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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La marche vers la gauche
{Le Réveil Communiste}, n°2, Janvier 1928.
Article mis en ligne le 28 mars 2014

par ArchivesAutonomies
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Qu’est-ce que c’est que cette subjectivation idéologique et tactique de la ligne de gauche ? Est-elle, en effet, ce que Lénine appela une maladie infantile du Communisme ? Ou bien s’agit-il du produit d’une nouvelle phase de l’expérience prolétarienne sur le terrain de la lutte de classes ?
Nous ne nions pas que certaines manifestations des éléments radicaux allemands n’aient pas été, au début de la résistance de gauche contre la ligne léninienne, empreintes à un simplisme qui s’éloignait de beaucoup de la ligne marxienne, mélange de sentimentalisme révolutionnaire et d’antiparlementarisme dont la critique se plaçait sur le terrain idéologique de l’anarchisme. Mais il faut remarquer que dans ces manifestations radicales de la pensée prolétarienne en Allemagne ne manquait quelque chose qui, tout en étant infantile, jaillissait d’une manière instinctive et spontanée du sein de la classe ouvrière. Du reste, cette direction infantile de l’opposition de gauche en Allemagne s’est cristallisée dans le Parti Communiste Ouvrier et elle n’a pas su développer sa ligne jusqu’à la compréhension de la méthode marxiste et de son application à l’actuelle période historique.
Mais nous voyons là se manifester pour la première fois une antithèse réelle entre une ligne de gauche et la ligne léninienne. Ce contraste, qui paraît clairement sur un terrain théorique, avec des déviations indéniables à droite dans la pensée de Rosa Luxembourg et du Spartacusbund, n’est pas seulement un contraste subjectif, il cache, comme tout différend idéologique, un contraste objectif. Il ressort de ces observations qu’il existait dès alors une base objective différente pour le développement d’une ligne idéologique et tactique, en Russie d’une part et dans les pays capitalistes avancés d’une autre part. Nous avons vu déjà comment on a essayé de résoudre ce conflit objectif entre les différentes solutions révolutionnaires dans notre premier article, Que Faire paru sur le premier numéro du Réveil. On a essayé de donner une solution formelle à ce problème par la fondation de la III° Internationale. Nous assistons aujourd’hui à un spectacle qui met en pleine lumière les résultats de cette tentative de concilier deux éléments inconciliables, c’est-à-dire de vouloir appliquer la méthode tactique du bolchevisme russe, ressortie de la magnifique expérience révolutionnaire du prolétariat de Russie, aux pays capitalistes plus avancés. C’est là une faillite complète de cette tentative de transplantation de la ligne bolchevique ou léninienne à tout l’ensemble du processus révolutionnaire.
C’est sur un terrain particulier, qui renferme en réalité le problème fondamental de la tactique révolutionnaire, que devait se déterminer le conflit entre le Léninisme et le véritable gauchisme marxiste. Sur le terrain d’un gauchisme radical, nous trouvons, dès le début de la guerre mondiale, des éléments tels que Pannekoek, en Hollande, et Pankhurst en Angleterre. Ces éléments qui ont participé directement ou indirectement à la formation de la IV° Internationale qui n’exprimait aucun degré de maturité d’une ligne de gauche sur le terrain international, se plaçait en dehors de la réalité historique et prétendait de hâter un processus qui était à peine initié. En même temps, ils donnaient à leur ligne erronée au point de vue de l’interprétation de la situation objective, une base d’organisation complètement fausse au point de vue gauchiste. Nous voudrions, à ce point-ci, attirer l’attention de quelques camarades de la gauche qui pourraient être portés à commettre la même faute. Il ne faut jamais sacrifier une ligne juste à un simple problème d’organisation. Une organisation est d’autant plus solide en tant que son origine se soude plus ou moins fermement à l’origine des principes politiques auxquels elle inspire son action. C’est, par conséquent, la ligne idéologique qui doit engendrer l’organisation et non pas vice versa. Même la juxtaposition de deux éléments ressemblants ne devrait pas se produire sans un suffisant procès de clarification. S’il ne faut pas que nous retombions dans les erreurs de la III° Internationale, il ne faut pas non plus retomber dans les erreurs de la IV° Internationale, mélange absurde d’éléments les plus disparates.
