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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Contre-tendance
{Camarades}, n°3, Décembre 1976, p. 55-56.
Article mis en ligne le 13 janvier 2014
dernière modification le 12 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Une rubrique de discussion. Pourquoi ?

Au cours des discussions qui ont suivi les deux premiers numéros de la revue, certains ont évoqué le caractère ennu­yeux, uniforme des articles. Il y a , bien sûr, les impératifs « militants ».Mais est - ce si sûr ? Ce sont précisément ceux qui sont le plus insérés dans des luttes qui demandent une ani­mation réelle, des contacts, des lieux. Pour rendre possible une circulation entre des collectifs autonomes que tout sépare (le mode de vie, le travail, l’isole­ment), il faut aussi une circula­tion des gens. Et pourquoi mi­lite-t-on ? En quoi est-ce un besoin ? En quoi ce militantisme peut-il être autre chose que la longue marche des écrevisses groupusculaires ? L’unité de ton, de style, de la revue n’augure rien de bon. Ceux qui veulent animer cette rubrique (et pour­quoi pas d’autres initiatives, une autre revue) n’ont pas l’intention de se retrouver enfermés dans le piège d’une "tendance culturaliste" spécialiste de l’anima­tion, des problèmes de subjec­tivité, des suppléments d’âme à l’aridité militante austère. Cette rubrique ne veut pas dégager une tendance. Elle est contre les ten­dances toutes les tendances s’il s’agit de domestiquer le débat et d’évacuer toute une série de pro­blèmes. Les poser, c’est préci­sément ce qui peut garantir que l’autonomie n’est pas en train de devenir un monstre froid, une instution de plus dans le grenier encombré de la révolution. Contre-tendance.

THÈSE 1

Il y a ceux qui militent pour "servir le peuple", absoudre leur péché d’origine et écarter les tentations, il y a ceux qui militent pour trans­former la révolte des autres en cons­cience de classe durable c’est à dire en conscience de la supériorité d’une organisation quels que soient ses pié­tinements et ses échecs , enfin, il y a ceux qui ne militent plus parce que militer c’est détourner les gens de leur désir pour les soumettre à ma vérité - à chacun de gérer son espace social selon son désir. Ralbol de la mégalo et ralbol des fausses pudeurs. Nous ne croyons pas être des anges auréolés de leur sacrifice, ni des ty­ranneaux déguisés en pédagogues, et pourtant notre désir exige plus d’es­pace qu’une bergerie en Ardèche. Plusieurs choses politiques nous font bander : la lutte, le voyage, la parole ou encore la circulation a travers un mouvement d’appropriation immédiate de notre espace, de notre temps, de no­tre corps, de la richesse sociale, l’ex­pression sans concessions des tendan­ces de refus global de cette société, le cassage des cloisonnements par la prise et la diffusion d’information, un parcours d’identification dans la mouvance des luttes.Un militantisme sans rapports hiérarchiques, sans mots tabous, sans écrasement de soi dans la défense d’une ligne. Tel est me semble-t-il, le désir qui nous fait fonctionner à "Camarades". Schéma - limite dans l’arc de l’autonomie dont l’autre li­mite est représentée parles innombra­bles groupes de quartier "localistes" qui organisent leur quotidien (de vie et de lutte) de manière plus repliée et peut-être plus cohérente, ne sortant que rarement d’un espace chèrement conquis. Toutes les variations existent bien sùr, en passant par le militant de "Camarades" immergé dans un groupe autonome et le membre d’une commu­nauté de lutte qui envoie des articles à la revue. Mais c’est entre ces deux pôles (de désir) extrêmes : le militant de l’autonomie nomade, porteur d’i­dées et d’adresses qui ne sont jamais tout à fait les siennes et le petit groupe autonome producteur de pratiques mais peu soucieux de les faire breveter et avare de ces sorties, entre ces deux schizophrénies, celle qui gomme­rait sa propre existence pour parler et celle qui peut réduire ses rapports sociaux à la lecture de "Libé" que se joue toute l’utilisation possible de notre revue.
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a comme une légère ambiguité entre les thèmes - les thèmes et non les mots d’ordre immédiats (salaire garanti, objectifs antihiérarchiques...) qui eux sont tout à fait généralisables - de l’autonomie (refus du travail, refus de la politique avec un grand P et du Parti, refus de la parole déléguée...) et la volonté affichée par "Camarades" de mettre ces thèmes en cohérence, de réunir ces pratiques dans un discours, de parler organisation. Ambiguité qui fait peser un soupçon et sur le projet (désir) qui nous anime et (retour du bâton !) sur son efficacité politique. Les quelques thèses qui suivent tentent de clarifier cette ambiguité en prenant pour point d’ancragé la subjectivité a "Camarades" et dans l’autonomie, pour définir la période et y restituer le rôle de "Camarades". Ou encore, qu’est-ce que ce monstre : un mili­tant qui ne veut pas construire le parti ?

