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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Dossier classifications
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 12-18.
Article mis en ligne le 20 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Nous publions ici la dernière partie, légèrement remaniée pour des raisons de clarté, d’un texte beaucoup plus long qui sera disponible par ailleurs sous forme ronéotée. (Écrire pour cela à la Revue).

Préparer aujourd’hui une alternative au Programme Commun et l’autonomie politique des ouvriers. Oui, Mais autour de quels grands axes. Suffit-il de rajouter "la volonté" d’en découdre à une série d’objectifs que tout le monde répète pieuse­ment.
Certains thèmes exigent une discussion approfondie, une enquête sérieuse sur les Luttes pour arriver à définir une plate­forme offensive, seule garantie que chaque lutte aujourd’hui ne sera pas seulement un tremplin à la gauche.
Le 21 juillet 1975 est signé après de longues tractations syndicats-patronal un accord sur la question des classifications dans la métallurgie [1]. Cet accord qui a rencontré un écho beaucoup plus discret que l’initiative bruyante sur la revalorisation du travail manuel domine en fait toute l’année 76 et reste encore a l’arrière-fond de certains débrayages (Douai : 180 maxi pour tous à Renault par exemple). Or ce problème a semé une pagaille énorme dans les luttes, elle a désorienté l’autonomie ouvrière au moment même où celle-ci se trouve aux prises avec une militarisation croissante des conflits (intervention des milices, réorganisation de la maîtrise) et une restructuration des différents cycles productifs qui prend surtout la forme d’une réorganisation totale de la sous-traitance (stock tampon, démultiplication et fluidification des opérations pour tourner les grèves-bouchon).
C"est ce point faible des classifications que nous voulons analyser de plus près. L’incapacité de déterminer une cible claire sur ce terrain a contribué certainement à faire piétiner les derniers conflits. Or si nous regardons de près les classi­fications nous voyons qu’il s’agit de la plus importante initiative capitaliste depuis la mensualisation en 1970. Initiative qui vise à bouleverser La structure de la classe ouvrière, c’est-à-dire à détruire sa structure politique, ce que nous appelons sa recomposition de classe.


1 - LES NÉGOCIATIONS SUR LES CLASSIFICATIONS

L’idée d’une négociations nationale sur les classifications remonte aux Ac­cords de Grenelle en 1968. Lancée à chaud, mise eux oubliettes les années suivantes, elle a suivi son cours à partir de 1971. Elle a concerné le pétrole, le verre, la mécanique, la pharmacie, la chi­mie et quelques autres branches. Les premiers accords signés datent d’avril 1971 pour les coopératives d’approvisionnement de céréales, de 1973 pour le pé­trole. Mais le gros morceau concerne évi­demment la métallurgie.

2 - POURQUOI ?

Cet accord remplace la grille Parodi mise en place tout de suite après la guerre. Qu’est-ce que la grille Parodi ?
Les décrets Parodi-Croizat 1945-46 ont pour objet d’opérer une remise en ordre des salaires. Pendent le guerre le relèvement des salaires inférieurs, et le blocage rigoureux de l’ensemble des salaires avait abouti è un écrasement de Ja hiérarchie des salaires.
Les décrets Parodi-Croizat instaurent : 1) un salaire minimum variable selon les industries ; 2) une hiérarchie profession­nelle calculée en fonction du salaire minimum horaire du manoeuvre ordinaire (on lui attribue le coefficient 100), En régie générale, l’échelle Parodi est cal­culée sur la base du "métier" et du temps d’apprentissage. Elle répartit les ouvriers en 7 échelons et 3 catégories (manoeuvres, OS et ouvriers profession­nels). Un coefficient est attribué à chaque échelon. Pour obtenir le salaire on multiplie le coefficient par la valeur du point. Mais la valeur du point est différente selon les branches et les régions [2].
L’effet de la grille fut d’opérer une brutale réouverture de l’éventail hiérar­chique, Elle fut mise en place à un mo­ment où les effectifs ouvriers étaient fai­bles. Toute embauche nouvelle devait se faire selon ces nouveaux critères.

