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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Mouvement de masse, autonomie et violence dans la région de Nantes
{Camarades}, n°3, Décembre 1976, p. 2-8.
Article mis en ligne le 5 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Gilles Pierrot, le militant de Nantes qui s’exprime ici, remercie "CAMARADES". Grâce à vous, un coup de projecteur éclaire des réalités mal connues : le mouvement des travailleurs de la région de Nantes, sous l’angle d’approche : la lutte di­recte, la violence.
Deux précisions. Comme le veut la formule même de "Camarades", l’indépendance demeure entière par rapport aux autres textes de ce numéro et des numéros précédents. Ensuite, ici, à Nantes, l’équipe de l’APL, où la diversité demeure la règle, n’est pas engagée comme telle dans ce papier.

G.P.


APL Nantes ? Une relance de l’ancienne APL, morte après les autres APL en France, après la création du journal "Li­bération". Le nouveau projet qui réunit les militants après six mois d’interruption : un travail d’information sur la région, en liaison plus étroite avec des luttes ouvrières et paysannes, donner plus la parole aux camarades en lutte, ne plus se spécia­liser dans un travail fastidieux de mise en forme de l’information, rapidement coupée de la réalité des masses.
Une nouvelle APL, une nouvelle équipe à la recherche d’un projet politique, dans le cadre même du développement de ce bulletin hebdomadaire d’information. L’APL refuse de jouer un rôle essentiellement journalistique de "réception" des informations, au contraire elle les suscite, se déplace parmi les groupes ouvriers, paysans, étudiants, encourage des débats et des discussions en publiant des contributions contradictoires parfois, sans souci d’imposer une ligne d’organisation, un pro­gramme qui serait nécessairement parachuté dans la situation actuelle. Le centre de gravité sociologique de l’APL s’est sen­siblement déplacé depuis quelques années. Aux paysans-travailleurs se sont joint des travailleurs sociaux, des ouvriers, des employés, des étudiants, issus des dernières grèves. L’APL n’est pas politiquement homogène ; elle est traversée par les cou­rants auxquels appartiennent ses abonnés ouvriers et paysans : cégétistes d’« opposition », syndicalistes chrétiens, cfdtistes, prolétaires en marge du syndicat, anarchistes, gauchistes... Mais l’APL est unifiée sur les axes que doivent prendre son déve­loppement interne et son propre dépassement, peut-être quelque chose de plus vaste et de mieux implanté politiquement.
Les lecteurs de l’APL ? Des abonnés individuels, mais aussi des groupes d’ouvriers, de paysans, des jeunes femmes, fonctionnant en marge des organisations, mais pas sur un mode polémique et négatif. La fixation anti-organisationnelle et anti-centraliste ne semble pas avoir gangréné autant qu’ailleurs les militants issus d’anciennes expériences militantes organi­sées. Ils ont sous d’autres formes continué une certaine présence politique qui ne s’est pas située en opposition et en conflit avec les^ groupes gauchistes ayànf ’ pignon sur rue, qui n’ont d’ailleurs pas d’illusions sur leurs possibilités de noyauter l’équipe de l’APL.
Les militants autonomes qui gravitent autour de l’APL et de son projet implicite n’ont jamais voulu ou jamais essayé de théoriser de façon systématique leur rapport à l’organisation : dégoût pour certains pour la théorie sans finalités poli­tiques, manque de perspectives générales pour d’autres. Or, particulièrement depuis les dernières élections cantonales, quel­que chose a changé : à l’idée que dans quelques années la gauche pourrait arriver au pouvoir, une certaine fébrilité s’est em­parée des camarades, des textes circulent de nouveau. Le choc psycho-politique des cantonales a ébranlé les groupes qui se posent avec urgence la question de l’unification politique et de l’alternative à l’Union de la gauche dans la perspective de l’an­née 78. Le mouvement s’interroge sur lui-même, sur ses formes d’organisation spécifiques, sur ses formes d’action et d’af­frontement avec les patrons, les institutions et l’État.

Camarades - Peux-tu nous parler du mouvement au sens large du terme, à Nantes, qui rassemblerait des militants ouvriers et paysans et d’autres couches qui ont, à différents moments, manifesté leurs autonomies comme les jeunes et les femmes, par exemple ?

X - Oui, il y a certainement une sorte de mouvement à Nantes, un mouvement au sens où des gens et des groupes des différents secteurs qui se connaissent de longue date se retrouvent lors des manifestations et des mobilisations. D’ailleurs, ce phénomène s’explique en partie du fait que nous soyons dans une ville moyenne de province où tout le monde se connaît plus ou moins, mais on ne peut pas parler de mouvement qui porterait un nom, aurait son pro­gramme écrit et ses règles d’organisation. C’est un fait que des gens qui ont une approche assez voisine sur une série de problèmes se retrouvent chaque fois qu’il y a un truc. On se retrouve donc devant le Consulat d’Espagne pour manifester contre l’exécution des militants de l’ETA et du FRAP, ou sur les bords de l’Edre ou parce qu’il y a des paysans en taule, il y a sûrement quatre ou cinq gars et filles, une sorte de nébuleuse qui constitue ce qu’on peut appeler le mouvement : une centaine de paysans-travail­leurs, des gauchistes qui ont évolué dans plusieurs direc­tions, des petits groupes d’ouvriers et d’employés syndi­qués.

C - Y a-t-il, dans la région de Nantes, des pratiques militantes qui différencient ce mouvement, comme tu l’as dé­fini, des groupes, des partis et des syndicats. Peut-on par­ler aussi d’actions de masse qui soient ressenties comme l’expression de la volonté des groupes en lutte, d’affronter directement un patron, un propriétaire ou une institution ?

