Introduction à l’édition anglaise

{Le pouvoir des femmes et la subversion sociale}, Librairie Adversaire, s.d., p. 13-39.
vendredi 11 avril 2014
par  ArchivesAutonomies

Les deux articles qui suivent ont été écrits à 19 ans et à 10 000 kilomètres de distance.
Le premier, "Les femmes et la Subversion Sociale", est une production du nouveau mouvement des fem­mes en Italie. C’est une contribution majeure à la question que pose l’existence d’un mouvement inter­national des femmes en pleine croissance : quel est le rapport des femmes au capital, et quel type de lutte pouvons-nous effectivement mener pour l’anéantir ?
Il nous faut ajouter très vite que cela ne revient pas à demander : quelles concessions pouvons-nous arra­cher à l’ennemi ? - bien que ce soit lié. Poser la pre­mière question, c’est considérer que nous vaincrons ; poser la seconde, c’est calculer ce que nous pouvons sauver de la débâcle de la défaite. Mais dans la lutte pour la victoire, il y a beaucoup à gagner en cours de route.
Jusqu’à maintenant, le mouvement des femmes a dû se définir sans l’aide d’aucun héritage sérieux de critique marxiste du rapport des femmes au plan ca­pitaliste de développement et de sous-développement. C’était tout le contraire. Nous avions hérité d’un concept déformé et réformiste du capital lui-même, considéré comme une série de choses que no­tre lutte visait à planifier et contrôler, plutôt que comme un rapport social que notre lutte tend à dé­truire [1]. En négligeant cet héritage, ou bien parce qu’il lui faisait défaut, notre mouvement explora l’expérience féminine à partir de ce que, personnellement, nous la savions être. C’est ainsi que, pour la première fois, à niveau de masse, nous avons été à même de décrire avec une pénétration profonde et une précision aiguë la dégradation subie par les fem­mes, et la façon dont notre personnalité est façon­née par des forces qui veulent nous faire accepter cette dégradation, nous faire accepter d’être des vic-times paisibles et impuissantes. A partir de ces dé­couvertes, deux tendances politiques distinctes se sont dégagées, en apparence à deux pôles placés à l’extrême opposé dans le spectre politique révolutionnaire, à l’intérieur du mouvement des femmes.
Parmi celles qui ont insisté sur le fait que la caste, et non la classe, était fondamentale, des femmes ont affirmé que ce qu’elles appellent une "analyse économique" ne pouvait embrasser l’oppression physi­que et psychologique des femmes pas plus qu’une lutte politique n’y pouvait mettre fin. Elles rejettent la lutte politique révolutionnaire. Le capital est im­moral, il a besoin de réformes et devrait être aban­donné, disent-elles (donnant par là à entendre que les réformes sont une obligation morale, réformes constituant elles-mêmes une transition paisible, et surtout non-violente, au "socialisme"), mais ce n’est pas là le seul ennemi. Nous devons d’abord changer les hommes et/ou nous changer nous-mêmes. De sor­te que ce n’est pas seulement la lutte politique qui est rejetée ; avec elle est rejetée la libération de la masse des femmes qui sont trop prises par leur tra­vail, qui ont trop à s’occuper des autres pour recher­cher une solution personnelle.
Les directions possibles que pourra prendre cette politique à l’avenir peuvent être diverses, principale­ment parce que ce point de vue prend des formes di­verses en rapport avec le statut social des femmes qui le défendent. Ce genre de club d’élite peut rester re­plié sur soi et isolé - inoffensif, sauf qu’en général il discrédite le mouvement. Ou bien il peut être une pépi­nière de ces figures dirigistes en chaque domaine : la classe au pouvoir les recherche pour accomplir pour elle des fonctions de direction sur les femmes rebelles et - bénie soit l’égalité ! - sur les hommes rebelles aussi [2]. A ce propos, il faut ajouter que l’ambition et l’esprit de compétition qui, jusqu’à maintenant, ont été identifiés avec les hommes principalement, font partie intégrante de cette participation aux aspects marginaux du pouvoir.
Mais l’histoire, passée et future, n’est pas simple. Nous devons constater que quelques-unes des décou­vertes les plus pénétrantes du mouvement et, en fait, son autonomie, sont venues de femmes qui ont com­mencé par se fonder sur le refus de la classe et de la lutte de classe. La tâche du mouvement est mainte­nant de développer une stratégie politique fondée sur ces découvertes et reposant sur cette autonomie.
La plupart de celles qui ont insisté sur le fait que la classe et non la caste était fondamentale, ont été tout aussi incapables de traduire nos observations psychologiques en une action politique autonome et révolutionnaire. Au lieu de cela, si l’on part d’une définition masculine de la classe, la libération des femmes se trouve réduite à l’égalité salariale, et à un Welfare State plus “juste” et plus efficace [3]. Pour ces femmes, le capital est l’ennemi principal, mais parce qu’il est arriéré, non parce qu’il existe. Elles ne visent pas à détruire le rapport social capitaliste, mais seulement à organiser ce rapport de façon plus rationnelle (la gauche extra-parlementaire en Italie qualifierait cette position de "socialiste" pour la dis­tinguer d’une position révolutionnaire). Ce que la ra­tionalisation capitaliste ne résoud pas - le salaire égal, davantage et de meilleures crèches, davantage et de meilleurs emplois, etc... — elles l’appellent "oppression" : oppression qui, comme Topsy, la pe­tite esclave orpheline qui n’a jamais connu ses pa­rents, "a simplement grandi toute seule". L’oppres­sion, détachée des rapports matériels, est un problè­me de "conscience" - en l’occurrence de psycholo­gie, sous le travesti d’un jargon politique. Et ainsi on a utilisé "l’analyse de classe" pour miner l’autonomie et limiter l’ampleur de l’attaque du mouvement.
La nature libérale de ces deux tendances, fonda­mentalement semblables, qui veulent gérer rationnel­lement la "société" pour éliminer "l’oppression", ne se manifeste pas d’ordinaire, jusqu’à ce qu’on voie ces femmes dites "politiques" et ces femmes "non- politiques" se réunir pour avancer des objectifs con­crets, ou plus souvent pour s’opposer aux actions ré­volutionnaires. La plupart d’entre nous dans le mouve­ment n’appartiennent à aucune de ces deux tendan­ces, mais ont passé de durs moments à frayer leur route entre elles. On nous demandait des deux côtés "Etes-vous féministe, ou politique ?"
