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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Discussion avec "Proletari Autonomi"
{Lutte de Classe}, Janvier 1974, p. 1-7.
Article mis en ligne le 27 novembre 2013
dernière modification le 16 juin 2017

par ArchivesAutonomies

Le groupe italien "Proletari Autonomi" nous a fait parvenir un intéressant document "L’Autonomie ouvrière et l’organisation", dont nous traduisons ci-après d’importants passages [1]. Ce texte soulevant des problèmes qui nous semblent importants, c’est bien volontiers que nous avons répondu à l’invitation de ces camarades, qui nous demandaient de le commenter. Nos observations sont publiées à la suite (à noter qu’elles se réfèrent à l’ensemble du document, et pas seulement aux passages que nous publions).
Au reçu de nos commentaires, les camarades de "Proletari Autonomi" nous ont fait tenir quelques précisions que nous publions également, en attendant une réponse plus complète de leur part.
Enfin, comme élément supplémentaire d’information, nous publions un bref compte-rendu du premier numéro de "Senza Padroni", journal ouvrier de l’Alfa. Roméo, également reçu par l’entremise de "Proletari Autonomi". Y figure notamment la traduction intégrale du texte de présentation de ce nouveau journal.

L’AUTONOMIE OUVRIERE ET L’ORGANISATION [2](extraits)

Le rôle des Conseils d’Usine

L’hypothèse selon laquelle les Conseils d’Usine sont l’instrument de l’organisation de base que la classe ouvrière a su imposer en tant que l’expression de la croissance de son autonomie, nous ne la considérons pas comme exacte. Par contre il est clair que, face à la pression de la base, à la croissance et au développement de l’autonomie ouvrière, qui dans sa phase spontanéiste échappait souvent au contrôle des centres syndicaux, ceux-ci ont été obligés de concéder un modèle d’organisation plus proche de la base, qui toutefois leur donne en même temps de plus grandes possibilités de contrôle sur la base elle-même. Si on fait un bilan, depuis la constitution des Conseils jusqu’à aujourd’hui , nous ne pouvons que constater que ceux-ci sont toujours restés suffisamment contrôlés par les centres syndicaux. Ces derniers les font fonctionner lorsqu’ils sanctionnent ce que les syndicats ont décidé d’avance et les bloquent lorsqu’ils expriment la position de la base. Nous avons vu comment lors de l’élaboration de la plate-forme pour la Convention Collective des métallos, toute une série de positions avancées, qui avaient prévalu dans les plus grandes usines de Milan, ont été supprimées dans la phase finale du Congrès de Gènes.
Nous le voyons maintenant avec plus de clarté, lorsque, face à la décision des centres syndicaux de freiner la lutte, en faisant marche en arrière chaque fois que le patronat met en marche la répression, l’instrument des Conseils d’Usine reste complètement impuissant à faire passer une attitude opposée. Regarder avec religiosité les Conseils d’Usine en tant que modèle idéologique, seul point de repère pour l’organisation de la classe ouvrière, signifie en réalité, s’incliner devant l’intention des centres syndicaux d’exproprier de tout pouvoir de décision les Assemblées de travailleurs et toutes les formes d’organisation qui expriment directement la lutte de l’autonomie ouvrière. Le procès par lequel l’organisation de l’autonomie ouvrière se réalise et se développe doit être inversé : il doit partir de la capacité ouvrière de décider et de mettre en oeuvre directement les formes de lutte et les objectifs capables de battre la ligne du patronat. Il faut réduire la marge disponible pour toute médiation qui vise à émasculer l’action directe de la classe ouvrière. Ceci ne signifie pas qu’on ne doit pas tenir compte de la réalité existante des Conseils d’Usine, mais qu’il faut intervenir dans ce cadre, lorsque c’est possible, afin de faire passer la tendance exprimée par la base ouvrière. On veut cependant mettre en évidence combien serait erronée et castrante une attitude de subordination absolue de l’action ouvrière directe aux décisions des Conseils d’Usine. En fait le procès doit être inversé : c’est-à-dire que c’est l’action ouvrière directe qui doit conditionner les Conseils d’Usine et le Syndicat. Dans ce sens la création de Comités Ouvriers d’Atelier, liés entre eux dans l’usine, expression de la volonté de base, à laquelle ils doivent fournir les instruments d’action immédiate, sont un objectif fondamental en ce moment.