X - On peut dire qu’il y en a un certain nombre, dans chaque secteur de lutte et sous différentes formes. Par exemple chez les femmes ; depuis assez longtemps, surtout sur les problèmes de l’avortement, dans les quartiers, les HLM. A Nantes, la structure de l’habitat est telle que la plupart des gens habitent en dehors du centre dans-lés grands ensembles. On y trouve un large éventail social : employés, ouvriers, y compris des profs, des cadres, des travailleurs sociaux, etc. Donc dans ces quartiers se brassent un grand nombre de problèmes dont l’initiative échappe aux groupes organisés dans leur majorité. Par exemple, une manif s’est organisée dans le quartier pour protester contre les agissements des videurs du supermarché, qui coupaient les cheveux aux jeunes délinquants et les brutalisaient. Le mouvement dans le quartier contre cette pratique a rassemblé une manif de cent-vingt personnes : des éducateurs, des profs, des ou­vriers syndiqués, des associations familiales proches de la CFDT, et puis des jeunes, naturellement.
Sur les quartiers, fréquemment aussi, il y a des ventes directes de légumes organisées par les paysans-travailleurs et des ménagères. Les ventes directes ont commencé en 68, puis, à chaque grève ouvrière à Nantes, aux Batignolles, Ugico, Saulnier-Duval. Et tous les ans, lorsque la grève dure plus de huit jours, les paysans viennent vendre leurs pro­duits. Il y a deux ans, pendant une phase brève, on a atteint dans ce domaine une phase intéressante avec les détourne­ments de viande. C’était ; en juillet, les paysans de Loire-Atlantique barraient des routes, bloquant le tour de France, etc. C’est alors qu’a été prise l’initiative de la "pêche à la ligne" : les camions de viande, charcuterie, etc., des firmes exploitant les paysans qui se trouvaient passer par là étaient délestées de leurs marchandises ; les produits récu­pérés de cette façon étaient ensuite distribués aux automo­biles de petite cylindrée, dans les quartiers pauvres et aux usines, avec un grand succès populaire. Des dizaines de condamnations (amendes, prison avec sursis) suivirent, entraînant un bon mouvement de solidarité. En ce moment, il y a chez les paysans, pour essayer d’approfondir le sens des ventes directes, pour intensifier les échanges politiques avec les ouvriers, pour qu’ils ne restent pas uniquement des consommateurs de produits moins chers. Les paysans stimulent maintenant le déplacement des ouvriers grévistes intéressés par le problème du ravitaillement, dans les cam­pagnes, dans les fermes. Au lieu de vendre des patates aux portes des usines (ce qui se fait encore), ils invitent les ou­vriers à venir les ramasser avec eux dans les fermes, à passer la journée ensemble, à discuter. Ça se passe aussi pour les poireaux, les légumes et même les poulets. En 76, grève d’O.S. à Saulnier-Duval, déclenchée par des femmes pour les salaires, à l’annonce de l’augmentation du prix du pain. On a vu là, certains jours d’une grève qui tint cinq semaines, des ouvrières et des ouvriers en grève s’embarquer dans qua­tre ou cinq voitures pleines, se rendre chez les paysans amis exploitant un poulailler industriel, et passer une bonne journée, dans la rigolade, à attraper, saigner, plumer deux cents poulets qui sont ensuite rapportés à l’usine et vendus à prix coûtant. Le but est de faciliter les contacts vivants entre ouvriers et paysans, et même de commencer à remet­tre en question la division sociale "villes/campagnes". Des groupes de chômeurs, d’immigrés ayant de vrais besoins de subsistance détourner des petits stocks-magasins dans des caves de HLM "Le petit marché de la rue du Drac"..
Actuellement, pour faire contrepoids à la campagne accusant les paysans de profiter de la sécheresse pour aug­menter les prix, des femmes organisent, sur quelques blocs d’immeubles après de petites campagnes d’affiches, des ventes directes.

C - Pourquoi ont-elles choisi de procéder par petites campagnes ?

X - Justement pour approfondir les contacts entre ména­gères et paysans. En Mai 68, les paysans avaient fait une grande opération de vente directe à la MJC qui est au centre de la cité ouvrière. La MJC s’était transformée en grand marché où toute la cité venait s’approvisionner, mais les contacts ouvriers-paysans furent assez pauvres. Au contraire maintenant elles essaient que des contacts réels soient pris, immeuble par immeuble, pour permettre des discussions, des réunions, etc., d’abord entre secteurs de lutte, puis en­tre ménagères d’un même immeuble sur leurs problèmes spécifiques. C’est pourquoi, comme je le disais, les ventes directes se font actuellement sur une petite échelle, ça ne marche pas mal.

C - L ’action des groupes de femmes est-elle donc essentiel­lement dirigée sur les quartiers ?