Le mérite d’avoir posé nettement ce problème et d’en avoir pénétré l’essence appartient tout à fait à notre camarade Bordiga. Il l’a posé d’une façon nette et décisive dans les thèses de Rome, c’est-à-dire dans le programme présenté au premier Congrès du P.C.I. et approuvé à l’unanimité moins quelques réserves d’un seul camarade, Tasca.
Ce programme met en relief pour la première fois, avec une ligne théorique, le différend Lénine extrême gauche. Il faut remarquer ici qu’il y a eu dès la formation de la tactique du Front Unique par le troisième Congrès de la Comintern, la manifestation d’une ligne de droite qui, partant de Radek, en Russie, trouvait dans Brandler et Talheimer ses représentants en Allemagne, Frey en Autriche, Loriot, Souvarine en France, Tasca en Italie. Il faut remarquer que les Monattistes en France, ou communistes-syndicalistes, sont eux aussi à comprendre dans cette ligne, car ainsi que les autres que nous venons de citer, ils donnaient au front unique une solution de droite. C’est un fait du reste que les syndicalistes purs et révolutionnaires un peu de partout ont toujours marché vers la droite. Les épigones de Sorel en Italie en sont une preuve éclatante.
Cette ligne de droite ne marque pas une réaction de la ligne léninienne, elle représente seulement une dérivation exagérée de cette ligne. Il faut encore remarquer que Trotzky a gardé sur ce problème une position qui, si elle ne le met pas tout à fait sur la ligne de droite, n’est pas bien loin de celle-ci. Les positions de Trotzky sont en général trop originales pour être très claires. Elles oscillent curieusement entre la droite et la gauche et ne se laissent pas individualiser sur une ligne courant toujours dans la même direction. La position de Souvarine vis-à-vis de la droite, il y a deux ans, a été tout à fait trotzkiste.
La ligne de droite a eu dans l’action de l’Internationale Communiste la possibilité de développer toute son expérience sur le terrain tactique. Tout en dirigeant la Comintern, le Centre léniniste (sans Lénine) laissa en 1923 à la direction du mouvement révolutionnaire en Europe rien que des droitiers : Brandler et Talheimer en Allemagne, Souvarine, etc. en France. Il faut remarquer en outre que Radek, le connu panégyriste de la prudence révolutionnaire (voir sa monographie sur Karl Liebknecht), l’auteur de l’article "Un héros du Néant", qui provoqua une polémique très cordiale entre le groupe Reventlow et les communistes du C.C. du P.C.A., était à la tête de ce compliqué mouvement révolutionnaire où se trouvaient engagées les destinées des deux prolétariats les plus évolués sur le continent : le prolétariat français et le prolétariat allemand.
Nous avons là, sur ce terrain de l’expérience prolétarienne de 1923, la preuve nette que la ligne du centre (léninienne, zinoviewienne, etc.) n’était qu’une ligne convergente avec celle de la droite, que la position centriste revenait dans les pays capitalistes plus avancés sur la position des droitiers. Le développement de la lutte révolutionnaire a prouvé nettement l’existence du conflit insurmontable entre la ligne léninienne et la ligne de gauche.
Mais où réside-t-elle, demandera-t-on, la base objective de ce conflit, qui a été si nettement mis en évidence en 1923 ? Elle réside dans la profonde différence de la situation objective en Russie d’une part, et dans les États capitalistes plus avancés d’autre part.
Les rapports des forces, à savoir le rapport des couches sociales, des classes, n’était pas le même dans le pays de Lénine et dans les autres pays capitalistes : Allemagne, Angleterre, etc., au moment où la grande guerre mondiale provoqua la grande vague révolutionnaire dans toute l’Europe. Il y avait en Russie une classe aristocratique qui détenait le pouvoir, avec laquelle fut appelée à faire partie, du reste très faiblement, la bourgeoisie après la manquée révolution de 1905. Cette bourgeoisie nationale russe ne s’était pas bien développée, tant au point de vue économique qu’au point de vue politique, et elle avait déjà montré en 1905 son inaptitude à jouer un rôle décisif dans la révolution russe. Elle n’était même pas capable, suivant l’avis de Lénine, d’accomplir la révolution bourgeoise. C’est sur ce terrain objectif que les bolcheviks justifièrent leur solution politique de la dictature démocratique en 1905. La position des bolchéviks en 1917 de la dictature prolétarienne est indubitablement un pas en avant vis-à-vis de la position de 1905. Elle se place pourtant toujours sur la ligne tactique du compromis. Lénine, dans son livre : L’extrémisme, maladie infantile du Communisme, se base surtout sur cet argument pour prouver la justesse de sa ligne contre la gauche.