LOCALISME ET ORGANISATION GÉNÉRALE

La possibilité de développement des organisations autonomes capables de faire face aux nécessités exprimées par l’autonomie ouvrière, doit se baser sur les trois principes suivants :

  • 1. La gestion de la lutte dans l’usine, avec toutes ses implications, et dehors de l’usine, à travers de liaisons directes, doit être assurée par la capacité de direction ouvrière ;
  • 2. L’organisme autonome doit savoir souder, dans les objectifs, dans les aspects organisationnels, dans la ligne stratégique qui en découle, la lutte économique avec la lutte politique, refusant de reproduire la séparation typique des organisations ouvrières traditionnelles, toutes naufragées dans le réformisme, entre syndicat d’un côté et parti de l’autre ;
  • 3. L’organisme autonome doit devenir un élément central où de l’intérieur de la situation de classe et sous le contrôle direct de la direction ouvrière, on élabore et on vérifie en même temps la ligne générale qui tendra stratégiquement à s’opposer aux intentions du capital, l’attaquant sur un plan révolutionnaire.

Il est clair que, pour remplir correctement cette fonction, on doit établir des liaisons toujours plus stables entre les divers organismes autonomes, ceux de l’usine et ceux du terrain social, qui émergent de la situation de classe Cette liaison qui doit être toujours faite de façon directe et non à travers un groupe politique spécialisé dans ce sens, contribue à cette croissance réciproque qui fait, d’un côté mûrir le contenu des situations de boîte, et d’un autre côté opère une homogénéisation correcte vers une même tendance stratégique. Ce projet demandera peut-être plus de temps que les autres, mais nous sommes convaincus qu’il est possible de le concrétiser. Le procès inverse, celui des choix à priori d’une ligne stratégique définie par une structure essentiellement extérieure - caractérisant les groupes qui évitent le contrôle et la vérification de la direction ouvrière - choix parachuté sur les organismes autonomes et qui n’est que l’abstraction du procès révolutionnaire exprimée par l’autonomie ouvrière.

LUTTE ECONOMIQUE ET LUTTE POLITIQUE

La séparation que les organisations traditionnelle de la gauche, telles que le syndicat et le parti, font entre lutte économique et lutte politique, division qui comme nous l’avons vu, ouvre les portes à une intégration progressive, a été amplement critiquée par la renaissance depuis quelques années du mouvement révolutionnaire.
Cependant aujourd’hui la vieille pratique risque de se reproduire, bien que sous une forme nouvelle et plus actualisée : les groupes révolutionnaires sont porteurs de cette tendance dans la mesure où ils reproduisent la vieille logique, lorsqu’ils veulent donner aux organismes autonomes de masse un rôle plus économiste, subordonné .à la ligne politique générale de leurs groupes. La reproduction de l’ancien schéma, même sous une nouvelle forme, de la division entre lutte économique et lutte politique, tend à pousser le mouvement vers l’intégration, ou vers un nouveau type d’aventurisme, selon la tendance qui l’emporte : il y a aventurisme lorsqu’on sollicite le développement du mouvement sur une ligne essentiellement syndicaliste, opportunément masquée par un langage révolutionnaire, ligne fondée essentiellement sur un cadre légaliste, qu’il s’agit d’élargir progressivement en prenant de plus en plus de terrain au système. En réalité cette tendance a pour effet d’affoler les patrons et de les pousser à une riposte répressive très dure qui ne trouve pas le mouvement de classe, dans son ensemble, suffisamment préparé pour réagir au niveau de l’affrontement choisi par les patrons.
De même, en privilégiant la phase politique et armée au détriment du mouvement de masse, et en s’en faisant faussement l’interprête, on court le risque de précipiter la répression sur une classe inorganisée, au niveau des affrontements provoqués par les groupes révolutionnaires, eux-mêmes armés.
Dans ce sens, il est souhaitable que les organismes autonomes se placent sur une ligne qui unifie la lutte politique et la lutte économique, en prenant totalement en charge les exigences imposées par le niveau de lutte de la classe ouvrière, sur tous les terrains où elle se place, y compris celui de l’illégalité prolétarienne.