X - Non, bien que ce soit surtout les ménagères de la cité qui animent les groupes de quartiers. A part cela, il y a eu une petite mobilisation l’année dernière autour du film "Histoire d’O", qui a réuni différents groupes de femmes : des branches du MLF, des restes du MLAC, des franges de groupuscules, quelques ouvrières et agricultrices. Elles ont repris sur Nantes la campagne qui a été menée dans d’autres villes.
Dernièrement, les femmes ont mené une action ponc­tuelle très intéressante. Une femme qui vit seule avec deux gosses, avait eu, sur un appartement qu’elle avait quitté, une augmentation anormale des charges à payer, qu’elle contestait ; à partir de là, un agent immobilier lui faisait du chantage, refusant de lui signer des papiers pour la Caisse d’allocations familiales : tant qu’elle n’aurait pas payé le supplément de la charge, il refuserait de lui signer ses papiers. Donc les filles se sont groupées, à 27 elles ont occupé le bureau de l’agent immobilier, après quelques coups et interventions de la police, elles ont obtenu gain de cause.
Il existe depuis longtemps un noyau de femmes qui touche plusieurs milieux, des femmes de quartiers, des ou­vrières, des profs, des éducatrices et aussi des agricultrices puisqu’il y a une structure femmes de paysans-travailleurs qui se réunit régulièrement, qui se mobilise lorsqu’il y a des coups durs et qui est en contacts plus ou moins étroits avec les groupes de femmes de Nantes. Elles prennent part à la diffusion des textes et des tracts, une frange étroite entre elles, parfois, participe aux actions.

C - Des étudiantes participent-elles aux groupes de femmes ?

X - Très peu, et je crois que ça se retrouve ailleurs aussi. Les rares militantes étudiantes sont à « Révolution », ou ailleurs. Chez les étudiants de Nantes, par contre, il y a un phénomène de regroupement autonome qui a prolongé la grève de cette année. Depuis 68 il ne s’était pas passé grand chose de significatif. Cette année par contre, il y a eu une première grève qui a duré cinq semaines en décem­bre, partie de la fac de Droit, elle a été en fait un des pre­miers symptômes de la grève nationale étudiante qui allait éclater plus tard. Il y a eu grève sur un problème de sélec­tion : le DEA fonctionnant comme un comité de sélection des étudiants en Droit, avec la participation de jeunes profs de gauche, du PS notamment, l’un d’entre eux étant même assez influant au niveau de l’appareil parisien du parti, a été attaqué par des étudiants. L’argumentation de "gauche" disait à peu près que la fac ayant atteint difficilement un certain équilibre de fonctionnement en dépit de la politique universitaire du gouvernement, on devait renforcer cet équi­libre budgétaire en intensifiant la sélection, et ainsi dimi­nuer le nombre d’étudiants en DEA ("la sélection pour pré­server la faculté") ; telle était la politique de certains profs de gauche avant la grève. Les étudiants en DEA ont donc commencé très dur une grève sur cette question, qui s’est, à la surprise générale, étendue à toute la fac, a eu des ré­percussions dans d’autres facs et a été très active.
La grève a donc éclaté sur ce problème spécifique du DEA qui concernait directement les gars et les rapports avec leurs profs ; ce n’est qu’après seulement que l’UNEF et les groupes LCR, Révo, etc., sous prétexte de "poli­tiser" le mouvement catégoriel, se sont activés à fond sur la réforme. Les gars étaient d’accord en général, mais ont tenu bon sur leurs propres objectifs qui avaient été à l’ori­gine de la mobilisation sur la fac en décembre. La deu­xième grève s’est faite, elle, plus dans la foulée de ce qui se passait ailleurs en France, sur le problème de la réforme à bien des égards,’elle a été moins politiquement intéressante que la première, celle de décembre. Il est sorti de là un groupe d’étudiants centré sur la fac de Droit (la plus "gau­chiste"). Une partie des mecs du groupe sont issus du mou­vement lycéen, d’une succession de comités de base à tra­vers les années, à l’intérieur desquels des assistants ont joué le rôle d’animateurs et de porteurs du flambeau au fur et à mesure que les étudiants faisaient le groupe indé­pendant, nouveau dans sa conception, et à la recherche de son débouché politique. N’ayant pas particulièrement en­vie de fonctionner uniquement comme groupe étudiant, les gars ont cherché à sortir pratiquement de la fac. Depuis décembre ils ont animé une chronique de l’APL "Les pe­tites souris du Palais" semblable à celle de Libération sur les flagrants délits au Palais de Justice. A la rentrée, ils ont décidé de s’investir beaucoup plus systématiquement dans l’APL. Maintenant ils y bossent presque tous et prennent l’APL comme une sorte de vecteur d’un projet politique autonome ; les groupuscules ne manquent pas de s’inquiéter et dénoncer cette prétendue mainmise d’élé­ments anti-groupusculaires inorganisés, mais quand même organisés sur l’APL.
De fait, l’APL est à ces étudiants un centre de rensei­gnements et de rencontres ; deux étudiants proches de l’APL, dans le cadre de leur diplôme font une enquête avec les paysans-travailleurs sur la coopération agricole, en crise dans la région ; d’autres font le même genre de boulot sur les accidents du travail ; ils ont pu interroger un patron d’une boîte et entrer en contact avec des groupes d’ouvriers. Toutes ces enquêtes seront vraisemblablement publiées dans l’APL.
L’idée générale, pour eux, est de sortir de la fac en s’appuyant sur un travail universitaire, prendre des contacts, entrer en relation avec des groupes, et ainsi, par leur fonc­tion de vecteur d’informations, faire peut-être sortir des trucs sur les boîtes et avoir des débouchés dans l’action. Cette activité s’inscrit, si tu veux, dans le mouvement, dans ce sens qu’à une réunion convoquée par les paysans- travailleurs sur la SICA viendront des étudiants, des syndi­calistes d’accord pour participer à cette réunion, des tra­vailleurs de Nantes. En fait, donc, sur un problème spéci­fique, à l’appel des paysans-travailleurs viendront une soi­xantaine de personnes plus ou moins autonomes les unes par rapport aux autres, liées à des situations de lutte et sociales différentes. Réunies, ces sections discutent de la meilleure façon de construire au niveau local, un rapport de force politique favorable aux paysans-travailleurs et aux ouvriers de la SICA..

