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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Luttes ouvrières au Maroc (MTA)
{Camarades}, n°3, Décembre 1976, p. 35-37.
Article mis en ligne le 9 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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La Marche Verte, les procès contre des militants révolutionnaires font parler du Maroc, des difficultés du régime, des luttes populaires. Des luttes ouvrières assez peu. Ce texte des camarades du COL­LECTIF d’INFORMATION MAROC du MOUVEMENT des TRAVAILLEURS ARABES comble cette lacune. Il est d’autant plus intéressant qu’il montre que l’autonomie ouvrière est aussi une réalité dans les pays dominés par l’impérialisme. De quoi réviser, les idées toutes faites sur le peu de combativité ou de conscience des immigrés par rapport aux ouvriers des pays "développés" ! Où ne va pas se fourrer la condes­cendance .. Finalement, si c’était ça le dernier bastion du racisme ?
Mais il y a plus. Si les camarades du MTA font circuler ces informations, comme celle sur le Liban dans leur travail de masse et auprès de militants français, c’est parce que, pour eux, il n’y a pas de SÉPARATION entre l’INTERNATIONALISME et la lutte ICI en France. Les immigrés ont un pied dans leur pays, un autre en France, tout comme ils ne séparent pas les luttes d’usine des luttes sociales de la communauté. C’est un élément de force. De toutes façons, ils n’ont pas le choix  : lutter contre le régime
en expliquant ce qui s’y passe du point de vue des ouvriers, c’est aussi défendre la lutte ici. Un grand nom­bre des ouvriers marocains qui avaient été actifs dans la grève de Chausson en 74 ont été donnés par l’Ami­cale des Marocains à la police du régime qui les a arrêtés, menacés et/ou torturés quand ils sont retournés dans leur pays durant les vacances. Le résultat : en septembre à Chausson, un climat de peur par crainte des représailles, auquel vient s’ajouter la routine d’usine (réorganisation de la maitrise en 75, convocation avec avertissement aux délégués lors des derniers débrayages qui ont eu lieu cet automne.

LES LUTTES OUVRIERES DE 75 - 76

En pleine marche verte, le gouverneur de Casa convoque les délégués des ouvriers de l’usine "les Ressorts Guillotte", filiale d’une société française en grève depuis plus d’un mois : les ouvriers de­mandent une augmentation de salaire, une allocation logement, une prime de "panier". "Votre grève est antinationale, dit le gouverneur ; nous sommes mobilisés pour le Sahara ; les camions utilisés pour la marche sont munis des pièces détachées que vous produisez". Réponse : "Notre marche, nous l’avons commencée il y a un mois".
Le patron de l’usine, un Français, avait convoqué le secrétaire du bureau syndical et lui avait offert deux millions de francs s’il ouvrait un atelier pour sous-traiter les pièces que l’usine ne produisait plus : le vieux délégué refusa de se laisser acheter malgré les menaces de prison qui pesaient sur lui.
De novembre 75, passons au 1er Mai 76. A Casablanca, avenue des Forces Armées Royales des milliers de travailleurs attendent ce matin le début du défilé traditionnel de l’U.M.T. Ils sont là depuis six ou sept heures du matin, alignés sous une pluie battante, venus de BenM’sik, des Carrières, des banli­eues populaires, jeunes et vieux, vieilles femmes en djellaba déchirée et jeunes ouvrières habillées à l’euro­péenne. Sur les bords du boulevard, des centaines de femmes, des familles avec leurs enfants, attendent eux - aussi. Ce n’est point la grande affluence du 1er mai 75, mais c’est énorme vu le mauvais temps. Le "frère" Ben Seddik, sapé comme un prince, n’arrivera qu’à 10 h 30. "Ce n’est pas démocratique" dira un ouvrier ex-immigré qui attendait lui - aussi depuis plusieurs heures. Au 1er étage du siège de l’U.M.T., un dirigeant parle aux travailleurs. Sa gueule fait plus penser à un truand de Chicago ou à un tortionnaire du Maarif qu’à un ouvrier. On comprend qu’il soit gros, en bonne santé. Il est dirigeant depuis 1956.
11 heures ; le défilé commence. D’abord les dockers, très nombreux. Puis 60 à 70 OUVRIERS des BUS, silencieux. 60 sur 1400 travailleurs, 60 alors qu’ils avaient imprimé et distribué, à eux seuls, un "appel au peuple de Casa" en 25.000 exemplaires ; 60, alors que, depuis septembre 75, leurs assemblées générales regroupent plusieurs centaines. CE 1er MAI, ILS NE SONT QUE 60, MAIS LE LUNDI 3 MAI ILS SERONT TOUS EN GRÈVE, PARALYSANT CASA DU 3 AU 6 COMPRIS. Ni une occupation po­licière sans précédent (sorte de mini - état d’urgence), ni l’arrestation de 15 ouvriers, ni la réquisition de tous les cars de transport partant de Casa (et ils sont très nombreux) n’arrivent à arrêter la grève. Le gou­verneur est bien obligé de relâcher les otages et de négocier.
L’offensive ouvrière de 75 - 76 est presque résumée dans ces deux exemples significatifs mais nullement isolés. L’offensive qui déferle sur le Maroc depuis la "glorieuse Marche Verte" fraie son chemin malgré la répression de l’oligarchie compradore, la trahison des Princes de l’U.M.T., seule,ne comptant que sur son initiative propre , inventant et donnant chaque jour des leçons d’unité, de combativité, d’hon­nêteté et d’esprit démocratique. L’actuel mouvement ouvrier qui rappelle les hautes heures de la marche de la classe ouvrière marocaine (luttes de 47-48, 51-52, 69-71) est d’une telle richesse et exprime une telle force que le pouvoir fasciste s’est trouvé obligé d’en parler par la voix de son plus haut représentant. Lors du discours de la "Fête de la Jeunesse", le 8 Juillet 76, en appelant le peuple marocain et surtout les travail­leurs à une PAIX SOCIALE jusqu’au début de l’année 77, le pouvoir faisait le constat d’échec de toutes ses tentatives de répression et de domestication de la classe ouvrière. Le discours constitue une déclaration de guerre ouverte aux travailleurs ; il révèle aussi l’ampleur de l’offensive ouvrière en cours.

