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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Débat sur la prison
{Camarades}, n°3, Décembre 1976, p. 12-16.
Article mis en ligne le 6 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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C’est la première fois que Camarades consacre quelques pages au problème des prisons. De l’aveu-même de ceux qui ont participé à cette discussion, il s’agit donc de combler un manque important et d’ouvrir un espace au sein de la revue sur ce thème. La prison apparaît comme un des moments constitutifs de l’autono­mie prolétaire (au moins a postériori !). Cela signifie qu’il faut revoir pas mal d’analyses déjà produites : tout ce qui a pu contribuer à faire de la prison quelque chose de presque totalement extérieur aux différents ni­veaux de l’autonomie individuelle ou collective. A ce titre, l’entretien qui suit ne doit être lu que comme le début d’une enquête plus large sur la taule où devront s’insérer à la fois des réflexions théoriques (dans l’im­médiat, nous pensons à une critique du numéro du C.A.P. daté d’octobre) et des interviews.
Trois remarques pour terminer : d’abord, le caractère un peu provocant de certaines critiques nous est apparu souhaitable dans la mesure où il s’agissait aussi d’engager un débat. Ceci dit, il faut préciser que les interlocuteurs sont : (C) un camarade de la revue et (X) un militant politique autonome (au sens où il n’ap­partient à aucun parti ou groupuscule) et qu’il s’est fait piquer sur un coup politique.

LE SOUTIEN MILITANT

C - Je pense qu’on pourrait commencer par parler du soutien militant qu’on peut apporter aux copains qui sont en taule. D’après toi, quelle est la première chose à faire quand un copain se fait piquer ?

X - Quand ce sont des copains qui tombent, en général, c’est sur des trucs politiques, donc on a moins de difficultés pour envoyer du fric. Il faut envoyer un minimum de 200 ou 300 francs par mois et ce, dès le premier jour, car le système des cantines est très mal foutu, c’est-à-dire que tu commandes une semaine à l’avance quelque chose qui te sera livré une semaine après. Ça peut même durer quinze jours. Il faut donc constituer des stocks.

C - Donc, on envoie du fric dès qu’on connaît le numéro...

X - Tu peux même le faire si tu ne connais pas encore le numéro. Il suffit d’envoyer le fric au mec, en spécifiant : rentré telle date. Il y a aussi autre chose d’important, c’est d’écrire assez souvent, parce que si tu reçois beaucoup de lettres, ça brise l’isolement et accessoirement les matons te considèrent autrement. Il faut aussi demander les permis de visite tout de suite.

PROBLÈMES DE DÉFENSE

C - Du point de vue plus strictement juridique, je pense qu’il y a un problème qui se pose quant au système de défense à adopter. Quand on tombe sur un petit truc, en fait il y a deux possibilités : ou bien on se défend d’une façon, disons, "professionnelle" en disant au juge "il n’y a rien dans votre dossier", ou "j’ai tel alibi, etc., vous devez me faire sortir" ; ou alors on fait un truc super-politique.

X - Moi je ne vois pas ce qu’il y a de contradictoire. Le principal, c’est le rapport de force extérieur que tu mènes. Cela dit, tu es dans les prisons de la bourgeoisie, enfin, je veux dire que tu n’en as pas le contrôle. C’est une question de rapport de force et donc, à la limite, tu n’as pas à leur filer d’éléments pour quoi que ce soit. Ils trouveront toujours quelque chose pour que ta libération reste honorable pour eux, au besoin sous conditions, des conditions tout aussi inacceptables que la taule.

C - Oui, mais si tu prends le cas d’un copain qui se fait piquer sans être en flagrant délit, est-ce que le meilleur système de défense c’est de dire "Je suis entièrement solidaire de cette action, mais je n’y suis pour rien" ?

X - D’une manière générale, les avocats te conseillent de ne rien dire chez les flics, de ne rien signer. Il ne faut faire aucune déclaration à la police. La seule chose à laquelle on soit légalement tenu, c’est de décliner son identité. Après, le procureur te modifie ton chef d’inculpation, et tu passes devant un juge d’instruction. Lui, il te donne d’abord le choix entre prendre ou ne pas
prendre un avocat. Eh bien là, il faut toujours demander un avocat, même si tu dois passer une semaine en taule. C’est alors que tu modules ta défense. Tu n’as pas besoin de faire un truc super-politique s’il n’y a rien dans ton dossier et que tu n’as rien fait.

