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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lutte armée et autonomie ouvrière
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 27-29.
Article mis en ligne le 22 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Au-delà des sigles, signatures, quatre actions de luttes armées ont relancé un débat dans le mouvement. L’exécu­tion de Tramoni, la tentative de destruction d’un stock de voitures à Renault-Flins, la destruction du siège du syndicat des Matons de prisons et celle du siège du siège de la C.F.T.
Certains ont réagi à propos du "problème de la violence qui se trouvait posé". C’est une erreur. La question de la violence comme l’ont dit sans ambage bon nombre des lettres à Libération, ce n’est pas les révolutionnaires qui l’inventent. C’est la vie quotidienne dans notre société "avancée" qui se charge de l’imprimer dans le corps de tous les exploités, de tous ceux qui enragent de voir toute vie bafouée, refusée, écrasée. Se défendre est une nécessité, et nous sommes sûrs ou nous espérons que tous ceux qui se battent contre l’oppression là où elle est vraiment dans sa racine le savent : l’usage de la violence dans la lutte n’est pas un programme en soi, les débats pour ou contre la peine de mort à ce propos nous soulèvent le cœur. Peut-on mettre sur le même plan la formidable violence institutionnalisée de l’État et celle des luttes. A ceux qui disent on ne combat pas l’adversaire avec les mêmes moyens, nous demandons : 1) où les ouvriers ont-ils trouvé les armes sinon dans les ar­senaux de l’État ? Et chacun sait qu’octobre ne s’est pas fait en un jour. 2) peut-on dire que le mouvement révolutionnaire obtien­drait de réelles victoires en récusant ce terrain comme il l’a fait ces dernières armées ?
La violence comme la non-violence le pouvoir la déploie, l’utilise. C’est lui qui pose le problème. Les actes de ces der­niers jours ne sont pas les seuls à l’avoir mis en évidence. Que recouvrent en effet ces ferments de révolte sociale que le pouvoir nomme "délinquance", "révolte urbaine", "absence de consensus", entrave "à la liberté du travail" ? Sait-on le nombre d’actes de luttes violentes qui se dé­roulent depuis plusieurs années ?
Certains ont déjà choisi et revendiqué le terrain de la lutte armée ou de la violence pour répondre à l’État impé­rialiste ou complice de l’impérialisme, à l’État colonisateur, à l’État des centrales nucléaires.
Pourtant deux caractéristiques marquent la série d’actions de ces derniers jours, et expliquent le débat qu’elle soulève.
1) L’exécution de Tramoni reconduit le mouvement ré­volutionnaire à 1972 lorsque Pierre Ovemey fut assassiné. Ce meurtre commis dans Renault, le phare des entreprises nationalisées en France - où rien de ce qui s’y passe n’est étranger à l’État - fut une défaite très lourde pour tout le mouvement révolutionnaire - y compris pour ceux qui ne partageaient pas les buts ni l’analyse des maos. L‘"exécu­tion" de Tramoni repose le problème de l’impasse où s’était retrouvée une des composantes les plus vivantes et les plus actives du mouvement révolutionnaire français. Au­jourd’hui doit s’amorcer un débat de fond en fonction de tout ce qui s’est passé depuis. Certains voient ou veulent voir dans cette action le point final, la boucle bouclée. Lais­sons les amateurs d’antiquités à leur musée de souvenirs et si ce n’était que ça nous disons que tout cela est négatif. Seul nous intéresse ce qui sort de cette logique.
2) L’autre élément nouveau que comportent les actions déjà mentionnées - dans leur communiqué - est l’interpel­lation ouverte au mouvement et aux organisations révolu­ tionnaires. Or, cette interpellation se produit à un moment bien précis de la conjoncture politique : celle d’une éven­tuelle arrivée à court terme de la gauche au pouvoir.
Deux lignes s’affronteront de façon croissante : ceux pour qui l’expérience de la gauche ne tournera pas à la dé­route réformiste qui fait toujours le lit de la réaction, si, et seulement si les ouvriers et prolétaires conquièrent leur au­tonomie politique le plus tôt possible et ce en ne comp­tant que sur leur force.
Et ceux qui tout en acceptant cette idée subordonne­ront de fait les initiatives de la gauche révolutionnaire au mouvement ouvrier traditionnel. Nous laissons de côté ceux qui dans la gauche ne voient même pas le problème et pour qui le mouvement ouvrier officiel égale classe ouvrière. Aujourd’hui en effet l’autonomie politique du prolétariat se manifeste partout et à tous les niveaux en Europe. Il naît une nouvelle gauche quand la sociale-démocratie allemande ne parvient pas à imposer son programme nucléaire, quand les étudiants - chômeurs - travailleurs précaires italiens mettent en crise le compromis historique, quand les écolo­gistes en France font irruption et rejettent le productivisme, le "socialisme" aux couleurs du travail.
Pourquoi ! parce que la société des "exclus", des "marginaux" n’est pas si marginale que cela, parce que derrière la lutte des femmes, des minorités, des exclus, il y a les vrais problèmes de l’union mythique de la classe ou­vrière. Le projet de "socialisme" dont l’union de la gauche est porteuse n’est pas la véritable alternative. Beaucoup le sentent même si toutes ces idées sont encore contradic­toires.