C - A part ces groupes, ces autonomies, qui gravitent actuellement dans le mouvement autour de l’APL, peux-tu nous parler des groupes d’ouvriers d’usines ?

X - Il y en a beaucoup dans la région, avec cette particularité que la structure de base la plus répandue ici est consti­tuée d’ouvriers professionnels de la métallurgie, c’est-à-dire relativement peu d’immigrés. Il y a en outre quelques boîtes d’O.S., moyennes (1.000-1.200 ouvriers), généralement récentes ; ce n’est pas là encore que se passent les mouve­ments les plus marquants. Les mouvements marquants se situent dans les citadelles historiques de l’action ouvrière, dans la métallurgie : les Batignolles, les Chantiers navals à Nantes et à Saint-Nazaire, etc. L’APL, dans chacune de ces boîtes connaît des gars qui sont des sortes de "corres­pondants permanents", qui envoient des papiers lors des grèves, ou qu’elle va voir pour obtenir d’eux des comptes rendus. Dans les boîtes, il y a des couches assez différentes d’ouvriers militants : exemple, des gauchistes établis en usine, anciennement dans la mouvance des maos, devenus pour certains des O.P. (professionnels). Leur statut est curieux : après 7-8 ans d’usine, ce ne sont plus tout à fait des étudiants « établis », pas non plus des ouvriers : des mecs un peu bâtards, assez curieux, généralement très in­téressants, la plupart délégués syndicaux ou syndicalistes.
Il y a des cfdétistes, souvent issus des mouvements catholiques de gauche, des anciens du PSU rentrés parfois au PS. Puis il y a des groupes d’usines animés par des mili­tants révolutionnaires : Révo ou H.R. Tous, à l’occasion des luttes, multiplient leurs renforts avec les paysans pour les ventes directes et faire tomber les vieux réflexes ouvriers à l’égard des "paysans-réactionnaires-derrière-le-clergé" ou "trafiquants au marché noir pendant l’occupation". D’ailleurs les contradictions de l’alliance ouvriers-paysans sont loin d’être dépassées. La critique ouvrière de gauche contre les paysans-travailleurs qui sont pourtant très enga­gés politiquement, usant d’actions illégales et violentes, est vivace : elle leur reproche de pouvoir capitaliser, d’utili­ser de la main d’œuvre ouvrière. Et tous les contacts villes-campagnes vont dans le sens d’un éclaircissement progressif d’un rapport encore conflictuel où la polémique anime le débat du mouvement ouvrier et paysan.

C - A propos des actions illégales et de la violence révolutionnaire en général, qui semble bien dans la région être le fait d’un mouvement de masse, notamment chez les paysans travailleurs, peux-tu nous dire quels sont les secteurs où des actes violents ont été pratiqués et comment le mouve­ment s’est déterminé par rapport à eux. A-t-il rejeté ces actions parce qu’elles auraient été le fait d’une volonté minoritaire "d’un bras armé" sans rapport avec la situa­tion réelle des masses ? Ou bien ces actions ont-elles ren­contré un écho parmi le mouvement, parce qu’elles par­taient de lui et exprimaient sa détermination de lutte ?

X - Il faut avant tout distinguer deux réalités différentes qui se traduisent par des formes d’expression violentes et non-violentes, selon le secteur que Ton considère : le mou­vement rural ou le mouvement ouvrier. Les particularités du mouvement ouvrier ici sont, d’une part, nous l’avons dit, composition en ouvriers français, et d’autre part, la très faible implantation du PCF. Le mouvement ouvrier local est partagé à peu près également entre trois courants : le courant syndicaliste CGT, PC, CFDT, celui des affiliés du PS, et troisièmement une forte tradition anarcho-syndicaliste de plus en plus gauchiste. Le taux de syndicalisation dans la région égale le taux national : l’idéologie ouvrière est majoritairement syndicale, mais d ’une façon particulière, c’est-à-dire qu’elle est parcourue par de vieux courants ouvriers anarchistes ou anarchisants très vivaces, que Ton peut qualifier de "syndicalisme d’action directe". L’ex­pression peut paraître contradictoire, mais il est un fait que les délégués ici sont souvent à l’avant-garde, d’une cer­taine façon, ou du moins ils ne s’opposent pas à des actions très dures. Depuis la Commune de Paris, une tradition se perpétue, des archives ont même été publiées régionale­ment. Dans les années 1953-1955, la situation était, on peut le dire, quasiment insurrectionnelle ; il y a eu des affron­tements de masse dans la métallurgie qui a duré des jours et des jours, avec usage d’armes et morts d’hommes du côté ouvrier comme du côté des forces de répression, à Nantes comme à Saint-Nazaire. Les flics venaient investir les usines occupées, défendues militairement par les mecs. Le niveau de violence de masse sur le terrain de l’usine était à l’épo­que bien supérieur à ce que nous connaissons aujourd’hui, même dans le cas des occupations des usines avec interven­tions de la police. Dans les années 50, les gens se battaient des jours et des nuits pour repousser les forces de Tordre ; leur détermination n’était pas étouffée par des forces poli­tiques et les syndicats qui, aujourd’hui, de fait les contrô­lent davantage. Le mouvement ouvrier en général et le mouvement syndical en particulier ont hérité de cette tra­dition de violence et d’illégalité ouvrière, au point que, pa­radoxalement, les appareils syndicaux CGT et CFDT sont ici moins discutés qu’ailleurs, dans la mesure où ils ont rarement eu les moyens de s’opposer frontalement à l’au­tonomie du mouvement de masse et à ses modes d’actions. On cite le cas du responsable de TUD-CGT, "Jojo" pour tous les gars qui, en 55 étaient partie prenante dans les affrontements, et qui jouit encore, en dépit de sa situation actuelle dans l’appareil, d’une certaine notoriété. En 68, à Nantes et à Saint-Nazaire, dans la lignée du mouvement historique, les affrontements ont été très durs, avec assaut contre la préfecture, par exemple. Après, il y a eu réguliè­rement tous les ans ou presque, une grève marquante avec des formes d’affrontements directs. La plus connue est sans doute celle des Batignolles, en 71, précédée d’un mou­vement de même type en 69. Aux Batignolles, on "fait le ménage" (la grande lessive) dans les bureaux des cadres tous les ans ou tous les deux ans à peu près. C’est la forme principale d’action dans la grève, genre "Obelix affron­tant les légions romaines..." ; il n’y a pas de séquestration qui traîne en longueur, mais défilé interne à l’usine, bou­lons sur les jaunes, tiroirs vidés, dossiers dispersés, bureaux renversés, etc. à la direction. En 75, Creusot-Loire, dont dépend la boîte, a décidé 160 licenciements aux Batignolles Les syndicats mobilisent mollement, une ou deux prome­nades en ville et retour aux grands bureaux. Là, ils sont allés plus loin que d’habitude, le PDG a pris des coups de pompe dans le cul et des coups de poing dans la gueule. Pour une multinationale, ça la fout mal. Résultat immé­diat : annulation de tous les licenciements d’ouvriers, seuls restant maintenus ceux des employés de bureau et de quelques cadres... C’est peut-être la première fois en France qu’un cadre supérieur, PDG local d’un grand trust, se fai­sait ainsi frapper directement par ses ouvriers, avec un tel résultat. La presse locale, les syndicats, et d’ailleurs Libé­ration ont étouffé la signification de ces "incidents".

