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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Délinquance dans un quartier de Paris
{Camarades}, n°3, Décembre 1976, p. 49-50.
Article mis en ligne le 13 janvier 2014
dernière modification le 12 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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A Paris, une petite Courneuve. Tout est en place pour le grand jeu des gendarmes et des vo­leurs avec, en plus au coeur, une révolte vraie. Ne pas être comme tous ces "papas" bedonnants, ces mères exsangues, ces "sans sexua­lité", ces fonctionnaires en sé­curité.
Cinéma, télévision, musique, besoin d’exister ont empli les mômes de rêves qu’ils veulent vivre maintenant, ce soir, immé­diatement. L’aventure ? Elle leur est proposée par les escaliers qui résonnent, dans les caves et les garages obscurs. Partout le béton s’élève sur des roues de gruyère. Chacun a la grotte d’Ali Baba de son histoire ; les vieilles dames à sac noir ont remplacé les diligences. Il pas­sait une diligence, les vieilles dames passent tous les soirs.
Enfants chéris de ces cités maudites, nous aimons votre révolte. Elle est un cri de guer­re d’êtres non encore dénaturés. Les mots que vous criez sont de l’INDIGNATION nous guidant sur le chemin de la révolution.
Vous réclamez autre chose que la triste vie des adultes. Autre chose que cette société "d’indifférents et d’indifférence". Dans ce quartier au coeur de Paris, vous n’avez qu’une dalle ; terre-plein bétonné surplombé de façades mornes de huit étages. Un seul lieu public, une biblio­thèque municipale. C’est bien vo­tre veine. Qu’est-ce que vous pouvez y trouver dans une biblio­thèque ? En quoi êtes-vous préparés à y entrer ? Or, vous y êtes venus. Pourquoi ? Parce que c’était le seul endroit de votre quartier susceptible de vous accueillir, centre où les biblio­thécaires, de quelques années vos aînés, participent au même refus de cette vie terne et routinière. Comme vous, ils rêvent d’une vie plus libre et plus juste, comme vous, ils aiment le Rock’n Roll.
Entre les bibliothécaires et les enfants, les discussions sont nées directes, franches, personnel­les. Les enfants se sentant aimés pouvaient être eux-mêmes. Or, très vite, le jeu des gendarmes et des voleurs reprend le dessus, avec tentative pour les plus forts d’imposer leur loi. Car, qu’on le veuille ou non, une contradic­tion éclata. Bibliothécaires et mômes ne faisaient pas partie de la même bande. Comment pouvait-il en être autrement quand nous n’avions pas les mêmes pratiques ? Qu’étions-nous d’autre pour eux que les représentants de l’institution ? Quand l’heure venait de regagner son camp, pouvions-nous aller les rejoindre sur la dalle, comme eux, pouvaient-ils venir faire du catalogage de livres ? Les liens s’établissent, se solidifient dans les mêmes actions. Or, il nous était impossible de faire avec eux la chasse aux noirs, de s’engager dans la Légion, comme pour eux de venir faire le prêt. La bibliothèque, pour eux, c’était le symbole d’une mini­-autorité contre laquelle ils ont cogné, comme on cogne contre le père pour se faire les griffes. Casses d’enfants qui VEULENT qu’on s’occupe d’eux.
Très vite, le personnel de la bibliothèque, trop peu nom­breux, très isolé, a eu du mal a prendre en charge tous les pro­blèmes du quartier. Nous nous sommes donc organisés pour join­dre les habitants du quartier groupés en associations. Le prétexte est bon : ces habitants ont écrit le projet d’une lettre à Poniatowski, demandant l’implantation de la brigade des mi­neurs, dans le quartier.
Dans une assemblée tumul­tueuse, nous leur apprenons une histoire qu’ils ignorent. Que les mômes ne sont pas des terreurs sans noms et sans visages qui at­taquent sans cause les vieilles dames. Nous leur apprenons que les enfants du quartier n’ont rien, pas un stade, pas une seule mai­son de jeunes où apprendre à faire de la mécanique ou de la menuiserie. Nous leur hurlons, à ces habitants, qu’ils sont responsables à fond de cette situa­tion puisqu’ils ne se battent pas contre cet état. Cet État qui, n’écoutant pas les justes revendi­cations du peuple, produit lui-même la violence qu’il réprime, (cf. Article de Libération du 15 octobre 1976). Nous leur expliquons que dans ce climat de peur, la police apparaît alors nécessaire au rétablissement d’un ordre menacé. Il faut à cet État, entretenir le mythe de la délinquance croissante pour justifier la mise en place de l’appareil policier au service de la sauvegar­de du régime capitaliste.