Les femmes "politiques" qui parlent de classe sont faciles à identifier. Ce sont les femmes dans le mou­vement féministe dont la fidélité ne va pas d’abord au mouvement des femmes, mais aux organisations de la gauche sous domination masculine. Une fois que stra­tégie et action partent d’une source extérieure au mouvement, on mesure la lutte des femmes par le degré auquel on pense qu’elle affectera les hommes, appelés par ailleurs "les ouvriers", et on mesure la conscience des femmes selon que leurs formes de lutte adoptent les formes traditionnellement utilisées par les hommes.
Les femmes "politiques" voient les autres, nous, comme non-politiques, et nous avons été amenées à nous regrouper pour nous protéger. Cela a caché et mi­nimisé nos vraies divergences politiques. Maintenant celles-ci commencent à se faire sentir. Mais ce sont les groupes qui se donnent le nom de Groupe de Psycho­logie (je ne parle pas ici des groupes de prise de con­science) qui tendent à exprimer la politique de caste de la façon la plus cohérente [4]. Mais de quelque bord qu’elles soient, voir les femmes comme caste et caste seulement constitue une ligne politique distincte qui trouve son expression politique et organisationnelle chaque fois qu’on discute d’action. Dans la période d’intense activité de la part de la classe ouvrière qui s’annonce, étant donné que nous sommes contraintes de créer notre propre structure politique, rejetant les théories de seconde main des mouvements socialistes sous domination masculine, la pré-éminence de la caste sera posée comme alternative et nous devrons aussi la confronter et la rejeter. C’est sur cette seule base que la nouvelle politique inhérente à l’autono­mie pourra trouver sa propre expression et ses forces.
Ce procès de développement n’est pas unique et propre au mouvement des femmes. Le Mouvement Noir aux U.S.A. (et ailleurs) adopta aussi au départ ce qui parut être une position de caste, par opposi­tion au racisme des groupes blancs à domination mas­culine. Les intellectuels d’Harlem et Malcolm X., ce grand révolutionnaire, étaient tous des "nationa­listes", tous semblaient mettre la couleur au-des­sus de la classe, quand la gauche blanche en était en­core à chanter des variations sur les thèmes "Noirs et Blancs unis pour le combat" ou "Les noirs et la classe ouvrière doivent se rejoindre". La classe ou­vrière noire fut à même, à travers ce "nationalisme", de redéfinir la classe : Noirs et Classe ouvrière étaient synonymes à une majorité écrasante (il n’y avait aucun groupe dont le terme classe ouvrière fût autant le synonyme - sauf peut-être les femmes) ; les objec­tifs des noirs et les formes de lutte des noirs étaient les objectifs de la classe ouvrière les plus amples, et la lutte de la classe ouvrière la plus efficace. Ils furent capables d’attirer à eux les meilleurs éléments parmi les intellectuels qui voyaient la persécution qu’ils su­bissaient en tant que Noirs - en tant que caste - en­racinée dans l’exploitation des ouvriers noirs. Ces intel­lectuels qui furent pris dans le mouvement nationaliste après que la classe Tait dépassé voyaient la race en termes de plus en plus individuels, et fournirent la mare où le State Department put alors pêcher le poisson du "to- kenisme" [5] - nommant un Noir au poste de Conseil­ler Présidentiel Principal pour la réalisation du plan de destruction des taudis, par exemple - et le person­nel d’une nouvelle technocratie plus intégrée. De la même manière, les femmes pour lesquelles la caste est la question fondamentale feront la transition au féminisme révolutionnaire fondé sur une nouvelle dé­finition de la classe, ou bien seront intégrées à la struc­ture de pouvoir masculine blanche.
Mais les femmes “marxistes”, comme le disait une femme du mouvement à la Nouvelle Orléans, "ne sont que des marxistes hommes à la traîne". La lutte, telle qu’elles la voient, n’est pas qualitativement différente de celle que le mouvement ouvrier organisé sous ges­tion masculine a toujours recommandée aux femmes, sauf qu’il se trouve être à présent un appendice de la "lutte générale", quelque chose qui s’appelle "libéra­tion des femmes" ou "lutte des femmes", et qui est formulé par les femmes elles-mêmes.
Par "lutte générale", je veux désigner la lutte de classe. Mais il n’est rien dans le capitalisme qui ne soit capitaliste, donc qui ne fasse partie de la lutte de classe. Les questions sont : a) les femmes sont-elles - lorsqu’elles sont des ouvrières salariées - des auxi­liaires du capitalisme (comme on l’a considéré), et par là des auxiliaires d’une lutte contre le capitalisme plus fondamentale, plus générale ? et b) a-t-il jamais pu exister quelque chose de “général” qui ait si long­temps exclu tant de femmes ?
Rejetant d’une part la subordination de la classe au féminisme, et de l’autre la subordination du fémi­nisme à la classe, M.-R. Dalla Costa a confronté ce qui (à notre grande honte) est passé pour le Marxisme, avec l’expérience féminine que nous avons explorée, que nous avons formulée au prix d’une lutte. Le résul­tat a été la traduction de ces observations sur le plan psychologique en une critique de l’économie politique de l’exploitation des femmes, la base théorique pour une lutte des femmes autonome et révolutionnaire. A par­tir de ce que nous savons du comment on nous dé­grade, elle aborde la question du pourquoi avec une profondeur qui, pour autant que je sache, n’a jamais été atteinte auparavant.
Une des grandes choses que fit Marx fut de mon­trer que les rapports sociaux spécifiques entre les gens dans la production des biens nécessaires à la vie, rap­ports qui apparaissent sans répondre à un plan con­scient, "derrière le dos des individus" (Menschen, habi­tuellement traduit auparavant par Hommes) distin­guent une société d’une autre. Autrement dit, dans la société de classe, la forme du rapport entre les gens, à travers lequel la classe dirigeante s’approprie le tra­vail des exploités, est unique à chaque époque de l’his­toire, et tous les autres rapports sociaux de la société, qui commencent avec la famille et comprennent toute autre institution, reflètent cette forme.