THÈSE 2

De ce qui précédé, une conséquen­ce est à souligner : « CAMARADES » n’est pas AILLEURS que l’autonomie. "CAMARADES" ne veut pas être à l’autonomie ce que la LCR par exemple est au "mouvement de masse". "CAMA­RADES" est un morceau, un point de l’autonomie. "CAMARADES" est une autonomie organisée autour d’une tâ­che précise : la production d’une revue, et reposant sur un de ces noyaux pra­tiques-affectifs dont l’ensemble mou­vant constitue l’autonomie. Dire que notre militantisme n’est plus pédago­gique, c’est dire qu’il n’y a pas de rap­port vertical d’application entre notre théorie et une pratique (une "intervention") qui en serait le débouché). Ce qu’il y a c’est un réseau horizontal de noyaux où le savoir (recueil de pratiques par une revue) peut servir de relais, être utilisé tantôt par une pratique, tantôt par une autre. "CAMA­RADES" n’est pas un pôle d’attraction pour bouffer l’autonomie, un intellec­tuel organique surplombant l’autonomie comme un mirador et battant du tam­bour marxiste à grands coups de terrorisme et de culpabilisation militante.

THÈSE 3

L’autonomie, c’est d’abord ce moment historique du développement du capital (et de la richesse sociale) où le seul programme et les seules pratiques révolutionnaires sont celles du commu­nisme, c’est à dire de l’appropriation immédiate. Mais il faut prendre au sé­rieux ce refus de la médiation, de l’at­tente, de la préparation des lendemains qui chantent.il faut saisir ce qu’il y a de radical dans l’autonomie. Ce qui émerge à un niveau de masse avec l’autonomie, c’est l’inspiration liber­taire - individu ou groupe - qui peut à chaque instant en fonction de ses besoins remettre en cause son appar­tenance au groupe ou à une convergence de groupes : C’est l’individu autonome qui accepte des MOMENTS d’ORGA­NISATION par rapport à un noeud particulier de contraintes sociales, parcourt un cycle de luttes qui apportent des victoires concrètes, et au premier piétinement, abandonne le groupe, refu­sant de faire d’une organisation si autonome qu’elle soit, le lieu de capi­talisation de ses acquis. Même problème au deuxième degré, celui des alliances entre groupes, toujours éphémères, par exemple entre nationalités immigrées. Ce sujet libertaire s’avère de plus en plus comme seul maître de ses rythmes et de ses lieux d’agrégation jsolitique. D’où, par paranthèse, la complexité de la situation française où, loin d’apparaitre dans sa radieuse nudité, l’autonomie est infiniment scindée, des ghettos très organisés qui préfèrent régler leurs rapports directement avec l’Etat, aux réseaux constitués ponc­tuellement dans la C.F.D.T.

