est pour cela qu’elle tentait de prendre l’initiative du mouvement. Mais ce n’est pas l’UNEF qui a lancé la discussion sur la réforme pour la simple raison que de­puis trois ans elle collabore avec le S.N.E.S.U.P. à son élaboration.

V : D’accord pour les militants, mais pour l’ensemble des étudiants, c’est un truc qui a été plaqué. C’était l’explo­sion d’un raz-le-bol. Les étudiants se foutaient pas mal de savoir que l’UNEF ait ramassé une veste aux élections, ou qu’il y ait des grèves en province.

L : Ce que je dis, c’est l’analyse qu’on fait les organisations. D’autre part, la grève a été lancée pour deux jours afin de propager plus efficace­ment l’information. Les 150 mecs de la première A.G. se sont balladés dans la fac pour faire débrayer les T.D. sur la base de cette information.

F : Même si les étudiants ne se sont pas mis en grève de façon lucide, ils savaient déjà qu’à Nantes une fac était en grève. Quand à l’UNEF elle propo­sait des forums de discussions sur la réforme et ses dangers ; chose contra­dictoire puisque le SNESUP, son grand frère, n’a rien fait au CNESER contre la réforme.

L : Ils ont eu un rôle d’alliés du pou­voir, préparant ainsi le passage de la ré­forme.

C : Tous les ans les organisations font de l’information sur les sombres pro­jets du pouvoir. Comment se fait-il que cette année la grève ait rencontré un terrain favorable ?

V : Parce qu’on s’emmerde à la fac.

B : Ce début de la grève n’a pas eu de caractère politique clair. Parce que les étudiants n’avaient aucune envie de travailler ni de réfléchir sur leur man­que d’envie de travailler, depuis 68, les grèves étudiantes étaient complètement planifiées, donc sans efficacité. Par contre, cette année, les étudiants en ayant profondément raz-le-bol se sont lancés dans une grève nouvelle et se sont trouvés, au départ, dé­sarmés, cela s’est vu dans les mots d’ordre incohérents qui sont sortis, dans les objectifs, dans la tentative de faire quelque chose, qui avait été voté mais pas assumé. Dans le développe­ment de la grève, cela s’est déroulé autrement ; les organisations gauchistes ont été obligés d’accepter un débat profond. Le terrain favorable était là, moins politique que psychologique au début. Le mouvement a démarré très massivement et très vite. On nous a parlé de mobilisation, or au bout de trois semaines il n’était plus utile d’en parler ; il y avait une majorité de facs en grève, et dans les facs une majorité d’étudiants en grève.

L : Au moment où on a démarré, il y y avait un climat général déjà tendu : les viticulteurs, les Corses... Les gens étaient tous branchés sur quelque chose. Cela n’était pas si apolitique que ça ; seulement il n’y avait pas de syn­thèse.
L’élément le plus déterminant pour nous, en philo, pour arrêter les TD fut de dire : "cette réforme, c’est faire venir un tiers de flics, un tiers de pa­trons, un tiers de profs pour nous don­ner les diplômes". Et même si objecti­vement c’était faux, cela a été déter­minant.

V : On était à 15 jours des vacances, on se faisait chier, on avait raz le bol de ce trimestre qui n’en finissait pas.

F : On dit qu’il n’y avait aucune mo­tivation politique au départ que c’était uniquement viscéral ; depuis 68, il y a une sorte de suspension dans l’esprit des gens qui restait insatisfaite et ce qui s’est produit au débrayage des TD c’est un peu un précipité de cette suspension.

C : En fait il y avait un raz le bol qui ne s’exprimait pas en terme idéolo­gique... C’est pour ça que le cadre proposé par les organisations et leur discours ne collaient pas avec ce que recherchait les étudiants ?

JM : En fait, on avait envie d’arrêter pour arrêter ; à tel point que c’est pour intervenir dans les TD qu’on s’est vraiment décidé à lire la réforme !

B : C’est vrai qu’au départ, les étu­diants s’en foutaient de la réforme ; quand on leur parlait, ils répondaient : "occupation, action, grève" ; c’était une grève sans revendication, une grève contre le travail. La réforme du second cycle plaquée là dessus, c’est le ré­sultat de la pratique et de l’analyse des organisations gauchistes, qui à chaque fois qu’il y a un mouvement étudiant passent complètement à côté de la plaque !

L : Je crois qu’il y a eu deux pé­riodes ; d’abord, il y a eu cette prise de conscience que les patrons rentraient à l’université, qu’ils y étaient institu­tionnalisés. On a d’ailleurs eu à expli­quer après, qu’ils y étaient déjà et de­puis longtemps.
La deuxième période, c’est lorsque les mecs se sont aperçus que la sélection allait être plus sévère et que l’université qu’on voulait, c’était foutu ! On a très vite organisé des commissions pour que les types puissent prendre en charge la lutte. Mais c’est la commission anima­tion qui a été la seule à vraiment marcher...

B : D’ailleurs, pendant assez longtemps, il n’y a pas eu de comité de grève et c’est la commission animation qui en a joué le rôle. Alors très vite les orgas ont imposé un comité de grève parce qu’elles n’étaient pas dans la Comission.

