Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les femmes et la subversion sociale
{Le pouvoir des femmes et la subversion sociale}, Librairie Adversaire, s.d., p. 41-97.
Article mis en ligne le 17 avril 2014

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Ces observations sont une tentative pour définir la "question féminine" en situant cette question dans le contexte du "rôle féminin" tout entier, tel qu’il a été créé par la division capitaliste du travail.
Dans ces pages, nous privilégions la figure de la ménagère dans la mesure où elle est au centre de ce rôle. Nous partons du principe que toutes les femmes sont des ménagères, même celles qui travaillent en dehors de la maison. Autrement dit, à un niveau mondial, c’est précisément cette spécificité du travail ménager, défini non seulement par le nombre d’heures et le type de travail, mais aussi par la qualité de la vie et des rapports qu’il engendre, qui détermine la place de la femme, où qu’elle soit, et quelle que soit la classe à laquelle elle appartienne.
Nous nous concentrons ici sur la situation de la femme de la classe ouvrière, mais nous ne voulons pas dire pour autant que seules sont exploitées les femmes de la classe ouvrière. Nous voulons au con-traire confirmer que le rôle de la ménagère de la classe ouvrière, qui a été, pensons-nous, indispensable à la production capitaliste, détermine la situation de toutes les autres femmes. Toute analyse des femmes en tant que caste doit donc procéder de l’analyse de la situation des ménagères de la classe ouvrière.
Afin de saisir comment le rôle de la ménagère est central, nous avons dû tout d’abord analyser brièvement la façon dont le capital a créé la famille moderne, et avec elle le rôle de la ménagère, en détruisant les types de famille qui existaient auparavant - groupes ou communautés. Ce processus n’est pas encore achevé.
Parlant des pays occidentaux et de l’Italie en particulier, nous devons garder présent à l’esprit que dans la mesure où le mode de production capitaliste soumet à son contrôle même la périphérie du monde, le même mode de destruction devra y avoir lieu - comme il a déjà lieu. De même, il faut savoir que le type de famille que nous connaissons aujourd’hui dans les pays occidentaux technologiquement plus avancés ne représente pas la forme finale que peut prendre la famille dans le processus capitaliste. Mais on ne peut justement analyser ces tendances qu’après avoir analysé comment le capital a créé la famille et le rôle de la femme, les deux étant des moments du même processus.
Nous nous proposons de compléter ces observations sur le rôle de la femme en analysant aussi la situation de la femme qui travaille en dehors de la maison, mais ce sera là l’objet d’un travail ultérieur. Nous nous contenterons ici d’indiquer le lien qui existe entre deux expériences apparemment séparées, celle de la ménagère et celle de la femme ayant un travail à l’extérieur.
Les luttes quotidiennes que les femmes mènent en masse depuis la deuxième guerre mondiale sont directement dirigées contre l’organisation de l’usine et celle du foyer. Le fait "qu’on ne puisse plus compter sur les femmes", ni à la maison ni au dehors, phénomène dont les patrons se lamentent car il s’est rapidement développé depuis lors, s’oppose directement à l’usine comme enrégimentation organisée dans le temps et dans l’espace, et s’oppose à l’usine sociale comme organisation de la reproduction de la force de travail.
La tendance croissante à l’absentéisme, à un moindre respect des horaires de travail, à une mobilité plus grande se retrouve chez les hommes jeunes et chez les femmes de la classe ouvrière. Mais alors que les hommes sont le seul soutien d’une famille qui se crée pendant les moments cruciaux de la vie du couple, les femmes, qui ne sont en général pas soumises au même genre de contrainte, doivent toujours donner priorité au travail de la maison et sont nécessairement beaucoup moins subordonnées à la discipline du travail, interrompant le flux de la production et coûtant donc davantage au capital. C’est d’ailleurs un des prétextes donnés à la discrimination salariale qui compense les pertes du capital et même les dépasse. Mais c’est justement cette tendance à l’insubordination (tendance qui a amené des groupes de femmes à aller dans les usines et les bureaux déposer les enfants sur les genoux de leur père au travail [1]) qui est une des formes décisives de la crise affectant l’organisation de l’usine et l’organisation de l’usine sociale ; et elle le sera toujours davantage.
Au cours de ces dernières années, une série de mouvements de femmes s’est développée, en particulier dans les pays de capitalisme avancé, mouvements dont les orientations diffèrent, depuis celle qui considère la question féminine comme une lutte atavique et naturelle de l’homme et de la femme, comprise comme lutte entre deux genres, à celle qui considère la question féminine comme une articulation spécifique de l’exploitation de classe.
Si à première vue la première position peut susciter la perplexité, et particulièrement chez les femmes qui ont eu l’expérience d’un militantisme politique, il nous paraît important de mentionner que les femmes qui la soutiennent fournissent un indice extrêmement important du degré de notre propre exaspération, degré qu’ont atteint des millions de femmes aussi bien dans le mouvement qu’au dehors. Certaines définissent leur lesbianisme en ces termes (nous nous référons en particulier aux vues exprimées pat une section du mouvement des femmes aux Etats Unis) : "Nous avons commencé à aller avec d’autres femmes au moment où, parce que nous étions entre femmes, nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions plus tolérer les rapports avec les hommes, que nous ne pouvions les empêcher d’être des rapports de pouvoir dans lesquels nous étions inévitablement assujetties. Notre attention et notre énergie étaient par conséquent déviées, notre pouvoir amoindri, et nos objectifs limités." A partir de ce refus, s’est développé un mouvement d’homosexuelles (Gay Movement) qui affirme la possibilité d’un rapport sexuel affranchi d’une lutte pour le pouvoir, affranchi de la cellule sociale reposant sur une unité biologique, d’un rapport qui affirme en même temps le besoin de s’ouvrir à un plus large potentiel social et donc sexuel.
Maintenant, de façon à pouvoir comprendre les formes de plus en plus variées par lesquelles les femmes expriment leur exaspération, nous devons dégager ce qui, dans la nature de la famille capitaliste, est à l’origine d’une crise de cette ampleur. L’oppression de la femme, nous le savons, n’est pas née avec le capitalisme. Ce qui est né avec le capitalisme, c’est une exploitation plus intense des femmes, en tant que femmes, et la possibilité enfin de leur libération.