3 - LES LUTTES ATTAQUENT LA STRUCTURE DE LA GRILLE PARODI

Dès Le départ, et surtout après la fin du blocage des salaires en 1955, la pression salariale devient forte. Le pa­tronat est contraint de signer les premiers accords d’entreprises portent sur tes salaires réels et non sur les minimum. Chaque entreprise forge son propre ’sys­tème de catégories réelles (à partir des indices de salaires) qu’elle raccorde après coup au système Parodi.
Au cours des années 60, le mouve­ment de recomposition ouvrière, surtout à partir de 66-67 devient tel que le pa­tronat s’inquiète du caractère périmé et dangereux de la vieille grille Parodi [3].
Mal 68 et les Accords de Grenelle marquent l’apparition politique de l’ou­vrier masse français. Les luttes des jeunes OS de l’industrie décentralisée dans le Bassin Parisien aboutissent à Fa suppres­sion de la plupart des zones d’abatte­ment de salaire qui stratifiaient la classa ouvrière en catégories "régionales". La seule grande division géographique qui reste en place est la division Région pa­risienne/province. Pour détruire l’unité conquise par les ouvriers en mai-juin. Le patronat recourt à de nouvelles divi­sions : 1) par le relèvement du SMIG et sa transformation en SMIC il écarte le spectre de 1968 (les 1 000 F pour tous) et parvient à isoler les secteurs forts de la classe ouvrière des bas salaires dont l’État contrôle la dynamique, sans la bloquer. 2) Par la mensualisation qui ac­corde une forme de salaire garanti aux ouvriers, mais en les divisant selon l’an­cienneté. 3) Par les contrats de progrès dans le secteur public et nationalisé, ce qui réussira les années suivantes à isoler le cycle de lutte de ces secteurs du sec­teur privé.
Les grèves d’OS de 1971-1972. Alors que le poids des ouvriers qualifiés dimi­nue rapidement (surtout dans le secteur public où la contre-partie des contrats de progrès est une diminution considérable des effectifs), ce sont les ouvriers non qualifiés (immigrés de l’extérieur et de l’intérieur, femmes entrées massivement dans les usines) qui vont porter des coups de boutoir contre :
1) la dernière division géographique Paris/Province par les luttes pour la pari­té (cf le Joint Français), 2) la division col blanc/col bleu. Les luttes des étu­diants et des employés des "auxiliaires et des vacataires" dans tout le secteur public brisent les murs qui séparent or­dinairement les étudiants et le monde du travail, le secteur public du secteur privé, les hommes des femmes et les Français des Immigrés. C’est sur ce mouvement de recomposition en profondeur que le "gauchisme" d’après Mai pénètre. La division la plus importante en raison de sa relation avec le salaire : celle des quali­fiés/non qualifiés. Sur ce terrain l’offen­sive égalitaire et anti-hiérarchique de Mai 68 trouve une expression nouvelle. Ce ne sont plus les augmentations uniformes pour tous (qui profitent aux qualifiés), c’est la lutte contre la grille des classifi­cations. L’offensive est partie des grandes usines, des OS Immigrés qui ont exigé le passage en masse dans les catégo­ries supérieures pour les OS (cf la grève des presses de Billancourt en 1973). Cette offensive laissera des traces et ne cessera de se diffuser les années sui­vantes. Sous la forme du P1F pour tous, c’est-à-dire la catégorie qui frappe à la porte des catégories des professionnels français. Les OS étaient enfermés dans les catégories les plus basses (il y en avait 12 en moyenne d’OS1 mini à OS3 maxi (après la grève du Mans les sociologues se sont mis à parler de l’absence de "profil de carrière" !) mais leurs luttes ont commencé à faire sauter le verrou d’accès aux niveaux de salaires des qualifiés.
Cette poussée salariale menace donc de faire s’écrouler tout l’édifice de stratification mis en place dans l’industrie depuis la guerre. Et c’est alors que les patrons de la métallurgie recommencent à découvrir que la grille Parodi est dangereusement périmée et qu’il faut réexa­miner les propositions syndicales de grille "unique".
De la crise du "pétrole" aux négo­ciations sur les classifications se met en place la contre-offensive capitaliste. Sans revenir sur toutes les données de la crise, remarquons que le gouvernement hésite constamment à attaquer frontalement le coeur de la classe ouvrière (l’automobile notamment). Le chômage partiel ou total dans cette branche en France n’a rien eu à voir avec ce qui s’est passé aux Etats-Unis ou en Allemagne. Mais en 1975, la grève des OS du Mans montre bien que la combativité ouvrière reste intacte. La réorganisation de la sous-traitance, des grandes unités d’assemblage pour en faire un seul et même dis­positif anti-grève se situant dans ce contexte. La question des qualifications reste elle en permanence à l’arrière-plan de toutes les luttes salariales.

4 - LES CARACTÉRISTIQUES ES­SENTIELLES DE LA CONTRE-OF­FENSIVE PATRONALE SUR LE TER­RAIN DES QUALIFICATIONS

Si le patronat décide de se mouvoir sur ce terrain, de signer puis d’appliquer un accord national, c’est qu’il veut ar­ticuler doublement sa riposte à l’offen­sive ouvrière contre les catégories. Dou­blement puisqu’il s’agit 1) de sanctionner un état de fait ; la poussée égalitaire contre le division OS/OP en l’institutionnalisant ; 2) et de la freiner dans un cadre nouveau puisque le vieux système Parodi ne joue plus ce rôle efficacement. Il s’agit de réintroduire de nouvelles divi­sion "objectives" et nourries par le salaire : le prix de la hiérarchie qui doivent lâcher les patrons dans le nou­veau rapport de force.
Les instruments pour ce dessein sont : 1) La négociation avec les syndicats. Et nous verrons que cette forme de contrôle institutionnel au stade de l’accord-cadre n’est nullement fortuite ou négligeable. 2) L’enquête patronale (les fameux questionnaires sur la nature des postas occupés) qui tente de passer par-dessus la tête des syndicats pour récupérer une vision d’ensemble de la classe ouvrière comme force technique dans l’appareil de production. Le questionnaire permet de tater le terrain pour la généralisation d’un système de cotation par poste (job évaluation) et donc d’une quali­fication et d’un salaire moins lié au ren­dement direct de l’individu qu’à la productivité globale du travail sociale­ment organisé dans l’usine et du cycle de la fabrication/assemblage dans son en­semble. Cela permettra d’éliminer les goulots d’étranglement que constituent pour la production tes points forts de la lutte ouvrière,
Mais à l’occasion aussi, le patronat fait son enquête politique (ce qui est pour lui encore plus vital à terme). Il redécouvre une vision d’ensemble de la force politique des métallos. Une vision précise, localisée, tout en disposant de points de comparaison pour d’autres branches, d’autres usines, d’autres ate­liers. Le système du questionnaire cherche à sonder l’ouvrier et mesure les possibilités de divisions individuel las. Plus globalement à un moment de chô­mage partiel fort, il permet aux socio­logues industriels, chronométreurs et autres de pénétrer les combines ouvrières, de se les réapproprier contre eux pour augmenter la productivité.
Le dessein patronal est de se servir de le poussée égalitaire (abolition de toutes les catégories) dans un but rationalise- leur (abolition des catégories qui ne peu­vent plus remplir un rôle de barrage efficace, instauration d’une nouvelle grille unifiée qui colle au rapport de for­ce, et qui redevient alors un clignotant politique fiable, ce qu’avait totalement cessé d’être le système Parodi). L’opé­ration patronale peut donc rencontrer le réformisme syndical dans une réduc­tion simplificatrice des catégories.
Pour les patrons, il est devenu vital de ré-articuler la classe ouvrière, en reconnaissant une nouvelle valeur à la qualification, ce qui permet de restaurer le consensus autour de l’avancement par promotion (ancienneté, formation professionnelle). Cette tentative de stra­tification à travers l’idéologie de la qualification, de la valeur du travail cherche à couper court à ce que les dernières luttes de OS "sans-qualité" ni qualifi­cation avaient mis en avant : la qualifi­cation est une arme de division, on ne "vaut" pas ce qu’est notre travail de merde, ni notre "valeur" : on vaut ce que nous imposons au patron. D’un point de vue marxien, et non socialiste, ou anarchiste, le salaire est la mesure des besoins, et l‘ouvrier-masse mesure son exigence de salaire à ses besoins, à ses désirs (historiquement déterminés par le niveau de développement des force pro­ductives - entendons de la principale force productive : la classe ouvrière) contre la productivité individuelle ou sociale du travail. C’est en cela que la lutte salariale possède un puissant pou­voir révolutionnaire et s’avère d’emblée une lutte de pouvoir.