L : C’est là que se sont retrouvés les inorganisés ; c’est de là que sont parties les premières initiatives. C’est pourquoi on a dénoncé l’attitude des orgas qui monopolisaient la parole dans les AG, mais qui n’étaient pas présentes dans la pratique sur les initiatives qui partaient de fait de cette commission.

C : Avant de parler de la forme qu’a pris l’autonomie étudiante, est-ce que vous pourriez parler du contenu de la réforme ?

L : Quand les orgas nous ont présenté la réforme, nous leur avons dit que c’était un ensemble beaucoup plus im­portant qui était en cause, tout un mode de vie.

F : Cette réforme a montré qu’à l’université les types avaient tort de se croire plus ou moins libre. Elle mon­trait l’obligation de suivre des filières d’enseignement, aux dépens d’autres, sans aucune liberté.

C : Est-ce que tu peux préciser ce que les étudiants attendaient ; l’UNEF sem­ble dire que c’est un "vrai" métier, tu sembles dire que ce n’est pas le cas ; alors ?

F : Je crois ce qui déconne dans ce que dit l’UNEF, c’est qu’elle entretient l’espoir que les types pourraient être cadre alors que ce n’est plus à l’ordre du jour depuis longtemps. Elle critique la réforme en disant qu’elle renforce la sélection alors que ça fait longtemps qu’elle a atteint son niveau de croi­sière par des voies détournées.

L : La question de la recherche du métier, c’est assez compliqué parce que c’est à envisager de façon différente suivant les filières d’enseignement, ça s’est vu au moment des examens où les étudiants en droit avaient une attitude différente de ceux de philo ou d’his­toire. Ceux de droit et de sciences éco, sont plus concernés par ces histoires de métier.

B : C’est un problème qui n’est pas apparu au début de la grève. Au bout de deux mois, les types se sont dits qu’il fallait continuer l’action mais qu’ils ne voyaient pas vers quoi ; alors ils se sont préparés à passer leurs exa­mens, mais pas pour un métier, simple­ment pour l’année passée, pour ne pas la perdre !

F : Les premiers examens étaient en droit, et ils ne se sont pas tenus.

L : Je vois là l’effet des 2 mois de réflexion qu’on a pu avoir. Il y a eu un besoin impératif d’intervention ex­térieure, c’est pour ça qu’on a fait le boycott, et majoritairement les mecs ont refusé de passer leur exam. Mais il y avait une possibilité de s’appuyer sur des gens extérieurs. Sinon ils ne l’au­raient pas fait.
D’autre part, ils étaient d’accord à condition que tout le monde fasse le boycott.

F : De même pour Sciences eco, les exams ne se sont pas tenus. Mais s’ils ne se sont pas tenus, c’est parce que les exams devaient porter sur tout le pro­gramme et que les étudiants ne les avaient pas révisés.

A : Pour résumer cette première par­tie, la question fondamentale est : pourquoi la grève a duré si longtemps ? Dès lors, on pourra comprendre pour­quoi ce raz-le-bol, qui dure habituelle­ment quinze jours, a duré trois mois. Il faut discerner parmi les étudiants deux catégories : ceux qui se sentaient attaqués par le travail supplémentaire que cette réforme leur imposait, par la connerie qu’on allait leur demander de savoir, ce sont par exemple les étu­diants de philo, langues, histoire.... ceux-là n’ont pas l’optique du travail lorsqu’ils viennent à l’université, ils y viennent parce qu’ils ne veulent pas aller travailler tout de suite et finale­ment ils préfèrent se démerder pour vivre. Pour ceux-là la question du mé­tier ne se pose pas puisqu’ils n’espèrent rien, ils savent que 1 % d’entre eux aura le CAPES ou l’agreg. Ils ont été un ferment des grèves. Mais il y a une autre catégorie : ceux de sciences éco, droit, à qui, aujourd’hui, on fait mi­roiter un boulet de cadre technico- commercial, comme dit Alice ! Saunié : Seité, qui serait en fait un boulot de merde du genre O.S. de la gestion ou marketing, mais ça ne fait rien, pour eux, subsiste encore la possibilité d’un métier. Et eux aussi ont fait grève, car cette réforme avec les différentes filières qu’elle introduit va les sélec­tionner. Ils étaient, avec leur licence de sciences éco ou de droit, beaucoup plus sûrs. Quant aux exams ils ont été les premiers à les boycotter, eux qui théoriquement sont le plus à droite suivant un schéma classique et primaire qui voudrait qu’ils n’aient rien fait pen­dant cette grève. Ils n’étaient pas sur la fac, mais pas pour bosser chez eux, plutôt pour faire autre chose ou ex­périmenter des trucs nouveaux. Lors­qu’ils sont revenus et qu’on leur a posé un examen terminal sur tout le pro­gramme qu’ils n’avaient pas révisé, ils se sont sentis attaqués et ça a été le boycott.