C - Ce genre d’action est-elle particulière aux Batignolles ou la retrouve-t-on ailleurs, dans d’autres usines ?

X - Elle est assez générale ; d’ailleurs pour les patrons et les cadres supérieurs, aller à Nantes et dans la région, c’est "monter au front". Pour eux, la situation est précaire : la restructuration brutale est très dffficile ; lancer une of­fensive anti-ouvrière frontale par des licenciements entraî­nerait une explosion qu’ils redoutent. A Dubigeon, dans les chantiers navals, en 74, lors des négociations de l’accord d’entreprise, les gars entraînèrent facilement un bordel ef­froyable dans les chantiers, sans voter la grève totale, mais en faisant pression sur la direction, en cassant quelques vitres dans les bureaux. La direction décida le lock-out, ce qui échauffa les esprits. A la suite de cette situation, les syndicats organisèrent une manifestation sur la chambre patronale, qui est remarquable au moins à deux égards. D’abord, il y eut à la chambre patronale entre 20 et 40 millions de dégâts. Ensuite, ce qui est intéressant, c’est le côté ambigu des syndicalistes dans la grève : à l’époque, la CFDT était majoritaire à Dubigeon, composée de l’ancien courant PS et des nouveaux adhérents issus du PSU, les éléments les plus actifs. L’ambiguité de leur position consis­ta, d’un côté de donner de bouche à oreille la consigne aux ouvriers de ne pas passer "inaperçus" à la chambre patro­nale, c’est-à-dire d’y "faire le ménage" pour instaurer un certain rapport de force avec les patrons, et de l’autre, d’être largement dépassés par l’ampleur des dégâts provo­qués par le cortège des ouvriers ; ils ne pouvaient prévoir que les gars auraient été si loin. A chaque manifestation les grévistes, en outre allaient saccager les bureaux, des agences d’intérim et des parc-mètres, ce qui montre bien la déter­mination des ouvriers à imposer un rapport de force vis-à- vis des patrons par la violence, pour renforcer leur mou­vement de grève. Le phénomène de la destruction des parc­mètres prit une telle ampleur le long des cortèges d’ou­vriers à Nantes, que les syndicats décidèrent des itinéraires de manifestations sans parcmètres. Rapidement on peut raconter l’origine de cette campagne contre les parc-mètres, qui est caractéristique d’un contexte social mouvant où les comportements délinquants et marginaux se généra­lisent.
Au début, la campagne était animée par des journa­listes et des avocats, jeunes loups du PS, contre les notables de la SFIO de la municipalité. Ils s’appuyaient sur le mécontentement des commerçants et des notables, des représen­tants, des profs se réunissant au Café du Commerce.
Les gauchistes "officiels", eux méprisaient la mesqui­nerie de la campagne tandis que les écologistes applaudis­saient à ces mesures anti-voitures dans la ville ! Le comité, sans le dire ouvertement, favorisa le boycottage du paie­ ment du stationnement, qui devint peu après un véritable mouvement de masse d’autoréductions, revêtant des formes de délinquance et de violence caractérisées : les manifesta­tions ouvrières assurèrent à de nombreuses reprises la cou­verture de masse de cassage systématique des parc-mètres. Certains comprirent l’intérêt économique de ces pratiques, munis de fausses clés, ils s’approprièrent le contenu de ces parc-mètres, parfois dans les caisses des comités de grèves et de mobilisation. La municipalité ne peut mettre fin à cette campagne de destruction et de pillage qu’en en­gageant des poursuites judiciaires, y compris contre un ma­gistrat refusant obstinément de payer quotidiennement son stationnement.
A propos de violences spécifiquement ouvrières, il faut reparler des séquestrations. En 69, la région a lancé la première vague de séquestrations de l’après-68, renouant avec une tradition ouvrière très ancienne. On peut parler tout récemment d’une grève de solidarité. Récemment, au cours d’une grève pour les salaires, le patron de Tréfimétaux-Coueron (PUK) s’est trouvé séquestré en même temps par les ouvriers assemblés dans la cour de l’usine, et par les femmes des ouvriers venues en renfort, occupant elles- mêmes le bureau. (Elles n’avaient pas apprécié, apparem­ment, une lettre de la direction aux familles de grévistes). Le patron séquestré a été ensuite raccompagné chez lui, sur plus d’un kilomètre, par un cortège d’ouvriers très coléreux ; c’est l’intervention de jeunes délégués CGT, gauchistes, qui, seule a empêché qu’il se fasse carrément amocher. La grève s’est terminée par un compromis plutôt favorable aux tra­vailleurs, et deux femmes inculpées de séquestrations et jugées ont gagné leur procès contre le patron qui, depuis, a donné sa démission de l’usine.
On peut citer encore le cas tout récent (août 76) de Saint-Nazaire avec un ouvrier licencié pour avoir poursuivi, armé d’une barre de fer, son chef à travers les ateliers du chantier. (Le chef l’avait réprimandé parce qu’il était arrivé en retard et/ou saoûl). L’usine s’est mise aussitôt à dé­brayer en solidarité avec l’ouvrier licencié, et cela trois jours seulement après la rentrée des congés. Les gars ont occupé les bureaux avec les slogans légaux "nous sommes tous des délégués" ; finalement l’ouvrier licencié a été muté de Saint-Nazaire à Nantes, au même poste de travail, avec le même statut. Donc une relative victoire arrachée à la direction, même si le gars n’a pas été réintégré à Saint- Nazaire, grâce à une initiative autonome extra-syndicale.