Pour Marx, l’histoire était un procès de lutte des exploités, qui harcèlent sans arrêt sur de longues pé­riodes et, par de soudains sauts révolutionnaires, trans­forment la base des rapports sociaux de production, et toutes les institutions qui en sont l’expression. La famille, alors, constituait l’unité biologique de base dont la forme varie d’une société à l’autre en rapport directe avec le mode de production. Selon Marx, la famille, même avant la société de classes, avait pour pivot la figure subordonnée de la femme ; la société de classes était elle-même une extension des rapports entre les hommes d’une part, les femmes et les enfants de l’autre, c’est-à-dire une extension du commandement de l’homme sur le travail de sa femme et de ses enfants. Le mouvement des fem­mes a fait une analyse plus détaillée de la famille capitaliste. Après avoir décrit comment on condi­tionne les femmes à être subordonnées aux hom­mes, il a décrit la famille comme une institution où, dès la naissance, les jeunes sont soumis à une répression visant à leur faire accepter la discipline des rapports capitalistes - discipline qui, en termes marxistes, commence par la discipline du travail capi­taliste. D’autres femmes ont identifié la famille comme le centre de consommation, et d’autres encore ont montré que les ménagères constituent une réserve ca­chée de force de travail : des femmes "sans emploi" travaillent derrière les portes closes de leurs maisons, pour en ressortir à l’appel du capital lorsqu’il a besoin d’elles ailleurs.
L’article de M.-R. Dalla Costa affirme tout ce qui précède, mais place ces données sur une autre base : la famille sous le capitalisme est un centre de condi­tionnement, de consommation, une réserve de main-d’oeuvre : mais essentiellement un centre de produc­tion sociale. Auparavant, quand les prétendus marxis­tes disaient que la famille capitaliste ne produisait pas pour le capitalisme, ne participait pas à la production sociale [6], il s’en suivait qu’ils répudiaient le pouvoir social potentiel des femmes. Ou plutôt, considérant que les femmes au foyer ne pouvaient avoir de pou­voir social, ils étaient dans l’incapacité de voir que les femmes au foyer produisaient. Si votre fonction pro­ductive est vitale pour le capitalisme, le refus de pro­duire, le refus du travail est un levier fondamental de pouvoir social.
L’analyse de la production capitaliste faite par Marx n’était pas une méditation sur la façon dont "marchait" la machine sociale ; c’était un outil pour trouver comment la détruire, pour trouver les forces sociales qui, exploitées par le capital, étaient subversives par rapport à lui. C’était donc parce qu’il recher­chait les forces qui, inévitablement, renverseraient le capital, qu’il put décrire les rapports sociaux du capital, qui sont gros de la subversion de la classe ouvrière. Et c’est parce que M.-R. Dalla Costa recherchait, par­mi ces forces, le levier de pouvoir social que sont les femmes, qu’elle a pu découvrir que même lorsque les femmes ne travaillent pas hors de leur foyer, elles sont des productrices dont la fonction est vitale. Cette mar­chandise qu’elles produisent, à la différence des au­tres marchandises, est unique pour le capital : c’est l’être humain vivant, "le travailleur lui-même".
La manière spéciale dont le capital s’approprie le travail consiste à payer à l’ouvrier un salaire suffisant pour se maintenir en vie (plus ou moins) et reproduire d’autres ouvriers. Mais l’ouvrier doit produire davan­tage de marchandises que ce que représente son sa­laire. Le sur-travail non payé, c’est ce que le capita­liste cherche à accumuler, et ce qui lui confère un pouvoir croissant sur un nombre croissant d’ouvriers : il paie une partie du travail pour obtenir le reste gra­tuitement, de façon à pouvoir commander plus de tra­vail et obtenir même davantage de travail gratuit, et ceci à l’infini - jusqu’à ce que nous l’arrêtions. Il achète, avec les salaires, le droit d’utiliser la seule chose que l’ouvrier ait à vendre, sa capacité de travail­ler. Le rapport social spécifique qu’est le capital, c’est alors le rapport du salaire. Et ce rapport du salaire ne peut exister que lorsque la capacité de travailler de­vient un produit susceptible de se vendre. Marx ap­pelle ce produit force de travail. C’est une étrange marchandise, car ce n’est pas une chose. La capacité de travail réside seulement dans un être humain dont la vie se consume dans le procès de production. Il faut d’abord qu’un sein le porte neuf mois, il faut le nour­rir, l’habiller et le former ; puis, quand il travaille, son lit doit être fait, son plancher balayé, son casse-croûte préparé, sa sexualité non pas satisfaite mais calmée, son dîner prêt quand il rentre chez lui, même s’il est huit heures du matin à son retour de l’équipe de nuit. C’est ainsi qu’est produite et reproduite la force de travail quand chaque jour elle se consume à l’usine ou au bureau. Décrire cette production et reproduction de base, cfest décrire le travail des femmes.
Par suite, la communauté n’est pas une aire de li­berté et de loisir à côté de l’usine, où il se trouve par chance des femmes qui sont réduites à la fonction dégradante de domestiques personnelles des hommes. La communauté est l’autre moitié de l’organisation capitaliste, l’autre aire d’exploitation capitaliste dis­simulée, l’autre source, masquée, de sur-travail. [7] Elle est de plus en plus enrégimentée comme une usine, c’est ce que Maria-Rosa appelle l’usine sociale, où le coût et la nature des transports, du logement, de l’asssis- tance médicale, de l’éducation, de la police, sont tout au-tant de points de lutte [8] et le pivot de cette usine so­ciale, c’est la femme à la maison produisant la force de travail comme marchandise, et sa lutte pour ne pas la produire. Les objectifs du mouvement des femmes révèlent alors une nouvelle signification plus subver­sive. Quand nous disons, par exemple, que nous vou­lons disposer de nos propres personnes, nous ouvrons la lutte contre la domination du capital qui a trans­formé nos organes de reproduction, au même titre que nos bras et nos jambes, en instruments d’accumula­tion de sur-travail ; qui a transformé nos rapports avec les hommes, avec nos enfants, et jusqu’au fait même de mettre au monde ces derniers, en travail productif en vue de cette accumulation.
Le second document, La place de la femme, publié à l’origine comme un pamphlet séparé, provient des Etats-Unis. Il a été écrit en 1952, à l’apogée de la guerre froide, à Los Angeles, alors que l’immigration des jeunes travailleurs, hommes et femmes, avait pris des dimensions bibliques [9]. Bien qu’il porte mon nom, il n’était que l’expression de ce que les femmes, mé­nagères et ouvrières d’usine, éprouvaient et connais­saient en tant qu’immigrantes venant du Sud et de l’Est, à destination de l’Ouest fabuleux.
Même alors, il était déjà clair que travailler hors de la maison ne donnait pas davantage d’attrait à la be­sogne du ménage, ni ne nous libérait de la responsa­bilité du travail domestique quand il était partagé. Il était pareillement clair que la perspective de passer sa vie à emballer du chocolat, ou à bobiner des transfor­mateurs, ou à raccorder des fils de téléviseurs, était plus que nous ne pouvions supporter. Nous avons re­jeté les deux types de travail, et combattu les deux. Par exemple, à cette époque, un homme aurait encore fait rire ses amis s’ils l’avaient vu affublé d’un tablier pour faire la vaisselle. Nous avons changé cela.
