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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Modell Deutschland
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 4-5.
Article mis en ligne le 10 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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L’Allemagne d’aujourd’hui offre l’image d’un modèle d’État fort qui vit et agit sur la base d’une position dominante en Europe occidentale. L’hégémonie de son État transparait tant à l’intérieur, par la répression brutale qu’il pratique, qu’à l’extérieur. Il y joue un rôle prépondérant dans la recomposition des forces politiques bourgeoises sur un projet d’ordre et de défaite de la classe ouvrière (exemples de l’Italie et du Portugal).
Dans ces conditions la répression brutale et barbare dont nous nous faisons l’écho ici (cf l’exemple de K-H Roth ici et dans Camarades n. 3) ne donne pas un véritable aperçu des conditions réelles dans lesquelles les mouvements de masse naissent, des contrecoups de la crise internationale qui touche aussi l’Allemagne. Le capital ouest-allemand est soumis à des pressions américaines. Les états-Unis, en effet, voudraient que la RFA accélère sa reprise économique. Or, aujourd’hui, le pouvoir social-démocrate et libéral - qui a vu sa base électorale considérablement réduite se heurte à des oppositions diffuses qui risquent de faire éclater les consensus en vigueur. L’"action concertée", cadre institutionnel de la collaboration tripartite patrons, syndicats et État, a tendance à connaître certains accrocs. Le syndicat se doit de faire face au, mécontentement grandissant de la classe ouvrière et lui montrer qu’il a conquis des positions dans le système dont il peut se servir de façon efficace ; ce qui signifie pour la stratégie syndicale : obtenir le plus possible au moindre coût. Ce coût en l’occurrence se mesure en terme de mobilisation ouvrière.
En 1976, le nombre d’heures de grève a été multiplié par 8 par rapport à 1975 : 533 700 (contre 35 800). Le nombre de salariés grévistes lui a été multiplié par 5 : 169 312 (contre 35 800). Cette évolution sensible rend surtout compte de l’importante grève des imprimeurs du printemps 1976 (cette branche occupe 150 000 salariés). Aujourd’hui, où se rediscute les conventions collectives, se joue tout comme en France, en Angleterre et aux États-Unis le sort d’un métier, d’une aristocratie ouvrière, d’une figure ouvrière bien particulière - face au processus de "nationalisation". Le syndicat de l’imprimerie vise assez haut dans la revendication salariale : il demande 9 % de base, plus 2,1% (congés payés et primes). C’est beaucoup plus que ce qu’a obtenu le syndicat de la métallurgie (5,4 %, ce qui est plus ou moins conforme aux prévisions gouvernementales). Rappelons que la hausse du coût de la vie annuelle au premier trimestre 1977 tourne autour de 4 % par rapport à 1975. Cet élan revendicateur tient évidemment compte de la mobilisation de l’année dernière : en 1976 le syndicat avait signé l’accord pour 10,8 % (en réalité 7,3 %) alors que la production était, elle, au niveau de 1970. Poussé lui aussi, le bâtiment demande 8 %.
Dans d’autres branches la riposte à la crise est beaucoup moins forte. Ainsi la mise en chômage technique et la généralisation du chômage partiel dans le textile (6,5 % de la main-d’œuvre), dans la métallurgie, dans les chantiers navals, et dans l’automobile s’accroissent. Si la hiérarchie syndicale ne manque plus une occasion de lancer des attaqués contre la politique de débauchage, la politique de chômage partiel afin de poursuivre des objectifs de modernisation et de rationalisation de la production, elle n’est par contre pas capable de proposer une solution alternative. Sinon celle de l’obtention à travers des conventions collective négociées régionalement (là où le rapport de force entre syndicats et patrons est le moins dilué, au détriment des régions à faible syndicalisation) d’un salaire fixe le plus élevé possible qui garantisse ainsi les retraites. Comme exemple de disparités sensibles les mesures de protection contre les licenciements des vieux travailleurs dans la métallurgie obtenues à partir de 53 ans après seulement 3 années d’ancienneté en Bade-Wurtemberg, mais aussi à 55 ans après 25 ans de maison en Bavière.
