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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La répression à l’échelle européenne
{Camarades}, n°6, Novembre 1977, p. 12-14.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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1. Modele Deutschland ET modèle Arenc

Arrestation, extradition de Bifo animateur de Radio Alice, d’Apalategui, puis cet automne de Klaus Croissant, tandis que l’avocat qui travaillait avec lui à Francfort était arrêté lui aussi. Sans parler des "opérations coups de poing" contre les campeurs allemands en Lorraine après l’exécution du procureur Buback en RFA, contre ies antinucléaires allemands à Morestel pour finir par le ratissage en Alsace après l’affaire Schlyer.
On a là les premiers pas de l’application dans les faits de la Convention Européenne contre le Terrorisme avant sa ratification officielle.
Certes, juristes, avocats français ont déjà souligné en quoi la ratification de la Convention anti-terroriste supra-nationale allait à l’encontre de "l’État de Droit" français, et en particulier expréssement contre la loi du 26 avril 1927 confirmée récemment par le Conseil Constitutionnel, et qui s’opposait à toute extradition ayant un caractère politique ou pouvant l’avoir dans les pays demandeurs (y compris dans le cas des attentats politiques).
Mais il ne faut pas nourrir trop d’illusions sur ce point. Le recours systématique à l’infra-droit ou au non-droit en matière de politique intérieure (police antigang, circulaires concernant les immigrés) voire même concernant les relations internationales (suspension de l’immigration familiale en 74 appliquée à l’Algérie bien que ceci füt illégal) montre que partout où il y a nécessité d’attaquer la lutte, la pratique de l’administration devance et informe le nouveau droit qui reçoit sa sanction formelle a posteriori. (voir la récusation de "témoin" dans les procès de meurtres racistes : Versailles).
Certes il existe incontestablement une contradiction entre la forme d’État (le cadre national très répressif mis en place depuis 58 et qui a attaqué en quelques mois les libertés publiques en France) et la nouvelle forme étatique qui s’élabore à partir de 1968-1969 (interdictions de séjour, lois anti-grèves et qui prend une forme explicite en Europe après Munich (1972) : loi anti-casseur en France d’abord, (lois sur l’ordre public ailleurs, Loi Reale, lois Karamanlis en Grèce, État de siège en Espagne, en lrlande, État-major de crise en RFA, d’urgence en Grande-Bretagne).
Dans le premier cas la tentative de contrôle des mouvements de classe s‘opère dans un contexte de stabilité institutionnelle du reste de l’Europe, de rigidité extrême du régime parlementaire et de relance productive : la forme nationale correspond à un moment de centralisation des pouvoirs. Aujourd’hui la situation est pratiquement inverse : l’ensemble de l’Europe connaît des problèmes institutionnels qui prennent la forme d‘une décentralisation de la délégation, de la gestion (réforme régionales, autonomies, co-gestion) et d’une centralisation de la décision (police, sécurité, Europe nucléaire) : l’équilibre électoral mène la social-démocratie au gouvernement ou dans son anti-chambre immédiate dans tous les pays d’Europe ; enfin l’heure n’est plus à la relance productive, mais à des opérations de restructuration-crise dont les acteurs principaux sont les multinationales.
Ce projet diffère du cadre de contrôlé né de l‘État gaulliste. On a pu en voir le modèle dans la RFA qui combine les plus hauts salaires du monde, la co-gestion aux interdictions professionnelles, et à la chasse à l’opposition "radicale". Ce qui l’oppose au contrôle "national" élaboré en France (et qui sur le plan des libertés publiques, de la pratique de la police ne diffère que dans la mesure où il est impossible à l’État de solliciter la sanction des appareils de consensus co-gestionnaires) c’est sa souplesse, sa compatibilité avec la restructuration productive multinationale.
Contradiction réelle entre la forme État-Nation. et la forme de gestion qui se cherche actuellement, et qui ne peut espérer réussir si elle ne se place pas au niveau global de l’Europe.