F : Les mecs qui sont en sciences éco ou en droit sont plus radicalisés qu’on peut le penser. Regardez le nombre d’étudiants qui sortent avec une li­cence et qui font quelque chose qui n’a rien à voir avec ce qu’ils pensaient pouvoir faire.

L : Pour revenir aux exams ; les mecs boycottent pour d’autres raisons. C’est par rapport au reste de la lutte qui peut être menée dans la faculté sur des bases de solidarité et aussi à cause de l’intervention extérieure.

F : C’est aussi un climat créé. Quand ils viennent à Tolbiac, ils savent qu’ils y a grève depuis trois mois.

C : On a parlé du rôle unificateur qu’a eu la lutte. Est-ce qu’on pourrait revenir sur le déroulement de la lutte et la manière dont a fonctionné les A.G., les coordinations ? Comment cela s’est-il passé ?

L : 5 coordinations !

LE. : Les A.G. étaient orchestrés par les militants, organisés, alors qu’au ni­veau de la fac, la grève était reprise en charge par la masse des étudiants qui n’étaient pas motivés pour parler po­litique, en tout cas au début.

L : Et comme le discours des orgas ne correspondaient pas à nos besoins, on a laissé faire en A.G. au moins au début. C’est ce qui fait que pour la première coordination à Tolbiac on s’est fait complètement avoir. Après on s’est rendu compte que le pouvoir était à l’A.G., qu’il y avait un pouvoir de fait sur les lieux et surtout vis-à-vis des coordinations.

F : Cependant, même si les types gueulaient contre les discours et les magouilles des orgas, je crois qu’ils n’avaient pas pour autant envie de prendre le pouvoir eux-mêmes en A.G. Ils veulent déléguer le pouvoir et ils ne veulent pas y participer. D’autre part, les organisations avaient une image de marque, un passé et on pouvait comp­ter sur elles tant qu’organes dirigeants.

L : On croyait ça !

B : Au début de la grève, c’est vrai, pas mal de gens votaient pour les orga­nisations. C’est normal, elles arrivaient avec une structure, un discours..., et de fait s’imposaient. A la fin des A.G., elles présentaient des choses mais d’une manière isolée, décousue, et donc sans impact. De là, s’est fait sentir le besoin de se regrouper, sans pour cela recréer une organisation, pour coordonner nos remarques puisqu’il était apparu qu’­elles allaient dans le même sens. C’est à partir de ce moment là que les étu­diants, voyant se dessiner quelque chose d’alternatif aux discours des or­ganisations, ont voté pour nous.

L : Néanmoins, dès le début de la grève, on a été élu, mais uniquement parce qu’on ne représentait aucune organisation.

J-P : C’était une caution anti-magouille.

B : Mais à la première coordination on n’y était pas, parce qu’on ne s’était pas présenté. On ne pouvait pas se présen­ter sur des remarques. C’est lorsqu’on s’est regroupé qu’on a commencé à être élu pour les coordinations.

C : Comment s’est creusé le fossé avec les organisations ?

M : Il est arrivé un moment où on en a eu marre des querelles entre organi­sations et de leur blocage.

F : Le fossé s’est surtout creusé à partir du moment où notre discours a commencé à s’élaborer, où on a ren­contré des copains de Nanterre qui avaient sorti un tract où ils propo­saient d’autres analyses et d’autres objectifs, depuis on a avancé, toujours est-il que ça a été le point de départ.

B : Dès le début c’était anti-organi­sation parce que le discours des or­ganisations nous paraissait déjà vide. A partir du moment où on a eu une analyse, le fossé s’est encore creusé davantage. On a commencé à se poser en alternative. On a pu imposer un débat, ne serait-ce que parce qu’on représentait une nouvelle voie.

L : Même avant d’aller à Nanterre, il y avait -un noyau ; ça se cristalisait à Tolbiac.

F : En effet, on s’apercevait du déca­lage qui existait entre ceux qui étaient à la tribune et l’ensemble des étudiants.

L : La première chose qu’on a deman­dé, ce sont des débats de fond, alors qu’en A.G. on nous imposait des at­taques entre la Ligue, l’U.N.E.F., et l’A.J.S.

B : Par exemple, à la première coor­dination de Tolbiac, pendant 35 h. les orgas. se sont battues sur le prin­cipe d’une manif. centrale, nationale ou des manifs régionales,sur le fait que, se serait unitaire, tandis que ça, se serait diviseur. En fait le débat était une lutte pour le pouvoir entre les orgas d’extrême-gauche et l’U.N.E.F.

C : Le débat de fond vous l’exigiez en quels termes ?

B : On demandait aussi une lecture politique de la réforme avec ses consé­quences économiques et celles sur notre avenir social.

F : La base de tout a été de ne plus voir les trucs en termes de revalorisa­tion du diplôme. De toute façon nous n’avons pas de débouchés. Toutes les obligations qu’on nous impose pour mériter des débouchés c’est nous leur­rer. L’école ne nous donnera pas plus tard un métier, c’est une institution qui nous oblige à étudier pour acqué­rir tel ou tel comportement, pour faire de nous des rouages du système.