C - Ça c’est très important, car c’est écrit dans un tas de petites brochures du genre "Manuel de l’arrêté", mais c’est typiquement le genre de truc qui circule partout et que personne ne lit.

X - Oui, même si les gens le lisent et savent tout ça, bien souvent ils ne peuvent s’empêcher de parler ; il faut se donner le temps de réfléchir ; pendant deux jours, ils te magouillent, ils te font chier, etc. C’est à ce moment-là qu’il ne faut pas craquer parce que c’est toujours déterminant pour l’avenir, quoiqu’il reste évident que ça reste une question de rapport de force extérieur.

RÉSISTANCE ET REFUS EN PRISON

C - Comment ça se passe quand tu arrives en prison ? Je veux dire qu’est-ce que tu fais en dehors des trois heures de volley par jour ?

X - Si tu veux, moi, au départ, je ne pensais pas y passer trois mois, je pensais plutôt y rester quinze jours. On sait au départ que la justice est pourrie, etc., mais il faut un certain temps pour se rendre compte des mécanismes (discussions avec les avocats, les autres prisonniers). A ce niveau-là, tu arrives en prison en te disant : bon, quand même on est en démocratie ; mais tu te rends vite compte que ce n’est absolument pas vrai, c’est pourquoi je pense que la prison ne peut te radicaliser. Tu sais qu’ils ont le rapport de force, le pouvoir ; la loi, à la limite, ce n’est qu’un support et rien d’autre. Et là, une fois en taule, tout est fait pour t’isoler, d’un bâtiment à l’autre, par exem­ple, il n’y a aucun contact. En fait, par rapport à d’autres taules plus dures, c’est assez différent, car là où j’étais, les gens ne font que passer (petites-peines) et en ce sens ils veulent que ça se passe le plus vite possible et le mieux possible. Et puis il y a le chantage aux grâces, c’est-à-dire que sur six mois tu ne fais que quatre mois et demi, et ces "grâces", elles sont à la discrétion du directeur. Il y a aussi le mitard, mais je ne peux pas tellement en parler car je n’y suis pas allé.

C - Comment les gens réagissent par rapport à l’idée d’être en taule ?

X - Pour la majorité, ils partent battus, ils subissent plutôt. Or là, je ne suis pas d’accord ; la pri­son n’est pas acceptable, il faut donc la prendre comme une lutte. Quand on t’enferme dans une pièce, c’est pas acceptable. Par exemple, au moment des grandes chaleurs, ils voulaient t’empêcher de mettre des journaux devant les fenêtres alors que c’était le seul moyen de ne pas crever ; moi je dis que tu le fais quand même parce que c’est pas acceptable. Il y a aussi un tas de petites choses du style : il faut attendre devant sa cellule avant d’aller en promenade, et se mettre dans l’allée centrale matérialisée par des carreaux de couleurs différentes, se mettre en rang en silence avant de descendre, etc. C’est sur des petits trucs comme ça que tu résistes. De même, soi-disant il faut avoir une tenue correcte : la chemise dans le pantalon. Or, la chemise c’est souvent un vieux machin tout troué, décousu, alors, s’ils veulent qu’on ait une tenue correcte, ils n’ont qu’à nous filer des affaires propres. C’est une espèce d’ordre moral qu’ils veulent faire régner.

C - Est-ce que tu crois que sur des histoires comme les journaux devant les fenêtres, tu aurais pu provoquer des trucs collectifs ?