C - A part les formes de lutte ouvrière qui recourent à la violence sous différents aspects, peux-tu nous parler des pratiques rurales de violence ?

X - Nous sommes en face, là, d’une pratique de la vio­lence différente, car elle est portée par des secteurs mili­tants dont l’idéologie officielle est la non-violence chré­tienne, fût-elle de gauche, mais qui sont conduits par les luttes, à choisir des formes d’actions plus dures. A Cheix- en Rez„ par exemple, des paysans expulsés par leurs pro­priétaires mènent depuis 1970 des actions judiciaires pour faire reconnaître leur bon droit à demeurer sur leurs terres, naturellement elles n’aboutissent à rien, malgré la mobili­sation que les paysans ont organisée autour de leur cas : meetings, rassemblements, etc. ; ils ont dû affronter des commandos envoyés par les propriétaires, enragés de ne pouvoir obtenir l’intervention des CRS et l’expulsion des paysans ; ils ont donc dû s’organiser pour prévenir l’action de sabotage de ces commandos qui coupaient les barbelés, déchiraient les bâches recouvrant le fourrage, noyaient les pompes dans les puits, venaient défoncer avec des buldozers des étables’ en plein jour, sur les vaches qui étaient à l’in­térieur, etc. Les paysans développaient, en riposte à ces agissements, un discours non-violent fondé sur le fait que les propriétaires devenaient de plus en plus impopulaires, et qu’eux ne devaient rien faire de peur de retourner contre eux le courant d’opinion.
Peu à peu le consensus se transforma : les proprié­taires réussirent, grâce aux flics, à expulser les paysans, mal­gré les manifestations non-violentes de soutien devant les fermes. Les paysans dès lors changèrent d’attitude, choi­sirent d’autres formes de lutte jusqu’aux tout récents af­frontements CRS-paysans par vaches interposées ; dans chaque camp, d’un côté les CRS armés de mousquetons, de lance-grenades, de boucliers, de l’autre, les paysans ar­més de bâtons, tentant de pousser le troupeau de vaches contre l’adversaire. Il y eut des blessés de chaque côté. Depuis, le paysan expulsé s’est installé dans une caravane, près des bâtiments de la ferme occupée par les CRS, sur les hectares qui lui restent, pour garder une position de défi vis-à-vis du propriétaire. Suite à cette affaire qui n’est pas terminée, à l’occasion d’une manifestation à Nantes, un commando de paysans (il s’agissait de gars masqués que per­sonne n’a vus) s’est introduit dans le cabinet de l’avocat qui dirige le syndicat paysan fasciste, la FFA, et a mis à sac les bureaux avant de se disperser dans la foule. L’évolu­tion idéologique est assez marquante puisque les paysans sont passés de l’idée de résistance à celle d’actions offen­sives, comme l’ont montré aussi les manifestations de sou­tien autour des paysans expulsés ; des petits groupes se sont mis en place pour répandre sur les chemins des fermes et autour des maisons des paysans fascistes, des clous à trois pointes, en réponse à leurs provocations vis-à-vis des pay­sans expulsés.
Les luttes paysannes très suivies dans la région, sur des objectifs fondamentaux, créant des conflits de classe sé­rieux ont donc laissé poindre des actions violentes, à chaud, menées par des gens qui, théoriquement refusent la pra­tique de la violence, les cassages de gueules. Cependant sont apparus des noyaux paysans plus durs et plus avancés sur ces questions de violence et de la lutte organisée, qui ont monté des opérations de commandos significatives pour la région. On peut citer l’explosion d’une maison au bord de l’Edre qui suit une affaire qui a duré depuis des années, avec des propriétaires possédant des châteaux ou, des maisons au bord de cette rivière qui est pour beaucoup de familles ouvrières un lieu de promenade et de détente. Sur cette question, l’écho populaire est très grand, puisque des manifestations regroupant 4 000 personnes ont pu être organisées. En marge de ces grandes manifestations se sont déroulées des manifestations-surprises de quelques centaines de personnes sur des objectifs tels que les barbelés ou les grilles de propriété. Ces actions-là ne sont nullement clan­destines, mais supposent que leurs participants prennent quand même quelques précautions. Le plastiquage de la maison, lui, a été dirigé contre un propriétaire ayant acheté l’île Saint-Denis, empêchant ainsi complètement l’accès à un lieu de promenade très populaire. L’action a suivi une longue campagne de dénonciations de la municipalité (qui a permis la vente de l’île), et de l’Aménagement du terri­toire qui n’a pas protégé des lieux de promenades naturels au bord de l’Edre. L’explosion qui a complètement soufflé la maison, a eu un retentissement assez grande dans la popu­lation de Nantes : elle est intervenue en plein dans une lutte très populaire ; c’est peut-être le seul cas régional d’une ac­tion tombant pile et qui ne pouvait qu’être approuvée par une grande majorité ; aucune organisation n’a pris position contre elle (y compris le PC), expliquant que ces méthodes n’étaient pas les siennes, mais qu’elles étaient compréhen­sibles dans ce cas. L’unanimité fut telle que les enquêteurs de la police ont perquisitionné et longuement interrogé sur cette affaire un conseiller municipal de la Chapelle-sur-Edre, de la droite du PS qui n’était vraisemblablement pour rien dans cette histoire. Cela montre bien que les flics étaient conscients, qu’il fallait chercher très loin dans la population nantaise pour trouver le groupe qui avait décidé l’attentat. Ce qu’on peut remarquer d’intéressant, c’est le processus qui a conduit un groupe certainement clandestin, puisqu’il n’a laissé aucune trace, à lancer une telle action qui répondait à la volonté de beaucoup d’en finir une bonne fois pour toutes. Plusieurs semaines avant l’attentat, des gens dans des réunions parlaient de l’éventualité et de l’opportunité de quelque chose de semblable. Certainement les flics ont-ils su que des gens voulaient, sinon parlaient d’un tel débouché à leur mobilisation. L’explosion a donc eu lieu à l’issue d’un processus de discussion assez démocra­tique, soulevant naturellement tous les aspects de la question. Face à ce consensus, les flics n’ont jamais pu lancer une campagne pour dénoncer ces procédés criminels, ils se sont contentés d’annoncer l’arrestation imminente des responsables, qui n’a jamais eu lieu.