B : On a aussi dénoncé le mythe de l’école qui te donne un savoir parce qu’il est vraiment illusoire.

A : Pour les organisations, il y avait deux choses. Premièrement, donner un contenu à la grève à travers l’analyse de la réforme en expliquant que les patrons allaient rentrer à l’université, que la sélection allait être accrue.... La deuxième chose étant la prise de pouvoir sur le mouvement, d’où les magouilles dans les A.G. et les coordinations avec le fameux cartel Ligue - A.J.S. - P.S.U. contre U.N.E.F., Révo (!) - M.L. aboyant au cul. Notre intervention a servi à remettre en cause leur analyse et leur pouvoir, puis­que finalement c’est cette analyse soi-disant de fond qui leur servait à prendre le pouvoir. Nous avons pu ainsi nous poser en alternative, et ce phénomène a eu toute son expression à la coordination de TOULOUSE où plus d’un des délégués ont refusé de voter pour des motions qui ne conte­naient que des mots d’ordre proclamatoires et dont le seul but était de donne une représentativité au mouve­ment en donnant le pouvoir aux orga­nisations. L’erreur a été que ce refus de vote se soit exprimé en termes d’opposition et pas encore en termes de construction, de regroupement d’é­tudiants se prenant en charge eux- mêmes de manière autonome sur leur besoin.

B : A la base de notre analyse il y avait celle du mouvement en tant que refus du travail et on a commencé à la situation sociale de l’étudiant. On est sorti du champ universitaire strict, ce qui nous a permis d’envisager, d’une façon différente des groupes gauchistes, la liaison avec les autres catégories sociales.

C : Qu’en est-il sorti de ce courant, au niveau des A.G., des coordinations ?

A : Dans les A.G. nous avons réussi à aborder les questions concernant la réalité de l’étudiant, son existence, ses besoins. Mais les orgas, avec leurs té­nors à la tribune en revenaient toujours à des trucs formels type les fascistes, les manifs à préparer... et coupaient court à tout débat. Pour nous, à ce moment se posait le problème de l’abssence d’une structure capable de s’op­poser aux groupes, peut-être pas dans les mêmes termes, mais en tout cas ca­pable d’envoyer chier les orgas et de continuer à discuter sur ce qui nous concernait, ce qui nous intéressait.

L : C’est aussi parce que les A.G. étaient complètement structurées par les coordinations en ce qui concerne les ordres du jour : il y avait toujours trois heures de compte-rendu de coord, puis la préparation de la manif qui avait été décidée. Comme on respectait cette démocratie complètement for­melle, on s’est fait avoir.

F : On n’a pas fait non plus, auprès des étudiants, ce qu’il fallait pour qu’ils sortent dans les A.G. ce qu’ils avaient dans les tripes.

L : Il faut voir que parmi les gens les plus radicalisés sur la fac, et même par­mi nous il y avait un manque de com­préhension de l’intérêt d’avoir un dis­cours politique et de se battre pour le défendre. Ça a changé quand on s’est rendu compte que pour faire vraiment quelque chose, il fallait passer par l’A.G., se battre pour le pouvoir dans l’A.G. ; or là, le pouvoir ça signifiait des voix, donc un discours... Au début, il fallait qu’on court récupérer les co­pains pour qu’ils viennent voter !

C : Parlons des manifs. La fonction qu’elles ont eu pour les orgas et la fonction qu’elles auraient pu avoir d’après vous ?

LL : Elles ont été décevantes On pen­sait que les orgas auraient pris plus de responsabilités par rapport à la vio­lence par exemple. On ne s’attendait pas non plus, faut dire, à un dispositif policier de cette envergure.
A la manif nationale du 15 avril on a eu peur ; les Brigades Spéciales d’interven­tion dans le métro, les portes qui se ferment juste à temps... On a conclu qu’il fallait trouver d’autres formes d’action que les gigantesques manifs "traîne savate". Dès le début on avait proposer des actions éclatées par grou­pes de 3- - 50 : bloquer la circulation, des occupations, prendre le micro dans les gares : des actions à la fois symbo­liques, mais surtout gênantes pour le pouvoir ; avec impact sur la population.

F : Au départ faire une manif de 50.000 mecs ça a une signification po­litique, c’est important mais à condi­tion qu’on en reste là, que ça ne devienne pas rituel.

L : Le but des orgas à travers ces ma­nifs, ce n’était pas de-répondre.à la volonté de lutte des étudiants ni de s’affronter avec le pouvoir, mais d’ac­quérir une légitimité, une représentati­vité. Pour eux leur étiquette leur pa­raissait suffisante en terme d’opposi­tion au pouvoir. La preuve, c’est que quand nous, on a voulu trouver ce qu’il y avait dans les revendications spécifique du milieu étudiant, ce qui pouvait le mieux déboucher sur la liaison avec les travailleurs en lutte, les orgas n’ont pas voulu le débat, leur existence politique à elles leur parais­sait suffisante sur ce terrain.