X - Je ne sais pas, mais c’est un fait que dans un autre bâtiment ils ont obtenu deux ou trois dou­ches par jour. Je voudrais dire aussi que les matons, bon d’accord, c’est des enculés, mais ils sont au moins deux ou trois fois plus en prison que nous. Simplement, ils voient Bobonne le soir, c’est leur seul truc. Sinon, ils sont complètement enfermés, ils doivent porter une tenue comme nous, mais c’est encore plus évident pour eux ; ils ont des contrôles encore plus que nous, ils n’ont pas le droit de sortir ou de rentrer quoi que ce soit, ils ont des règlements complètement débiles. A la limite, ils sont aussi aliénés que les mecs qui sont dedans, sauf que nous on a au moins la résis­tance ouverte. C’est même au point qu’au moment des grandes chaleurs, il a fallu que ce soient des prisonniers qui leur donnent l’idée de demander à leur syndicat de faire quelque chose pour qu’ils ne portent plus la cravate. Eux, on leur interdisait de remonter les manches, alors que nous, bien sûr, on les remontait. Alors ils nous disaient : "Voyez, on ne le fait même pas" et on leur répon­dait : "demandez à votre syndicat", et le lundi, ils l’avaient. Mais pour en revenir aux trucs col­lectifs et assez radicalisés dont tu parlais, je pense qu’en fait, dans les prisons, tout est fait pour isoler les gens. En plus là où j’étais il y avait surtout des "petites peines", les gros ne sont là que de façon provisoire ; ils attendent leur transfert en Centrale. S’ils sont tranquilles, ils vont dans une Centrale plus ou moins bien ; par contre, s’ils sont mal notés, ils risquent de se retrouver dans les quartiers de haute sécurité. Donc en général, ils se tiennent pénards. Et puis il faut dire que le plus souvent les gens qui sont là n’ont pas été piqués en flagrant délit. Ils sont là parce qu’ils ont été balancés par quelqu’un qui n’a pas su tenir sa langue.

C - Pourtant pour les jeunes, les immigrés, il s’agit quand même de flagrants délits ?

X - Oui, mais pour ces types-là, il y a un "turn over" absolument dingue. A la limite, la taule ça fait partie de la vie du prolétaire, pas de l’ouvrier professionnel qui lit l’Huma, bien sûr. Quand tu discutes avec les gens, tu vois qu’en fin de compte tout le monde est allé en taule pour des pe­tits trucs (mobylette volée, casse...). Mais la prison, ça ne peut que les radicaliser.

C - Alors tu penses que même si tu avais été là pour plus longtemps, il aurait été très dur d’orga­niser des comportements de refus ou même de commencer à construire des choses comme, par exemple, un accueil ?

X - Le principal obstacle, c’est ce fait dont je viens de te parler, à savoir que la durée moyenne du séjour en taule doit se situer aux alentours de deux ou trois mois. Une chose est certaine, c’est que s’il y a des mecs qui veulent se ramener sur les taules comme spécialistes politiques, ils se cassent la tête.

C - Il faut tout de même noter que des choses comme les mutineries partent toujours de petits trucs qu’à un moment ou à un autre les gens jugent intolérables. Il y a donc des possibilités de re­fus collectif ?

X - Bien sûr, par exemple à un moment ils nous carottaient dix minutes de promenade. Ils ont fait ça pendant deux ou trois jours, mais après les mecs refusaient de monter (au moins 10 ou 15 sur 50), et le lendemain on avait notre promenade normale. De même, il peut y avoir quinze personnes qui écrivent pour la même chose. Mais à un niveau de répression supérieure, il faut une forme d’or­ganisation supérieure (par exemple à l’étage) et c’est plus dur.

C - En ce qui concerne la censure, comment ça se passe ?

X - En théorie, aucun journal n’est interdit ; de fait, il n’y a que le C.A.P. qui ne passe pas, mais il circule quand même. Quant à Libé, il passe sans problème quoique ça dépende du directeur. Moi, quand j’y étais, c’était un libéral, c’est-à-dire qu’on obtenait pratiquement tout ce qu’on deman­dait. Du jour où il s’est tiré, ils ont commencé à nous faire chier sur les lumières, les radios, etc.

C - En Italie, la presse bourgeoise a relaté le fait que certains groupes qui travaillaient sur les pri­sons, opéraient avec la complicité de directeurs écœurés de ce qu’ils voyaient tous les jours.