5 - LA CIBLE FONDAMENTALE DE LA NOUVELLE GRILLE

Les luttes des OS avaient attaqué sur le problème du passage en P1 (première catégorie d’ouvrier qualifié). Les accords signés sur la nouvelle grille dans son état intermédiaire jusqu’au 31/12/76 puis dans son état final montre que c’est d’abord au caractère compact du bloc ouvrier dans les basses catégories, avec le danger que cela représente, que les pa­trons en veulent.
La grille Parodi partait du coefficient 100 (manoeuvre) et allait jusqu’au coef­ficient 340 (technicien, agent de maî­trise) soit 240 points d’écart. La nouvelle grille restreint l’écart à 210 points pour le phase intermédiaire (de 140 à 350 points) et à 225 points pour la phase fi­nale de 140 à 365 points. La suppression des catégories de manœuvres et des coef­ficients 100 à 140 ne fait que traduire un état de fait. Elle se situe (pour la métallurgie car pour les autres branches comme le textile, les employés de mai­son, c’est une autre chanson !) à un ni­veau moyen de le situation actuelle. Il reste très peu d’ouvriers au 155 et 160 cher Renault actuellement. De ce côté il y a donc tassement de l’écart hiérar­chique. Mais globalement à l’état final l’écart reste presque inchangé (225 points eu lieu de 240).
A l’état intermédiaire, on remarquera que le niveau englobe grosso modo les coefficients des ex-manœuvres et OS1, le niveau II celui des OS2, OS3 et P1 (coefficient 180 grosso modo). La grille est néanmoins calculée pour lais­ser dans l’indécision sur leur sort les P2 (Parodi) au coefficient 190 qui ne se retrouvent a priori ni dans le niveau II ni dans le niveau III.
Or que se passe-t-il de fa phase inter­médiaire à la phase finale ? 1) On cons­tate un léger creusement de l’écart au sein du niveau I. Le coefficient 155 (O3 dans la nouvelle appellation) est donné à ceux qui suivi la FPA (forma­tion professionnelle accéléré) après 6 mois d’ancienneté. Tentative donc de ré­introduire la qualification professionnel­le comme élément de différenciation au sein de la masse des manœuvres. 2) Les écarts existant au sain du niveau II restent inchangés mars ils sont décalés vers le haut de 15 points au lieu des 10 points qui les séparaient du niveau I dans le phase intermédiaire. Ce qui veut dire une coupure au sein du gros des effectifs des OS qui se situaient entre les coefficients 150 et 170 sur la grille Parodi.
3) Le décalage du niveau II vers le haut permet à ce niveau II d’inclure au dernier échelon le coefficient 190 qui correspondait grosso modo à la quali­fication Parodi P2.
4) L’écart antre le niveau II et le niveau III reste le même mais il est ex­trêmement élevé (25 points). C’est l’écart le plus fort de toute la grille. Il coïncide désormais d’ailleurs avec le début de la grille Agents de Maîtrise (coef 215).
5) Les écarts qui restent inchangés à l’intérieur du niveau III se creusent aussi entre le niveau III (fin du collège ouvrier) et le niveau IV (20 points d’écart dans la grille finale au lieu de 15 points dans la phase transitoire).
Comment interpréter ces données ?
Ici il faut faire intervenir ce dont la grille Parodi ne rend pas compte, ce sont les salaires et les effectifs. Il est impos­sible de faire coïncider des effectifs clas­sés selon la grilla Parodi (manœuvres, OS, OP, OHQ, etc.) avec des différenciations de salaire puisque la valeur du point n’est pas uniforme, si bien qu’un OS au coef­ficient 165 peut gagner aussi bien 1 800 F que 2 200 F par mois salon la branche et l’entreprise. Il est donc ex­trêmement difficile d’interpréter correc­tement le découpage que vise la grille dans son état final. Toutefois en se fon­dant sur l’axiome que la lutte des grandes usines de la métallurgie (et donc des niveaux salariaux et des classifications, etc) sont en avance sur la mouve­ment général de la classe ouvrière (sous-traitance de la branche, autres secteurs, etc.) [4] on peut dégager les hypothèses suivantes : la nouvelle grille dans son état intermédiaire resserre l’éventail de Parodi et laisse jouer dans la période de mise en place (usine par usine) qui est une période conflictuelle et frictionnelle, une certaine incertitude sur certaines catégories charnières entre manoeuvres et OS, entre OS et OP. Elle a laissé pendant une année la place à une promotion des OS3 en PI (ce que de touta façon ces derniers avaient imposé par leur lutte). Dans la deuxième phase elle redilate à nouveau les différenciations entre les ni­veaux et à l’intérieur de ceux-ci. Même si l’écart en nombre de points entre les ni­veaux II et III reste inchangé le décalage vers le haut modifie le nombre des effec­tifs concernés. Tout se passe comme si les patrons s’étaient résignés à voir passer en P1 bon nombre d’OS (coefficient 180) et sachant que selon l’ancienne grille Parodi, ce verrou une fois franchi, il serait beaucoup plus facile à ceux-ci de massifier les passages automatiques en P2 et P3, avaient reporté la barrière plus haut entra P2 et P3, faisant de cette dernière le catégorie des ouvriers vrai­ment qualifiés et celle de la maîtrise.
Ce phénomène est conforme d’ail­leurs à une évolution sensible depuis plu­sieurs années : bon nombre de postes classés comme du "travail quatifié" correspondent en fait à des travaux d’"ouvriers spécialisés qualifiés" (OSQ) [5]. Dans la nouvelle grille, le niveau II aura tendance à regrouper les ouvriers ouvriers qualifiés traditionnels et les nouveaux ouvriers qualifiés (qui s’apparentent plus à des techniciens du fait de leur rôle de surveillant du procès de travail). Ce n’est pas un hasard si le niveau de connaissances requis pour le niveau P3 dans la nouvelle grille corres­pond au Baccalauréat technicien et au brevet Professionnel. Les machines à commande numérique (machine trans­fert) vont être appliquées massivement aux travaux des bureaux d’étude et aux ouvriers de fabrication [6] réduisant du même coup considérablement le rôle de ce travail qualifié. Or ce que réclament précisément ces machines à commande numérique c’est précisément un baccalauréat de technicien (notion de géomé­trie dans l’espace. utilisation du dessin industriel et surveillance). Cela vaut aussi bien pour l’aéronautique, l’automobile, la sidérurgie et surtout la mécanique générale (fief des ouvriers qualifiés pour le dessin et l’exécution des pièces déta­chées) [7].
Si nous prenons pour point de départ indicatif la seule grande enquête dispo­nible sur les emplois industriels (opus cité en note [6] p. 35) on obtient comme répartition des effectifs par qualification et par branche :

