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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Luttes étudiantes - Appropriations collectives dans les restaurants universitaires
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 25-26.
Article mis en ligne le 22 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Le capital a besoin de ses univer­sités pour y façonner des travailleurs d’une large disponibilité (cf le dévelop­pement des enseignements pluridiscipli­naires ou généraux). Cette aptitude à se soumettre à n’importe quel travail doit être lié à une hiérarchisation (donc à une division) de la masse des étudiants pour qu’ils n’arrivent pas sur un pied d’égalité (donc de cohésion) sur le marché du travail. Tel est le sens des diplômes.
La sélection doit être individuelle. Pour que tout ce processus s’opère à moindre frais, on parle de privilèges, de valeur individuelle, de libre choix, de goût pour les études et on laisse à la charge de l’étudiant le coût de ses études. Pour la majorité (60%) la survie à l’université s’accompagne donc d’em­plois précaires, mi-temps ou plein temps, au noir ou déclarés. Cette si­tuation de totale dépendance au marché du travail en fait des briseurs de grève (centres de tri parallèles lors de la grande grève des PTT, au même titre que les immigrés sans papiers qui sortaient Le Parisien Libéré à St Ouen) ou des bri­seurs de cadences : "Vous êtes arrivés ici à l’essai, donc, tenez-vous à carreau !".
Seulement lorsque l’on travaille pour vivre et se libérer du contrôle familial, les chances de succès à l’examen se ré­duisent de moitié : un étudiant salarié a une chance sur quatre de passer le cap de la première année contre plus d’une chance sur deux pour un étudiant non salarié ! Et voilà comment les 6% de fils d’ouvriers à l’université se retrouvent 0,5 % en 3éme année.
Le capital n’en reste pas là. Il orga­nise aussi ses bénéfices a l’université ! Non content de piocher dans la masse, le CROUS véritable boîte d’intérim fournit la main d’œuvre dont le capital a besoin à un moment donné. Le CROUS favorise l’implantation de sociétés privées tel Mis­tral (machines automatiques à sandwiches et cafés) ou cafétarias subven­tionnées à 50% et employant en majo­rité des travailleurs immigrés surexploités. Alors ? Les augmentations du ticket de resto-U prennent un autre sens.
Autoréduire les resto-U, c’est lutter de fait contre la sélection par l’argent, c’est rendre le plus instable possible un terrain voué à courte échéance au capital (cf les négociations avec Borel en 75-76). C’est refuser la misère étudiante quand le capital regorge de richesses.
II en va de même pour les loyers des cités U, des studios, les livres, les poly­copiés assurant des bénéfices confor­tables aux profs qui les imposent (coût jusqu’à I50 F), les transports, etc...
Pourquoi l’illégalité maintenant ? Parce qu’aucune pétition ne peut aboutir pas plus qu’aucune lutte pétitionniste. C’est par le rapport de force seul que l’on peut prendre l’initiative. Tout ce qui n est pas imposé au capital est sans issue.
Nous sommes autonomes parce qu’aucun groupe fixe, ni parti, ne cor­respond aux besoins du mouvement. Nous sommes regroupés sur des ob­jectifs précis à un moment donné ; d’ac­cord sur cette lutte nous ne le serons pas forcément plus tard. La discipline est propre au travail, l’autonomie à la vie. Nous construisons nos propres expé­riences.
Notre première auto-réduction a commencé presque aussitôt la rentrée universitaire, c’est-à-dire vers octobre-novembre, marquant ainsi notre déter­mination face à la rentrée des moutons après la trêve de l’an dernier. Le R.U. choisi était celui de la Pitié-Salpétrière ; une dizaine de personnes y participèrent et environ 25 personnes purent passer avec nous sans payer. La stratégie d’oc­cupation des cuisines n’étant pas suffisamment au point, et ayant rencontré certaines résistances de la part d’un mi­lieu étudiant assez différent du nôtre (médecine), nous préférions nous en tenir là, distribuant un tract qui propo­sait un menu-bidon sur un ton sarcas­tique.
Ayant tiré les leçons de ce quart de succès, nous nous sommes reportés envi­ron un mois après sur Censier qui nous proposait d’autres débouchés, tant par la disposition des lieux que par la com­posante sociale des gens qui viennent y manger. Nous y avons trouvé un appui immédiat et environ 200 repas furent servis, gratuitement et copieusement. Le directeur fit fermer les approvisionne­ments du sous-sol, ce qui nous obligeait à abandonner la partie. Nous nous sommes alors immédiatement reportés sur Jussieu où plus de 1 000 repas gra­tuits furent servis en un peu plus d’une heure. Le succès était total, les étudiants se relayant pour servir la nourriture. Côté personnel, nous avions la garantie au minimum de leur passivité, des dis­cussions et des explications ayant été entamées parallèlement à notre action.
Rappelons toutefois que la tactique de la direction a souvent consisté à faire courir de faux bruits, selon lesquels des violences auraient été commises contre le personnel, alors qu’aucune violence n’est apparue dans les 7 ou 8 actions menées sur les R.U. La direction a également tenté de faire croire au personnel que les vols de nourriture étaient sous sa respon­sabilité, mais sans succès. Cette tactique avait évidemment pour objectif de divi­ser les étudiants entre eux et surtout de remonter le personnel contre nous, afin de paralyser notre action. On ne divise pas si facilement ceux qui sont dans le même camp : cette tactique a échoué à Jussieu et ailleurs.
Les exactions sur les restaurants universitaires font partie d’une logique de lutte autonome, en ce sens quelles sont le moyen que nous nous donnons collectivement d’agir sur notre envi­ronnement, sur le réel de notre vie quo­tidienne. Elles sont l’expression d’un refus total de se voir imposer des condi­tions de vie dégradées et dégradantes : qui a déjà goûté du R.U. sait de quoi nous parlons, mais celui qui est obligé, faute de moyens suffisants, d’en faire son seul lieu de repas, sait quel ghetto le R.U. représente.
Celte stratégie sur les restaurants uni­versitaires découle directement de l’ana­lyse que nous faisons sur la situation de l’étudiant dans l’université d’aujourd’hui, du rôle qu’il y joue et qu’on veut lui faire jouer. Le Mouvement autonome lutte pour l’affaiblissement par tous les moyens des contrôles sociaux à l’Uni­versité et ailleurs. Notre mot d’ordre devient alors : NOS DÉSIRS SONT DÉSORDRE.
A partir des discussions avec les collectifs étudiants autonomes nous nous sommes fixés des objectifs à la hauteur de nos possibilités, laissant la révolution aux rêveurs des Assem­blées générales, et aux Marxistes-Léninistes de tout poil. Non, ce qui nous touche, c’est notre vie quotidienne, notre révolution se fait chaque jour dans le cadre de cette vie ; à com­mencer par la bouffe. L’objectif est simple : entrer dans un restaurant uni­versitaire et servir la nourriture gratui­tement. L’idée est partie d’expériences dont nous avions eu l’écho l’an passé durant la grève des universités. Le R.U. de Strasbourg ayant fait l’objet d’ap­propriations collectives, nous pensions que c’était une expérience à renouveler et surtout à étendre, à faire connaître partout. Désormais, la démonstration est faite que c’est un objectif réalisable par tous, immédiatement, avec très peu de moyens, un minimum de risques, et avec un succès garanti, tant par la réussite technique que par la popularité et le soutien qu’il suscite chez les usagers-forcés du resto-U.
La fac est un centre de travail indispensable au capital, bloquer son fonc­tionnement un objectif. Négocier les sujets d’examens, négocier les notes, di­minuer l’efficacité des contrôles est un élément indispensable de notre activité. Tricher : un devoir. Utiliser la fac comme lieu de rencontre : comme lieu d’orga­nisation comme pôle d’attraction, cet objectif c’est aussi s’approprier la ri­chesse sociale.
Quant aux catholiques de l’"ouver­ture de la fac aux travailleurs" qu’ils n’oublient pas de dire aussi : "heures de facs prises sur le temps de travail et salaire conservé dans son intégralité" ! Car ce n’est pas tout de venir en fac ; il faut aussi pouvoir y rester.