Le mot d’ordre de la Constituante, le compromis au moment du coup kornilovien (tout cela avec le caractère de manœuvre stratégique très rapide en un moment où tout marchait dans l’histoire comme la foudre), sont une arme puissante entre ses mains pour prouver que sa ligne tactique était la bonne. Peut-être Lénine, s’il avait vécu, n’aurait-il pas poussé cette ligne du compromis jusqu’aux positions auxquelles l’ont poussé Zinoview et les autres ; mais il est un fait que sa position vis-à-vis du problème de la lutte révolutionnaire dans l’Europe Centrale et Occidentale a été empreinte à une grande unilatéralité.
Il a donné trop d’importance à l’expérience russe et la grande victoire remportée en 1917 n’a pas mal influencé sur son attitude vis-à-vis de ce problème. Certes, le prolétariat a pu jouer le rôle magnifique de 1917 en Russie, même en escamotant les forces bourgeoises et petites-bourgeoises par des compromis. Il était fort dans les grandes villes, où l’industrie s’était fortement développée à cause de l’importation des capitaux étrangers ; il avait une grande préparation politique et révolutionnaire ; il avait à sa tête toute une élite de dirigeants communistes, disposant d’une capacité politique et d’une pénétration marxiste que les occidentaux ne pouvaient pas encore atteindre.
La bourgeoisie était au contraire faible et impréparée, et il n’était pas si difficile qu’ailleurs de la battre, même si on acceptait qu’elle se plaçât sur le même front prolétarien, dans ses formations politiques, telles que les menchéviques et les social-révolutionnaires. Il n’y avait pas derrière eux une force imposante qui pouvait changer le sort des premières batailles à son avantage.
Le même rapport ne se présentait, ne se présente pas dans les pays capitalistes les plus avancés. Ici nous voyons une bourgeoisie rusée, forte de sa base économique et de son expérience politique, qui date en Angleterre depuis des siècles, et ailleurs depuis au moins une centaine d’années. Ici nous voyons une aristocratie ouvrière, l’esprit de laquelle se reproduit nettement dans les partis social-démocratiques. Ici enfin, les rapports entre la paysannerie et le prolétariat ne se posent pas de la même façon qu’en 1917 en Russie. Ici enfin, le rôle hégémonique de la classe ouvrière dans la révolution prolétarienne ne se présente pas si facile sur la base des compromis. La classe capitaliste dispose de forces bien trop importantes dans les formations politiques du réformisme, pour qu’on puisse accepter des alliances dans la lutte contre le capitalisme, même dans l’intention de les liquider dans la lutte.
Qu’a-t-elle prouvé, l’histoire ? En 1923, elle a prouvé que sur un terrain, où le rapport des forces n’était pas le même qu’en Russie, la ligne léninienne était portée inévitablement sur des positions de droite. C’est en vain qu’on a cherché des autres raisons pour justifier la défaite du prolétariat et, par conséquent, l’insuffisance d’une ligne politique qu’on avait trouvée très juste pour le développement révolutionnaire en Russie. On en a voulu aux hommes, à leur fausse interprétation de la ligne, et on a commencé ainsi à dogmatiser la ligne léniniste. La généralisation d’un principe bon pour un certain milieu, donné des circonstances particulières ; son élévation à la hauteur de loi universelle produit sans faute un dogme. Et ce principe, qui a été une force formidable au point de vue révolutionnaire, qui est même la subjectivation d’une situation révolutionnaire en forme idéologique, revêt dans la suite un caractère d’entrave pour la lutte révolutionnaire. En 1923, la ligne léninienne a essuyé sur un terrain tel que l’Allemagne, un coup formidable. Les droitiers se sont eux aussi liquidés à jamais depuis cet échec indéniable de la ligne du front unique, auquel s’inspirait la Comintern.