C - L’attentat a-t-il été revendiqué par un groupe, une or­ganisation ?

X - Il a été revendiqué par un communiqué de presse, mais pas par une organisation. La signature du communiqué faisait mention seulement de « travailleurs en lutte », de « paysans » ou une formule de ce genre, mais pas d’orga­nisation particulière. Il semble que les gens qui ont revendi­qué l’attentat ne l’aient pas revendiqué dans la perspective d’une organisation clandestine, mais davantage dans l’idée : - nous sommes des travailleurs, qui avons appris une tech­nique nécessaire pour faire cela, nous sommes des gens comme tout le monde.’Dans le communiqué, avec un cer­tain humour, ils racontaient comment ils avaient travaillé "au noir", c’est-à-dire, fait du travail supplémentaire, le soir, après le boulot de la journée.

C - Il semble que ces formes d’actions violentes se répan­dent aujourd’hui, c’est-à-dire qu’elles sont revendiquées non pas par une organisation, un « bras armé » d’un parti plus ou moins clandestin, mais par des groupes de travail­leurs qui ne se spécialisent pas dans le terrorisme politique mais qui, dans un cadre précis, emploient ce moyen-là dans leur forme propre d’organisation.

X - Oui, cette forme d’action se distingue de celle prati­quée il y a encore quelques années, entre 1970 et 72, par des groupes sortant de la Gauche prolétarienne ou de la mouvance G.P., qui existaient dans la région et qui ont pratiqué une douzaine d’actions violentes, par exemple l’incendie des bureaux des chantiers de Saint-Nazaire, après des accidents de travail mortels, l’attaque d’un bateau- mouche sur l’Edre où se déroulait une soirée très bour­geoise ; l’incendie du Consulat d’Espagne après le procès de Burgos, etc., qui marquèrent leur époque et font incon­testablement partie de la réflexion du mouvement sur les questions de violence. Elles font partie du patrimoine, mais la pratique actuelle de la violence révolutionnaire s’est élaborée à partir d’une critique de la façon dont elles étaient conçues et organisées. Cela apparaît clairement déjà dans la périodicité des actions : elles sont beaucoup moins nombreuses maintenant que lors de la vague des années 70-72. Tout laisse à penser qu’aujourd’hui elles sont construites sur une autre base sociale. A l’époque de la G.P. elles faisaient apparaître des couches de jeunes étudiants, de jeunes lycéens, de jeunes prolétaires ou semi-prolétaires, or aujourd’hui, l’action violente ou l’action de soutien, manif, etc. regroupent tous les âges et surtout une compo­sition de classe de paysans, de prolétaires et de jeunes. La famille tout entière, grands parents compris, participent aux bords de l’Edre aux manifestations de protestation contre les propriétaires. L’illégalité de certaines actions se nourrit de cette nouvelle composition du mouvement, ce qui, bien évidemment, modifie la nature de l’impact et du soutien que telle ou telle action élaborée dans cette perspective obtient.
Les deux actions remarquables dans ce domaine, au cours de ces deux dernières années, le nettoyage des bu­reaux de l’avocat de la FFA et l’explosion de la maison lors d’une manifestation sur les bords de l’Edre, présentent des points communs qui, à bien y regarder, corroborent ce que nous disions sur la nature politique de la violence au­jourd’hui. Dans les deux cas elles sont intervenues après des années de campagnes ou de luttes propagées largement parmi la classe ouvrière et les paysans.
Elles appartiennent pour ainsi dire au mouvement tout entier ; d’ailleurs, la manifestation d’où est partie le commando entre les bureaux de l’avocat, s’était tout en­tière arrêtée devant l’immeuble du cabinet en scandant des slogans hostiles, pendant que des gars masqués étaient montés faire leur boulot. C’est donc à partir d’un mouve­ment de masse que cette action s’est organisée, regroupant des éléments préparés et équipés à cet effet, et non pas dans l’esprit d’un petit groupe clandestin coupé de la réalité des masses, "bras armé" d’un parti construit ou à construire. A la suite de cette affaire, la presse a publié deux commu­niqués : l’un provenant des paysans-travailleurs, disant qu’ils n’étaient pas les auteurs du "sac", mais donnant les rai­sons qui, vraisemblablement, avaient animé le commando contre l’avocat fasciste ; un autre, signé de quelque chose comme "les amis de Jaquou le croquant", communiqué d’intimidation mettant en garde l’avocat, mais ne se récla­mant pas d’une structure clandestine spécialisée.