X - De toute façon, ils sont obligés d’être écœurés parce que la prison, ça ne sert strictement à rien. Par exemple il y a des gars qui sont tombés plusieurs fois pour six mois et qui ne savent tou­jours ni lire ni écrire parce que pendant tout ce temps passé en taule, rien n’a été fait pour leur apprendre au moins ce minimum. Bien sûr, en théorie tu peux faire des études, mais il te faut une volonté assez phénoménale d’autant plus que tu es toujours emmerdé. Par exemple, le seul moment où tu puisses lire tranquille, c’est le soir après la bouffe ; or, ils te coupent l’électricité à 11 heures.

PRISON ET ORGANISATION

C - Puisqu’on a abordé au début des questions de soutien, j’aimerais maintenant qu’on discute plus directement des formes organisées de soutien aux prisonniers. Est-ce que tu pourrais dire un mot des poupes français ?

X - Il faudrait reprendre l’histoire au moment des révoltes de prison. Il y a eu la création du G.I.P. (Groupe Information Prison) qui s’est faite à partir d’intellos et de quelques militants.

C - C’est des maos qui ont fait ça.

X - Oui, des maos, avec dans l’esprit : un nouveau front de masse s’ouvre, allons-y les gars ! Rapi­dement il y a eu des contacts pris avec les taulards (Nancy), mais sans qu’il y ait une véritable ré­flexion tant sur la prison que sur le reste. La révolte des prisonniers était laissée à l’état pur. Ceci a eu pour effet que très vite, une information est sortie sur la vie en taule de façon journalistique et objective. Et le problème c’est qu’ils n’ont fait que ça. Comme ce qui se passait dans les prisons n’avait jamais été rapporté, ça s’est arrêté là, au moins pour le G.I.P. Puis il y a donc eu la constitu­tion du C.A.P. avec d’une part les intellos révoltés et d’autre part de véritables taulards. Finalement au moment des pandes révoltes, le C.A.P. a eu une position de total retrait car il y avait des problè­mes de groupuscules, il craignait des dissolutions, etc. Ça c’est une chose, mais ce qui est plus im­portant c’est que dans sa pratique quotidienne, le C.A.P. fait un travail d’agitation coupé de trucs extérieurs, cf. les rapports du C.A.P. tant avec les poupuscules qu’avec les organismes populaires auxquels il aurait pu se relier.. Or, le C.A.P. est resté une "autonomie" de prisonniers complète­ment isolée, il s’est axé à fond sur la prison sans soutien extérieur. Ou plutôt c’était eux qui fai­saient le soutien extérieur, ce qui est un cercle complètement vicieux, et à mon avis, ils y sont encore. C’est d’ailleurs un constat qu’ils font eux-mêmes, au moins individuellement. Maintenant le C.A.P. ça donne des associations de prisonniers et de mecs intéressés par le problème des prisons qui se retrouvent avec ce problème sur le dos et qui ne savent plus très bien par quel côté le pren­dre. En ce sens, si la politique d’agitation a merdé, c’est sans doute parce que c’était étouffé de l’in­térieur et qu’ils ne se donnaient pas les moyens d’y répondre. Il y a eu en France quelques tenta­tives pour essayer de briser l’oppression des matons sur les prisonniers en leur cassant la gueule à l’extérieur, mais ça reste à l’état sauvage, même si ça se fait souvent, ça n’a aucune valeur dans le rapport de force. Il y a des matons qui savent qu’ils risquent de se faire casser la gueule, mais vu que ce n’est pas politique et que ça reste au niveau individuel, cela ne peut avoir d’influence poli­tique sur le processus.

C - A ce propos, il y a eu à l’étranger un certain nombre d’expériences intéressantes sur le repérage des crevures, pas forcément d’ailleurs sur le problème des prisons. Par exemple, il y a des gens qui ont fait des enquêtes systématiques sur les flics, en recherchant tous les renseignements (adresse, vie privée, etc.) sur les plus fachos dans une ville donnée, et qui ont ensuite publié cela à grand tirage, sous forme de quatre pages, avec photos d’identité pour chacun, en le balançant un peu partout sur la ville. Est-ce que tu crois que ce genre de pratique, qui n’est plus individuelle comme tu le disais, mais bien totalement organisée politiquement, serait à refaire sur les prisons ?