Catégorie d’activité économique ouvriers spécialisés ouvriers spécialisés qualifiés autres ouvriers qualifiés total
Production et 1ère transformation des métaux 70,0 % 8,7 % 21,3 % 100 %
Ensemble mécanique (dont :) 50,9 % 8,6 % 40,5 % 100 %
- Automobile 58,2 % 8,9 % 32,9 % 100 %
- Aéronautique 20,6 % 3,5 % 75,9 % 100 %
- Mécanique Générale 48,7 % 10,8 % 40,5 % 100 %

A l’intérieur des ouvrière qualifiés, les ouvriers de corps de métier artisanal sont très peu nombreux (1,9 % total). La répartition des ouvriers qualifiés est la suivante :

Catégorie Toutes branches SNCF
Ouvriers spécialisés qualifiés 29,0 11,0
Surveillants opérateurs 4,8 24,5
Ouvriers de corps de métier industriel (fabrication) 45,5 5,5
Ouvriers de corps de métier industriel (entretien) 19,5 54,0
Ouvriers de corps de métier artisanal 1,2 5,0
100,0 100,0

Ce pourcentage d’OSQ est un strict minimum (opus cité. p. 38).
Si l’on additionne les OS et les OSQ on obtient selon les branches le résultat suivant : sidérurgie, environ 80 % des ef­fectifs ; automobile, 70 % ; mécanique générale, 60 %. Seule l’aéronautique sa détache avec seulement 25 %.
L’effet de la nouvelle grille sur les trois secteurs principaux de la métallurgie sera alors : le niveau I regroupera une bonne partie de OS et manœuvres ; le niveau II, une partie des OS passant P1 ou ayant déjà passé P1 (les OSQ) et une partie des surveillants opérateurs et des ouvriers de fabrication (avec la restruc­turation) ; le niveau III regroupant lui le reste des ouvriers surveillants opérateurs, une partie des ouvriers qualifiés de fabri­cation et la quasi totalité des ouvriers d’entretien et d’outillage, structure très déséquilibrée (aux yeux des patrons I) 60 % d’OS. plus W % d’OSQ, plus 30 % d’OQ ferait place à 40 % ni­veau I (OS), plus 35 % niveau II (33 % des OS soit les OSQ plus OQ) et enfin 25 % (voire moins) de niveau III (OQ plus OHQ). Ces chiffres ne sont pas des "prévisions" mais cherchent à faire apercevoir une tendance. Cette structure plus diversifiée, plus divisable, devrait permettre aussi aux patrons de prévoir une série de restructurations et de bouleversements du rapport travail simple/travail complexe ou profit du premier. Au-delà du dessein patronal immédiat de bloquer des phénomènes de diffusion des qualifications (passage en masse dans les catégories supérieures) qui est une forme de dérive des salaires, cette ten­dance de fond se trouve bien présente. Elle explique qu’elfe offre une certaine place à une promotion limitée mais ef­fective d’une partie des OS. Le blocage de l’immigration faisant baisser la mobi­lité immigrée, oblige le patronat à trou­ver des débouchés de promotion pour ces derniers sous peine d’explosion. Cette disposition de fond dans la grille est perceptible également dans les clauses qui concernent le tertiaire industriel : les administratifs et les techniciens.

6 - LE COLLÈGE DES "ADMINIS­TRATIFS ET TECHNICIENS"