A : Les besoins des étudiants, les orgas n’en ont rien à foutre. Pour elles, l’en­ jeu, c’est d’organiser des manifs de masse et responsables. C’est tout le jeu du trotskysme vis-à-vis du PC et de l’Union de la gauche. Leur cheval de bataille a d’ailleurs été pendant toute cette grève de mettre au pied du mur les orgas syndicales et lorsque ce n’était pas possible de dénoncer leur "direction réformiste". C’était donc le rôle des orgas d’encadrer les manifs, de chercher à les présenter comme res­ponsables d’où les 50 gros bras de l’AJS, armés de manches de pioches, que le 15 avril déblayait le terrain de­vant eux, c’est-à-dire castagnaient les types en avant de la manif. Les orgas ont fait tout ce qu’il fallait pour que les manifs restent à un niveau d’af­frontement minima, alors qu’elles pou­vaient prendre une allure différente : il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé à Strasbourg, Toulouse, Bordeaux, Gre­noble où le poids des groupes est moins fort sur le mouvement.

C : Et tous les types devant la manif ? A : Lorsque les mecs de la manif criaient "cho-cho-cho-chômage raz-le-bol", devant il y en avait qui repre­naient : "tra-tra-travail raz-le-bol", parce qu’il y en avait plein qui étaient de jeunes travailleurs anciennement étudiants, qui, c’est vrai, utilisaient ces manifs pour affirmer une radicalité plus forte. Mais évidement cette radi­calité n’était pas reprise en compte par les orgas qui restaient fixées sur leur vieille parano : "Ce sont des étudiants de la préfecture, des provos, des lumpens".

J.M. : En fait, je crois qu’il ne faut pas espérer déborder une manif de ce type, mais faire toute autre chose, se placer sur un autre terrain ; autrement on entre dans le cycle imbécile de se si­tuer par rapport aux orgas gauchistes qui elles mêmes ne se situent que par rapport au PC et aux syndicats, qui eux ne se situent que par rapport à l’union de la gauche, qui ne se situe que par rapport aux élections pour bouffer le gâteau du pouvoir actuel !!!

C : Vous venez d’aborder la nécessité de tenir un certain niveau de violence dans l’affrontement par rapport à l’Etat ; et auparavant vous avez parlé du débat que vous avez essayé de lan­cer à un niveau assez profond, sur l’école, le travail. Peut être que les capacités d’auto-organisation du mou­vement étudiant seraient plus impor­tantes, si vous arriviez à dire claire­ment ce que vous voulez. Qu’est-ce que l’on peut gagner dans une grève étudiante ?

Un étudiant Italien présent à la dis­cussion.
Avant de parler des objectifs, il faut savoir quelle est la composition de classe dans l’université. Chez nous, en Italie, l’université se vide, les étudiants, en tant qu’étudiants universitaires n’ex­istent plus. La grande masse des étu­diants sort de l’université,a des besoins des conditions matérielles d’existence qui ne sont pas liées à l’université. Dans la pratique ça veut dire que l’universi­té, ça ne peut pas être un lieu d’organisation. Ce problème d’organisation ce n’est pas un problème de "quelle ligne politique choisir", mais de com­ment organiser les luttes des gens sur ce terrain.

L : Je crois qu’en France, il y a encore des gens qui se posent des questions sur les problèmes sociaux, qui sont disponibles politiquement.

F : Pour ça, il faut que les types sor­tent sur l’extérieur ; à UP6, en archi, des contacts ont été pris avec les comités de chômage du quartier. Les exams se sont passés sur les rapports des contacts que les étudiants avaient eu avec le quartier.

L : J’ai vraiment senti que, ces trois mois de grève, les étudiants attendaient qu’on leur propose un nouveau type d’organisation ; c’était très sensible chez les étudiants travailleurs. Beaucoup de gens utilisent l’université comme lieu où l’on peut avoir des contacts, où il peut se passer quelque chose de différent. Pas mal de copains qui bossaient aux PTT où ailleurs, sont venus voir ce qui se passait, ce qui pou­vait les intéresser. Dans leur boîte c’est la CGT qui tient tout souvent. Ça leur est difficile d’organiser quelque chose et ils pensent qu’en fac c’est différent.

C : Est-ce qu’en France, la figure de l’étudiant n’a pas changé depuis 68 ? Est-ce que maintenant il n’est plus obligé de se démerder seul, de faire des petits boulots pour vivre alors qu’avant il était beaucoup plus fixé sur son pro­gramme, son rapport à son prof ? En fait est-ce qu’il n’est pas plus concerné par ces histoires de besoins, de conditions matérielles de vie ?

L : En effet, 60 % des étudiants tra­vaillaient à des petits boulots. En plus, pas mal de mecs qui ont fait la grande grève des PTT sortaient de la faculté, de même que ceux qui ont fait le Mai des Banques. C’est significatif du deve­nir social de l’étudiant aujourd’hui.