X - Oui, d’ailleurs le truc bien que faisait le C.A.P., c’était la chronique de tous les juges pourris. Fiches de cuisine sur eux, réexploitables par comités de soutien ou des groupes plus fermés. Le pro­blème maintenant c’est qu’en eux-mêmes, les gens du C.A.P., à force d’aller en taule et d’en ressor­tir, ils crèvent ; et quand il y a deux mecs dans le C.A.P. comme à Toul ou je ne sais plus où, et que l’un d’eux se retrouve en taule, l’autre, il est complètement largué. Par delà cet isolement et ce découragement, c’est toute la politique du C.A.P. qui est en cause, dans la mesure où précisé­ment ils ont laissé se développer le truc à des niveaux individuels. Au niveau de casser la structure pénitentiaire, il y a eu un véritable blocage. C’est là que le problème de la violence se posait réelle­ment et on comprend pourquoi ils la rejettent dans leur dernier numéro. C’est qu’en fait le C.A.P. ce n’est pas une autonomie. C’est plutôt une œuvre de bonne charité du style les "Amis de la Terre", avec des gens très révoltés dedans, mais sans aucune stratégie politique au sens où ils ne voient pas la généralité du phénomène prison.

C - Justement, comparé à ce qu’on vient de dire sur la France, je voudrais dire un mot de ce qui se passe dans d’autres pays et surtout en Italie où l’approche du problème est assez différente. Pour schématiser, on peut dire que le problème des prisons a été abordé là-bas par deux courants diffé­rents : d’abord le courant dans les prisons mêmes, c’est-à-dire avec des groupes de mecs qui se sont politisés d’eux-mêmes et qui structurent toutes les révoltes. De cela s’est dégagé un noyau dur qui sont les N.A.P. ; au début ce sont d’anciens proxénètes ou gens du "milieu", etc., qui s’unissent avec des intellos révoltés et qui mènent une pratique concentrée sur les prisons avec des actions dures du genre prise d’otages, dans les taules sur des axes revendicatifs, ou même évasions. Petit à petit les N.A.P. sont sortis des prisons (tout en faisant leur axe principal de lutte) pour mener d’autres opérations avec les B.R. sur la stratégie générale en Italie au niveau de la lutte armée (at­taques simultanées de casernes de carabiniers dans plusieurs villes d’Italie).

X - En France, il y a eu des actions dures, des pressions sur les juges...

C - Oui, mais c’est resté une pratique diffuse, c’est un peu pour le copain ou la copine qu’on le fait. Par contre, si tu prends par exemple ce qu’ont fait les N.A.P. du point de vue de l’information sur les matons, les flics, sur les plans des prisons, etc., il s’agit bien là d’une pratique politique organisée. Le deuxième courant dont je parlais tout à l’heure, c’est en gros celui de l’autonomie. Là’ l’approche du problème des prisons se fait plus selon un axe stratégique lié à la lutte de masse, à savoir l’encerclement populaire de la prison sur le quartier. Bien sûr, encore faut-il que la prison ne soit pas isolée à cent kilomètres de la ville ; mais le plus souvent la prison se trouve dans telle ou telle zone populaire, et alors la stratégie de l’encerclement couplée avec la lutte interne prend tout son sens.. Cela signifie d’abord que la prison n’est plus vécue politiquement comme un front de lutte secondaire, mais comme un truc lié à la vie du militant ou du "mec de base" qui, en lan­çant un caillou, risque à tout moment de se retrouver dedans. C’est dans le prolongement de sa lutte. En somme, la taule n’est plus perçue comme un ailleurs lointain. Le mec qui se retrouve en taule reste dans la mouvance où il était avant.

X - Oui, mais précisément Fleury n’est pas à Nanterre, comme Attica n’est pas à Harlem.