Sans aucun doute, le courage de lutter pour ces changements venait directement de cette paie que nous gagnions au prix d’un travail que nous haïssions tant. Mais en dépit de notre haine pour ce travail, il procurait à la plupart d’entre nous la première occa­sion d’une expérience sociale indépendante rompant avec l’isolement de la maison. Après l’entrée en masse des femmes dans l’industrie au cours de la seconde guerre mondiale, et leur expulsion brutale entre 1945 et 1947, à partir de 1947, à mesure qu’on avait à nou­veau besoin de nous, nous sommes revenues dans l’usine et, avec la guerre de Corée (1949), en nombre croissant. Pour toutes les raisons qui sont soulignées dans le pamphlet, nous voulions de l’argent, et nous ne voyions pas d’autre solution que de réclamer un emploi.
Nous étions des immigrantes venues des zones in­dustrielles, agricoles, ou minières : cela nous mettait en situation de plus grande dépendance à l’égard de la paie, puisque nous n’avions pas d’autre recours pos­sible que nous-mêmes. Mais cela nous donnait aussi un avantage. Dans les nouvelles industries d’aviation et d’électronique de Los Angeles, outre les métiers traditionnellement dévolus aux femmes, - par exem­ple les industries alimentaires et la confection -, nous avons réussi (nous : plutôt les femmes blanches que les noires, qui se voyaient largement refuser, à cette époque, les emplois comportant un salaire plus élevé, c’est-à-dire un salaire permettant de vivre) à acquérir une nouvelle liberté d’action. Nous échappions à la tutelle des pères et mères restés à l’Est et dans le Sud. Les syndicats, formés dans l’Est depuis des années, au cours d’une âpre lutte, négociaient, au moment où ils furent importés à l’Ouest, des augmentations de 10 cents par an, et constituaient une partie de l’ap­pareil disciplinaire auquel nous étions confrontées sur la chaîne de montage, et que nous financions par de fortes cotisations prélevées directement sur nos salai­res avant même que nous ayons vu la couleur de notre argent. Les autres formes traditionnelles d’organisa­tion "politique", ou bien n’existaient pas, ou bien étaient inconcevables, et la plupart d’entre nous les ignoraient. Bref, pour nous la coupure avec le passé était nette.
Dans le mouvement des femmes à la fin des années 60, l’énergie de celles qui refusaient les vieilles formes de "protection", ou ne les avaient jamais connues, trouva en fin de compte sa formulation massive. Pour­tant vingt ans plus tôt, dans l’absence de préjugés de notre confrontation (directe ou par l’intermédiaire des hommes) avec le capital, nous frayions notre voie à travers ce qui était de plus en plus devenu une ex­périence internationale. Telle était pour nous la leçon de cette expérience : un second travail hors du foyer, c’est un second patron qui se superpose au premier ; le premier travail de la femme consiste à reproduire la force de travail des autres, son second travail à re­produire et vendre la sienne. Aussi sa lutte dans la fa­mille et l’usine, organisateurs communs de son travail, du travail de son mari et du futur travail de ses en­fants, est-elle une seule et même lutte. L’unité même, en une personne, des deux aspects divisés de la pro­duction capitaliste, présuppose non seulement une nouvelle perspective de lutte, mais une appréciation tout à fait nouvelle du poids et de l’élément décisif que représentent les femmes dans cette lutte.
Ce sont là les thèmes de l’article de M.-R. Dalla Costa. Ce qui était posé par ces femmes-au-foyer et femmes-à-l’usine taxées de "réactionnaires" ou de "rétrogrades", ou au mieux de "non-politiques", il y a vingt ans aux Etats-Unis, est repris par une femme en Italie qui l’utilise comme point de départ pour rétablir la théorie marxiste et ré-orienter la lutte. Ce développement théorique apparaît en même temps qu’un niveau entièrement neuf de la lutte que les femmes sont en train de mener à l’échelle internatio­nale. Niveau de lutte dont il est l’expression, niveau de lutte qui l’exige.
"Nous venons de loin, baby !" [10].
Ce n’est pas un hasard si l’article de M.-R. Dalla Costa vient d’Italie. Avant tout, parce que si peu de femmes en Italie travaillent hors de leur foyer, la po­sition de la ménagère semble bloquée, et la femme au foyer ne retire que peu de pouvoir du fait que ses voi­sines travaillent hors de la maison. A cet égard, la si­tuation de la ménagère italienne est plus proche de celle de la femme de Los Angeles évoquée dans "La place de la femme" que de celle de cette même femme aujourd’hui. Si bien qu’il est impossible d’avoir un mouvement féministe en Italie qui ne prenne pour base les femmes au foyer.
En même temps, le fait qu’ailleurs des millions de femmes sortent aujourd’hui de chez elles pour pren­dre un travail, et soient engagées là dans une lutte sur de nouveaux objectifs, met à nu la rigidité de la situa­tion et ouvre des possibilités que la femme de Los An­geles ne pouvait envisager il y a vingt ans : la ména­gère, en Italie ou ailleurs, peut, pour sortir de son foyer, chercher une alternative à l’exploitation di­recte à l’usine ou au bureau. Seule, dans le ghetto ca­tholique italien, elle ne peut échapper au piège qu’en réclamant pour elle la création d’emplois. Mais parce qu’elle participe à une lutte internationale, elle peut commencer à refuser, comme d’autres femmes le font aujourd’hui, de passer du sous-développement capi­taliste à sa libération à travers le développement ca­pitaliste. Des femmes munies d’une paie, dans les pays industrialisés comme dans le Tiers-Monde, en refusant d’être des femmes-pour-la-maison ou des femmes-pour-l’usine, posent une alternative nouvelle pour elles-mêmes.
Mariarosa écrit : "Le capital lui-même a cherché et cherche à utiliser cette même poussée qui a donné naissance au mouvement - le refus, par des millions de femmes, de la place traditionnelle de la femme - pour recomposer la force de travail en y incorporant les femmes en nombre croissant. Le mouvement ne peut se développer qu’en opposition à ce plan... C’est là, en dernière analyse, la ligne de démarcation entre politique réformiste et politique révolutionnai­re à l’intérieur du mouvement des femmes" (voir page 95).