Si le collège ouvrier (et celui des agents de maîtrise dont on n’examinera pas ici le remodelage au travers de la nouvelle grille ni la division et la "déqualification" très nette - cf les Em­plois industriels pp 49 et suivantes) est caractérisé par un redécoupage hiérarchi­que tablant sur de nouvelles rigidités - essentiellement le mur du passage de P2 en P3 (et non plus des OS en P1) - la création d’un collège unifié techniciens et administratifs qui s’étend du plus haut au plus bas coefficient vise à l’inverse à fluidifier au maximum le collège employé. Il ne fait, pour les échelons les plus bas, qu’entériner la prolétarisation croissante du travail indirectement pro­ductif, et surtout il traduit le fait que dé­sormais les luttes des ouvriers et celles des employés ont cessé d’obéir à des rythmes, et à des tendances différentes [8]. En particulier, les vagues de resserement de l’évantail hiérarchique (contrac­tion brusque en 68, réouverture entre 69 et 72, puis recontraction continuelle entre 72 et 76) suivent globalement la tendance imposée par les salaires ou­vriers.
Toutefois le type de division intro­duit dans tout le tertiaire du secteur se­condaire (et dont l’importance a tendan­ce à croître au fur et à mesure que les tâches de surveillance prennent de l’im­portance et que le travail "manuel", conçu comme l’intervention directe de l’homme dans le processus de fabrica­tion, tend à être expulsé) réinvestît au maximum les diplômes comme des ver­rous contre le passage en catégorie supérieure. Contrairement à ce qu’annoncent les réformistes (Ligue Communiste com­prise pour qui le diplôme est la garantie d’une qualification et donc d’un salaire) les diplômes "techniques" (CAP, BEP, Baccalauréat technique, ATS et DUT) serviront non pas à garantir des niveaux de salaire élevés, mais diviser les em­ployés qui ne seront pas passés par l’école (ou quoi y seront passé mets sans décrocher leur diplôme) et ceux qui auront ces diplômes. Prenons par exemple l’exemple du fameux CAP ou du BEP. Dans l’étal final de la grille il donnera accès au coefficient 170, c’est-à-dire à Pi, c’est-à-dire au niveau II, échelon le plus bas [9]. Ce corps comprendra une grande partie d’ex-OS qui ont réussi par leurs luttes à passer P1. Globalement tout ce niveau ne com­prendra pas le travail réellement "qua­lifié" (si tant est qu’une qualification veuille dire autre chose qu’une ration­nalisation du rapport de force entre les classes). Donc pour ce qui est de la "reconnaissance de qualification" on repassera ! Dans l’optique réformiste, le CAP aurait dû donner accès au niveau III (1er échelon).
En revanche, on voit très bien ce que les jeunes Français qui sortent avec le diplôme CAP, BEP auront comme fonc­tion vis à vis des coefficients 140 à 155 : ils bloqueront tout simplement l’accès au niveau II aux secteurs de classe (affai­blis par le passage en PI de toute une partie des ex-OS) et naturellement qui ? les immigrés vieux dans la sous-traitance et les bas salaires, les jeunes immigrés qui ont refusé l’école, les femmes immédiate­ment discriminées par les études (qu’elles suivent encore moins que les hommes à cause du travail domestique).
En ce sens le ré-investissement par le patronat des diplômes à un niveau naturellement "déclassé" pour jeter des bâtons dans les roues à la poussée de classe qui s’exerce contre la hiérarchie dans les salaires et les qualifications les plus basses, n’est pas une opération anodine. Rappellons qu’elle se situe à une époque où les patrons ont bloqué l’immigration et qu’ils ne désespèrent pas de ramener certains Français, et surtout les enfants des immigrés "au travail manuel" (substitution des manœuvres algériens qui vont avec leur viellissement laisser un grand trou dans ces tâches dont personne ne veut à priori).
Le BEP, le baccalauréat de techni­cien sont eux investis comme éléments du barrage entre les ex-P2 et P3 (coef­ficient 215 sur la nouvelle grille). Le BTS et le DUT le sont aux au début du ni­veau IV (ex-OHQ). Remarquons au pas­sage qu’entre la mise an place définitive de la nouvelle grille les techniciens d’atelier (et Agents de maîtrise 2) qui faisaient d’abord partie du groupe niveau IV (donc technicien) retombent en ni­veau III (collège ouvrier). Ce qui veut dire aussi que la rationalisation capi­taliste modifie la structure de la maîtrise en la dépouillant de certaines de ses pré­rogatives hiérarchiques. Rétrogradation de fait de certains agents de maîtrise formés sur le tas, qui se verront coiffer par les jeunes "diplômés" BTS ou DUT. Encore une fois les stratifications de qualification par le biais de l’école intervien­nent de façon active dans la mise en place de ces nouveaux découpages.
Un avertissement de plus pour montrer que la question de la qualifi­cation, du diplôme (et des luttes étu­diantes en général) et la question des classifications ouvrières (et de la forma­tion permanente des "salariés") ont quelque chose à voir ensemble, et qu’il est impossible de lutter contre la hiérar­chie dans les usines, ou dans les lieux de travail en général, tout en défendant la qualification, le diplôme dans l’Ecole (et donc la sélection qui en est le corol­laire).
Telles sont, brossées à grands traits, les caractéristiques essentielles de la nou­velle grille de la métallurgie. Avant d’examiner les points qui permettant une re­composition d’ensemble autour d’objec­tifs, il faut voir quelle a été la posi­tion du Mouvement ouvrier et syndical sur cette question.

7 - LA RÉPONSE DU MOUVEMENT OUVRIER ET SYNDICAL

Trois questions principales ont fait que les négociations entamées entre les syndicats et l’UlMM ont été si longues :

  • là question des collèges concernés par la négociation ;
  • la question de définition du travail et du travailleur (expérience, qualification, diplômes) ;
  • la question de l’application de l’ac­cord : c’est-à-dire de la relation entre les coefficients et salaires (donc la valeur du point ! et celle préalable de la mise en place de le nouvelle grille dans chaque entreprise (questionnaire, grille transi­toire).