L’Italien : La condition matérielle de l’étudiant, même s’il travaille seule­ment 2 ou 3 mois est différente de celle de l’étudiant de 68. Ça pose le problème de sa situation, de ses be­soins, d’argent notamment. Car, tra­vailler et étudier en même temps te mets dans certaines contradictions. Nous, par exemple, à Padoue où l’uni­versité compte 40.000 étudiants, nous disons que la fac est la plus grande usine de Padoue. C’est une constata­tion. Ne pensez-vous pas que les luttes qui se sont déroulées marque l’émer­gence de ce nouveau type d’étudiants. N’est-ce pas eux qui ont été les sujets de ces luttes, leurs protagonistes ?

F : L’étudiant en tant que tel, ça ne représente rien. Le tout est de sa­voir qu’elle est sa prise sur la réalité sociale, s’il vit chez ses parents, com­ment il subvient à ses besoins, par lui-même, ou par ses parents ? C’est un peu ça ta question ?

Le : Est-ce que le contexte dans le­quel l’étudiant vit aujourd’hui lui créé d’autres motivations ?

L : Finalement, dans les luttes étudiantes, ne serait-ce pas qu’elles traduisent dans l’université une variation, un changement dans la composition de classe ?

L’Italien : Il y a eu trois niveaux d’organisation politique des étudiants avant 68, en 68 et parés. Aussi bien en Italie qu’en France et qu’en Allemagne. En Italie, en plus, il y a eu le développement d’un certain type d’or­ganisation du côté des ouvriers, qu’on ne retrouve pas ailleurs aussi fort. Mais la crise actuelle a détruit et déstruc­turé dans ses conditions de vie matérielles, tout le milieu étudiant qui avait été la base même du mouvement et des groupes qui en étaient sortis. En Italie les groupes sont restés l’or­ganisation de ce milieu et leurs mili­tants sont encore des militants de ce milieu étudiant. Or à l’université, ces groupes sont incapables de faire quoi que se soit, parce qu’ils ne peuvent représenter que les besoins de la mi­norité de ceux qui vont chaque jour à l’université. Ils sont le syndicat de ces étudiants là. En revanche, ils ne repré­sentent pas les besoins de ces étudiants pour qui l’université n’est qu’un lieu de passage, ceux qui font les boulots précaires dans les villes, c’est-à-dire la majorité des étudiants, la majorité po­litique. Et quand c’est le problème de l’organisation de ces étudiants là qui est posé, on voit que ça déborde im­médiatement le cadre de l’université, Le problème de sortir de la fac n’est pas un problème de prise de conscience d’une réalité extérieure.

F : Pendant toute cette grève, l’UNEF voulait défendre le devenir hypothé­qué du futur cadre de l’étudiant, nous disions qu’il faut rompre avec le mythe de l’étudiant privilégié. Pour nous l’étudiant est quelqu’un qui doit avoir les moyens de vivre dans les condi­tions qu’il veut à travers les ma­tières qu’il a envie d’étudier.

L : Les éléments les plus radicaux, parmi nous, dans la lutte, étaient les gens qui avaient des problèmes person­nels plus aigus que les autres, et les revenus les plus bas.
Cela dit et pour répondre à ce que tu disais, je ne pense pas que ce soit déjà la situation en France de la "majorité" des étudiants. En général, on n’est pas socialement les plus défavorisés, parce qu’il y a les parents qui subviennent aux besoins vitaux. Mais bien sûr cette dépendance des parents fait réagir les étudiants.

F : Les étudiants doivent être considé­rés à mon avis comme des gens qui en ont raz-le-bol d’être canalisés dans les fi­lières qui ne les mènent qu’à l’aboutissement de ce qu’on appelle ensuite "travailleur" et qui ont envie de faire quelque chose qui les intéresse main­tenant et plus tard.

A : Je crois qu’il faut rechercher à définir quel est l’étudiant qui, aujour­d’hui, dans la situation de crise, est le plus capable de remettre en cause profondément l’université. A mon avis, ce sont ceux qui ont des liens assez lâches avec l’université, soit parce qu’ils sont travailleurs, chômeurs et étudiants en même temps, parce qu’ils ont des problèmes de fric pour vivre, pour bouffer, pour trouver une piaule, ceux- là peuvent poser les vrais problèmes, intéresser la masse agissante des étu­diants, parce que pour eux il s’agit de gagner tout, tout de suite. A partir d’eux pourrait démarrer un processus d’organisation dans l’université mais non refermé sur l’université.

C : Si l’on ne définit plus l’étudiant comme un travailleur qui a la possibi­lité d’étudier, mais comme un étudiant contraint de travailler, quels sont alors ses besoins quand il se mobilise pen­dant 3 mois ?

Le : Je crois que c’est avant tout de re­fuser ce que le gouvernement nous im­pose, de casser les structures de contrôle qui passent par l’université.

F : Refuser cela, en particulier le conte­nu du savoir.