Le prolétariat a par conséquent poussé à gauche. Mais on n’a pas encore osé condamner la ligne, et les "léninistes" Ruth Fischer et Maslow ont remplacé les "droitiers" Brandler et Talheimer.
En France, ce fut la même chose : les "léninistes" Treint et Giraud remplacèrent le "trotzkiste" Souvarine.
Et pourtant, le conflit avait été évident ; la ligne léninienne ne suffisait pas pour les pays capitalistes plus avancés. Seulement la ligne de gauche n’était pas encore mûre, mais elle commençait à se former, même sur une large base de masses. Le mouvement à gauche du prolétariat allemand l’avait démontré. C’est sur le terrain de cette expérience révolutionnaire classique que poussent les germes de la nouvelle tactique du prolétariat mondial, et c’est dans ce champ que les révolutionnaires communistes feront bien de chercher aussi bien qu’en Russie la base de leur développement tactique. Mais qu’ils n’oublient jamais cette différence des rapports de force, sans quoi ils auront manqué de connaître la partie la plus essentielle pour la prise de position vis-à-vis du capitalisme européen et aussi du grand capitalisme américain. C’est ainsi que le processus historique se développe, c’est ainsi que les grandes défaites donnent elles aussi leurs résultats positifs.
Après la défaite d’octobre 1923 en Allemagne, on a essayé de sauver la pure ligne du léninisme, et en pleine contradiction avec les bases du marxisme on a affirmé que c’étaient les hommes qui avaient mal appliqué la ligne. On a dit : la ligne est bonne, elle a donné pour résultat la grande victoire d’Octobre, elle ne pouvait pas ne pas donner un résultat analogue, si les hommes l’avaient bien comprise et bien appliquée.
Le cinquième Congrès de la Comintern marque par conséquent non pas un pas vers la gauche comme on a voulu le faire croire, mais la dernière tentative de la vivification de la ligne léninienne. A-t-elle amené cette tentative ? A-t-elle sauvé le "léninisme" ? Cette stratégie de la ligne léninienne a-t-elle donné des résultats positifs ?
Pas du tout !
Nous ne sommes pas de ceux qui disent que seulement Lénine pouvait et savait appliquer sa stratégie, donné son génie puissant, avec des résultats positifs. Cela est pour nous en contradiction avec la théorie marxiste qui limite nettement le rôle des hommes au milieu historique et économique. Lénine lui-même ne pouvait pas créer artificiellement des situations révolutionnaires, et son génie a un rôle indiscutable en tant qu’il synthétise intellectivement une période du mouvement historique russe. Avoir compris le rôle du prolétariat en Russie dans cette période, en avoir posé l’hégémonie comme force, c’est là le mérite supérieur de ce grand chef. Nous ne pouvons pas à ce point-ci affirmer d’une manière catégorique que Lénine, s’il avait vécu encore longtemps, aurait prétendu transplanter dans sa totalité sa méthode stratégique à l’Europe Centrale et Occidentale et à tous les autres pays capitalistes les plus avancés. Même les derniers jours de sa vie, à ce que ressort de ses derniers documents publiés par Trotzky dans sa lettre à l’Institut Historique du Parti Communiste Russe (voir Contre le Courant, organe de l’opposition communiste, n° 5-6, La Révolution défigurée), ne permettent pas de donner un jugement définitif sur cette question. Nous savons que Lénine était très élastique, comme révolutionnaire, et savait rectifier ses fautes s’il le fallait.
