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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Interview d’une gréviste de la Caisse d’Épargne de Paris
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 20-21.
Article mis en ligne le 22 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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L’interviewée : Je voudrais commencer par dire que, personnellement, je ne suis que temporaire à la CEP. Je n’étais donc pas complètement impliquée dans ce conflit.

Camarades : Est-ce que tu pourrais expliquer les motifs qui ont poussé les employés à si mettre en grève ?

L : ça portait sur 11 points en gros que je ne vais pas énumérer, mais de ces 11 points, on peut dégager 2 motifs qui ont joué un rôle plus important. Il y a d’abord cette fameuse histoire de prime, dite "prime de bilan" ou "prime de participation" qui est en fait l’équivalent d’un 13ème mois auquel les employés ont droit depuis des années. Cette année la direction a décrèté que pour des raisons de mauvaise conjoncture financière, elle ne pouvait la donner et il faut bien voir que ce 13ème mois, à la CEP, ça représente du fric, car les gens sont bien payés. L’éventail des salaires se situent entre 3000 F et plus de 10 000 F, de l’employé stagiaire au chef d’agence.
Outre la suppression de la prime de bilan, la direction voulait remettre en question le statut qui régit les rapports entre les employés et la direction. La direction affirmait qu’en fait, le sta­tut était "provisoire depuis 25 ans". Le but de la chose, c’était d’alléger la procédure de licen­ciement, car, à la C.EP, être licencié était une chose extrêmement rare, voire impossible étant donné la complexité délirante de la procédure. D’autre part, il y avait aussi des problèmes de compression de personnel au niveau des personnels temporaires qui sont employés sans aucun statut. Là, j’étais directement concernée, mais aussi pour la prime puisque les temporaires y ont droit au pro rata de leurs jours de présence dans l’année. Ce qui est certain, c’est que si on leur rend des services, on leur coûte aussi très cher.

C : Pourrais-tu expliquer comment toi et les gens que tu connais, se sont débrouillés au niveau du fric pour vivre pendent ces trois mois de grève ?</p<

L : Comme je l’ai dit les salaires sont relativement forts, de plus souvent, c’est monsieur et madame qui bossent à la Caisse. Ce travail du couple est de plus en plus fréquent, et dans ce cas, ils se font souvent entre 7000 et 10 000 F par mois. Quand on gagne ça, on peut même mettre un peu d’argent de côté et sans doute beaucoup ont vécu là dessus.
Mais il y a aussi les femmes qui travaillent seules et qui sont sans mari, ou qui sont seules à gagner L’argent du ménage, C’est le cas d’une copine qui a vraiment subi le contre coup de la grève.

C : Si la grève a tenu si longtemps (6 octobre-6 janvier ne penses-tu pas que c’est à cause de ces 500 F par semaine que les gens touchaient ?

L : Oui, c’est sans doute la raison majeure, avec en plus ceux qui avaient en plus de l’argent de côte comme je l’ai déjà dit. En plus, il y a très peu de succursales qui ont fonctionne : tout juste une vingtaine sur 200. Les dépôts baissaient, le chiffre d’affaire de la Caisse aussi. Et tout le monde pensait que dans cette situation. La direction serait obligée de céder. En fait, sa position a consisté tout simplement à nier la grève ; pour elle il n’y avait pas de problème, et elle parlait aux clients dans les agences qui fonctionnaient comme si de rien n’était. Cette négation totale de la grève de la part de la direction a beaucoup frappé le personnel. Une copine m’a même dit : "J’ai fini par l’admirer tellement il est dégueulasse, irresponsable et inconscient en nous traitant comme des gens inexistants et inconsistants ; je ne pensais pas que c’était possible".

C : D’où vient le fric du Comité d’Entreprise ?

L : Je ne sais pas au juste, mais de toute façon, la quasi-totalité des fonds est sûrement d’ori­gine patronale.

C : Aucun jour de grève n’a été payé à la fin du conflit ?

L : Non ; et ça peut être considéré aussi d’ailleurs comme une victoire de la direction ; mais ce sont tout de même les fonds patronaux qui ont financé sans le vouloir la grève.

C : Parmi ceux qui faisaient la grève de façon vraiment active, est-ce qu’il y avait des gens qui bossaient ailleurs au noir ?

