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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La presse révolutionnaire en France et l’enlèvement du juge Coco
{Camarades}, n°3, Décembre 1976, p. 30-31
Article mis en ligne le 9 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Cet article est introduit par plusieurs coupures de presse ainsi qu’avec un Communiqué des Brigades Rouges que nous avons choisi de ne pas reproduire ici.


L’analyse politique des BR, le mi­litant français de base ne la connaîtra jamais. Par rapport à leurs lecteurs, les journaux gauchistes ont fait du beau travail ; à côté d’eux, la télé et la CGT sont des enfants de chœur. De l’impuissance politique à l’électoralisme, de l’électoralisme à la vieille terreur petite-bourgeoise face à la violence, les petits pas à droite sont vite fran­chis, si vite qu’on n’a plus aucun argu­ment à opposer à la "journée de deuil" décrétée par les réformistes italiens. C’est le règne de l’intox, mais à chacun son public : on varie les mo­yens et on se partage les rôles comme dans la prose bourgeoise. Le ton mesu­ré du "Monde", la surabondance d’informations officieuses, le style un peu pincé pour dénoncer la violence comme une faute de goût, voilà pour les lecteurs de "Rouge". Le titre à sensation, les éclaboussures de sang en première page, le rectificatif bien planqué, on espérait que Libé avait cessé de prendre "France-Soir" pour modèle. Quant à la Sainte Union des trouillards, la dénonciation vaguement fascinée des "crimes crapuleux", la transformation de chaque lecteur en flic à l’affut (qui a fait le coup ? Pour­quoi ?) : c’est le "Quotidien du Peuple" qui rame au fond de l’égoût avec le "Parisien Libéré" (on imite les bour­geois qu’on peut !). Mais derrière ces sinistres clowneries, il y a une démar­che politique unanime qu’on peut faire tenir en quelques thèses com­munes à toute l’extrême-gauche offi­cielle.

Thèses de l’Extrême-Gauche
(avec les références "littéraires" à l’appui !)

Thèse 1 (ou thèse Kautsky)

Dans la période de remontée mon­diale des luttes (fin des années 60) la crise marque un arrêt, une contre-of­fensive bourgeoise. Elle contraint les travailleurs à une tactique de défense des avantages acquis. Elle pousse à l’unité avec les réformistes dans les luttes, elle raréfie ces luttes et centra­lise leur enjeu. Le rapport de classe (qu’on le veuille ou non) est étroite­ment déterminé par les échéances électorales.

Thèse 2 (ou thèse Staline)

La réponse de la bourgeoisie à la poussée ouvrière (et électorale) c’est fondamentalement la FASCISATION, c’est-à-dire l’utilisation systématique de "provocations", d’actes de vio­lence ou de délinquance dans le double but de renforcer l’appareil d’État (ses privilèges policiers et juridiques) et de détourner l’électorat d’un vote à gau­che. L’unité "antifasciste" est la prio­rité tactique.

Thèse 3 (ou thèse de Lénine)

Dans ces conditions, toute vio­lence minoritaire (Brigades Rouges) ou même spontanée ou de masse (manifs étudiantes) alimente la stratégie pré­électorale de la bourgeoisie. Seules sont légitimes la violence nationale porteuse d’alliance de classe (ETA, IRA) et la violence future du Parti aujourd’hui présente sous des formes symboliques et strictement défensives. Pas de violence qui divise, pas de vio­lence sans parti.

Quelques-unes de nos réponses

A la thèse 1 :

Aujourd’hui, les luttes ne sont pas défensives : les salaires augmentent toujours plus vite que les prix (d’où la tentative du Plan Barre), les Sonacotra sont en grève de loyers depuis un an, des HLM parisiens les rejoignent. Un mois de grève spontanée, générale, violente des métallos de la Rochelle, la plus grande grève étudiante et des tas d’examens vidés de leur fonction sélective, la Sécurité sociale toujours en déficit et l’absentéisme qui conti­nue malgré le chômage ; il y a derrière toutes ces luttes un programme d’ap­propriation immédiate : faute de l’avoir vu les gauchistes n’ont aucune alter­native "sur le terrain revendicatif". Ce sont donc leurs carences et non la situation des luttes qui polarisent leur attention autour des élections.

A la thèse 2 :