Il - L’U.M.T : LA MAFFIA SYNDICALE AU SERVICE DU POUVOIR

L’U.M.T, Union Marocaine des travailleurs, institution syndicale puissante (l’un des premiers syndicats d’Afrique) est née dans la clandestinité dans un quartier populaire de Casa en 1955. C’était l’a­boutissement de toute une période historique caractérisée par LE RÔLE DÉCISIF DE LA CLASSE OUVRIÈRE DANS LE COMBAT DE LIBÉRATION NATIONALE. Dans les premières luttes des années 30 aux grands affrontements durs avec le patronat colonialiste de 47-48, la classe ouvrière marocaine forgeait son unité et préparait les luttes de 51 à 56 qui allaient voir le flambeau de la lutte armée anti-coloniale repris par les ouvriers résistants de Casa, les mineurs de Khouribga et Oued Zem.
Le 8 décembre 1952, les grèves et manifestations de solidarité avec le peuple tunisien après l’assassinat de Ferhat Hached marquent un tournant décisif. Ainsi à l’indépendance, la classe ouvrière a der­nière elle un passé riche d’expériences de luttes : la lutte anti-colonialiste a fécondé les premiers mou­vements revendicatifs.
Cependant, dès 56, l’U.M.T. est rapidement investie par des arrivistes de toutes sortes qui s’ins­tallent aux postes de direction (quelquefois pour un minimum de 10 ans), qui se partagent des sommes fabuleuses qui viennent des cotisations des subsides du gouvernement, ou de certains pays de l’Est et de la C.I.S.L. Ce syndicat aura désormais pour activité essentielle de soutenir les mots d’ordre démagogiques du style "Indépendance syndicale" "politique du pain", exigence d’un gouvernement "jouissant de la confiance de la classe ouvrière" tout en neutralisant et divisant en fait les luttes populaires. L’U M T n’hé­sitera pas à lâcher contre les ouvriers en lutte ses bandes armées.

LES AUTRES SYNDICATS

L’U.G.M.T., appendice du parti d’"opposition" traditionnel, l’Istiqlal se caractérise par sa poli­tique de négociations à tout prix. Il est le deuxième syndicat après l’U.M.T. et est le partenaire privilégié de la « paix sociale ». .
D’autre part, à l’initiative du pouvoir d’autres syndicats ont été créés depuis quelques années : le F.O.M., l’U.S.T.L., I’U.N.T.M. qui essaient de se développer sur la base d’un rejet de l’U.M.T. et qui n’ont jusqu’à maintenant qu’une influence médiocre.