Jusqu’à présent, une femme qui avait besoin de rompre son isolement et de trouver l’autonomie ne pouvait se procurer cela que dans une alternative éco­nomique à l’intérieur du plan capitaliste. La lutte des femmes aujourd’hui pose la lutte elle-même comme seule alternative, et par elle la destruction du plan ca­pitaliste. En Angleterre, la force motrice de cette lut­te réside dans le combat des "mères sans soutien" (Unsupported Mothers, qui vivent de l’allocation que leur verse la Sécurité Sociale) pour un revenu garanti ; aux Etats-Unis, dans la revendication de la "Welfare Mother" d’un salaire décent, et dans son refus des emplois qui lui sont offerts par l’Etat. La réponse de l’Etat, dans les deux pays, montre quel danger représente, à ses yeux, cette nouvelle base de la lutte, quel danger représentent les femmes qui quittent leur foyer non pour prendre un autre travail, mais pour former un piquet de grève, faire un meeting ou briser les vitres des bureaux de la Sécurité Sociale.
A travers un mouvement international "qui, par sa nature même, est lutte", le pouvoir que représente le salaire féminin est mis à la disposition de la femme sans salaire de façon qu’elle puisse reconnaître et faire usage de ce pouvoir qui lui a été jusqu’à mainte­nant caché.
La seconde raison pour laquelle cette orientation trouve son expression en Italie, c’est qu’à un autre ni­veau l’histoire des luttes ouvrières y est unique. La classe ouvrière a derrière elle l’occupation des usines au début des années 20, la défaite infligée par le capi­tal dans sa version fasciste, puis une résistance armée, souterraine, qui s’est opposée à lui. (J’espère à présent qu’il n’est pas besoin d’ajouter que c’était là un mouvement d’hommes et de femmes, encore qu’il vaille la peine de noter que nous ne pouvons imaginer quelle en aurait été l’issue si les femmes avaient joué non seulement un plus grand rôle, mais un rôle différent quand les ouvriers occupèrent les usines par exemple). Dans les années de l’après-guerre, les ouvriers de l’Ita­lie méridionale vinrent grossir ses rangs : émigrant d’une zone de sous-développement, ils n’avaient pas connu la discipline du travail salarié et se révol­taient contre elle. En 1969, cette classe ouvrière fut capable, par sa lutte, d’orienter vers elle un mouvement étudiant de masse, et de créer une gauche extra­parlementaire qui, reflet de cette histoire, n’a pas son pareil en Europe.
Cette gauche extra-parlementaire n’a pas intégré les femmes, comme force autonome, dans sa perspective politique, et elle est dominée par une arrogance mas­culine qu’encourage le catholicisme. Mais elle se con­centre sur la classe telle qu’elle la conçoit, en dépit du jargon politique qu’elle a emprunté, tout en s’en sé­parant, à l’idéologie de gauche - eurocentrique et in­tellectuelle - qui domine en Europe ; et surtout, ses membres progressent et s’engagent dans Vaction offen­sive directe.
L’une des prémisses dominantes de l’idéologie eu­ropéenne avec laquelle la gauche italienne a rompu, c’est que la classe ouvrière des Etats-Unis - et pas seu­lement les femmes de l’espèce est "rétrograde". Aux yeux de la gauche européenne, le Mouvement Noir était un accident exotique de l’histoire, externe à la classe, et le niveau de vie des couches les plus puis­santes de la classe ouvrière était un don du capital, non le fruit d’une lutte âpre et violente. Ce qui n’était pas européen, même quand il venait de Blancs, n’était pas tout à fait “civilisé”. Ce racisme est antérieur à la traite des esclaves et a alimenté les conquêtes des états impériaux depuis 1492.
C’est par opposition à cet arrière-pan que Maria- Rosa Dalla Costa a choisi "La place de la femme" pour le publier en Italie à côté de son propre essai, comme l’expression de la lutte révolutionnaire quo­tidienne menée 20 ans plus tôt par celles que la gau­che européenne et américaine, pareillement composée d’intellectuels, avait tournées en dérision. M.-R. Dalla Costa voit dans la lutte de classe aux Etats-Unis l’ex­pression la plus puissante de la classe au niveau interna­tional ; elle voit la classe en tant qu’elle est interna­tionale : il est clair que les pays industrialisés et le Tiers-Monde font tous deux partie intégrante de sa conception de la lutte.
Nous avons donc là les débuts d’une nouvelle ana­lyse de ce qu’est la classe ouvrière. On a considéré que c’était seulement l’ouvrier salarié. M.-R. Dalla Costa n’est pas d’accord. Le rapport social qui lie le salarié au sans-salaire - la famille - est partie inté­grante du rapport social qu’est le capital lui-même - le rapport du salaire. Si ces deux rapports font partie intégrante de la structure du capital, alors la lutte contre l’un est interdépendante de la lutte contre l’au­tre.
Une analyse de classe fondée sur la structure de l’exploitation et le niveau de l’antagonisme à l’inté­rieur de cette structure est à même d’évaluer au jour le jour la lutte des femmes, telle qu’elle continue à se développer, d’après ses causes et ses effets, plutôt qu’en fonction de l’idée qu’un autre s’est fait de ce que devrait être notre "conscience politique".
Au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (et probable­ment dans d’autres pays occidentaux) le mouvement des femmes a dû rejeter le refus de la gauche blanche de considérer toute autre aire de lutte que l’usine de la métropole.
En Italie, le mouvement des femmes, tandis qu’il travaille à dégager son propre mode d’existence auto­nome en opposition à la gauche et au mouvement étu­diant se confronte [11] à un terrain que ces derniers avaient apparemment investi : comment organiser la lutte au niveau social. Ce qu’ils proposaient pour la lutte dans la communauté se trouve être seulement une extension mécanique, et une projection de la lutte d’usine : l’ouvrier masculin continuait à en être le protagoniste central. M. Dalla Costa considère com­me niveau social, premièrement la communauté, et avant tout le foyer, et par conséquent considère la femme comme la figure centrale de la subversion dans la communauté. Vues sous cet angle, les femmes consti­tuent la contradiction à l’intérieur de tous les cadres politiques antérieurs qui avaient pour fondement l’ou­vrier masculin dans l’industrie [12]. Une fois la commu­nauté identifiée comme centre productif, et donc centre de subversion, c’est l’ensemble de la perspec­tive de lutte généralisée et d’organisation révolution­naire qui se trouve ré-ouverte [13].
Le type d’action et d’organisation qui, avec l’héri­tage de lutte de la classe ouvrière italienne, peut naî­tre d’un nouveau mouvement de classe et de caste, de femmes cette fois, enfin, au coeur de l’Eglise catho­lique, est lié à l’élargissement des possibilités de notre propre lutte dans chaque pays où peut exister notre mouvement international.