Nous devons toutefois constater que cette ligne stratégique n’a mené à des succès qu’en Russie. Le fait que Lénine aurait pu changer de ligne sur le terrain international n’a pas beaucoup d’importance après sa mort. On a dit justement que Lénine, tout en polémiquant avec les ultra-gauchistes, n’a pas mené contre eux une lutte acharnée et n’a même pas vu en eux un grand danger. Cela sert naturellement comme argument soit pour l’actuelle période, soit pour la période de la bolchévisation à la Zinoview. Mais que prouve tout cela ? Que la ligne léninienne, devenue d’une arme de Lénine, un héritage des "léninistes", s’est transformée en une arme contre l’ultra-gauche. Le livre L’extrémisme, maladie infantile du Communisme qui va un peu trop fort sur le terrain des analogies (l’analogie est, suivant la méthode léninienne, devenue une monomanie caractéristique de l’époque de la bolchévisation) et qui n’est pas malheureusement allé jusqu’à la constatation de cette différence des conditions objectives dans la Russie et les autres pays, est servi de prétexte et d’arme contre l’extrême gauche.
Les gens qui se plaignent aujourd’hui des poursuites staliniennes contre la "gauche léniniste" savent très bien que c’est de leur faute à eux, qui ont commencé à frapper sur l’extrême gauche, si le stalinisme possède aujourd’hui une arme contre ce qu’on appelle la "gauche léniniste" dans les milieux oppositionnels, ce que le stalinisme appelle l’"ultra-gauche" et ce que nous appellerons, avec un mot bien plus approprié, le "centrisme". Ces éléments sont les "léninistes purs" à la Zinoview, à la Maslow-Ruth Fischer, à la Treint, etc.
Ce sont eux qui, après le cinquième Congrès mondial de l’Internationale Communiste, ont dominé sur celle-ci et en ont fait, au nom du léninisme, ce qu’elle est.
Quels ont été les résultats de l’application de la pure ligne "léniniste" ?
Premièrement une lutte acharnée contre l’extrême gauche ;
Deuxièmement : ce phénomène typique, effet de la transplantation de la méthode d’organisation politique en Russie du P.C.R. dans toutes les autres sections de l’Internationale Communiste, qui est passée sous le nom de "bolchévisation" ;
Troisièmement : un volontarisme stratégique qui a mené avec lui une défiguration complète des rapports de forces dans la lutte révolutionnaire.
La bolchévisation a apporté comme résultats : par l’application du système des cellules, la mort politique des masses des sections de la Comintern ; par l’application du système de recrutement inspiré à la conception du parti de masse, la transformation des partis communistes en partis social-démocrates.
Que cela ne déplaise aux "communistes léninistes", ce sont bien les Maslow-Fischer qui ont fait cela en Allemagne et les Treint-Giraud qui ont fait la même chose en France.
Le volontarisme de la "gauche léniniste", sorti de l’interprétation du léninisme à la lettre, a créé la surestimation de la petite bourgeoisie dans le rapport de forces prolétariat-bourgeoisie et par conséquent le bloc populaire en Allemagne, l’unité des forces anti-impérialistes en France et en Italie. Que cela ne déplaise aux "communistes léninistes", ce sont bien les Maslow et Fischer qui ont fait cela en Allemagne, et les Treint-Giraud en France.
De partout, Lénine l’a emporté. On faisait une petite action, une petite bêtise, c’était Lénine qui la faisait ; on faisait une grande bêtise, c’était toujours Lénine à la faire. La campagne de Treint contre Trotzky sur les Cahiers du Bolchevisme (fin 1924, début 1925), inspirée à une mauvaise foi qui n’a rien à envier à celle de Staline (les "communistes léninistes" ont aujourd’hui le front d’affirmer dans leur Unité Léniniste, n° 1, 15 décembre 1927, que sous la direction Treint-Giraud, on publiait sur les Cahiers du Bolchévisme, "en même temps", les discours de Trotzky qui faisaient alors l’objet des critiques du moment ! C’est bien après de nombreux articles du camarade Treint que, par exemple, la préface au 1917 a été publiée, après qu’elle avait été déjà réfutée avec la même méthode préventive, si habituelle aux centristes. Et c’est seulement après qu’on l’avait déjà publiée en Angleterre. L’histoire du Cours Nouveau n’est même pas à oublier ; cette campagne, disions-nous, a été faite aussi au nom de Lénine.
Les fadaises sur l’Alsace-Lorraine, sur la mise en valeur des facteurs nationaux pour la victoire prolétarienne, ont été mises en circulation par Treint, etc. au nom de Lénine.
Et c’est au nom de Lénine que Sauvage a imaginé et publié ce plan fantaisiste d’organisation du parti sur la base des cellules en France, qui tendait à démontrer la bonté de ce système.
