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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Autonomie, violence, nouvelles réalités des luttes
{Camarades}, n°4/5, Juin 1977, p. 30-31.
Article mis en ligne le 22 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Partout, il y a des gens qui se battent, il v e aussi des gens qui se sont battus, qui par manque de perspective poli­tique. se sont arrêtés. Tous ont été confrontés aux problèmes de la violence que l’on subit de la part de l’État, qu’on doit utiliser contre lui pour réaliser les objectifs des luttes. La violence n’est pas un phénomène isolé : il y a sans cesse des luttes qui l’expriment en continuité avec des initiatives politico-militaires (NAPAP, GARi, FRI, FLNC, FLB, ETA). De toute part le besoin se fait sentir d’une riposte au terrorisme de l’État (fichage des immigrés, criminalisa­tion des drogues douces...) de quelque chose qui soit plus qu’une simple déclaration comme celle des comités de sol­dats au moment de la grève des éboueurs. Pourtant, on a peur d’en parler, ou on limite le débat à des minorités alors qu’il concerne une base très large. L’extrême-gauche offi­cielle n’est que la partie la plus réduite et la plus molle de l’iceberg révolutionnaire. Le mouvement, c’est d’abord l‘ensemble de ceux qui participent d’une manière ou d’une autre à la lutte contre l’État capitaliste. Qu’il multiplie les structures de lutte éclatées et de courte durée (comités de grève, comités de lutte...) ou qu’il investisse à l’occasion d’un affrontement des instances politiques ou syndicales préexistantes, quelles que soient les formes qu’il se donne, ce qui fait sa force permanente, c’est son autonomie d’action fondée sur ses besoins, c’est sa capacité d’initiative et de surprise rompant avec toute programmation capita­liste et tout marchandage syndical.
La crise de l’extrême-gauche n’est en rien une crise du mouvement, de sa combativité ou de ses objectifs de lutte. Ce qui est en crise et depuis plusieurs années, c’est la sinis­tre réduction politicarde opérée par les groupes après l’ex­plosion de mai 68. Ce que nous sommes de plus en plus nombreux à remettre en cause, c’est la nécessité de nous effacer devant les prétendus intérêts généraux de la société et la discipline du mini-Parti qui les incarne. Les orgas ont tenté le tour de force de mépriser nos besoins au nom du militantisme révolutionnaire tout en sabrant la violence de nos luttes au nom d’une politique responsable.
Un exemple parmi des dizaines : le mouvement étudiant d’extrême-gauche s’est cantonné dans une nième critique de la nième réforme et dans l’organisation de manifs responsables avec le PC quand c’est la condition étudiante (absence de fric, prix des restau U, contrôle par les partiels) qui étaient remises en cause et quand les AG exigeaient des ini­tiatives offensives. Leur crise a commencé le jour où nous avons compris que les masses c’est nous. D’où la richesse du mouvement, d’où l’approfondissement des remises en ques­tion et l’élargissement des terrains de lutte, d’où minage dif­fus et permanent de toute la société. Dans les usines, les luttes contre les milices patronales privées, les luttes sur le salaire malgré le plan Barre et en dehors des journées syndicales de protestation, l’absentéisme toujours galopant malgré le chantage au chômage au point que Peugeot va donner une prime à ceux qui restent au boulot, toutes les petites grèves "minoritaires" qui se heurtent au lock-out. Chez les immigrés, les luttes sur les conditions de loge­ment (Sonacotra), sur les papiers, la mobilité vers les boulots les mieux payés qui continue malgré la crise. Dans les facs, les autoréductions de restau U, la pression permanente pour vider les examens de leur sens ; et les grands mouve­ments qui se saisissent du prétexte des réformes comme d’autres utilisent l’alibi syndical pour annuler les heures de cours et de contrôle. Dans les quartiers, les luttes contre les expulsions, contre les nuisances, les notes de gaz et de télé­phone impayées, la montée de le délinquance, la création de lieux