C - Ces exemples tendent à prouver qu ’une réflexion existe au sein du mouvement qui lie la violence directement à la lutte. Dans la mesure où ce n ’est pas justement un « bras armé » qui apporte un soutien extérieur à une lutte comme celle des usagers du bord de l’Edre, mais que ces pratiques sont issues directement du mouvement de masse, on peut croire que l’initiative avait été longuement discutée et a été largement approuvée, une fois accomplie.

X Le débat s’est prolongé après l’action : tous n’ont pas été unanimes pour l’approuver. Les paysans-travailleurs se sont fortement déterminés, quoiqu’ils aient maintenu ne pas être les auteurs de l’attentat. Le syndicat agricole ré­formiste, tendance PS, a publié un communiqué tendant à minimiser l’importance de la campagne de presse autour de l’opération et rappelant que son mode d’action était la non- violence. D’autres ont certainement été contre.
Il est difficile de sonder l’avis des différentes couches sur de telles questions ; on se dit souvent "contre" de peur des indiscrétions et de la répression. C’est seulement sous un certain rapport de confiance mutuelle que les camarades dévoilent leur opinion et leurs critiques, au point que dans certaines couches militantes concernées directement par une opération de ce type, on dissimule sa satisfaction et la volonté de réitérer, sous le refus d’approuver publiquement l’action, de peur des contre-coups répressifs.

C - Ce comportement bien naturel du mouvement explique la difficulté de faire apparaître publiquement les avis et les critiques positives du mouvement sur ces questions de violence qui pourtant rencontrent un profond écho. Il est bien évident que dans l’état actuel des choses personne ne croit pouvoir dire quelque chose à leur sujet ; on préfère se prononcer contre que de développer ouvertement des éléments d’approbation mitigés ou de critiques positives. Il est toutefois navrant que des officines de presse gau­chistes s’empressent de refléter cette opinion sans chercher à comprendre qu’une certaine violence émane du mouve­ment lui-même et traduit une réflexion réelle sur les lieux qui nouent la violence avec la lutte, l’organisation auto­nome de masse avec la violence.

X - Oui, exactement on a reçu récemment après l’action contre le cabinet de l’avocat un papier d’un auteur ano­nyme, disant que l’action était minoritaire, relevait de la délinquance politique, qu’enfin les masses ne s’y reconnais­saient pas, la preuve c’était que lui connaissait "des masses" qui ne la comprenaient pas.
Il concluait en signant : "un militant qui veut garder l’anonymat de peur des représailles populaires" !... l’APL a publié ce texte sans réponse, avec des dessins très durs, seulement représentant l’auteur sous différents traits : par exemple, avec une robe d’avocat, armé d’une mitrailleuse lourde, disant "Avocats nantais non-violents gardant l’ano­nymat en vue d’une perquisition populaire". L’APL a bien fait de ne pas publier de réponse, car quelques jours après, des paysans, lors d’une réunion, se sont mis d’accord pour répondre d’eux-mêmes au papier du militant ano­nyme et montrer qu’ils s’élevaient contre une telle inter­prétation qui voulait faire croire à l’"irresponsabilité" du mouvement.
Donc l’APL reste ouverte à des débats contradictoires qui peuvent recouvrir de grandes divergences.
Cependant, dans l’APL une réflexion s’est engagée justement sur la possibilité d’aller plus loin dans son travail militant autour d’un projet politique précis. Rien de net n’a été produit sur ce sujet à ce jour. Cela va un peu dans le sens de la construction d’une coordination des luttes, d’une sorte de "parti invisible" sans ossification d’appareil, avec un programme pour lequel lutteraient sur des objectifs spécifiques des couches larges de prolétaires et d’autono­mies organisées.




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