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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Violence, "casseurs" et service d’ordre
{Camarades}, n°2, Été 1976, p. 45-47.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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La violence du mouvement est une constante, mais depuis l’automne 1975 (Champs Elysées) elle a ouvert un débat au sein des organisations (Cf : la lettre de M. Field dans la Li­gue).
Ce débat s’est retrouve pose lors des manifs de la grève des facs.
Il est difficilement séparable d’une ébauche de regroupements des "inorganisés" autour d’un programme de l’autonomie qui ne soit pas seule­ment "étudiante". La violence des manifestations est ressentie comme un besoin par une frange importante du mouvement, c’est une constata­tion. Ce qu’il faut expliquer, ce sont les 1500 personnes en avant du ser­vice d’ordre des organisations et qui cherchent en autre débouché politi­que qu’une manifestation - pression pour des négociations (UNEF-PC) ou pour la reconnaissance de la repré­sentativité du mouvement étudiant par la gauche traditionnelle (Ligue, AJS et les autres). Les thèses des "provocateurs", des "manipulés" ne - suffisent pas. Elles sont ridicules. Il faudrait sans doute repartir de la condition des jeunes prolétaires dans les villes (étudiants, travailleurs précaires, employés, commis, ouvriers, bref, tous ceux qui comparaissent en flagrant délit). C’est l’hypothèse que l’organisation de cette force offensi­ve est possible qui fait se rejoindre ci-dessous deux points de vue pour­tant différents sur les incidents vio­lents des dernières manifs étudiantes.

Quelques réflexions sur la violence à l’œuvre dans les dernières manifestations ; pas celles des CRS, on connaît ses mécanismes, sa fonction, l’autre violence : celle des SO (AJS - LCR) celle des "casseurs".

Printemps 76...
Pendant les manifestations de lycéens et d’étudiants, contre les dernières tentatives en date de normalisation de l’éducation nationale, des antagonismes assez durs se sont manifestés à l’intérieur du mouvement entre les services d’ordre des organisations (AJS, LCR) et ceux que la presse appellera les "casseurs".
Des heurts très durs auront eu entre ceux qui défendent les objectifs de la manif, en essayant d’éviter la provocation pour acquérir une crédibilité politique, et ceux qui profitent de cette même manif pour affronter le système en cassant les vitrines, provoquant les CRS etc...
Cet antagonisme pose un gros problème, car si à un niveau superficiel il provoque des choses aussi absurdes que des bagarres entre casseurs et SO à l’intérieur d’une manif, il pose en profondeur le problème de la division d’une extrême-gauche révolutionnaire qui doit se reposer - la question de sa violence - celle de son organisation.

