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Malville : ni échec de la violence, ni échec de la non-violence
{IRL}, n°16, Octobre 1977, p. 13.
Article mis en ligne le 16 décembre 2013
dernière modification le 15 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Malville, c’est l’échec de la passivité, de la "moutonnerie". A Malville, ce ne sont ni les violents, et encore moins les non-violents, qui ont fait l’histoire. Les premiers, on les a vus à l’œuvre, les seconds, on les a à peine aperçus. Mais ceux qu’on a surtout vus, ce sont les passifs, la foule de gens qui se suivaient à la queue leuleu. La non-violence, de même que la violence, ne pouvaient être appliquées, à cause de nous, à cause de moi, et de l’immense majorité des gens qui étaient venus à Malville ce jour-là. Une telle marche, pleine de conséquences pour notre avenir et celui de ceux qui vont nous suivre, ça ne s’improvise pas : ça se prépare, et ça se prépare bien. Et, par manque de préparation (par flemme aussi), on a suivi sans critiques, sans réflexions ni actions autonomes. Ce qui fait que les "violents", manquant de place pour se déplacer, pour harceler sans cesse les flics et préparer le terrain à de petits groupes de "saboteurs" avec pinces coupantes etc., ce sont fait coincer par la foule qui se pressait derrière eux et qui n’arrêtait pas d’arriver sur le terrain. Les "non-violents", en minorité eux aussi, manquaient de l’appui de gens décidés, fermes et prêts à tout (en particulier à se défendre contre les charges de flics en employant des méthodes nouvelles qu’il nous restaient à définir). Le cœur gros, prêt à exploser, contre cette monstruosité que l’État est en train de mettre en place à Malville et ailleurs, nous y sommes allés, fleur au fusil, chansons aux lèvres. Nous étions très "remontés" : ils allaient voir ce qu’ils allaient voir, les tenants du pouvoir et les techno-bureaucrates de tout poil ! On allait leur montrer la "détermination populaire". Pauvres fous que nous étions ! On se doutait pourtant que cela n’allait pas être de tout repos, on avait laissé les gosses dans les camps, contrairement à l’année passée. Et le préfet ne s’était pas caché pour dire ce qu’il en pensait et pour prévenir toute personne tentant de pénétrer sur le site : "si on rentre, je mords" qu’il a dit ! Ah, les flics allaient s’en donner à cœur joie couverts de si belle façon par Bonnet, Jannin, les partis de la droite à la gauche et aussi les syndicats.
Mais nous, on s’est dit que cent mille personnes, ça serait suffisant pour passer. Jannin se rendrait compte de ces propos et nous laisserait approcher. Ce qu’il a fait, mais pour nous attirer dans un terrible guet-apens. Ce que nous avons été cons ! Croire à la force d’une foule (composée pourtant des soixante mille personnes en France les plus actives et se sentant les plus concernées par la lutte anti-nucléaire) croire que notre simple présence serait suffisante... A ce compte-là, une manif à Lyon ou à Grenoble aurait aussi bien fait l’affaire.
Des mecs ce sont préparés. Enfin, les préparations coutumières à toutes les manifs de rues : Des cocktails-molotovs qui s’éteignaient tout de suite, à cause de la pluie, des gourdins, des bâtons, bref, tout ce qui ne sert pas à grand chose devant les flics qui nous tenaient à distance avec leurs grenades.
Ce qui nous a manqué, c’est la mobilité, la rapidité : prendre de vitesse les flics, faire perdre la tête aux guetteurs des hélicos, submergés de toutes parts par des mini-colonnes convergeant vers le site... Et les flics de courir dans toutes les directions, de se déplacer sans cesse ! Merde, nous aussi on court vite ! Et en plus on a avec nous des gens connaissant à fond la région et prêts à aider de petites colonnes à passer par des sentiers, das chemin...
Malheureusement nous avons voulu montrer notre nombre, croyant ainsi établir une espèce de rapport de force uniquement par notre présence sur le terrain. On a employé une solution de facilité ; au fond de nous, on se disait : "ils n’oseront pas charger, ça sera moins dangereux, vu le nombre qu’on est". Par notre présence à Malville on a voulu se donner bonne conscience, sans aller plus loin, sans prendre la responsabilité de nos actes : toujours suivre ceux qui nous guident ! Et pour cela nous sommes tous un peu responsables des blessés et du mort qu’on a laissés sur le terrain. Enfin de compte, il peut sembler con de cracher après coup, comme j’ai l’air de le faire, sur ce qui s’est passé à Malville. Mais je ne rejette pas la responsabilité que j’ai dans le massacre : non, j’essaie juste d’en tirer des conclusions, pour éviter de refaire la même connerie la prochaine fois. Car il y aura une prochaine fois. Il y aura des prochaines fois tant que le pouvoir refusera de prendre en compte les aspirations de gens, tant que le fascisme n’aura pas crevé. Mais là, il ne suffira pas de dire ou d’écrire "soyons autonomes" et de suivre comme des moutons : cette fois il faudra être vraiment préparés. Violence ou non-violence, à chacun de se démerder, et suivant ses préférences (et les circonstances qui se présenteront) de choisir sa tactique. Mais cette fois, nous ne tomberons pas dans la facilité et la passivité (la "non-violence" à la Giscard !). La prochaine fois on sera sur le terrain et d’une autre façon. C’est de notre survie qu’il en dépend...

Fin août 77


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