Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Licencier disent-ils
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 19.
Article mis en ligne le 22 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Augmentation de la production de 3 %, baisse des effectifs de 0.5 %, tels sont, selon l’INSEE, les perspectives générales du patronat pour 1977. Chiffres qui ne traduisent pas dans Leur généralité la disparité bien réelle des situa­tions. mais qui indiquent que ce qui est en jeu aujourd’hui c’est la restauration de gains substantiels de productivité, au-delà d’une hypothétique baisse des coûts salariaux : ré-introduire l’appétance au travail avant de s’occuper fortement des salaires en quelque sorte. C’est là sans doute le volet le plus important du plan Barre (même s’il est le moins évoqué paradoxalement par les commentateurs). La "baisse radicale" des salaires on en reparlera une autre fois, s’il est vrai que de décembre 1976 à mars 1977 - période traditionnellement "creuse" - ils ont déjà augmenté de 3,5 % ce qui laisse augurer une progression annuelle de 12% environ préservant un pouvoir d’achat en hausse de 2 à 3 % pour l’année 77. Car au niveau des revenus ouvriers l’attaque patronale s’est située bien plus sur le plan du salaire indirect (réforme des allocations familiales, indemnisation inégale du chômage, etc.) et se concrétise des maintenant à travers la restructuration des régimes de la sécurité sociale. Mais voyons d’abord comment opère au niveau de l’usine, cette réfection de l’éthique du travail, cette "revalorisation du travail manuel" sur lesquels État et patronat comptent tant pour faire avancer Les projets de restructuration plus globaux.
1/ Licenciements d’abord ; si pendant 2 ans le gouverne­ment français a hésité à autoriser les licenciements en masse comme cela s’est fait dans d’autres pays européens, cette faiblesse est d’ores et déjà surmontée. Pour la première fois en 1977 "les dégraissages" ne concernent plus seulement de petites unités industrielles (textile, machine-outils, etc.) mais attaque délibérément des secteurs entiers (sidérurgie, chantiers navals, aéronautique). Sous la masse des licencie­ments, une approche plus fine laisse d’ailleurs voir que ce sont les jeunes, par l’appel à la mobilité, les immigres, par l’organisation de "retours" (2 500 prévus à Sacilor Thionville), qui seront principalement touchés. Mais si l’attaque concerne principalement ces secteurs de la classe (qui avec les femmes forment plus de 75 % des chômeurs recensés) elle s’efforce aussi d’entamer les derniers bastions de la rigidité de métier : ouvriers du Livre, des docks dont le monopole syndical est fortement battu en brèche.
Le blocage de la progression des salaires (6,5 % d’aug­mentation autorisé seulement) ! la refonte des grilles de qualification (voir l’article sur la réforme de la grille Parodi), l’emploi parfois combiné du chômage technique [1] et des heures supplémentaires. L’embouche de travailleurs intéri­maires ou sous contrats à durée déterminée, la suppression des primes, etc. sont L’autre volet de cette offensive patronale.
Mais ici encore la riposte ouvrière ignore dorénavant toute distinction entre petites et grandes usines. Les luttes offensives, cantonnées de 74 à 76 dans quelques forteresses traditionnelles (Renault, Chausson) se sont diversifiées, diffusées dans tout le tissu industriel, particulièrement dans les secteurs sous-traitants et souvent en province. Dans la métallurgie bien entendu (Française des mécaniques, Manil Eaton, General Motors, etc.) mais aussi dans le bâtiment (Chantier nucléaire de Grave Line, chantier Bouygues du "trou" des Halles), les services (BNP, Caisse d’épargne), la chimie (Fos), l’électronique (Mercelec, Piston Français), l’habillement et même les ateliers clandestins de travailleurs sans papiers. Luttes pour les augmentations de salaires, mais portant aussi en avant des contenus revendicatifs nouveaux : 3e mois, suppression ou aménagement des 3 X 8 (la majo­rité de ces conflits concernent des travailleurs postes), intégration des intérimaires (ICRAM à Lille), etc. À cela s’ajoutent les innombrables guérillas d’usine : manifesta­tions dans les ateliers (Alsthom-Savoisienne), désorganisa­tion de la production (Falche et Coca-cola dans le Nord) ou grèves perlées (Unilever - Aubourdun), la reprise de L’aug­mentation de L’absentéisme (promu récemment problème national en atteignant le niveau général de 12 %) et les in­nombrables gestes "isolés" de refus du travail : turn over, sabotage...
Une multitude de conflits qui a surpris les syndicats, échaudé par l’échec de leur campagne d’automne contre te plan Barre et qui s’attendaient à "contourner patiemment l’obstacle", grèves qu’ils ont freinées et parfois réprimées (cas particulièrement patents dans le Nord à la Française des mécaniques et à Renault-Douai), qu’ils ont chevauchées depuis mars et la nouvelle poussée en avant de l’union de la gauche. D’où l’absence maintenant remarquée d’une ligne syndicale ; les problèmes sont réglés au coup par coup, sans plan d’ensemble, la CGT se contentant "d’être partout pré­sente", la CFDT ayant provisoirement remise son programme de revendications "qualitatives". Mais absence aussi de toute organisation autonome dans les conflits. Ceci est particulièrement vrai au niveau des travailleurs immigrés qui, au contraire de la période 75-76 où des comités de grève s’étaient formés dans de nombreux conflits, rentrent en masse dans les structures syndicales, principalement lorsqu’il s’agit de petites usines (Frédéric Delecourt par ex. mais la chose est vraie pour toute la sous-traitance). Ce qui n’exclut pas la possibilité d’initiatives autonomes (cf. l’encadré sur la violence ouvrière). Ni celle d’une rupture profonde dans la composition de classe qui commence à prendre ça et là des tournures antagonistes : immigrés contre travailleurs français et belges à Frédéric Delecourt, femmes OS contre ouvriers professionnels au Piston fran­çais, jeunes OS contre la CGT à Renault-Douai.
Pour les syndicats, il s’agit alors d’empêcher ce bouillon­nement d’atteindre des dimensions catastrophiques ; s’en servant comme d’un levier pour obtenir des négociations réclamées avec de plus en plus d’insistance, sans qu’il puisse, par sa puissance remettre en cause le programme minimum que l’union de la gauche entend appliquer une fois arrive au pouvoir. L’équation du plan Barre n’est pus totalement inverse : il s’agit de provoquer un certain nombre de bouleversements irréversibles sur lesquels ia gauche ne puisse revenir et contenir "manu militari" (ex­pulsions systématiques lors des occupations d’usine, mili­ces patronales comme à Benotho) les conflits là où ils menacent Le plus dangereusement son plan de stabilisation à court terme.
Mais c’est dans l’immédiat que la classe ouvrière deman­de de bouger, à la conquête d’acquis et d’avantages qui per­mettent ensuite d’effectuer tous les débordements...

Paris - 18 avril 1977

Notes :

[1Principalement dans la région parisienne, le Nord, la Lorraine et la région Rhône-Alpes et touchant particulière­ment le textile et la construction de véhicules et de ma­chines - cf l’accord récent à la Saviem et plus généralement le fait que les accords sur le chômage technique ont été les seuls a être signés par tous tes syndicats.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53