Ces préoccupations syndicales sur l’emploi s’éclairent si on se reporte aux chiffres suivants. Si au mois de février le taux de chômage a baissé (il passe de 5,5 % à 5,3 % de la population active, soit 1 213 700 chômeurs) le chômage partiel lui a augmenté de 4,6 % (soit 281 200 salariés). Cet arrêt de la hausse est liée à une augmentation des offres d’emploi qui est de 11,1 (soit 224 500). Si ces taux n’apparaissent pas plus importants, c’est parce que la gestion de la force de travail émigrée a été conduite de manière tout à fait énergique (plus de 500 000 travailleurs renvoyés dans leur pays d’origine). C’est aussi pour cela que la pression étrangère pour obtenir une relance immédiate ne peut être suivie par le gouvernement de Bonn.
Un autre écueil est constitué par le chômage des jeunes. Il représente 29 % du chômage global en 1975 ; sa part a fortement gonflé aujourd’hui. Pour limiter les risques sociaux, le pouvoir occupe les jeunes sous diverses formes (formation et prolongation des études, travail à horaire réduit, création d’emplois). Cette situation bouchée, conduit au sein de l’appareil scolaire à des pratiques de masses bien différenciées : d’un côté un refus du travail, un absentéisme et une volonté de s’opposer au "numerus clausus" qui limite sur tout le territoire fédéral l’entrée dans le supérieur ; de l’autre la course à la notation au sein même des classes pour passer la barrière d’entrée à l’Université qui se joint parfois à un mouvement de délation politique à l’encontre des enseignants de gauche, et d’extrême gauche à plus forte raison. Le Berufsverbote est ainsi nourri de l’intérieur. (Ainsi la SchülerUnion (CDU) appelle ouvertement à la délation.)
Cette conjoncture favorable tant du point de vue économique que politique (érosion du gouvernement social-démocratique à tous les échelons de la vie politique et même dans des fiefs ouvriers traditionnels) est actuellement rendue plus difficile par l’accumulation de scandales touchant la pratique répressive de l’État. L’enjeu est d’importance. A travers l’affaire Traube et maintenant l’affaire de "Stammheim-Baader-Meinhof", c’est tout le problème de la justification de tous ses actes policiers par l’État qui est à l’ordre du jour. C’est-à-dire que par exemple deux axes importants aujourd’hui, la politique énergétique et la politique répressive, se recoupent aux yeux de toute l’opinion. Celle-ci se pose la question : la société du nucléaire peut elle se passer d’un État policier omniprésent. L’État répond non et demande à l’opinion publique d’accepter les restrictions aux libertés individuelles, au point de les rendre purement formelles pour sa sauvegarde (cf le plan catastrophe pour la région de Fribourg en cas d’accident à Fessenheim) et celles des usines atomiques. Dans ce contexte. le combat mené par les mouvements des comités de citoyens à base locale contre la politique du nucléaire depuis plusieurs années est d’une importance primordiale. Les différentes mobilisations dans le Schleswig-Holstein, à Brokdorf et à Itzehoe, en Bade-Würtemberg, à Wyhl et en Basse-Saxe à Grohende depuis deux ans ont conduit l’État régional à reculer et à interdire la poursuite du programme de construction de la centrale de Wyhl. L’État fédéral lui-même a été obligé de reconnaître l’importance de la mobilisation et à retarder le choix d’autres sites en invitant les comités de citoyens responsables à participer au choix. Il ne fait pas de doute aujourd’hui que l’assaut technologique de l’État a été enrayé momentanément. Ces comités de citoyens représentent une forme d’autogestion de la lutte en vue d’imposer une solution à des problèmes spécifiques, bien que récupérés en partie par les organisations de gauche et gauchistes (DKP et KB autrefois marxistes-léninistes et aujourd’hui genre "Révolution"). Face à eux toutes les institutions de l’État se raidissent,leur refusent toute légitimité car ils ne procèdent pas de l’élection ; nées hors de l’État, contre lui et ses représentants, force indéniable (leur fédération compte 300 000 membres) sont-ils l’expression de l’autonomie sur le territoire ? Ils sont au moins une expression de la résistance à l’Etat, malgré leur hétérogénéité (ainsi s’y côtoyent des membres du CDU, SPD, DKP, KB, KPD, les autonomistes, anarchistes, etc. ainsi que beaucoup de gens non-organisés) : autoréductions (aujourd’hui les factures d’électricité sont diminuées de 10 % qui sont déposés sur un compte bloqué), désobéissance civile seront les moments importants de la recomposition des forces extraparlementaires en Allemagne Fédérale.
Ces mouvements montrent qu’il y a une armée de résistance à l’État, et que dans une certaine mesure sous le monolithisme vu de l’extérieur, s’exprime une conscience aiguë des intérêts et besoins vitaux.




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