III - CARACTÉRISTIQUES GÉNÉRALES DE L’OFFENSIVE OUVRIÈRE ACTUELLE

1) De nombreuses grèves, dans tous les secteurs, dans tout le pays : Les grands centres indus­triels et miniers ne sont plus les à être touchés ; de très petites villes (Terinara, Khenisset,EI HOuafat (Gharb), Sidi Allai Ettazi ont connu des grèves très dures qui, par leur incidence sur la campagne environ­nante ont eu un rôle idéologique important sur la classe paysanne : De même, les luttes se développent dans les boîtes, quelle que soit leur taille : C’est ainsi que des petites usines (Atelier Richard - publicité - Usine Desco à Casa, etc) ont été le théâtre d’affrontements très durs et quelquefois très longs.
De même, l’entrée en lutte de secteurs n’ayant eu jusqu’ici aucune activité syndicale (Banques, Assurances, PTT) est à noter.
2) Des grèves longues et dures : on assiste au recours à la grève ILLIMITÉE malgré toutes les tentatives de pression et de répression syndicales et bien qu’il soit notoirement connu au Maroc que DÉCI­DER une grève illimitée et la MAINTENIR signifie pour chaque travailleur un défi à l’oppression et une bataille quotidienne à assurer contre la police en l’absence de tout mouvement de solidarité financière. C’est un aspect essentiel du renouveau du mouvement ouvrier actuel.
Malgré toutes les tentatives syndicales des grèves de longues durées (7 mois à Bromar, plus d’un mois à Caplan Mouliter, Clairmaille, André Klein, 3 mois à Somaver, 4 mois aux Carrières Sexcecam) ont pu se développer dans un affrontement contre les jaunes. Cela a eu pour conséquence l’arrestation de syndicalistes ou d’ouvriers en lutte.
3) Syndicalisme démocratique et revendication essentielles : on constate l’apparition un peu partout d’une force syndicale neuve, concrétisée par l’élection de nouveaux Bureaux syndicaux (BS) for­més d’une majorité de syndicalistes honnêtes, actifs, se battant là où ils sont, liés aux ouvriers qui les ont élus, résistant aux tentatives de corruption du patronat et de la maffia U M T. Ce sont eux qui décident de l’élaboration des revendications que l’on peut résumer ainsi :

  • augmentation des salaires,
  • reconnaissance du droit syndical et retour des licenciés,
  • augmentation des primes de logement et de transport,
  • titularisation des temporaires qui sont là parfois depuis des années.