"Union de la Gauche ou fascisa­tion", ça a l’air plus subtil que "Dé­mocratie ou fascisme", mais ça fleure toujours bon 1936, c’est toujours la vieille alternative évidente, si évidente qu’elle est passée par les accords de Matignon en 36 ("il faut savoir termi­ner une grève"), la liquidation des conseils ouvriers de Barcelone par Staline en 37 pour aboutir... à Franco et Pétain.
Aujourd’hui le mot de "fascisa­tion" recouvre l’incapacité à com­prendre l’usage de la répression géné­ralisée autrement que comme du « fas­cisme », donc comme une menace sur les "organisations ouvrières" et leurs libertés élémentaires. Mais où a-t-on vu que le renforcement de l’État, le quadrillage policier, le remodelage juri­dique se soient faits contre les organi­sations ouvrières ? En Allemagne où Baader sortait à peine du berceau que Willy Brandt était déjà au pouvoir ? En Italie où le cadavre de Coco était en­core chaud quand le PCI a pris la pré­sidence de l’Assemblée Nationale ? La stratégie de la tension a un fils, mais ce fils c’est le compromis historique, nul­lement le fascisme. Aujourd’hui le ren­forcement de l’appareil d’État par rapport aux luttes ouvrières passe par l’intégration des organisations réfor­mistes. Pinochet et ses camionneurs sont très loin. Pour nous, l’ennemi c’est le terrorisme d’État et de la social-démocratie allemande, c’est l’aus­térité italienne rendue crédible par le PCI. Dans toute l’Europe le capital "offre" aux intérêts ouvriers une seule alternative : syndicalisation ou marginalisation (et donc répression). Choisir la syndicalisation et l’électoralisme, comme les groupes ou ten­dances qui s’expriment dans les trois quotidiens cités, c’est jouer son rôle dans la répression de tout ce qui fait mal au capital.

A la thèse 3 :

Obsédés par la volonté d’échapper à Poniatowski (criminalisation de la po­litique), les gauchistes s’enferment dans ses pièges. Ils refusent de voir toute la violence qui sort de la société, com­me les bureaucrates kafkiens, ils de­mandent à tout acte de violence des justifications infinies avant de l’auto­riser comme "politique". Pour les prolétaires, jeunes et immigrés, l’or­ganisation n’a de sens que comme l’organisation de la violence pour faire triompher leurs intérêts. Pour les gauchistes syndicalistes, l’organisation se réduit de plus en plus à l’organisa­tion de l’idéologie. Ainsi, capables d’assumer leur rôle d’avant-garde dans les manifestations et actions nécesssaires, ils perdent de jour en jour le crédit qu’ils avaient gagné en 70-71, ils se coupent de tous ceux qui ne voient plus en eux qu’un service d’or­dre dirigé d’abord contre le mouve­ment, ils s’empêtrent dans un symbo­lisme de plus en plus honteux et s’en­gluent doucement dans les marges de l’État. Pas de violence sans parti, disent-ils, sans violence, plus d’organi­sation leur a répondu le mouvement.

Note finale sur l’électoralisme : l’Italie aujourd’hui

"Malgré" la stratégie de la tension, le PCI a encore gagné des voix aux élections. Ce qui a permis le compro­mis historique "rampant" avec Andreotti, le premier programme d’aus­térité. Or, très rapidement les grèves sauvages se sont multipliées avec ma­nifs, blocage des routes dans les grands centres industriels (Fiat, Alfa-Roméo). C’est la première fois depuis 1969 que les syndicats doivent avouer qu’ils sont débordés. La CGT italienne a dû faire marche arrière précipitamment.
La tactique des masses italiennes a donc été double :

  • 1. Utiliser le vote PCI pour amélio­rer son rapport de force global avec la bourgeoisie ;
  • 2. Refuser immédiatement le con­trôle sur les luttes qu’aurait fait le PCI au gouvernement. Le résultat des mou­vements de grève qui sont partis très souvent de l’autonomie ouvrière orga­nisée, a contraint le PCI à un virage à gauche.

    Mais ça, c’est trop subtil pour des ouvriers, pensent nos bons gauchistes qui parlent de "découragement" : "Nous, les marxistes, nous avons une tactique électorale ; les bourgeois aussi ils votent à droite, parfois à gau­che, pour préserver au mieux leurs intérêts lorsque ça sent trop le roussi. Mais un simple ouvrier met, lui, dans son bulletin de vote, tout ce qu’il croit et rien que ce qu’il croit. Il n’est pas au courant des sondages (machine perverse créée pour influencer la pe­tite bourgeoisie) ; il est incapable d’équilibrer son vote en fonction des tendances qu’ils sont tout seuls à vo­ter (forcément dans un isoloir !). Alors, quand un ouvrier vote pour la gauche, c’est qu’il ne veut qu’une chose : la gauche au pouvoir. Il vote pour la gauche comme pour un but en soi. Le prolo qui voit la gauche com­me un moyen tactique, il est rare, et il vote pour Democrazia Proletaria". (Cartel des trois groupes ex-extrapar­lementaires).
    Mais c’est curieux : 1,2 % des tra­vailleurs seulement ont voté Democra­zia Proletaria, 35 % PCI, et deux mois après toutes les grandes usines ita­liennes se sont retrouvées en grève contre l’austérité et le PCI au pouvoir !
    Oh, alors, si l’on ne peut plus compter sur leur vote comme une in­dication de leur état d’âme (pardon, de leur conscience de classe), si les paroles ne prennent plus la représentation par­lementaire au sérieux, s’ils l’utilisent comme un terrain parmi d’autres, qui a ses lois propres, passant d’un terrain à un autre sans prévenir, s’ils se croient assez grands pour faire de la stratégie, à quoi bon faire de la politique !!




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