LES REACTIONS

Quelles ont été les réactions aux événement de cette semaine ? La gauche traditionnelle a eu la réaction classique bien que discrète : provocations - tensions... Dans le mouve­ment révolutionnaire, on a entendu plusieurs sons de cloche.
L’un : c’est sympa ou admissible si ça n’est pas politique (position exprimée par une partie de la rédaction de Libération)
L’autre : Pierre Ovemey est vengé, c’est bien. Une suren­chère d’autant plus formelle qu’aujourd’hui elle ne coûte rien et que cela devient une espèce de référence religieuse d’assez mauvais goût.
Une troisième position hostile : contre la peine de mort pour la "responsabilité" de l’extrême-gauche.
Cest évidemment la Ligue Communiste qui a exprimé la position générale moyenne des organisations faite d’un mé­lange de fidélité verbale où le serment fait lors de l’enter­rement de Pierre Ovemey est un rejet très net des perspec­tives évoquées : "anachronisme" a titré Rouge pour tomber dans la dénonciation et l’opportunisme le plus plat lorsqu’il s’agit de Flins : provocation, stratégie de la tension...
Nous ne mettons pas en cause le fait de ne pas être d’accord avec les NAPAP mais la façon déshonorante de le faire. Les véritables raisons pour Iesqulles certains peuvent être contre I’"attentat" de Ftins sont soit :

  • une hostilité de principe à la violence (peur, opportu­nisme, etc,..)
  • une analyse de la situation politique - type stratégie de la tension - qui permet de parler alors d’action "objec­tivement" négative.</p<

    En aucun cas ces raisons ne peuvent prétendre s’appuyer sur des bruits (véhiculés par qui ?) du type complexité technique des opérations, etc., ni faire découler naturelle­ment de ces ragots déshonorants et policiers une analyse "politique" (cf. l’article sur Flins paru dans Rouge qui est un modèle du genre)

    RÉPRESSION : NOUVELLES TECHNIQUES

    A côté de cela, Libé et les organisations gauchistes ont très peu parlé des techniques répressives mises en œuvre par la police à l’occasion de ces différentes affaires. On a juste pu voir mentionné de ci de là le rôle de la grande presse, et les interrogatoires effectués dans les milieux gauchistes ces derniers temps.
    Est-ce un hasard d’ailleurs si ce genre de technique "à l’Allemande" est utilisée à un moment qui trouve le mou­vement sur des positions encore très attentistes à l’égard des actions faites. Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est que pour l’instant, la pilule est passée et presque sans réaction.
    Il n’y a pas eu à proprement parler mise en place de nouvelles procédures ni même réellement inauguration de nouvelles techniques. En fait tout l’appareil qui sert de base à la répression a été mis en place depuis très longtemps, il peut être utile en ce moment de rappeler que contraire­ment, par exemple à l’Allemagne, la France dispose, et ce depuis l’Algérie d’un des systèmes les plus complets en ma­tière de répression du point de vue des textes. L’appareil est en place. Il n’y a rien à faire passer. Il suffit de l’appli­quer réellement.
    1/ Le rôle de la presse et de la télévision, on en a eu un aperçu précis en Allemagne par exemple au moment de l’affaire Baader. En Fiance, ce n’est pas tout à fait une nouveauté. On avait vu poindre l’oreille au moment de l’affaire Carlos. Mais c’est ces derniers jours, avec l’exécution de Tramoni, que les choses sont devenues plus nettes avec :