Power to the sisters, and therefore to the class

Selma James, Padoue, 27 juillet 1972


[1Wakefield découvrit dans les colonies que la posses­sion d’argent, de machines et d’autres moyens de production ne fait point d’un homme un capitaliste, à moins d’un certain complément, qui est l’ouvrier salarié et, en un mot, un autre homme forcé de se vendre volontairement. Il découvrit aussi qu’au lieu d’être une chose, le capital est un rapport social en­tre les personnes, lequel rapport s’établit par l’intermédiaire des choses. M. Peel, nous raconte-t-il d’un ton lamentable, emporta avec lui d’Angleterre pour Swan River, Nouvelle-Hollande, des vivres et des moyens de production d’une va­leur de 50 000 livres sterling. M. Peel eut en outre la prévoyan­ce d’emmener trois mille individus de la classe ouvrière, hom­mes, femmes et enfants. Une fois arrivé à destination, "M. Peel resta sans un domestique pour faire son lit et lui puiser de l’eau à la rivière". Infortuné M. Peel qui avait tout prévu : il n’avait oublié que d’exporter au Swan River les rapports de produc­tion anglais.” (K. MARX, Le Capital, Livre I, Ed. Sociales, T. III, page 207, Paris, 1950) (C’est nous qui soulignons.)

[2Le Financial Times du 9 mars 1971 suggère que nombre de capitalistes laissent passer l’occasion "d’utiliser" les femmes pouvant occuper les postes de cadres moyens En tant que "marginaux reconnaissants", les femmes n’abaisseraient pas seulement la structure salariale, "tout au moins au début", mais seraient "la source d’une énergie et d’une vitalité nouvelles" avec lesquelles duruger le reste d’entre nous.