d’expression et de culture populaires. Les luttes des femmes sur l’avortement, contre le viol, pour créer des lieux de mouvement, voilà seulement quelques exemples de ce mouvement autonome, partout présent, et dont le dévelop­pement repose sur la circulation des individus ou des figures sociales : la femme qui lutte contre le viol n’accepte plus à l’usine l’inégalité des salaires, l’immigré qui se bat sur son loyer malgré la CGT devient le fer de fance des luttes d’OS, les loubards qui piquent dans un supermarché s’affrontent au SO des concerts pop, les jeunes qui se défoncent n’ont plus exactement la même assiduité au travail ni le même rapport à la promotion individuelle.
Le mouvement, c’est bien plus qu’un simple ras-le-bol, qu’un phénomène d’opinion pour édito du Monde, qu’une râlerie passagère anti-orga. C’est quelque chose qui existe politiquement régulièrement dans des lieux et des instances.
Seulement, de plus en plus, chacun dans son trip, ça veut dire aussi chacun dans son ghetto, ghetto face à la répression, dans son ghetto aussi par rapport au désir de tout changer et pas seulement de marquer quelques points ou de se ménager quelques îlots où il fait meilleur vivre. Nous sommes nombreux à penser qu’il ne suffit plus d’être des francs-tireurs, et à éprouver le besoin de lieux et de mo­ments où toutes nos forces s’additionnent ; le besoin d’aller vers quelque chose comme un camp politique commun où chaque réseau, chaque groupe, chaque bande mènera ses initiatives, prendra ses décisions sur son terrain de préoccu­pation tout en discutant et agissant avec les autres sur des terrains choisis en commun. De sorte que les initiatives communes renforcent chaque noyau et que les actions de chaque noyau élargissent l’espace de vie et de lutte de tous. Un camp qui ressemblerait à l’autonomie italienne où se re­trouvent des groupes ouvriers, des groupes féministes, des Indiens Métropolitains, un camp qui n‘a rien à voir avec un Parti où chacun perd son identité et le droit de choisir sur quoi il se bat.
Cette mise en commun est d’autant plus urgente que même si nous sommes encore assez atomisés, l’Etat, lui, nous traite tous de la même façon. A l’échelle européenne depuis quelques années, se met en place un consensus de tous les partis autour d’un certain ordre démocratique à pré­server, consensus qui veut dire contrôle accru sur les mou­vements sociaux, discrimination entre les luttes légales, syndicales et les autres, répression sur tout ce qui est en marge de ce consensus : répression sur les luttes non syndi­cales (ex. Sonacotra) et violence quotidienne sur les catégo­ries sociales qui n’acceptent pas cet accord général (contrô­les dans le métro, fichage et expulsions d’immigrés, tabas­sage des jeunes, ...). C’est pourquoi même si elle est en marge de ce consensus et contre lui, la violence n’est pas isolée, elle est une dimension quasi-nécessaire des luttes autonomes :

  • les grèves sauvages, l’occupation presque toujours quand la grève éclate,
  • l’appropriation des stocks (à Boursin récemment),
  • les luttes écologiques : Malville, Fessenheim (vol de documents secrets, attaque à la dynamite malgré le chantage au chômage technique),
  • les luttes nationales (Bretagne, Corse) ont aussi fait sauter les pylônes du consensus culturel,
  • à l’intérieur même des appareils de répression : l’armée, la prison, les fusils peuvent changer de sens.</p<

    Mais en même temps, la violence toujours liée à un degré ou à un autre, à la réalisation d’objectifs autonomes est un discriminant politique qui géne. Et elle doit s’arrêter à la porte de l’usine, c’est-à-dire de l’arête dorsale où se joue la capacité de contrôle de la gauche. Depuis deux ans, les commandos et les flics patronaux vident les usines oc­cupées sans riposte des ouvriers coincés à ce niveau par l’étau syndical. La nécessité de relancer le débat sur le vio­lence, c’est la nécessité de mettre en commun les moyens de cesser ce consensus social qui met en fiche notre vie et en miette nos espoirs.




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