Depuis les thèses d’Engels sur la vio­lence, jusqu’au terrain d’application historique du Léninisme au Maoïs­me en passant par toutes les tentati­ves révolutionnaire de libération où de subversion par la force, une "opi­nion" fonctionne de manière large­ment implicite dans la théorie et la pratique révolutionnaire à propos de la violence. La violence individuelle serait : soit un processus fascisant de domination, soit un mouvement de révolte spontanée où les potentialités révolutionnaires ne seraient que latentes. Seul le combat révolutionnai­re conscient contre l’oppression de classe peut dépasser le stade de la révolte en poussant les opprimés à s’unir pour exercer une violence de masse contre les classes dominan­tes. La philosophie marxiste institue ainsi la contradiction violente indivi­du-masse en attribuant le label révolutionnaire à cette seule dernière. Cette analyse sommaire est si bien enracinée dans le mirage idéologique nous tenant lieu de conscience "révolutionnaire" que le seul fait d’une revendication de la violence indivi­duelle comme facteur d’énonciation, d’affirmation, devient suspect avant toute analyse, (sauf, bien sûr, si on formule la violence comme facteur pulsionnel en la parquant sur l’espa­ce d’une subjectivité vouée au refou­lement où à la névrose dans une société fondée sur la soumission quotidienne.)
La violence est la force constituante de l’histoire de l’humanité, au delà des jugements de valeur elle est une relation de domination que l’homme établit avec son milieu, ses semblables et sa propre nature, le pouvoir est la sanction formelle après-coup de ce rapport. La violence c’est la quali­té du mouvement quand il se mani­feste dans l’intensité, c’est une force en soi : comme facteur pulsionnel elle est une cause (au delà du déter­minisme individuel, c’est la qualité de la tension vers son objet qui est en cause), mais même si on ne la considère que comme effet des proces­sus sociaux de domination elle rede­vient une cause dans la mesure où elle constitue des types de comporte­ments sociaux fondés sur la soumis­sion, l’aliénation et l’inhibition socio­culturelle que véhicule l’idéologie dominante soutenue par ses appareils concrets de coercition.
Ces comportements façonnés par la violence deviennent les fondements microscopiques d’un certain type de fonctionnement structural du pou­voir fondé sur l’inhibition et l’identi­fication aux figures de l’autorité favorisant l’auto-répression.
Ce sont ces comportements qu’on retrouve dans la violence organisée de groupes révolutionnaires qui, bien que menant un combat effectif contre le pouvoir d’état, recréent des appa­reils de répression et d’auto-répression fonctionnant sur le même mode que celui de la violence institutionnelle du système. Le problème des services d’ordre est le plus évident mais pas le plus profond.
La violence répressive et grégaire qui résulte de ce type de fonctionne­ment ne véhicule que des actions réactives et bornées dont on a du mal à penser qu’elles puissent être le levier d’une quelconque libération. Je ne suis pourtant pas de ceux qui crient : "AJS- SS ou LCR-CRS même combat !", il faut pas mal de veulerie intellectuelle pour faire ce genre d’assimilation qui ne profite qu’aux flics. Questionner, critiquer une organisation est une chose, se tromper sur sa nature de classe en est une autre, la myopie idéologique a un peu trop tendance à servir d’étendard dans l’extrême gauche.
La violence est un concept « ontolo­gique » (constituant une part fonda­mentale de notre identité). Nous avons souligné plus haut qu’observée comme effet des processus sociaux de domination, la violence provoque des phénomènes d’inhibitions inscri­vant à même le corps toute, une mémoire de l’impuissance se formulant en comportements de soumission institués par le pouvoir. Comporte­ment qui, façonnés par leurs concessions quotidiennes, vont devenir des barrières efficaces contre les phénomènes de ruptures (aussi bien pul­sionnel que sociaux) capables de favoriser ce phénomène subjectif de la prise de conscience qui est la condition à priori de toute action révolution­naire. Sans parler de cette autre résultante subjective de l’histoire individuelle qu’est le choix d’une vision du monde ou d’une idéologie.
Faute d’une reformulation de ce type de comportement le choix d’une pratique révolutionnaire répond des mêmes rapports de sujétion (idéologique et pratique) que celle d’une pratique réactionnaire alignée sur les vieux modes du pouvoir.
Ainsi sommes-nous obligés de tenir compte d’un concept de violence formulé en soi comme facteur révolu­tionnaire de la pratique individuelle et collective, affirmation subversive jouant dans nos rapports quotidiens au pouvoir. On tient là un nouvel angle d’analyse des formes sociales de domination/soumission, mais aussi un levier pour de nouvelles formes de lutte. L’affirmation de la violence individuelle se définit alors comme une condition de l’expérience où, en déconstruisant nos inhibitions sociales, nous progressons vers la capacité de maitriser une autonomie qui est le facteur garant d’une action révo­lutionnaire, mais aussi son but.
Alors ! Comment analyser la violence des "casseurs" ? Sûrement pas en termes de jugement de valeur. Au delà de l’adhésion spontanée qu’elle peut susciter dans la révolte, son potentiel révolutionnaire est cepen­dant largement grevé par un manque d’articulation à une stratégie globale. Le manque de réflexion tactique est évident quand la provocation face "aux forces de l’ordre" ne tient pas compte du fait qu’une manif est un mode de revendication essen­tiellement défensif (par rapport aux occupations, séquestrations, grèves sauvages, etc...) à moins que sa violen­ce ne soit préméditée. En effet, il est quasi impossible de manœuvrer à partir d’une foule non préparée à l’affrontement (c’était d’autant plus évident pour les dernières manifs composées d’une bonne partie de lycéens assez jeunes) où la première charge de CRS va provoquer la pani­que et le ratonnage, d’où l’utilité des SO.
La violence révolutionnaire peut constituer un facteur positif si elle est maîtrisée par une réflexion et une stratégie fondée pragmatiquement (Black Panthers, Brigades Rouges par exemple ). Ce qui pose un problème a deux niveaux:celui d’une stratégie libertai­re conséquente que l’anarchie formule plus comme une mystique que comme une décision pragmatique et lucide ( je ne dis pas ça par dérision, l’essen­tiel de mon travail théorique porte sur les fondements d’une stratégie libertaire ) ; le deuxième niveau décou­lant du premier, à savoir : l’organisa­tion minimum nécessaire à une déci­sion assumée d’efficacité.
Faute de cette articulation théorico-pratique, l’explosion de la violence individuelle reste la proie de toutes les récupérations possibles. Les solu­tions individuelles sont de toutes façons un des meilleurs arguments du capitalisme et des systèmes auto­ritaires en général. Même l’argument stalinien : provocation-répression, n’acquiert une crédibilité théorique que grâce au manque de réflexion global sur la violence.
Tout cela ne vient pas nier les théo­ries de la violence de masse mais les approfondir en soulignant le carac­tère dialectique (individu/masse) d’une violence révolutionnaire qui, si elle n’est pas assumée par la majorité des individus, restera le fait de "spécialistes" ayant tendance à se consti­tuer en corps armés autonomes repré­sentant potentiellement des instru­ments de pouvoir et d’oppression. Une des mesures évidentes (?) à appli­quer aux services d’ordre dans les organisations serait la rotation perma­nente de leurs effectifs, ce qui permet­trait "d’autogérer" collectivement la violence révolutionnaire et d’empê­cher la constitution de groupes de flics permanents.
La lutte révolutionnaire suppose une violence collective assumée individuel­lement, ne serait-ce qu’au niveau du corps, dans une affirmation maitrisée plus que dans le refoulement ou l’hystérie grégaire qui remettent en place les procédés d’alignement au pouvoir.
Le phénomène contradictoire de ces deux types de violence dans l’extrê­me gauche (SO et casseurs) vient d’une méconnaissance totale du pro­blème de la violence comme facteur d’énonciation à prendre en compte dans une stratégie d’où on l’a jusqu’ici exclu. Ce qui permet à cette violence d’apparaitre comme terme refoulé dans les archétypes paranos et gré­gaires pour les SO ou hystériques et infantiles chez les casseurs, (nous soulignons l’aspect inconscient de ces archétypes qui ont par ailleurs des justifications objectives et conscientes) Il nous faudra prendre la violence en compte dans une réflexion stra­tégique pour ne pas la voir réappa­raître sans cesse comme processus d’inhibition extérieur non maitrisé et cela concerne tout le monde, à un niveau individuel et collectif.

BOB
Prof de KARATE.




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