[3Si cela semble plus une affirmation extrême, regardez les objectifs sur lesquels nous avons fait la marche de 1971 en Angleterre : salaire égal, garde gratuite des enfants 24 heures sur 24, possibilités égales de formation, liberté du contrôle des naissances et avortement sur demande. Intégrés à une lutte plus large, certains d’entre eux sont essentiels. Mais ainsi présentés, ils acceptent que nous n’ayons pas les enfants que nous ne sommes pas assez riches pour élever ; c’est pour les enfants que nous pouvons assumer financièrement qu’ils réclament à l’État des facilités de garde jusqu’à 24 heures par jours ; et ils revendiquent que ces enfants aient les mêmes chances d’être conditionnées et dressés à se vendre et à entrer en compétition les uns avec les autres sur le marché du travail pour un salaire égal. Ce ne sont pas là seulement des objectifs susceptibles d’être récupérés. Ils sont en eux-mêmes le plan capitaliste. La plupart d’entre nous dans le mouvement n’ont jamais cru que ces objectifs représentaient la direction que nous voulions voir prendre au mouvement ; mais en l’absence d’une structure politique féministe indépendante, nous avons souffert de ce manque. Les premiers artisans de ces revendications furent des femmes qui avaient une "analyse de classe".

[4La psychologie elle-même, de par sa nature, est une arme de manipulation de premier ordre, c’est-à-dire de contrôle so­cial des hommes, femmes et enfants. Elle n’acquiert pas une nature autre à partir du moment où elle est brandie par les femmes dans un mouvement de libération. C’est tout l’oppo­sé. Autant que nous le permettons, elle manipule le mouve­ment et en change la nature pour qu’il réponde à ses propres besoins. Et pas seulement la psychologie :
"Le Mouvement de Libération des Femmes a besoin :
- d’anéantir la sociologie, en tant qu’idéologie des services sociaux, qui se fonde elle-même sur la proposition que cette société constitue la "norme". Si vous êtes une personne en ré­volte, c’est que vous êtes un déviant.
- d’anéantir la psychologie et la psychiatrie qui passent leur temps à nous convaincre que nos "problèmes" sont des préoc­cupations personnelles, et que nous devons nous adapter à un monde aliéné. De plus en plus, ces prétendues “sciences” et disciplines intégreront nos revendications avec une efficacité accrue, pour endiguer et diriger à nouveau nos forces dans des canaux sûrs dont ils ont le contrôle. Si nous ne nous occupons pas d’eux, ce sont eux qui s’occuperont de nous.
- de discréditer une fois pour toutes les assistants sociaux, éducateurs progressistes, conseillers matrimoniaux, et toute l’armée des experts dont la fonction est de garantir le fonc­tionnement des hommes, femmes et enfants, à l’intérieur du cadre social, chacun usant à cette fin de son propre scalpel pour réussir la lobotomie faciale." (S. JAMES, La famille américaine, déclin et renouveau, réimprimé dans le recueil pré­paré par E.H. ALTBACH, Du Féminisme à la Libération, Schenkman, Cambridge Mass., 1971, pages 197-198)

[5Ce "tokenisme" consiste à faire jouer à quelques noirs le rôle d’abili en les plaçant haut dans la hiérarchie sociale, de façon à orienter vers la promotion sociale et l’intégration la révolte des exploités. (N.d.T.)

[6Marx lui-même semble ne l’avoir dit nulle part. Pourquoi ? Voilà qui exigerait plus d’espace que ce dont nous disposons ici, et demanderait une lecture plus poussée de l’auteur aux dé­pens de ses interprètes. Contentons-nous de dire, tout d’abord, qu’il est le seul à voir dans la consommation une phase de la production. “La consommation, c’est la production et la re­production des moyens de production qui sont si indispen­sables au capitaliste : l’ouvrier lui-même” (Le Capital, Livre I, Ed. Sociales, 1958, Tome III). En second lieu, lui seul nous a donné les instruments pour mener notre propre analyse. Et en fin de compte, il ne s’est jamais rendu coupable de l’absurdité dont Engels nous a légué le poids et qui, des Bolcheviks à Castro, a conféré une autorité “marxiste” à la politique rétro­grade et souvent réactionnaire, des gouvernements "révolu­tionnaires" à l’égard des femmes.