Deux camarades proches des C.E.A.


Paris le 16 décembre 1976

UN GROUPE D’ÉTUDIANTS AUTONOMES

Un groupe autonome réuni à partir de plusieurs facultés : Censier - Dauphine - Jussieu - Nanterre - Vincennes - Tolbiac - Beaux-Arts, a décidé d’une série d’actions sur les restaurants universitaires en occupant et en servant les repas gratuitement, et ce, depuis environ deux mois. La dernière de ces interventions a abouti à servir pendant une demi- heure à Censier et pendant plus d’une heure à Jussieu.
La tactique de la direction a consisté :

  • bloquer les cuisines ;
  • à essayer de monter les étudiants entre eux en imputant le manque de nourriture aux occupants ;
  • à monter le personnel contre les étudiants en faisant cou­rir de faux bruits sur des violences faites au personnel, et en responsabilisant le personnel sur les soi-disant "vols".

    Des discussions avec le personnel ont tenté de contre­carrer ces manœuvres de la direction et de leur expliquer les mobiles de notre intervention.

    NOUS DEMANDONS :

  • La mise en place immédiate de restaurants universi­taires dans les facultés où il n’y en a pas.
  • Leur ouverture à tout le monde ; nous refusons les con­trôles sociaux et nous ferons éclater le ghetto étudiant
  • L’amélioration qualitative et quantitative des repas.
  • Nous refusons de financer les sociétés privées (notam­ment celles qui gérent les cafétérias dans les universités où il n’y a pas de restaurant universitaire) par des augmenta­tions du tarif des tickets de R.U.

    NOUS APPELONS A DES INITIATIVES DE CE GENRE SUR L’ENSEMBLE DES FACULTÉS.




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