    Il faut remarquer que le patronal est parvenu à séparer les points 1 et 2 du point 3. Ce qui était habile car en séparant l’application de la grille, et sa traduction en termes de salaire, de la définition d’une "qualité du travail", il coupait cette négociation préalable des luttes salariales. Et en effet les négocia­tions autour de la grille ne sont pas sor­ties du cercle étroit de l’appareil syndi­cal.
    Deuxièmement, il créait un terrain de consensus purement idéologique, où une certaine idéologie du métier ouvrier, de la qualification (et en particulier celle portée en avant par la gauche syndicale CFDT), coupée de sa relation avec une base réelle, peut rencontrer le dessein patronal dans son ensemble (résultat final de le nouvelle grille appliquée). Nous reviendrons sur ce point.
    Sur le premier point : qui la nouvelle grille concernerait-elle ? Les syndicats voulaient faire entrer dans la négocia­tion les ingénieurs et cadres pour obtenir la fameuse " grille unique du manœuvré à l’ingénieur" sur laquelle CFDT et CGT sont d’accord. La seule différence était que là où la CGT veut 9 niveaux, la CFDT n’en veut que... 7 ! Le patronat n’a pas cédé sur ce point : la seule concession qui a été accordée a été le passage prévu par l’article 7 de l’accord, de personnes parvenues au coefficient 365 dans le collège des ingénieurs. Cette différence de degré et non pas de fond entre les deux grands syndicats se re­trouvent d’ailleurs sur la question de la valeur à accorder au point dans la cal­cul du salaire. Nous y reviendrons.
    L’échec des syndicats de parvenir à imposer une négociation incluant les ingénieurs et les cadres moyens ne fait que traduire à notre avis la grande sta­bilité de la hiérarchie séparant le salaire ouvrier et employé du salaire des cadres. Si en effet les disparités cadres supé­rieurs/ouvriers, après avoir augmenté de 54 à 67 (de 4,1 fois à 4,56 fois), elles ont diminué ces dernières années à 4,2 en 1972 et probablement un peu moins aujourd’hui, la disparité cadre moyen/ouvrier est restée elle remarquablement stable jusqu’en 1972-73. Le phénomène de réduction de l’écart qui est intervenu dernièrement est encore trop récent pour contraindre le patronat à une négocia­tion sur ce terrain.
    Sur le deuxième point qui a formé le gros des débats autour de l’accord na­tional plusieurs remarques s’imposent.
    Les syndicats ont refusé la quali­fication par poste. La grille Parodi selon eux présentait au moins le mérite de reconnaître une qualification au tra­vailleur et non pas simplement au travail. Toute tentative de faire passer la "Job Evaluation" (qualification attri­buée à un poste de travail précis quel qu’en soit l’agent), ou d’inclure dans la "qualification" des notions strictement liées au poste de travail comme la "pé­nibilité", les nuisances, a été repoussée.
    Là dessus il n’y a guère à redire. Il est logique que les syndicats refusent de contracter au niveau d’une branche d’in­dustrie comme la métallurgie le prix des "morts ou accidentés a du travail", surtout lorsque le prix des conditions de travail se traduit en primes qui augmentent la partie mobile du salaire et donc accentuent la division parmi les ouvriers. On aimerait d’ailleurs être aussi sûr qu’au niveau de chaque entreprise cette même attitude prévaut.
    Mais là où il se produit une rencontre curieuse entre le patronat et les syndi­cats, c’est sur la qualité du travailleur. Toute une gauche syndicale (dont les théoriciens les plus connus sont Trentin en Italie etc.) appose à l’objectivité de la cotation par poste, une nouvelle théorie de la qualification qui incluerait les qua­lités subjectives du travailleur dont la cotation par poste ne rendrait pas compte, et qu’il s’agirait de mesurer et de faire payer au patron. Le but étant de recons­truire une qualité du travail ouvrier, sa véritable dignité (et aussi la notion de "métier" ou de "professionnalité"). Les notions que met en jeu ce genre d’évaluation "plus juste" de la valeur du travail ouvrier sont "l’autonomie", la "responsabilité", les connaissances requises (diplômes) et les aptitudes pro­fessionnelles.
    Or que se passe-t-il dans le texte adopté conjointement par les syndicats et les patrons ?
    Les critères de définition du contenu des tâches adoptés à tous les niveaux (et pas simplement à un échelon ou à un niveau, car dans ce cas on pourrait con­clure à un repli tactique du patronat sur un point mais pour sauver le reste) les notions de dextérité, de variété du tra­vail (donc de polyvalence et de mobi­lité), les notions de responsabilité vis à vis d’autrui, vis à vis du matériel, vis à vis du produit, la complexité, l’autonomie professionnelle (capacité de répon­dre à des situations nouvelles dans le processus productif) et tous les niveaux professionnels des diplômes mis en place par la trop fameuse réforme Fouchet de 1967 (création de l’enseignement tech­nique, des IUT, etc.). A tous les niveaux de compétence et de connaissances re­quises on retrouve la circulaire de l’Édu­cation Nationale.
    La gauche syndicaliste se trouve ex­haussée dans la reconnaissance de la qua­lité subjective du travailleur. Ce qu’elle oublie c’est que sur ce terrain le patronat va plus loin qu’elle (et reprenant certai­nes suggestions de la CGT : défense de l’outil de travail, etc.) inclut dans les qualités subjectives, les fonctions sub­jectives d’adhésion au système de com­mandement dans l’usine (des qualités subjectives de l’agent de maîtrise qui est responsable vis à vis d’autrui, aux ou­vriers qualifiés qui par leur place à un endroit du cycle, ou à leur fonction de surveillance et d’entretien pourraient dis­poser d’un pouvoir énorme sur les pro­duits machines. Sans compter les gar­diens, ou les entreprises de déménage­ment des machines, ou les rondes de sé­curité. Et en effet comment séparer les fonctions subjectives de production de celle du commandement capitaliste, quand ceux-ci sont obligés de s’unifier de plus en plus contre le pouvoir de des­truction des ouvriers ?
    C’est ce qui explique que globale­ment les syndicats soient tombés d’accord sur les critères obtenus dans l’accord, jour désaccord se concentrant sur les modalités d’application de la gril­le : "La structure de cette grille est bonne et elle limite au maximum les iné­galités entre les travailleurs. Mais là où ça ne va plus c’est dans l’application de cette grille" (tract CGT, General Motors de Gennevillers du 2/3/76).
    Là où il y a accord le plus manifeste c’est sur la promotion d’une partie des OS qui passent au niveau II (coefficient 170 final). Commentant ses positions sur le problème des OS sur la qualification des travailleurs (Bulletin du Militant 5/1973), la CFDT écrit froidement cette perle, après avoir mentionné les cri­tères cités plus haut ; "C’est sur la base de ces critères de qualification qu’il sera possible de dégager les OS de la situation sans issue dans laquelle ils se trouvent. Ce n’est pas gagné, car les 0S eux-mêmes à qui on a répété sans arrêt qu’ils n’avaient pas de qualification n’ont pas toujours conscience de leur valeur professionnelle !!" (Sic)