L : Je pense qu’il y en a eu beaucoup car 500 F par semaine pour faire la grève, c’est bien, mais ce n’est pas assez quand on est seule, qu’on ait des gosses ou pas.

C : Est-ce que c’était mal vu par les autres ?

L : Oui, il y a huit jours encore, je me suis fait agresser sur cette question. Par contre, on nous envoie des notes de service où on nous explique que vu la mauvaise volonté que mettent "cer­taines personnes" (sic !) à rattraper le retard, il n’est pas question qu’on obtienne la prime de bilan. Bref on nous fait vraiment du chantage : si vous travaillez bien, vous aurez votre prime. Mais pour cette histoire de prime en fait on ne sait pas où on en est. Il y a des bruits selon les­quels on toucherait quand même 60%. Mais ce ne sont que des on-dit.
Ce qui est certain par contre, c’est que nos conditions de travail se sont aggravées, et ce, d’autant plus, qu’au niveau du rapport de forces, la direction a profité de sa "victoire" pour prendre un pouvoir fou sur les employés.

C . La question de la prime reste incertaine, mais est-ce que vous avez gagné sur d’autres reven­dications ?

L ; Oui. Sur le deuxième motif important de la grève par exemple, on a gagné puisque la direc­tion n’a pas pu opérer cette suppression du statut qu’elle envisageait.
Ceci étant, le Comité d’Entreprise a pris sur lui de prêter l’argent du Comité à raison de 500 F par semaine, ça a duré pendant trois mois, ce qui fait 6000 F par personne pour la totalité du conflit. Le fric étant prêté à tout le monde sans faire d’"élude" préalable sur les besoins réels en fonction des conditions de vie. Les gens pleins aux as, comme les gens en grosse difficulté pouvaient emprunter. De plus, tout le monde n’a pas emprunté la totalité des 6000 F.

C : Comment ça va se passer pour le remboursement ?

L : Il n’y a aucun moyen de pression sur les employés, car on a juste signé un papier qui n’a pas de valeur juridique en la matière. En principe, le fric devrait être remboursé pour la fin juin, mais il est peu probable qu’il rentre ; en tout cas au 1er avril, rien n’est encore rentré. Tout ceci fait qu’en ce moment le Comité d’Entreprise a de grosses difficultés. Il faut savoir que le président du Comité n’est autre que le directeur de la Caisse ; mais il s’agit d’un comité mixte. Pour l’instant le directeur s’est retourné contre le Comité ou plutôt contre ceux qui ont pris la déci­sion (visiblement à son insu) de prêter le fric, créant ainsi un énorme déficit. Il y a maintenant des gens menacés de taule, mais il est probable qu’ils n’iront pas jusque là. L’argument du di­recteur est simple : on n’a pas le droit de disposer des fonds du Comité d’Entreprise pour finan­cer une grève (!). En même temps, nous on reçoit des lettres nous demandant de rembourser le plus vite possible etc... Mais de toute façon beaucoup ne comptent pas rembourser.

C : Quelle a été la réaction des "usagers" de la Caisse ?

L : Elle n’a pas goûté bien sur. Mais il faut dire ici que la clientèle de la CEP n’est pas n’importe qui. Les gens qui épargnent ont du fric. Mais en plus, les médias ont mis au moins un mois à parler véritablement de notre action. Il y avait des clients qui croyaient qu’on ne faisait grève que pour des augmentations de salaire, alors qu’on luttait simplement pour conserver des DROITS légitimes que nous avions et que la direction voulait supprimer.

C : Quelles sont aujourd’hui les conséquences de la grève ?

L : Trois mois d’arrêt pratiquement complet de toutes les agences, il est certain que ça fout un bordel monstre à tous les niveaux, ordinateurs etc... Les intérêts n’ont pas été portés sur les livrets et il y a des retards énormes. Malheureusement la clientèle s’en prend aux employés et les insulte littéralement, les tenant pour responsables, tout comme la direction qui prétend qu’on ne fait rien pour ratrapper le retard. Or, pour nous le travail au guichet est d’autant plus pénible que les intérêts n’ont pas été portés précisément. Et tout ça parce que la direction s’est bien gardée de prendre une initiative dans cette situation. Elle aurait pu par exempte en­voyer une lettre individuelle d’excuse aux clients ou passer une annonce qui aurait calmé les esprits. Mais ça aurait coûté trop cher pour elle, et elle préfère qu’on se fasse insulter aux guichets.




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