Nous apprenons à ces tions (?) l’existence d’animateurs de rues qu’il faut, eux, soutenir en leur donnant les moyens de se développer. Qu’ont-ils, en ef­fet, ces animateurs, pour agir ? aucun local pour développer les points de contact, peu de maté­riel, deux camionnettes par sec­teurs. Les associations guidées par nous se laissent convaincre du bon sens de nos propositions et reviennent sur leur décision : ils n’enverront pas leur fameuse demande des brigades des mi­neurs à Poniatowski. Or, paral­lèlement, les enfants continuaient leurs hauts faits dans le quartier... Sauvages, les mômes, mais où investir toute cette énergie, ce vide social, culturel, sexuel ? Les associations se demandent si elles ont bien fait de nous écouter : Et nous, nous continuons à les défendre ces mômes ; alors, ils arrivent à la bibliothèque où ils sont défendus, où on se bat pour eux, où on tente d’élabo­rer des projets comme ce ballet genre West Side Story où ils ouïraient exprimer leurs réalités, des sorties au cinéma, au théâtre... Mais les lecteurs râ­lent et beaucoup déjà se sont plaints au Bureau des Biblio­thèques, qui nous somme de plus en plus de considérer notre statut : nous sommes des bi­bliothécaires de la Ville de Paris et non des animateurs. Les incur­sions nombreuses des gosses qui ne sont pas à leur place dans la Bibliothèque doivent appeler des sanctions : plus de fermeté, voire même pourquoi pas, le recours aux flics ?
Mais où est-elle leur place, à ces mômes ? C’est ce que nous essayons de démontrer dans un projet vidéo qui, terminé, aurait pu avoir un impact important, sous forme de questions, ce pro­jet mettait le doigt sur l’expli­cation de la logique de certains faits. Pourquoi les mômes sont-ils sur la dalle ? Parce qu’ils ne sont pas ailleurs. Pourquoi ne sont-ils pas ailleurs ? Pas d’au­tre endroit où aller. Épisode du terrain de sport qui leur est interdit car les habitants du quar­tier ont appelé les flics, les en­fants faisant du bruit. Les mômes chassés de partout se font plus violents, les incursions à la Biblio­thèque sont plus nombreuses.
Alors, c’est la panique ; le personnel est pris en sandwich entre les mômes qui débarquent, arrogants paillards, pilleurs, et la Direction Générale avec la­quelle on tente malgré tout de parlementer. On lui réclame plus de personnel et surtout plus qua­lifié. On ne va tout de même pas appeler les flics, après avoir réussi à convaincre les associations de ne pas les appeler elles-mêmes sous forme de Brigades des Mi­neurs.
Malheureusement, tout n’est pas évident à l’intérieur de la Bi­bliothèque : il y a des divisions. Division entre ceux qui passent tout aux mômes parce qu’ils sont si "vivants", ceux qui en ont assez de les subir mais absolument dé­cidés à ne pas appeler les flics et qui proposent des solutions à visage humain et les autres, épuisés, qui pensent qu’une descente de flics rétablirait la liberté de travail et de lecture.
Cette fois-ci, c’est la bon­ne : les mômes sont partout répan­dus dans les salles de lecture les rayons de livres, la discothèque.On ne les contient plus, le petit bibliothécaire avec ses cheveux longs et ses lunettes d’intello se prend une grande baffe dans la gueule, ça fui ap­prendra à être ne racho.
La Direction Générale, pré­venue on ne sait comment, ou on ne le sait que trop bien, donne l’ordre impératif (rappeler les flics et cette-fois-ci, la ma­jorité du personnel se range der­rière cette solution. "Tant pis, ils veulent les flics. Qu’ils vien­nent ! On s’arrangera seulement pour les appeler quand les mômes ne seront plus là."
Les flics : "des mômes chas­seurs, qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse et puis la police manque de personnel pour s’oc­cuper de ces choses-là". Ils repar­tent après quelques vérif. et la nuit font une ou deux rondes à peine discrètes.
Mais le processus est enclanché, les vérifications et les em­barquements sont de plus en plus nombreux et surtout les mômes se sentent trahis. La gen­tillesse qu’ils montraient souvent disparait. Ils ne viennent plus dis­cuter. La bande serre les coudes pour une ou deux expéditions punitives à la bibliothèque. Puis on ne les voit plus. Petit à petit, le boulot ou la tôle les absorbe. Dans le quartier, le car de flics passe plus souvent et les bandes jouent entre deux rondes à des jeux moins innocents (viol, chas­se au nègre, cambriolages, agres­sions). Comme ailleurs, on aura recours à la force. A chacun son territoire et tant pis pour les égarés. A ceux-là la matraque du flic ou le couteau du loubard. Dans le quartier, Diogène cher­che toujours un homme à la lu­mière de sa lanterne.
Cette semaine (25-29 oc­tobre 1976), le Nouvel Obs. publie un article dans la rubri­que "Urbanisme" : "A quoi rê­vent les enfants de Paris ?" ... A des endroits pour jouer. "Les jardins sont loin, on n’a pas le droit d’y aller. Et lorsqu’ils sont près on n’a pas le droit de s’y amuser, partout des histoires de gardiens....
ATTENTION, note la fin de l’article "une VILLE SANS ENFANTS EST UNE VILLE MORTE."

Quintette.
Paris.




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