    Quand aux OP le même bulletin re­marquait que le bagage de l’OP a beau­coup augmenté depuis Parodi. "Le pro­fessionnel ou ouvrier qualifié ce n’est plus seulement celui qui avec ses mains était capable de sortir un travail de qua­lité, IL DOIT MAINTENANT être capable de s’adapter à n’importe quelle évolution."
    On voit là en quoi le discours syndi­cal de la reconnaissance des qualités sub­jectives du travailleur (adaptabilité, poly­valence, mobilité) peut rencontrer le dis­cours patronal de la productivité, de la restructuration permanente, des boule­versements technologiques qui détruisent toutes les formes des rigidités, de résis­tance ouvrière à une intensification de l’exploitation.
    Les commentaires de la CFDT du contenu de l’accord ne font que renfor­cer ces éléments.
    La CFDT remarque que l’intégration des employés du tertiaire de l’industrie (AT, employé, administratifs) dans le premier niveau (coefficient 140 à 156) se fait par la notion de "manipulateurs d’instrument", notion plus large que celle de la main-d’oeuvre "classique".
    Sur le niveau I et la définition : "Le texte de l’UIMM est très proche du nôtre. Il caractérise les niveaux regrou­pant les non-professionnels (ex-M1, M2, 0S1,0S2)."
    Sur le niveau II : "L’élément nou­veau pour lequel nous nous sommes battus. Il est ouvert à la fois aux travail­leurs qui ont un CAP et aux travailleurs actuellement classés OS, dont les tâches sont variées et complexes." (Sic !!!)
    Le compte-rendu de la Commission paritaire est explicite : "Le nouveau sys­tème donne la possibilité de classer P certains ouvriers spécialisés à condition qu’ils répondent aux exigences de la se­conde branche de l’alternative posée par la définition de cet échelon, c’est-à-dire des OS dont le travail est caractérisé par l’exécution à la main, à l’aide d’une ma­chine ou de tout autre moyen, d’un en­semble de tâches présentant des diffi­cultés du fait de leur nature (découlant par exempte de la nécessité d’une grande habilité gestuelle ou du nombre des opé­rations effectuées ou des moyens utili­sés) ou de la diversité des modes opéra­toires (du niveau de I’03) appliqués couramment." [10]
    Autrement dit la CFDT et la CGT (qui sur la question de la qualité du tra­vail n’a pas grand chose à lui envier) se sont prêtées à une entreprise patronale de division du bloc trop compact des OS en OS qui sont des manoeuvres (taches monotones et simples) et les OS dont les taches sont variées et complexes !!! Misérable rationalisation de la promotion de quelques OS et garantie du di­plôme pour ajouter à la division par dessus le marché.
    Quand à l’opération stratégique patronale sur la division entre P2 et P3 comme véritable verrou, le seul syndicat à l’avoir remarqué immédiatement c’est... FO !! Dans le rapport de la Com­mission Paritaire qui accompagne l’ac­cord on lit : "Pour FO le passage de P2 à P3 constitue un changement de degré dans la qualification et non pas un chan­gement de nature" (sous-entendu la grille telle qu’elle est prévue en fait un changement de nature, donc creuse en fait l’écart entre le niveau II et le niveau III). FO a aperçu également le flotte­ment patronal volontaire sur la caté­gorie des P2 : "Elle constate une ten­dance au déclassement et précise qu’à son avis un P2 qui ne serait pas au coef­ficient 190 serait déclassé."
    On peut dire en résumé que sur l’as­pect essentiel de l’accord du point de vue patronal, la nouvelle idéologie de la classification de... la gauche syndicale a été un précieux auxiliaire d’autant que toute cette discussion avait préalable­ment isolé la question des "classifications" de celle du salaire, La qualifica­tion-division des OS, la massification du tertiaire productif qui comprend des phénomènes annexes du type déclas­sement des dessinateurs, préparateurs, projeteurs [11] l’instauration d’un ver­rou renforcé contre les pressions ou­vrières en vue de la suppression des basses catégories et la passage de tous dans les catégories supérieures, tous ces points sont passés sans que les syndi­cats s’y opposent. Au contraire ils sont le fruit des derniers tenants de la "qualification" ouvrière et des nécessités de la restructuration du contrôle capita­liste.
    Sur tous cet points, les syndicats ont été les meilleurs auxiliaires d’une tenta­tive de décomposition de la force anti-hiérarchique conquise par les luttes de­puis 68. La bataille une fois si mal en­gagée sur la définition de la grille tous les autres points d’application de la dite grille sont demeurés secondaires.
    Sur la question uniforme du point, de mêmes coefficients quelles que soient les zones et les branches (barème national et point unique) les syndicats ont vou­lu mettre en route une stratégie à l’ita­lienne des années 69-70. Imposer en ef­fet une valeur unique pour le point per­mettrait sens conteste aux syndicats de mener des batailles d’enjeu national sur les niveaux réels des salaires (et non plus sur les barèmes minima) sur l’échelle mobile, etc,.. Or, il est évident que le patronat français qui n’est pas fou n’a laissé entrevoir aux syndicats cette pos­sibilité prometteuse d’une deuxième phase d’application de la grille que pour obtenir d’abord ce qu’il voulait : une stratification plus adaptée, plus moderne, plus "objective" de la masse des ou­vriers sans qualification. La "crise", et le plan Barre (précédé des vaines tenta­tives en ce sens des gouvernements précédents) lui ont fourni un prétexte pour rejeter le deuxième phase à "des jours meilleurs".
    Mais la raison essentielle n’est pas là, car on n’explique pas ainsi pourquoi il n’y a pas eu de luttes sur le Barème na­tional et la valeur du point unique. La vérité est que sur les positions négociées et obtenues par les syndicat, il ne fal­lait pas s’attendre à trouver les ouvriers très enthousiastes pour s’engager dans une lutte générale d’autant que les durcissements des conflits, le chômage par­tiel ne fournissaient pas des occasions rêvées. La division qu’a semée la nouvelle grille (qui comme toute opération sé­rieuse offre des miettes réelles), la dis­persion du rapport de force (usine par usine, questionnaire par questionnaire) expriment amplement qu’aucun des ob­jectifs syndicaux sur la valeur du point ne se soient réalisé.
    Et les ouvriers ont repris lors des dé­brayages dont ils ont laissé les pots cassés à payer aux syndicats, la lutte qu’ils connaissent bien pour le passage en mas­se dans les catégories supérieures. Car la seule qualification subjective que sont obligés de reconnaître les patrons, c’est la force politique par laquelle ils imposent comme seule valeur de leur travail quel qu’il soit la sa­tisfaction de leurs besoins. Et là les misérables distinctions entre les OS qui font des tâches répétitives et ceux qui font des tâches "variées" apparaissent pour ce qu’elles sont ; des instruments de division entièrement du côté des patrons.