LES ORIGINES DE LA FAMILLE CAPITALISTE

Dans la société pré-capitaliste de type patriarcal, le foyer et la famille étaient le centre d’une production agricole et artisanale. Avec l’avènement du capitalisme, la socialisation de la production s’est organisée autour de Y usine. Ceux qui travaillaient dans le nouveau centre de production, l’usine, recevaient un salaire ; les autres, non. Les femmes, les enfants et les personnes âgées perdaient le pouvoir relatif dont ils jouissaient auparavant et qui tenait au fait que la famille dépendait de leur travail, qui était donc vu comme social et nécessaire. En détruisant la famille et la communauté comme centre de production, le capital a d’une part concentré la production sociale de base dans les usines et les bureaux, et d’autre part il a essentiellement détaché l’homme de la famille, en faisant de lui un travailleur salarié ; il a fait porter à l’homme la responsabilité financière des femmes, des enfants, des vieux et des malades, en un mot de tous ceux qui ne recevaient pas de salaire. C’est à partir de ce moment qu’ont commencé à être exclus du foyer tous ceux qui ne procréaient ni ne servaient ceux qui travaillaient pour un salaire.
Et après les hommes, les premiers à être exclus ont été les enfants. On les a envoyés à l’école. Non seulement la communauté pré-capitaliste a cessé d’être un centre de production, mais encore elle a cessé d’être un centre d’éducation [2].