THÈSE 4

Tout cela veut dire qu’il faut RELIRE NOTRE PARI SUR L’HOMO­GÉNÉITE de l’AUTONOMIE. IL N’Y A PAS DE PROGRÈS CONTINU ET NÉCESSAIRE D’UNE HÉTÉROGÉNÉITÉ A UNE HOMOGÉNÉITÉ DE L’AUTONOMIE.
Qui dit autonomie dit discon­tinuités, hachures, pensée dans les mas­ses, mort de la théorie qui rassemble pour réprimer, points de vue globaux qui s’opposent sans être toujours dialec- tisables (cf. courrier des lecteurs de Libé). L’hétérogénéité est la loi, l’ho­mogénéisation d’autonomies ou des autonomies ne se produit que dans des occasions, des conjonctures. "CAMARA­DES" n’est pas le prophète de ce qui va venir (l’autonomie convergée) mais une posture actuelle de l’autonomie pour capter les hasards ou encore une machine à utiliser ces occasions de jonc­tion ; dans ce cas, utiliser veut dire contri­buer â produire et a multiplier. Il y a progression possible « Ile consiste à donner les moyens à ces moments discontinus d’homogénéité d’être de plus en plus forts contre l’État.

THÈSE 5

Comment faire fonctionner cette machine ? Par la circulation rapide d’in­formations, c’est à dire la COLLECTIVI­SATION DES ACQUIS DE LUTTE ; "CAMARADES" peut devenir le support d’une continuité, d’une mémoire, d’un mouvement. Continuité qui n’est pas un idéal, ni une contrainte mais une dimension à utiliser quand faire se veut. Par l’usage d’un point de vue marxiste conçu comme "expression générale du mouvement des luttes" (Korsch), "CA­MARADES" élabore une image générale, DÉSIGNE DES CONVERGENCES TAC­TIQUES, PRODUIT UN SAVOIR QUI, POUR LES AUTONOMIES QUI L’UTI­LISENT, DONNE UN POUVOIR, tant par rapport à leurs pratiques que vis à vis des discours léninistes. Par leur rôle de carrefours ambulants, les mili­tants de "CAMARADES" suscitent les contacts, provoquent les rencontres entre autonomies, déblaient les obstacle techniques. La revue offre donc une permanence, une consistance, un outil au besoin de sortir de l’isolement qu’ont les autonomies mais ce besoin de sortir est sautillant sinueux, car si le point de vue qui caractérisent l’autonomie est celui d’un refus violent d’un non-consensus à la société du capital, le projet n’est plus la révolution à tout prix, son urgence et ses sacrifices, le parti. Pour comprendre le rôle de "CAMARADES", il faut saisir les deux bouts : le besoin de sortir des autonomies et de ses zigzags. Sinon : deux dangers. En isolant les moments (et les individus) qui représentent la "sortie" de l’autonomie, on demande à "CAMARADES" d’être une alternative aux organismes d’extrême gauche à tous les niveaux de proposer une stratégie et un projet d’organisation concurrentiels : exigence titanesque et pression vers le parti qui ne peuvent moudre que du vent. Ou bien, en insistant sur les disparités de l’autonomie, on s’interdit toute expression d’un point de vue tactique ou plutôt on la soumet à l’homogénéisation réalisée et palpable sous la forme d’une coordination d’organisations autonomes. Dans les deux cas, on joue la tentation du parti : soit le parti pour précipiter l’homogénéité, soit l’homogénéité comme autorisation pour le parti. Nous pensons que le parti est un leurre, pour une bonne raison : il est inutile d’attendre l’homogénéité. Elle est comme Godot : elle a eu, elle a et elle aura un empêchement qui s’appelle l’autonomie. "En attendant" et sans attendre, utilisons "CAMARADES" comme ce qu’il est : morceau de l’autonomie qui "intéresse" les gens, qui sert leurs intérêts, dans la mesure où il exprime un point de vue autonome (et autonome au sein de l’autonomie) et où il indique, pourquoi pas, des axes de lutte.




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