[7J’ai dit précédemment que M.R. Dalla Costa aborde la question du : pourquoi les femmes sont-elles dégradées ? avec une profondeur qui, pour autant que je sache, n’a jamais été atteinte auparavant. L’article "Political Economy of Women’s Liberation" de M. Benston (traduit en français sous le titre Pour une économie politique de la Libération des fem­mes, Partisans No. 54-55, Libération des Femmes, juillet- octobre 1970 ; le texte ne figure pas dans le recueil réimprimé en 1972) tente de répondre à la même question. C’est un échec, à mon avis, parce qu’il prend lui-même pour base non pas Marx mais Ernest Mandel. Et même les quelques paragra­phes de Mandel que cite M. Benston suffisent à exposer la ba­se du libéralisme trotzkyste moderne. Le point auquel nous sommes ici contraintes de limiter notre critique est ce qu’il dit sur le travail des femmes à la maison, point que M. Bens­ton accepte : "Le second groupe de produits qui dans la so­ciété capitaliste ne sont pas des marchandises mais restent de simples valeurs d’usage correspond à toutes les choses qui sont produites dans la maison. En dépit du fait qu’une grande quantité de travail humain entre dans ce type de production domestique, il reste encore une production de valeurs d’usa­ge et non de marchandises. Chaque fois qu’une soupe est faite ou qu’un bouton est recousu sur un vêtement, cela constitue une production, mais ce n’est pas une production pour le marché." (Citation tirée de An Introduction to Marxist Economic Theory, New York, Merit Publishers, 1967, pages 10-11. Le titre lui-même révèle la fausseté du contenu : il n’y a pas de "théorie économique marxiste" ou d’"économie politique marxiste", ou même de "sociologie marxiste". Il n’y a que la négation marxiste de ces dernières au plan théorique, et leur négation par la classe ouvrière au plan pratique. Car les économistes fragmentent les rapports qualitatifs entre les in­dividus en rapports compartimentés et quantitatifs entre les choses. Lorsque, comme sous le capitalisme, notre force de travail devient une marchandise, nous devenons des facteurs de production, des objets, tant sous l’aspect sexuel que sous d’autres aspects, que les économistes, les sociologues et les autres vampires de la science capitaliste examinent ensuite, planifient et essaient de contrôler.)
Juliet Mitchel (Women : The longest révolution) croit aussi que, bien que les femmes "soient fondamentales pour la con­dition humaine, sont pourtant des marginales dans leurs rôles économiques, sociaux et politiques" (p. 93) ; et l’erreur de sa méthode, à mes yeux, est de prendre pour source, une fois en­core, un interprète de Marx - Althusser en l’occurrence. Ici la séparation des rôles, politique, social et économique, est une position consciente. La force de travail est un produit que les femmes produisent dans la maison. C’est ce produit qui transforme la richesse en capital. C’est l’achat et la vente de ce produit qui transforme le marché en un marché capitaliste. Les femmes n’ont pas un rôle marginal dans la maison, à Pusine, à l’hôpital ou au bureau. Elles sont fondamentales pour la reproduction du capital.
Peggy Morton, de Toronto, dans un article splendide : A woman’s work is never done (le travail d’une femme n’est jamais fini) montre que la famille est "l’unité dont la fonction est l’entretien et la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire : la structure de la famille est déterminée par les be­soins du système économique, à tout moment donné, d’un certain type de force de travail” (p. 214). M. Benston en ap­pelle, après Engels, à l’industrialisation capitaliste des tâches ménagères, comme "conditions préalables d’une véritable éga­lité dans le travail", et "l’industrialisation du travail domesti­que n’est pas possible sans que les femmes quittent la maison pour travailler" (p. 207). Autrement dit, si nous prenons un emploi, le capital industrialisera les aires où, selon M. Benston, nous ne produisons que des valeurs d’usage et non du capital ; ceci nous fait gagner le droit d’être exploitées à égalité avec les hommes. Avec de semblables victoires, il n’est plus besoin de défaites !
Mais Peggy Morton ne cherche pas quelles concessions arracher à l’ennemi, mais bien comment en venir à bout. Bien dit ! (Les articles de M. Benston, J. Mitchell et P. Mor­ton ont tous trois été réimprimés dans l’ouvrage déjà cité : From Feminism to Liberation)

[8Que celles (et ceux) qui croient que la lutte dans l’usine sociale n’est pas politique fassent cette remarque : dans l’usine sociale, plus que dans l’usine, l’Etat organise directement la vie de l’ouvrier, surtout si c’est une femme, et donc ici l’ou­vrier confronte l’Etat plus directement, sans l’intervention d’un capitaliste individuel et sans la médiation des syndicats.

[9Au Sud de la Californie avait déferlé une énorme vague d’immigration au cours de la guerre. Entre 1940 et 1946, la poplation de San Diego s’était accrue de 61%, celle de Los Angeles de 29%. (Business Week, 20 décembre 1947, p.72.

[10Cette phrase est apparue comme slogan sur une affiche publicitaire pour des cigarettes en 1970 aux États-Unis. L’affiche informait que les plus gros chiffres de vente avaient été dus aux femmes.

[11Le mot est à prendre à la lettre. Alors que j’écris, le mouvement des femmes en Italie est en train de répondre aux attaques de certains hommes de la gauche qui ont débuté avec un affrontement physique à Rome ce dernier mois, au moment où une section du mouvement féministe, Lotta Femminista, tenait un séminaire international à l’univer­sité sur l’emploi des femmes : naturellement, elles en avaient exclu les hommes. Les hommes nous ont traitées de “racis­tes” et de “fascistes”, et ont interrompu le séminaire. Nous avons échangé coup pour coup, et n’avons pas été battues !

[12Même quand il est au chômage. A une récente réunion du Claimants Union (mouvement anglais qui défend les intérêts des chômeurs, des retraités, des malades, des "mères sans soutien", etc., c’est-à-dire tous ceux qui reçoivent un revenu de l’Etat. N.d. T.) telles ont été les instructions données aux membres d’un groupe de la gauche dans une circulaire interne au groupe : "(Notre) travail dans un Claimants Union devrait orienter le C.U., loin des mères sans soutien, des malades, des vieux, etc., vers les travailleurs sans emplois."
Lorsque quelques femmes du Claimants Union décou­vrirent le document et le reproduisirent pour en faire profiter la réunion, il y eut du tumulte. Un tel mépris pour les sections de la classe qui ont moins de pouvoir a de terribles implica­tions.
Si l’ouvrier mâle est le seul sujet sur lequel repose la struc­ture politique, une fois que les femmes ont affirmé leur rôle central dans la lutte, le cadre politique traditionnel doit être brisé.

[13C’est la une question pratique urgente, pas seulement pour les Claimants Unions (cf. note 12). La section armée du mouvement irlandais a été assez masculine dans ses rapports avec les femmes et les enfants pour se satisfaire de circonscrire la participation des femmes à la lutte et la délimiter. Si le fruit récolté est amer, ce sont les femmes qu’on blâmera.


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