Dans la mesure où les hommes étaient les chefs despotiques de la famille patriarcale, fondée sur une stricte division du travail, l’expérience des femmes, des enfants, et celle des hommes étaient des expériences contradictoires dont nous portons l’héritage. Mais dans la société pré-capitaliste, le travail de chaque membre de la communauté de serfs paraissait immédiatement tendre au même but, que ce fût la prospérité du seigneur féodal ou la survie des membres de la communauté. En ce sens, la communauté des serfs tout entière était obligée de coopérer dans l’unité d’un même esclavage qui impliquait au même degré les femmes, les enfants et les hommes, unité que le capital a dû détruire [3]. C’est en ce sens que l’individu non-libre et la démocratie de la non-liberté [4] sont entrés en crise. Le passage de la condition de serf à celle de force de travail libre créa une séparation entre prolétaires hommes et prolétaires femmes d’une part, entre eux et leurs enfants d’autre part. Le patriarche non-libre est devenu le travailleur salarié "libre", et sur les expériences contradictoires des deux sexes et des générations différentes, une séparation, une étrangeté plus profonde s’est établie, mais donc aussi un rapport plus subversif.
Il est important ici de s’arrêter un instant sur cette séparation entre enfants et adultes pour comprendre toute la signification de la séparation entre hommes et femmes, et pour saisir comment l’organisation de la lutte par le mouvement des femmes ne peut que viser à surmonter cette séparation fondée sur la "liberté" du travail salarié, même dans ses formes de subversion les plus violentes et donc aussi dans le refus radical de tout rapport avec les hommes.

La lutte de classe dans l’école

Les analyses de l’école qui sont apparues au cours de ces dernières années - en particulier à la faveur du mouvement étudiant - ont bien identifié l’école comme le lieu de formation et de discipline idéologique de la force de travail et de ses dirigeants. Ce qui n’a peut-être jamais été montré, ou du moins jamais dans toute sa profondeur, c’est ce qui précédait tout cela : le désespoir que les enfants manifestent en général le premier jour où ils sont envoyés à l’école maternelle, lorsqu’ils se voient déposés dans une classe et que soudain les parents les abandonnent. Mais c’est précisément à ce point que commence toute l’histoire de l’école [5]. Vus de cette façon, les enfants des classes primaires ne sont pas de simples appendices que seuls des objectifs tels que : "Repas, Livres et Transports gratuits" que leur ont appris les grands, peuvent relier de quelque manière aux élèves des lycées [6]. Parmi les enfants des classes primaires, chez les fils et filles d’ouvriers, il y a toujours la conscience que l’école les met en opposition avec leurs parents et les jeunes de leur âge, et par conséquent ils résistent instinctivement au travail scolaire et au fait d’être éduqués. C’est cette même résistance qui fait que les enfants noirs, en Angleterre, sont presque tous confinés dans les classes de rattrapage [7]. Les enfants de la classe ouvrière en Europe, de même que les enfants de la classe ouvrière noire, voient dans l’instituteur quelqu’un qui leur enseigne quelque chose qui les met en conflit avec leur mère et leur père, quelque chose qui ne permet pas à l’enfant de se défendre, mais d’attaquer sa propre classe. Le capitalisme est le premier système de production où les enfants des exploités sont disciplinés et éduqués dans des institutions organisées et contrôlées par la classe dirigeante [8].
La preuve finale que cet endoctrinement provenant d’une autre classe et commençant déjà à la crèche repose sur une rupture avec la famille, c’est que les enfants de la classe ouvrière qui parviennent à l’Université (le peu qui y parvient) ne sont plus capables de communiquer avec leur communauté d’origine, du fait du lavage de cerveau qu’ils ont subi. Les enfants de la classe ouvrière sont donc les premiers à se rebeller et à résister instinctivement à l’école et à l’éducation qu’ils y reçoivent ; mais leurs parents les amènent à l’école et les obligent à y aller parce qu’ils sont soucieux de leur faire donner une éducation qui leur évitera la chaîne de montage ou la cuisine où ils sont, eux, confinés. Si l’enfant d’une famille ouvrière montre des dispositions particulières aux études, la famille se concentrera aussitôt sur lui, le plaçant dans les meilleures conditions possibles, offrant jusqu’au sacrifice des autres, misant sur lui dans l’espoir qu’il fasse sortir la famille de la classe à laquelle elle appartient. C’est en fait la façon dont le capital prend pour médiation les aspirations des parents et s’appuie sur eux pour discipliner la nouvelle force de travail.