  • la publication en première page dans les journaux à grand tirage et à la télévision de la photo du dénommé Christian Harbulot et l’appel à la délation (prémice d’une délation beaucoup plus générale)
  • la personne dont on publie la photo est dite succes­sivement, alternativement, et parfois en même temps, té­moin No1 et suspect No1, tueur à gage (!!!), selon le bon principe qu’en France tout témoin est suspect et tout pré­venu coupable. En publiant la photo de la sorte la police peut donc, tout en se gardant dans les textes des journaux d’affirmer la culpabilité de la personne recherchée (ce qui à l’heure actuelle jusqu’à preuve du contraire n’est pas le cas) transformer de manière en réalité dix fois plus efficace la suspicion en l’inculpation et anticiper ainsi sur le rôle de la justice. Étonnons-nous que dans ces conditions n’importe qui hésite à se "livrer" à la "justice" de son pays et a res­ter 48 heures entre les mains de notre "bonne" police. Les titres du genre "Cet homme peut être armé !!! Cet homme est dangereux !!! Wanted (l’Aurore)" absolument semblables à ceux qu’on a vu fleurir en Allemagne, outre la fonction de ce genre de titres à l’égard du grand public (appel à la déla­tion, psychose) a en outre et surtout comme but de permet­tre à l’avance à la police de tirer à vue sur tout suspect.

    2/ Les contrôles effectuées par les flics dans le mou­vement, d’abord chez tous ceux classés maos, puis plus lar­gement dans les milieux gauchistes.
    Ces contrôles ont été effectués pour la plupart non sous la forme de convocation mais en utilisant la procédure de flagrant délit. Cette procédure permet aux flics, tant qu’une affaire n’est pas aux mains de l’instruction, et ce dans le cadre de n’importe quelle affaire, qu’elle concerne ou pas les gens d’ailleurs, de pénétrer n’importe où, de perquisi­tionner et d’interroger.
    3/ La façon dont ont été menés ces interrogatoires et dont Libé s’est fait l’écho, n’est pas également sans intérêt. A côté de questions absurdes et parfois posées de façon grotesque concernant les affaires elles-mêmes dans le cadre des­quelles la police opère, ce sont des questions beaucoup plus générales sur l’activité politique des militants ou non-mili­tants interrogés qui ont été posées.
    On en a profité également pour faire des photos, alors qu’en réalité il n’y a pas flagrant délit (il ne s’agit pas d’une manif par exempte). Autrement dit, ce genre d’opération permet à la police de renouveler constamment son fichier.

    DÉFENDRE LE DROIT DE SE BATTRE

    L’enjeu du point de vue de la répression apparaît donc énorme. L’appareil utilisé a bien sûr pour objet de mettre la main sur les groupes qui effectuent de telles actions, mais il a à titre égal pour but de resserrer de façon beaucoup plus nette son contrôle permanent sur le mouvement.
    En d’autres termes, peut-on se contenter de dire que de telles actions par la répression qu’elles risquent d’entrainer sont purement et simplement une entrave au mouvement ?
    Cela nous parait impossible pour deux raisons : l’émer­gence de la violence est un fait du mouvement et n’est pas liée à tel ou tel petit groupe d’individus.
    La thèse de la stratégie de la tension a en fait pour consé­quence directe de livrer le mouvement tout entier à l’hégé­monie des réformistes tout en le maintenant sur des positions défensives face à la répression.
    Peut-on de toute manière prendre appui sur celle double polarité de la répression, sur ces modalités pour parler de provocation (version simple et policière) ou de stratégie de la tension (comme le fait Rouge ou le PS).
    Face aux états d’âme des vieilles croutes du gauchisme, pour ou contre la peine de mort, ou aux amateurs de thé­ories sur les provocateurs, nous pensons donc que les camarades qui ont mené de telles actions sont des révolution­naires authentiques. Les milices patronales sont bien réelles dans les usines et ne correspondent pas simplement au phantasmes des NAPAP ou des NAP ou etc... Le besoin de violence non plus.
    On peut donc dire que les camarades des NAPAP ont osé un certain nombre de problèmes vrais, dans le cadre une analyse politique particulière qui apparaît dans leur communiqué. Cette analyse nous semble tenir en trois points principaux : 1/ Le mouvement est bloqué ou piétine, en particulier sur le terrain des réponses violentes aux at­taques patronales et étatiques. Des initiatives militaires d’un haut niveau peuvent fonctionner comme un délit externe, et ouvrir un espace politique à un plus large débat sur la violence (voir le courrier Libé à la suite de l’affaire Tramoni) 2/ de telles initiatives peuvent servir de point de référence à la cristallisation des nouvelles forces révolutionnaires à la recherche de terrains abandonnés depuis longtemps par l’extrême-gauche officielle. 3/ Au delà des dégénérescences populistes ou moralisantes à la Geismar, une rencontre peut s’opérer entre l’héritage historique réel de la GP (potentiel de révolte, niveau d’af­frontement à l’État) et les nouvelles couches révolution­naires sur un terrain politique bien présent : les milices pa­tronales et les flic ; de tout poil existent comme le prouvent encore leurs dernières interventions (BNP, Parisien Libéré).
    De façon plus générale, les cibles choisies par les NAPAP ont toujours été des obstacles sur lesquels a buté le mouvement : obstacles militaires (CFT), obstacles écono­miques (stock tampon antigrève des 12 000 voitures de Flins), obstacles publiques aussi (Renault, entreprise natio­nalisée).