NOTES CRITIQUES SUR "L’AUTONOMIE OUVRIÈRE ET L’ORGANISATION"  [3]

Sans vouloir procéder à une analyse exhaustive du texte, nous tenons à souligner que nous sommes en accord complet avec un grand nombre des positions qui y sont prises, notamment quant à la nécessité absolue de la direction de la lutte ouvrière par les travailleurs eux-mêmes, et aussi quant aux dangers du localisme et au besoin de liaisons directes, non médiatisées par des groupes spécialisés. De même, pour prendre des exemples plus circonstanciels, nous partageons la critique faite aux conseils d’usine dans leur forme actuelle, et celle qui fait ressortir le caractère fondamentalement réformiste de l’action antifasciste, comme aussi l’insuffisance de la résistance individuelle contre l’exploitation, y compris celle qui prend la forme de l’absentéisme (encore qu’il ne faille pas sous-estimer les problèmes qu’elle créée pour la production capitaliste).
Toutefois, il nous semble que ces aspects incontestablement positifs ne découlent pas logiquement de l’orientation générale du texte, qui, faute d’avoir approfondi certains problèmes que nous considérons comme fondamentaux, reste dominée par une optique volontariste, en contradiction avec les intentions expresses des rédacteurs.
S’agissant de définir le mouvement de classe autonome par opposition aux organisations qui encadrent la classe ouvrière pour le compte du capital, on nous propose de considérer comme groupes autonomes ceux qui sont formés dans les usines par les ouvriers eux-mêmes ; les autres (groupuscules et partis) se situant "à l’extérieur". Il nous semble que ce genre de distinction purement sociologique ne présente en fait qu’un intérêt très limité. Politiquement parlant, les groupes autonomes sont ceux qui se situent dans le mouvement historique du prolétariat, dans sa lutte contre les rapports de production capitalistes, les autres étant ceux qui essaient de substituer leur propre volonté à l’activité réelle de la classe. Or c’est précisément ce qui se produit lorsqu’un groupe - formé ou non dans une usine - définit des objectifs et des formes de lutte indépendamment de l’activité réelle de la classe et des conditions matérielles de cette activité (c’est-à-dire des mouvements du capital).
Il nous semble que le texte n’échappe pas à cette déviation, dès lors qu’il recherche une stratégie et des objectifs capables par eux-mêmes de relancer la lutte ouvrière, sans se préoccuper du niveau réel de l’activité de classe au cours de la période actuelle. En fait, on ne voit pas comment les mots d’ordre mis en avant se rattachent à l’activité des ouvriers sur les lieux du travail, au niveau des luttes effectivement en cours. Quel est le niveau réel de l’autonomie ouvrière aujourd’hui en Italie ? Quelle est la nature des luttes ? Quel est l’état du capitalisme italien et mondial qui conditionne ces luttes et cette autonomie ? Aucune de ces questions n’est analysée ni même soulevée, de sorte que tout le texte plane à un niveau idéologique. Il est impossible, sur cette base, de se rendre compte si les problèmes d’organisation qui sont évoqués sont réellement ceux qui se posent aujourd’hui à la classe ouvrière italienne, ou si ce sont des questions purement abstraites qui ne préoccupent qu’une infime poignée de militants. On ne voit même pas , à vrai dire, s’il s’agit d’un programme réalisable à court terme (comme le texte le donne à penser) ou d’un projet dont l’échéance pourrait se mesurer en décennies ou en générations.
De cette faiblesse fondamentale découlent des confusions plus limitées. En particulier, on peut se demander ce que signifie au juste l’objectif du salaire garanti Il est clair qu’un salaire garanti au sens strict du terme est incompatible avec la survie du capitalisme, dans la mesure où il est la négation même de la forme marchande de la force de travail. Une lutte qui serait capable d’imposer une telle revendication serait par définition capable d’en finir avec le capitalisme, et n’aurait donc aucune raison de s’arrêter à mi-chemin. Si d’autre part il s’agit seulement de mobiliser les travailleurs sur une revendication que l’on pense capable de les toucher, bien qu’elle soit irréalisable dans l’état actuel des rapports de forces, n’est-on pas en train de retomber dans les ornières les plus classiques de la bureaucratie "révolutionnaire" ? (cf. le Programme de Transition de la 4 Internationale).
De même on voit mal où passe la ligne de démarcation entre l’aventurisme (condamné à juste titre) et la lutte sur le terrain social, qui est recommandée jusques et y compris la lutte pour un changement de gouvernement. Les conditions matérielles existent-elles aujourd’hui pour un tel débordement de l’action ouvrière hors du cadre de la production ? Nous nous permettons d’en douter, et pensons que ce n’est pas un hasard si toutes les "luttes" engagées sur ce genre de terrain ont tourné à l’avantage des organisations réformistes, comme on a pu le constater récemment à propos du logement (cf. le premier numéro de "Senza Padroni").