C’est là une contradiction réelle. Au niveau forme, elle semble totale, d’autant que les difficultés intérieures de chaque pays d’Europe les poussent qui à en chercher la solution dans leur entrée dans le Marché Commun (Grèce, Turquie, Espagne, Portugal) qui au contraire à préserver un espace national jugé indispensable au maintien de l’équilibre politique et des alliances de classes. Toutefois cette contradiction demeure secondaire par rapport à la fonction répressive que remplit le cadre national ou social-démocrate européen de répression. Dans ce cas comme dans l‘autre l’adversaire visé est le même, même si les voies divergent quant au moyen de le réduire. Paradoxalement on peut dire que plus la poussée de classe se fera sentir à un niveau européen en des termes substantiellement homogènes, plus le pouvoir d’État capitaliste trouvera des moments d’unification dans sa constitution matérielle et dans son exercice. En ce sens on peut se demander si l’on doit placer sur le même plan l’unification des exécutifs (la Convention Européenne contre le terrorisme et l’unification des législatifs (le Parlement européen au suffrage universel) comme le fait trop rapidement le Comité contre l’Europe germano-américaine ce qui l’amène à défendre en même temps des secteurs de classe totalement réactionnaire que s’arrachent le PCF et les gauchistes.

2. L’Europe maillon faible

Pourtant si l’¤n cherche à interpréter ces phénomènes d’unification européenne de la répression on doit en rechercher la cause au niveau de l’affrontement de classe : discours de la "sécurité" des polices, contrôle omniprésent exclusion violente de toute violence exercée contre le cadre global des constitutions et de l’exploitation vont de pair avec l’intervention active de réglementations contractuelles (clauses anti-gèves, préavis).
"Il y a trois ans lors d’une grève aux usines Ford, le gouvernement avait déjà réuni ce fameux État-major d‘urgence qui a siégé tous ces derniers jours. Dans l’Allemagne d’aujourd’hui, une grève avec occupation, c‘est le même problème qu’avec le terrorisme et les otages". (D.C. Bendit, Nouvel Obervateur n°676)
L’Europe est devenue après 15 ans de lutte de la classe ouvrière en col bleu et de ses nouvelles composantes le maillon faible du capital mondial. A l’autre bout du système, les luttes des prolétaires du Tiers Monde ont imposé une restructuration complète du mode de contrôle mis en place jusque là. L’industrialisation des pays sous-développés est devenue un besoin vital pour la survie du capitalisme. La croissance énorme de la section du Tiers-Monde de la classe ouvrière mondiale, a mis à l’ordre du jour des mesures de militarisation (dont les usines protégées par les barbelés de la Corée du Sud, de la Malaisie ou de l‘Afrique du Sud sont des exemples). En Europe et dans les centres du capitalisme mondial cette restructuration passe par la liquidation des marges
de pouvoir conquise par la classe ouvrière, par les prolétaires. Pouvoir matériel qui s’exprime par des conquêtes salariales, par les prestations de salaire indirect (salaire social). Pouvoir politique qui s’exprime par toutes les organisations du mouvement ouvrier traditionnel ou pas. Depuis l’offensive déclenchée à partir de l’inconvertibilité du dollar en 1971 (crise de la balance des paiements des pays les plus remuants Grande Bretagne et Italie) et matérialisée à partir de la crise du pétrole, cette offensive a cherché à contenir le salaire réel des pôles de classes les plus solides et à bloquer les mécanismes de diffusion des luttes sur le terrain social (luttes sur le logement, les transports, luttes de libération des femmes, des minorités}. Derrière la lutte contre l’inflation on commence à parler d’une réduction des dépenses publiques affectées à la reproduction de la force de travail. Non pas parce que celle-ci coûterait trop cher (ce n’est pas un problème de montant de dépenses), mais parce que la reproduction aujourd’hui de la force de travail reproduit la révolution et le communisme des comportements à l’échelle élargie".
C‘est bien la classe ouvrière qui est attaquée politiquement en bloc, mais dans ses secteurs les plus faibles, dans ses manifestations que trop de "révolutionnaires" s’obstinent encore à considérer comme autre chose que des salariés exploités, en en faisant des parasites, des non-productifs. Ce qui est incroyable d’aveuglement quand on sait que la réorganisation productive commandée par les firmes multinationales table sur une augmentation substantielle du chômage, sur l’utilisation des nouvelles forces productives issues de la démocratisation massive des Universités. Décentralisation, réforme de la soutraitance, éparpillement et diffusion du travail manuel directe, tentative de créer nouvelles divisions hiérarchiques, telles sont les opérations.
Le phénomène est européen. Mais cette composition de classe qui comprend en France de façon privilégiée les jeunes, les femmes, les immigrées plus encore que les immigrés ne tarde pas à se manifester.