    8 - EN CONCLUSION...

    A partir de ce premier bilan s’impo­serait une enquête détaillée sur les luttes sur le terrain des classifications tel­les qu’elles se sont déroulées depuis deux ans. Cela afin de dégager ce qui à fait cruellement défaut à l’autonomie ouvrière dans toute cette bataille : une pla­te-forme alternative et non un gauchis­sement des positions de la gauche syn­dicale.
    D’ores et déjà, mentionnons deux di­rections essentielles à nos yeux d’un tel renouvellement indispensable de tout le stock de vieux mots d’ordre issus des conflits de 69-72 sur lesquels les révo­lutionnaires ont tendance à s’endormir.
    1/ Si l’aspect fondamental de la nouvelle grille est la reconstitution d’un barrage entre P2 et P3 qui sera aux années qui viennent ce qu’a été le verrou du passage en P1 les dix dernières années, la lutte de masse s’y dirigera immédiatement avec un flair infaillible. C’est pourquoi à notre sens les luttes qui se sont dérou­lées à Renault Douai pour le 160 maxi pour tous qui unifient tout le bloc des ouvriers non qualifiés et une partie des ex-qualifiés, comportent une indication stratégique fondamentale. Si cette in­dication est reprise partout, si elle n’est pas mésinterprétée comme un "désir de qualification", elle peut faire voler en éclat l’édifice patronal savamment construit. Ceci pour les pôles de classe les plus avancés. 2/ Pour l’autre aspect essentiel de la nouvelle grille : la divi­sion inter OS, et la tentative d’enfermer les secteurs de classes les plus faibles dans le ghetto du Niveau I, ce sont essentiellement les luttes des travailleurs précaires, occasionnels (jeunes, femmes, enfants d’immigrés), bref tout ce qu’on appelle le marché du travail secondaire (par opposition au secteur primaire qui jouit d’une stabilité de l’emploi) qui parviendront à détruire ces nouvelles divi­sions. Et là, les luttes des scolarisés contre la qualification et les diplômes auront une incidence immédiate sur la lutte ouvrière.

Notes :

[1Liaisons Sociales N.4 378 du 11 mars 1976 : Accord national du 21 juillet 1975 et compte-rendu et conclusion de la réunion du 26 janvier 1976 de la Commission Paritaire de mise en place de La nouvelle grille de qualification.

[2Sur ces points, cf. Maurice Parodi Croissance économique et nivellement des salaires ouvriers, Marcel Rivière, Périt, 1962, p. 195-197. A l’époque la valeur du point ne fut pas négocié nationale­ment, Il y eut une négociation sur les salaires (assortie d’un blocage de ceux-ci presque immédiatement et sur la grille. On divisa les salaires par des coefficients attribués aux postes pour obtenir la va­leur du point (qui différait ainsi d’une usine à l’autre, même dans la même en­treprise). D’autre part la grille valait seu­lement pour la région parisienne. Elle n’était généralisable à la province que sous réserves d’accords à négocier loca­lement.

[3Cette partie du texte n’a pas été re­produite ici faute de place. On s’est bor­né à ne retenir que les éléments indis­pensables à la compréhension du cadre de négociation globale. On se référera à Matériaux pour l’Intervention N°8 Les Luttes ouvrières en France, 1972, et à Camarades, ancienne série N°1.

[4Nous ne disons pas que les autres secteurs suivent forcément. La tactique patronale est précisément de faire obstacle à ce processus, mais c’est une tendance constante, et la pression ou­vrière vers une recomposition de classe.

[5Cf "Les Emplois Industriels". P. d’Hugues, G. Petit, F. Rerat. Cahiers du Centre d’Étude sur l’Emploi N° 4 PUF, 1973, p. 6. Ces auteurs évaluent le tra­vail qualifié traditionnel (ouvriers des corps de métier artisanat, ouvriers de fa­brication, d’outillage et d’entretien) à 30% à peine de effectifs ouvriers.

[6Définition (même référence) : Le modèle à fabriquer est fixé par le bureau d‘étude, mais sa réalisation dépend du professionnel. Celui-ci doit avoir une compréhension exacte pour l’exécuter ce qui l’amène à des interventions de détail incessantes et délicates supposant une certaine dextérité, un coup de main, des connaissances parfois approfondies de la machine à commande numérique ab­sorbe toute la qualification contenue dans le procès d’exécution de la pièce. Elle est programmable sur dessin et bande magnétique. Elle optimise même les pièces de maquettes alors que cette opération requérait une masse de travail qualifié dans les bureaux d’étude.

[7La restructuration de l’aéronautique en particulier, qui est l’un des derniers grands secteurs de pointe industriel à conserver une aussi forte proportion de travail ouvrier qualifié, est ici visée au premier chef derrière les péripéties du "cycle du produit" (Concorde et divers autres projets).

[8La disparité inter groupes employé-ouvrier s’est réduite entre 54 et 72 : l’écart employés par an/ouvriers par an (homme + femmes) passe de 1,13 (1954) à 1,06 (1972) et 1,04 (1974). La comparaison entre les sexes révèle ce­pendant une disparité beaucoup plus forte mais en voie de réduction. (En 1972 un employé gagnait 16% de plus en moyenne qu’un ouvrier, et une employée gagnait 30% de plus qu’une ouvrière). Source : Rapport du C.E.R.C. sur les dis­parités et les dispersions des salaires en France eu cours de ces vingt dernières années (1954-1976) Paris, 76

[9Le CFDT qui cherche à incarner les intérêts de toute une catégories d’OS passent P1 a rejeté cette exigence du CAP pour passer P1.

[10Le document FGM-CFDT prévoyait avant le déroulement des négociations dans l’un de ses objectifs : la définition d’un niveau minimum à l’embauche, l’élargissement de la notion de diplôme eux notions de dextérité, de mémoire, d’autonomie et de responsabilité.

[11Exemple Peugeot-information CFDT, Mulhouse, 1er mars 1976.




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