    IV - PORTÉE DES LUTTES OUVRIÈRES ACTUELLES

    La situation politique nouvelle dans laquelle se développe l’offensive ouvrière actuelle lui confère une grande importance. Après la Marche Verte, le pouvoir se prépare à jouer le deuxième acte de son complot pour retrouver sa légitimité et ré-asseoir sa dictature mise en péril par les divers mouvements populaires qui se sont produits depuis 70, par les coups d’État, le mouvement du 2 mars.
    Pour réaliser son projet, il bénéficie de l’appui des différentes directions politiques et syndica­les traditionnelles. Face à cela, la classe ouvrière ébauche les premières esquisses du peuple. Les luttes ou­vrières de 75 - 76 viennent renforcer et donner des dimensions nouvelles aux luttes populaires (soulève­ment paysan d’Ait Melloud, luttes de quartier à Ben Messik à Casa, luttes de jeunesse). Ces luttes sont une participation directe à la lutte de masse du Sahara. Elles constituent autant d’attaques de front contre l’en­nemi commun, autant de noyaux de résistance à l’oppression.
    Les premiers pas de l’autonomie ouvrière - Quelle que soit l’importance de la boîte en lutte, son expérience passée, l’aspect fondamental est l’indépendance, l’autonomie qui se développent.. C’est en effet toujours à partir d’un débat (qu’on pourrait qualifier de libre), interne aux travailleurs qu’ils se mettent en mouvement. Mais il est évident que l’on ne peut réfléchir à ces éléments qu’en abandonnant toute référence au syndicalisme européen. Ainsi, les boîtes qui n’ont aucun passé de lutte, où il n’y a plus de force syndicaliste ne se remettent pas en mouvement à l’initiative de militants de l’appareil syndical.
    Ce sont toujours les travailleurs qui discutent, élaborent leurs revendications et créent le syn­dicat. Cette création est d’ailleurs le plus souvent l’aboutissement de petites luttes, de heurts avec la direc­tion. En revanche, dans les secteurs où il y a une expérience et une force syndicale , c’est toujours en réac­tion contre les pratiques des responsables U.M.T. qu’il y a un mouvement. Cette réaction prend plusieurs formes. Ainsi, l’élection de nouveaux bureaux syndicaux ne se fait jamais sans heurts.
    Par exemple, lors du conflit des ous de Casa, avant leur élection, quelques membres du nouveau B.S. qui se présentaient furent menacés en plein dépôt de Ben M’sik par des nervis U.M.T. armés de chaînes. Ce fut l’intervention des travailleurs qui les délivra. L’arme principale des travailleurs des bus a été leur unité et ce climat profond de démocratie qu’ils ont su imposer. Dès son élection, le B.S. a encouragé les AG regroupant plusieurs centaines de travailleurs pour discuter à chaque étape des initiatives et des réactions de la direction et du gouvernement. Le B.S. a, en fait, redonné vie à une structure syndicale neutralisée de­puis longtemps : le "Conseil Syndical" qui regroupe tous les syndiqués militants. La tenue de différentes réunions de ce C.S. (de 50 à 70 travailleurs) permettait de poursuivre le travail d’explication, de préparer les A G et éventuellement de parer aux attaques de la direction U.M.T. Ces lieux d’unité : CS, BS, AG, sont évidemment la cible des attaques continuelles de celle-ci : attaques violentes, tentatives de corruption, tout sera mis en oeuvre pour casser le mouvement.
    Dans certaines usines, des ouvriers ont été chargés de faire signer aux délégués , le jour de leur élection, une lettre de démission qu’ils gardent soigneusement pour les contrôler.
    Quand les structures syndicales sont vraiment inutilisables, les ouvriers se réunissent chez eux comme ceux de Soma Gaz à Fès, où 120 ouvriers se sont retrouvés chez l’un d’eux la veille de la grève et se sont mis d’accord autour d’un plat de couscous où chacun, prenant une bouchée, a prêté serment de ne pas trahir la grève qui devait commencer le lendemain.</p<

    V - L’ENJEU DES LUTTES ACTUELLES

    Ce qu’il faut retenir de toutes ces luttes, est que le mouvement ouvrier marocain cherche et crée parfois ses propres lieux de réflexion, de débat et de résistance. Ces centres autonomes de résistance sont menacés continuellement et attaqués politiquement et militairement.
    Cependant, leur dispersion, leur isolement les uns par rapport aux autres facilitent la tâche du pouvoir et des directions politiques et syndicales traditionnelles. De plus en plus, ces centres se cherchent, aspirent à se retrouver, à participer à ce processus, aider à l’unification, à la rencontre de ces luttes,contribuer à l’échange des expériences, des Flots de résistance, telles sont les tâches fondamentales à remplir actuel­lement.
    Le mouvement ouvrier marocain est en train d’élaborer à partir de bilan de son expérience dans chaque secteur, les éléments de réponse aux graves problèmes qui l’assaillent :

  • comment édifier l’unité et la sauvegarder ?
  • quelle politique avoir envers la Maffia de l’U.M.T. ?
  • que faire des structures syndicales ?
  • comment défendre les luttes réprimées ?

    On peut penser qu’il n’est pas certain que ce mouvement continue, que la « paix sociale », l’aug­mentation des salaires prévue pour 77, les élections et enfin la répression réussiront à casser l’offensive ouvrière. Néanmoins, il est remarquable que les luttes ne se soient pas arrêtées depuis la déclaration de guerre du 8 juillet faite par le Roi (grève des bus à Agadir, d’un grand magasin et de l’usine de sucre Chemouf à Casa). Il est probable (et la hausse du SMIC en 73 l’a largement démontré) que l’augmentation promise pour le début 77 n’arrêtera pas les luttes. Au contraire, il faudra, comme en 73, se battre usine par usine pour la faire appliquer.
    En observant les luttes de 69 à 71 et les grèves isolées qui ont eu lieu depuis, on se rend compte qu’en fait les luttes ne se sont jamais arrêtées, qu’il y a toujours eu des points de résistance avancée. Ce qui a manqué jusqu’ici c’est d’aller systématiquement aux luttes, de s’y accrocher, d’aider à leur rassemblement.

    Collectif d’information Maroc du Mouvement des Travailleurs Arabes - Fin sept. 76




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