QUELQUES PRÉCISIONS SUR "L’AUTONOMIE OUVRIÈRE ET L’ORGANISATION"  [4]

Ces notes ne prétendent pas répondre à vos critiques, qui nécessitent une discussion plus large et plus approfondie, mais seulement mieux circonscrire certains problèmes.

  • a) Nous sommes d’accord qu’un regroupement autonome est celui qui "se situe dans le mouvement historique du prolétariat", la question est de savoir comment il le fait. A notre avis, il le fait en se plaçant sur le terrain de l’auto-organisation de la classe dans le processus de l’attaque contre le travail salarié et le commandement capitaliste. C’est cela seul, en dernière analyse, qui définit un organisme autonome (cf. "L’autonomie prolétarienne et les organismes autonomes" ? [5]).
  • b) Il est donc évident que même lorsque, comme dans la phase actuelle, les problèmes de l’autonomie ouvrière sont traités par "une infime poignée de militants", ils ne sont pas pour autant dépourvus d’intérêt. En outre, cela ne diminue en rien la nécessité de tenter de généraliser ces problèmes à la masse des prolétaires ; notre but actuel est avant tout d’approfondir des problèmes, sans prétendre représenter quelqu’un d’autre que nous-mêmes, ce qui d’ailleurs va de soi.
  • c) De ce point de vue l’objectif du "salaire garanti" est, comme le dit le texte, la forme (discutable en tant que telle) qui englobe toute une série de luttes contre le commandement capitaliste. D’ailleurs, mise à part la clarté du terme, le texte précise que ce qui compte, c’est la capacité des organismes autonomes à insérer leur intervention dans les luttes réelles, et non certes à lancer un slogan.
  • d) De la lutte contre le gouvernement il est dit, en une critique implicite de la théorie et de la pratique groupusculaires, qu’elle n’a de sens que comme sous-produit de l’affrontement sur le terrain social.
  • e) En ce qui concerne l’aventurisme, il est clair que la délimitation ne peut pas titre définie dans l’abstrait, mais seulement en rapport avec le niveau de l’affrontement social et de la direction des luttes par les ouvriers eux-mêmes. Ceci signifie concrètement que la seule violence justifiée est celle qui par son objectif et ses méthodes se place au sein du mouvement d’auto-émancipation du prolétariat.