    VIOLENCE ET BESOINS DU MOUVEMENT

    Mais suffit-il qu’un noyau armé repère et abatte ces cibles pour qu’elles disparaissent en tant qu’obstacles au mouvement ? Suffit-il de juxtaposer d’un coté un discours sur les besoins et les objectifs de la classe ouvrière et de l’autre un niveau donné de violence ? Il nous parait impos­sible d’évaluer de telles analyses et une telle pratique en dehors de leurs rapports aux formes organisées du mou­vement. C’est dans ce cadre généra] seul que se mesurent les niveaux d’anticipation possible d’une initiative armée.
    Dans ce cadre plusieurs dangers apparaissent :
    1/ Le niveau de l’exécution de Tramoni, inversement pro­portionnel à son caractère d’actualité pour les "nouvelles forces révolutionnaires" a imposé dés le départ et pour toute la suite un face à face militaire avec l’appareil d’État à son plus haut niveau qui coince le mouvement dans un schéma soit de soutien démocratique anti-répression soit d’indifférence qui accentue l’isolement des NAPAP. La seule marche d’action possible étant alors la création d’autres noyaux armées indépendants du mouvement brusquement réveillés à l’idée qu’il est possible de frapper.
    2/ Le mouvement (c’est-à-dire les luttes populaires et ou­vrières, les dynamiques organisationnelles qu’elles suscitent) existent, il a ses échéances et ses points de force. Le rythme des activités des NAPAP s’impose lui comme un rythme propre de bagarre avec l’État qui ne laisse aucune place aux échéances du mouvement.
    Seul un rapport politique établi entre les structures mili­taires et le mouvement lui-même doit permettre d’accorder les échéances de ses composantes sur le terrain de la vio­lence. C’est le rapport avec les besoins exprimés par les dif­férents secteurs de lutte qui doit permettre d’éviter l’émer­gence de structures politico-militaires clandestines et iso­lées sut leur propre pratique. En d’autres termes les étu­diants, les jeunes, les chômeurs, les femmes, les ouvriers, les immigrés ont à affronter tous les jours une série de vio­lences du côté des patrons et à pratiquer mille autres formes de violence et ce n’est pas l’appel à un bras armé qui leur permettra d’affronter ce terrain dans la fac, dans l’usine, dans la société.
    Nous ne sous-estimons pas les difficultés que ce genre de problème pose et continue de poser aux instances politi­ques de l’autonomie ouvrière et prolétaire. La question du contrôle politique absolu des instances de lutte, sur le degré de violence quelles doivent déployer pour se défendre et pour consolider leur acquis, ne peut être posée et résolue en termes non-terroristes que dans la mesure où elle surgit chez les militants impliqués directement et politiquement dans les luttes. La garantie est là. C’est là un préalable à tout travail d’organisation et de renforcement des luttes sur lequel il convient d’être clair.
    3/ La sous-estimation de l’importance de ce rapport ris­que de déboucher sur une dynamique d’organisation interne qui, au même litre que les orgas classiques (trotskystes) peut confondre ses propres analyses et ses propres échéan­ces avec la réalité des forces politiques nouvelles. L’arrivée prochaine de la gauche au pouvoir risque de multiplier à l’extrême gauche ces solutions stratégiques apportées du dehors et qui ne sont que des alternatives factices.
    Dans la situation politique actuelle (l’émergence de forces nouvelles, de besoins nouveaux qui s’expriment aussi sur le terrain de la violence) des camarades peuvent penser qu’il faut un coup de tonnerre pour donner un coup de pouce à une reprise en charge plus générale de l’organisa­tion de des besoins et de leur satisfaction. Quel que soit le bien fondé de ce pari, c’est en repassant par les instances pratiques que se donne le mouvement (dans les usines, les facs, les quartiers) qu’une dynamique révolutionnaire solide et ramifiée peut se développer.
    D’où l’urgence pour nous de poser aujourd’hui le débat sur le terrain de la violence, sur l’autonomie, sur les objec­tifs du mouvement, l’organisation ; si nous ne voulons pas nous retrouver coincés sur des positions défensives face à la répression d’État.




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