A : Oui mais cela a toujours existé de­puis 68. Je crois que ce qui a changé cette année, c’est que nous sommes en train de donner une forme concrète à cette remise en cause du savoir ; le savoir est aujourd’hui lié au type de force de travail dont ont besoin les patrons et le patron social et collectif c’est-à-dire une force de travail mo­bile, adaptable à une restructuration productive et "politique" permanente dont les "réformes" sont la traduction sur le plan institutionnel. Et surtout on a rapproché ça de la seule issue que laisse l’État à l’étudiant, et qui est perceptible dans son mode de vie : la démerde individuelle, à travers le tra­vail sous un forme ou une autre, ou bien sous la dépendance des parents. La remise en cause du savoir c’est aussi la découverte progressive par le mouve­ment, qu’organisé à partir de ses be­soins, ses besoins de prolétaire social, il contrecarre de plein fouet la restructuration capitaliste.

C : Dans l’esprit de beaucoup de gens le problème du savoir reste posé. C’est normal quand on va à la Fac, on va toujours dit que c’était pour acquérir des connaissances. Donc quand quel­que chose bloque, on dit que c’est un problème de savoir. Mais le rapport au monde du travail a changé en milieu étudiant ; de fait bon nombre d’étudiants travaillent ou ont travaillé à temps partiel donc ils savent qu’ils ne vont pas obtenir des diplômes qui correspondraient à un boulot qualifié qu’on leur a promis. Ils ont donc une vision différente du monde du travail, une conscience immédiate de ce qu’est leur vie quotidienne au niveau de leurs besoins. Comment voyez-vous, vous l’articulation de ces deux aspects ? Quel est le plus important ? N’y-a-t-il pas une intoxication idéologique par rapport à la question du contenu du savoir qui éviterait de poser les vrais problèmes ?

L : Le truc du savoir est définitivement gommé à la Fac ; les types savent très bien que le savoir qu’on leur dispense n’est pas du vrai savoir. Mais ils en passent par là parce qu’ils espèrent quelque chose. L’université est une zone franche, libérée, où on en est à l’abri des merdes qu’il y a autour, et où il y a une recherche de contacts.

C : Tu veux dire qu’ils refusent le monde du travail institué tel qu’on le trouve à la sortie du lycée en allant travailler dans les banques par ex­emple ? Ils vont à la fac parce qu’elle leur paraît être un terrain neutre ?

L : Oui. D’ailleurs c’est pour cela que la gauche parle d’université libre, libérée de la main mise du patronat privé, et que ça mord encore un peu.
Il faut dire aussi que la fac c’est par exemple le moyen d’obtenir un sursis, c’est le moyen de faire reculer les échéances comme l’armée, le travail.

C : Par rapport à ce type de volonté, quels types d’objectifs proposez-vous ! pour qu’au sein du mouvement étu­diant ils puissent exprimer quelque chose par rapport au monde environ­nant ? En quoi cette volonté se relie- t-elle aux luttes du monde du travail ?

L : La liaison avec le monde du travail s’est traduite sur la question de la hiérarchie : on nous file un diplôme, avec ce diplôme, on va avoir un boulot de merde mais le salaire va être diffé­rent de celui qui est donné à un mec sans diplôme qui bosse depuis 5 ans.

C : Comment ça s’est passé sur la question des diplômes et quel était l’enjeu ?

L : On a dénoncé la sélection à travers les examens en disant : "Attention, si vous passez vos exams, il y a 40 % d’entre vous qui allez vous retrouver sur le marché du travail" Ça touchait les mecs. Quand certains disaient : "On va passer sur certaines modalités" on leur répondait que les modalités n’a­vaient rien à voir là dedans. Si le Minis­tère voulait tant de pour cent de re­calés, il les aurait, et ça jetait un froid dans les T.D. Au départ, on a mené la bataille pour la validation pour tous ; plus de sélection par rapport au sa­voir, tandis que les groupes ne vou­­laient pas en entendre parler. Quand le problème s’est trouvé posé, ils se sont placés sur un terrain complètement dé­fensif en demandant : Pas de sanctions pour fait de grève » et en demandant que l’exam porte sur la partie étudiée Mais ils ne voyaient pas les exams comme un moment de lutte. Il s’agis­sait seulement de ménager une retraite.

C : Tout cela tourne autour du refus du contrôle qu’impose les exams. C’est une forme de refus du monde du travail. Mais dans la mesure où les étudiants refusent ce contrôle, com­ment peuvent-ils subvenir à leurs besoins. Ils affrontent le problème qui est qu’on te laisse vivre, comme tu veux (la condition étudiante relativement libre dont vous parliez) à condition d’accepter un certain type de contrôle. Ceux qui le refusent comment font-ils pour vivre ?

L : Beaucoup d’étudiants veulent avoir leurs exams patrouille de se faire virer de la fac et donc que leurs parents ne subviennent plus à leurs besoins.

C : Au niveau collectif qu’est-ce qu’ils peuvent mettre en avant pour briser ce contrôle ?

F.A. : Le chantage des parents se situe sur le terrain matériel. Les mecs cra­quent sur la question du contrôle, parce que les parents sont la seule source de fric, avec les bourses, les stages (autres formes de contrôle qui ont obligé certains étudiants qui l’ont dit en AG de voter contre la poursuite de la grève sinon ils perdaient leur fric). C’est le problème du rapport fric/contrôle, et nombre d’étudiants contrôlés par différentes formes de sa­laires.