Elle ne voit aucune perspective véritablement nouvelle dans le type de relance et de rationalisation productive contenue dans le programme commun à part les augmentations de salaires. Elle voit en revanche l’aspect régressif contenu dans le Compromis historique qui fait sien comme le font la social-démocratie allemande et le travaillisme anglais, les exigences capitalistes de restructuration des marges de productivité et de profit global. Les exemples sont là : Luttes des jeunes apprentis en Suisse et en Allemagne, émeutes des ghettos immigrés dès 1973 en France, en 76 et 77 à Londres, luttes des ouvriers des petites usines vouées à la disparition, lutte contre le nucléaire partout en Europe et blocage de la tentative de réforme universitaire en Italie.
Politiquement les luttes des soi-disant "exclus" ou "marginaux" ont connu une diffusion sociale très forte (implantation du "gauchisme" dans des sphères très larges alors qu‘il y a crise institutionnelle des groupes du militantisme traditionnel), matérialisée par le rassemblement de Bologne de septembre 1977, elles ébranlent sérieusement le "Compromis historique". En Allemagne les luttes sur le terrain du nucléaire aboutissent à recréer un mouvement de masse et contribuent à briser l’isolement où l’État social-démocrate cherchait à enfermer l’opposition irréductible En France aussi la lutte contre le nucléaire réussit à matérialiser une force considérable lors des élections municipales. A quoi il convient d’ajouter les luttes endémiques dans dans les services (grèves des Banques, des nettoyeurs du Métro, etc...) et de luttes violentes dans les usines marquées par une confrontation avec la maitrise armée ou les syndicats fascistes (Reims, Roth Frères).
La rupture du Programme Commun de Gouvernement est parallèle au recul du Compromis Historique en Italie. aux difficultés du gouvernement Schmidt avec sa propre classe ouvrière (voir ce qui se passe en ce moment chez les jeunesses socialistes "normalisées" et dans le syndicat de la Métallurgie outre-Rhin).
Un durcissement sensible du pouvoir est à prévoir partout en Europe. Sur le plan répressif, au niveau des entreprises (la France est en bonne posture avec l‘usage désormais "normal" d’armes par les milices patronales (cf. Renault Billancourt, la grève du 38, fin septembre 77) : au niveau des luttes sociales, répression contre les manifestations anti-nucléaires : blocage des cars se rendant à Kalkar : affrontements violents et meurtriers avec les fascistes en Italie ; au niveau des mesures contre les chômeurs qui partout reviennent sur les allocations de chômage et la liberté de "travailler ou pas où l’on veut" (cf. les dispositions italiennes ou françaises).
Les moyens d’information et de communication qu’essaie de se donner le mouvement en particulier la question des Radios-Libres en France, sont l’objet d’une énorme pression.
Sur le plan de la lutte "contre le terrorisme" et la "violence" en général. On parle du rétablissement de la peine de mort en RFA, en Italie. Offensive de la presse bourgeoise sur le "terrorisme international". Le déplacement à droite du PS est sensible à ce petit fait que l’arrestation à Paris de Klaus Croissant a suivi l’entrevue Mitterrand-Schmidt où il a été question paraît-il de la lutte nécessaire contre le terrorisme.
Si la rupture du PCF d’avec le programme de gouvernement du PS ouvre des possibilités de reprise des luttes, il ne faut guère s’attendre à une grande ouverture du premier qui cherche à reconquérir ce qu’il a perdu depuis plusieurs années et qui en profitera pour chercher à marginaliser l’extrême-gauche au maximum.
La seule garantie que ce virage sera durable et non suivi d’une palinodie à l’approche des élections ou sitôt celles-ci faites, c‘est la force conquise par le mouvement de classe dans sa pleine autonomie. Tout ce qui s’opposera dans les faits à un programme d’austérité ouvertement affiché ou dissimulé derrière des concessions. Il devrait être possible de mettre sur pied des instruments de débat. d‘information, d’élargissement du mouvement comprenant un arc de forces très large. D’autant que les mesures répressives du gouvernement ou du patronat visent avant tout cette capacité d’autonomie de la classe ouvrière par rapport au cadre institutionnel et au Programme Commun.
Il est urgent de préserver l’espace que le Mouvement a gagné ces dernières années. et de ne pas le laisser se rétrécir comme une peau de chagrin sur le ghetto traditionnel d’opposition que formait le le Parti Communiste Français, et qui pourrait se reconstituer à nouveau.




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