C’est enfin au nom de Lénine qu’on a déformé la dialectique, créé l’Abd-el-Krimisme, annoncé la révolution après les funérailles de Jaurès !
Nous pouvons ici conclure que le léninisme est devenu un héritage, une scolastique ; le léninisme mécanisé, le léninisme pur ne peut pas donner des résultats positifs sur le terrain de la lutte des classes, telle qu’elle se présente dans les pays où la bourgeoisie et le prolétariat se présentent comme deux forces en lutte tout à fait prépondérantes sur les restantes couches sociales.
Quels résultats nous présente donc toute cette phase historique, où le "léninisme" a dominé d’une façon incontestable ?
Que si, d’une part, il est susceptible de dégénérer à droite, quand il est fixé dans une rigidité scolastique il mène fatalement à des positions tactiques qui préparent une dégénérescence idéologique.
Sur ce plan, la droite traditionnelle et le centre léniniste pur nous semblent comme deux manifestations qui ne sauraient pas se présenter séparément. Ce sont là deux subjectivations politiques des masses prolétariennes qui ne représentent pas même ensemble une solution intégrale du problème révolutionnaire. Toutes les deux ne sauraient pas vivre en dehors de cette unité formelle, dont nous avons déjà parlé dans l’article Que faire ?. Sans cette unité, produit de l’artifice stratégique, qui aux mains des disciples du léninisme devient de plus en plus improductif, elles n’auraient pas de raison d’exister. Nous assistons pourtant aujourd’hui à une tentative de renaissance de ces deux lignes, qui se sont révélées toutes les deux tout à fait incapables de résoudre le problème de la victoire du prolétariat.
Mais voyons de quelle manière cette tentative de renaissance se produit.
Les éléments de la droite traditionnelle, auxquels il faut reconnaître une certaine cohérence de la ligne, une attitude révolutionnaire courageuse pendant la guerre (dont on fait fi les Treint, etc.), c’est-à-dire la rédaction de la revue Contre le Courant, Loriot, Paz, etc., à laquelle il convient de rattacher aussi des éléments tels que les souvariniens et les monattistes (Groupe du Bulletin Communiste et Groupe de la Révolution Prolétarienne), éléments qui ont publié ce manifeste retentissant : La Révolution en danger, en prenant position sur la lettre ouverte du Parti Communiste aux S.F.I.O. ; critiquent l’opportunisme électoraliste du parti staliniste en France. Nous pouvons constater dans cet article L’opportunisme électoral que cette renaissance de la droite n’a rien changé à sa tradition.
À la page 6 du n°4 de Contre le Courant, il est dit :

"Il eût fallu adresser aux socialistes une proposition de front unique. Cette proposition aurait conditionné l’alliance sur le terrain électoral au second tour à une alliance préalable sur le terrain des revendications ouvrières."

Il y a là un passage qui montre clairement que les droitiers sont un peu plus à gauche des stalinistes, sur le terrain d’opportunité du front unique loyalement proposé. Qu’est-ce que cela démontre après tout ? Que les stalinistes ne sont même pas des droitiers mais qu’ils ont déjà dépassé les limites de la droite. Tout ouvrier révolutionnaire et conscient en était convaincu. Mais cela démontre aussi que la droite est toujours la droite, et non pas la gauche.
Cette tendance à l’idylle avec les réformistes se double dans l’article La Révolution en danger (Contre le Courant, n° 1), d’une tendance esthétique à contrecarrer la tendance staliniste à la scission de l’Internationale. On se proclame par conséquent pour le rassemblement de toutes les forces communistes et pour le redressement à gauche ( !) de la Comintern.
Et ce n’est pas de la blague ! En effet, la victoire de ces éléments dans l’Internationale serait une poussée à gauche, car Staline ce n’est même plus la droite ! Mais cette poussée à gauche nous ferait revenir sur une ligne tout à fait semblable à celle de 1923. Nos Bordighistes "à la lettre", Bordighistes conséquents, seraient bien contents d’une poussée à gauche telle que celle-ci, car ce serait le début de la régénération de la Comintern ! Régénération qui commence par la droite ! et par le passé qui revient ! …
Mais nous ne voulons pas de régénération à la 1923.