L : C’est toute la bataille pour le sa­laire étudiant. C’est comme ça qu’on l’a menée, en expliquant que refuser le contrôle par le travail et les exams ça ne pouvait se faire que si on avait la possibilité de vivre sans la tutelle des parents, l’obligation de bosser pour des boulots précaires, ou d’être tenus « in­dividuellement » par une bourse au­mône. Bref qu’il fallait un salaire, le même pour tous.

F : Le P.S.U. en parlait aussi. Mais ça semblait plaqué. Pour eux c’est unique­ment parce que l’étudiant est un fu­tur travailleur, une force de travail en formation qu’il devrait avoir droit à un salaire.

L : Ça paraît plaqué parce qu’ils ne voient pas le salaire par rapport au refus du contrôle, par rapport au fait que beaucoup d’étudiants viennent à la fac pour ne pas aller bosser 8 heures tout de suite 11 mois par an, pour avoir la carte du CROUS, pour les réduc­tions de cinéma, pour repousser l’ar­mée. Nous on le posait en terme du droit à la vie, pour satisfaire nos be­soins tout de suite.

C : Comment ça s’est ressenti ?

A : Avant que ça se passe, il faut balayer les mythes qui traînent sur l’étudiant. Il faut mieux identifier la figure réelle de l’étudiant protagoniste de ces dernières luttes. Ce n’est qu’après que le terrain du salaire sera reconnu comme principal terrain politique de subversion de la restructuration capi­taliste. C’est alors que le mouvement s’apercevra que c’est un moyen de li­quider les divisions, de recomposer tout ce qui est stratifié en boursiers de çi boursiers de ça, salariés à temps par­tiels, à temps plein, intérimaires, dé­pendants des familles, etc. Tout ce tra­vail a été fait en AG et je crois qu’à la rentrée prochaine en se donnant cer­taines structures et certaines possibi­lités d’intervention tout cela ressortira F.A. : Je crois que le salaire étudiant, ce n’est pas clair non plus pour de raisons idéologiques. Lorsque certains crient "Ni cadres, ni chômeurs au service du patronat" on a du mal à dire on veut un salaire pour les étudiants. Tant qu’il n’aura pas été dit clairement, que les gens ne seront pas des cadres, que les chômeurs ne sont pas des gens au service du patronat, qu’ils passent leur temps à se battre sûr les mêmes objec­tifs, le thème du salaire étudiant est un truc qui est mal reçu, car les mecs ne voient pas quelle structure politique pourrait se faire le vecteur de cet ob­jectif pour qu’il ne retombe pas entre les pattes du "syndicat étudiants" qui négocierait un peu d’argent contre une prestation honnête de travail.

L : La réponse de l’extrême-gauche au salaire a été que c’était d’abord extrê­mement réviso, et les gens les plus ra­dicaux nous ont dit qu’ils se battent contre le salariat alors que nous on voulait l’introduire là où il n’existait pas encore.

A : Ces trucs là disparaissent lorsque tu mets les étudiants devant leur réali­té et que tu évacues les débats d’ordre idéologique : il y a en effet plus de la moitié des étudiants qui sont déjà des salariés au sens plein du terme. On l’a vu à Tolbiac dans une commission où il y avait vachement de monde ; le problème a été abordé sous un angle différent et les gens étaient d’accord avec nous. Évidemment en AG on se retrouvera avec les chariots de la Ligue et autres qui bloquent les débats et en restent aux questions idéologiques.

C : Est-ce que vous pourriez présenter le Collectif Etudiant Autonome ?

L : Il est né du constat qu’on vient de faire : qu’il y avait un besoin de se ren­contrer, de discuter ensemble, de faire circuler des informations, et être ca­pable de présenter une position unie, une alternative, aussi bien en terme de discours. C’est tout ce qu’on a pu ra­conter sur l’analyse de la réforme, le rôle réel de l’université, la réalité de l’étudiant, le refus du contrôle, le salaire... Qu’en terme d’organisation ; tentative de regroupement de personnes qui s’étaient retrouvés dans les AG, dans les coordinations sur des positions sensiblement identiques. Le CEA n’a pas de ligne politique précise sur la­quelle on doive être d’accord pour y participer.

C : Que représente le CEA ?

F : Ça représente des gens de Tolbiac, Saint-Charles, Nanterre, Dauphine, Lan­gues 0, UP 6, Vincennes, Paris VII. Chaque fac à sa position personnelle ; ils se regroupent sur une position ho­mogène face aux orgas.

L : Les gens ne se sont pas regroupés sur une analyse politique claire, c’est plutôt une réaction à quelque chose. L’appel à la création du CEA est parti des articles parus dans Libé, et après des gens qui se sont retrouvés sur les coor­dinations dans les AG. Son rôle serait de débroussailler pas mal de choses qui restent floues, pour qu’elles surgissent de la masse des étudiants. Un chausse- pied pour que les gens puissent sortir des trucs, et qu’ils soient centralisés, y compris les gens qui étaient actifs et qui veulent s’organiser en dehors des Orgas.

Le : Le CEA sert de tremplin pour l’année prochaine...




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