C - C’est juste et c’est peut-être ce qui fait de l’Italie une situation un peu marginale quoiqu’il faille tout de même noter que la plupart des centrales en France sont bien au beau milieu des villes. En ça, des taules comme Attica, Fleury ou Stuttgart sont exemplaires. Et puis il y a aussi des dif­férences de règlement ; en France on mise plutôt sur l’isolement. Contrairement à d’autres pays, on a une structure pénitentiaire efficace avec ses quartiers de haute sécurité, etc. et c’est aussi lié à la formidable centralisation de l’État qui est effectivement unique en Europe. Aussi, même s’il est vrai que la stratégie de l’encerclement n’est pas toujours praticable, elle me paraît intéressante par l’analyse du phénomène prison qu’elle présuppose, c’est-à-dire de ses rapports à l’autonomie, au mouvement, à la composition de classes, etc.
J’aimerais à présent que tu me dises un mot des différentes catégories de prisonniers et de leurs rapports réciproques. Par exemple, quelle est la réaction d’un droit commun par rapport à un gars comme toi qui arrives comme politique ?

COMPOSITION DE LA PRISON

X - Ça dépend un peu de l’individu, mais d’une façon générale il n’y a pas de racisme anti-gau­chiste, on aurait même plutôt la cote dans la mesure où on a fait aussi des trucs violents. Moi, comme je suis tombé sur un coup soi-disant violent, ça leur plaisait bien. Si j’étais tombé sur un coup du genre militantisme, sur l’homosexualité, ça aurait sans doute été différent.

C - Y a-t-il un racisme à l’encontre des immigrés ?

X - Moi je pense que oui, mais c’est pas très simple. D’abord ça fonctionne par bande, s’il y a un baston, les insultes comme sale bougnoul viendront automatiquement et en ce sens leur violence est réactionnaire. Mais ça serait n’importe qui d’autre, par exemple un type à cheveux longs, ce serait sale con de gauchiste. En fait, pour beaucoup de droits communs la rupture ne passe pas entre eux et les jeunes, ou eux et les immigrés, etc. ; il y a eux d’un côté, et de l’autre il y a les caves et ça peut être n’importe qui.

C - Est-ce que tu as pu discuter avec des loulous ?

X - Oui.

C - Comment voient-ils les choses ?

X - Pour eux, le bonheur c’est l’argent. Mais s’ils font un casse, c’est pour flamber tout de suite. Quant au fait de se faire piquer, ils pensent que ça vaut mieux que d’avoir une main écrasée dans une machine à l’usine. Il faut dire que dans l’usine, les boulots qu’on leur file, c’est toujours des boulots de cons, et je le sais parce que je l’ai fait aussi.

C - Est-ce qu’ils mélangent les prévenus et les détenus ?

X - Oui, bien que les détenus aient moins de droits que les prévenus. Par exemple, un prévenu a droit à trois parloirs, alors que le détenu n’a droit qu’à un parloir par semaine. De même un prévenu peut écrire à son avocat sans que la lettre soit ouverte.

C - En ce qui concerne le travail, y a-t-il des détenus qui bossent ?

X - Pas vraiment ; il faut dire qu’ils sont payés à la pièce. Un gars qui bosse bien se fait environ 2.000 francs par mois. C’est plutôt au niveau des cadences que la résistance s’organise. Comme les produits à fabriquer changent assez souvent, à chaque fois, au début, le patron donne une cadence forte. Mais les mecs refusent la cadence de départ en disant que c’est impossible de tenir un tel rythme, etc. On est donc obligé de baisser les cadences, mais après c’est parti...

C - En somme, ils ont su trouver une forme de refus parfaitement adaptée aux conditions dans lesquelles ils sont ?

X - Oui.

C - Pour terminer, j’aimerais que tu me dises ce que tu penses du mot d’ordre "Plus de prison" que certains gauchos ont prôné.

X - "Plus de prison", comme ça, en dehors d’une véritable analyse globale et politique de la société qui les produit, ça ne veut rien dire, et à la limite ça revient à faire, comme le C.A.P., de Ia prison un nouveau front de lutte séparé. De toute façon, je trouve normal qu’il y ait des voleurs parce qu’il y a des riches, qu’il y ait du refus de travail parce qu’il y a du salariat... Mais on ne fera pas tout du jour au lendemain, il y a des étapes.




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