Les éléments centristes de l’Unité Léniniste n’ont pas non plus changé d’habillement. Leur étiquette est du reste bien claire : ils déclarent avoir commis des fautes, mais en réalité dans leur Plateforme de l’Opposition Française (éditée par Gaston Faussecave) ne changent pas leur ligne.
Du reste, pour tous ces groupements, qui font partie d’un passé liquidé sur le terrain de l’expérience historique, y compris les monattistes et les souvariniens, n’ont aucun une interprétation réellement marxiste de l’actuelle situation en Russie, et aucun d’eux ne comprend pas, ne saisit pas la réalité qui se cache derrière la lutte des fractions et des personnes dans l’Union des Soviets. Même le trotzkiste Souvarine cherche les causes de ces luttes, de cette dégénérescence dans un élément moral qui est mis au-dessus des facteurs objectifs.
Pour Treint, ce clown de la pensée et de la plume, le problème se résout par la question strictement personnelle du caractère de Staline, envisagée comme un élément subordonné à des autres dans le testament de Lénine.
Rosmer (du groupe Monatte) conclut ainsi son article La dictature stalinienne et la liquidation du Communisme (Révolution Prolétarienne, n° du 1er décembre 1927) :

"La direction du parti prépare la liquidation du communisme. Elle substitue à la dictature du prolétariat la dictature du prolétariat la dictature d’une clique ou d’un homme."

C’est là à peu près la même pensée : l’homme, la clique jouent le rôle prépondérant dans ces interprétations de gens qui se disent des marxistes ; les classes sont à peu près oubliées. Angélica Balabanova, les maximalistes italiens n’en pensent pas différemment.
Les éléments du Comité de Rédaction de la revue Contre le Courant ont à ce sujet une position qui n’est pas si banale que les autres. Tout en ne pas se rendant compte du fait que le gouvernement bonapartiste est une réalité en acte dans l’Union des Soviets, ils envisagent la perspective d’un gouvernement "oscillant sous la pression des diverses forces sociales". Mais cette façon d’envisager le problème russe n’en est pas moins en contradiction avec leur manière d’envisager le problème de l’unité dans le Parti Russe et dans la Comintern.
Nous voyons donc que tous ces éléments, qu’ils fassent ou qu’ils ne fassent pas partie du Bloc des oppositions, ne se sont pas détachés de leur passé opportuniste et qu’ils ne sont pas à même de pénétrer par une profonde analyse marxiste l’actuelle situation de la Comintern. Et en conformité de leur passé, ils s’accrochent désespérément au mythe de l’unité formelle.
Ils ne pourraient pas oser le contraire, car ils ne le pensent pas. En cela, du moins, ils sont conséquents.
Mais leur passé est condamné. On ne peut pas impunément refaire le processus historique, ni en supprimer l’expérience. Et cette expérience trace une ligne qui nous mène sur la gauche. Des forces nouvelles naissent au cours des défaites, une nouvelle conscience se fait jour sur le terrain de la lutte révolutionnaire, les forces ne peuvent tendre qu’à la solution radicale du problème révolutionnaire sur la base de toutes les expériences accumulées au cours de la lutte des classes. Elles ne peuvent pas revenir au passé, ni une alliance avec des survivances idéologiques de ce passé est possible. La marche de l’expérience prolétarienne et révolutionnaire nous pousse inévitablement vers la gauche, c’est-à-dire vers une position intégralement marxiste.
Cette position est basée sur l’hégémonie absolue et unique de la classe ouvrière dans la lutte révolutionnaire et dans la prise du pouvoir ; une ligne de front nettement prolétarienne dans toutes les luttes contingentes et finales, qui ne soit corrompue par aucune infiltration d’éléments opportunistes. C’est sur cette ligne que le prolétariat des pays capitalistes les plus avancés pourra l’emporter sur sa propre bourgeoisie. Et c’est cette ligne seulement qui est la ligne de gauche.

P.S. :

Ce texte a été à l’origine republié par François Bochet dans sa revue (Dis)continuité. Pour tout contact : Le Moulin des Chapelles 87800 Janailhac




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