En Italie, les parents réussissent de moins en moins à envoyer leurs enfants à l’école. La résistance des enfants à l’école augmente, elle est de plus en plus répandue même si elle n’est pas encore organisée.
A mesure que croît chez les enfants la résistance à l’éducation donnée à l’école, croît leur refus d’accepter la définition que le capital a donnée de leur âge. Les enfants veulent avoir tout ce qu’ils voient, c’est connu ; autrement dit, ils n’ont pas encore compris qu’il faut payer pour avoir les choses, et que pour les payer il faut un salaire, et donc être adulte. En général il est difficile de leur expliquer pourquoi ils ne peuvent avoir ce sans quoi - c’est la télévision qui vient de le leur dire - on ne peut vivre.
Mais il se passe quelque chose parmi les nouvelles générations d’enfants et de jeunes, qui fait qu’il est de plus en plus difficile de leur expliquer à quel moment on devient adulte. C’est plutôt la nouvelle génération qui nous montre et remet sans cesse en question l’âge aussi arbitrairement fixé auquel on est adulte : au cours des années 60, dans le Sud des Etats Unis, des enfants de 6 ans ont déjà affronté des chiens policiers ; des phénomènes semblables se produisent aujourd’hui dans le Sud italien et en Irlande du Nord, où les enfants agissent dans la révolte comme les adultes. Lorsque l’on reconnaîtra que les initiatives des enfants (et des femmes) font partie intégrante de l’histoire, il ne fait aucun doute que d’autres exemples montrant la participation des très jeunes (et des femmes) à la lutte révolutionnaire seront mis en lumière. Ce qui est nouveau, c’est l’autonomie de leur participation malgré et à cause de leur exclusion de la production directe. Dans les usines, les jeunes refusent la direction des ouvriers plus âgés, dans les villes ils sont le fer de lance des révoltes sociales.
Dans les métropoles, les générations nées dans la famille nucléaire [9] ont produit des mouvements étudiants et des mouvements de jeunes qui ont commencé à ébranler les fondements du pouvoir constitué. Dans le Tiers-Monde, les jeunes au chômage sont souvent dans la rue avant même que la classe ouvrière ne soit organisée en syndicats.
Il vaut la peine de citer le compte-rendu d’une réunion d’enseignants paru dans le "Times" (1er juin 1971). Cette réunion avait été convoquée parce que l’un d’entre eux avait reçu un blâme pour avoir frappé un élève : "Il n’est plus possible de discipliner ces éléments irresponsables qui surgissent de toute part avec l’intention évidente de corroder toutes les forces de l’autorité sociale... Il s’agit d’un complot qui veut détruire toutes les valeurs sur lesquelles est bâtie notre civilisation, et dont nos écoles sont l’un des meilleurs bastions."

L’EXPLOITATION DES SANS-SALAIRE

Nous tenions à faire ces brefs commentaires sur l’attitude de révolte qui ne cesse de se répandre chez les enfants et chez les jeunes, notamment dans la classe ouvrière et parmi les noirs en particulier, car nous croyons que ce fait est vraiment lié à l’explosion du mouvement des femmes et représente quelque chose dont le mouvement lui-même doit tenir compte : il s’agit ici de la révolte de tous ceux qui ont été exclus ; séparés par le système de production, et qui expriment dans leur action le besoin de détruire les forces qui font obstacle à leur existence sociale, mais cette fois en tant qu’individus.
Les femmes, les enfants et les vieux ont été exclus. La révolte de l’un contre l’exploitation par l’exclusion est l’indice de la révolte de l’autre.
Dans la mesure où il a recruté l’homme et l’a transformé en travailleur salarié, le capital a produit la séparation entre l’homme et les autres prolétaires sans salaire, qui, parce qu’ils ne participaient pas directement à la production sociale, n’étaient pas censés capables d’être les sujets d’une révolte sociale.
Depuis Marx, il est clair que le capital dirige et se développe au moyen du salaire, que le fondement de la société capitaliste est le travailleur salarié, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme, et son exploitation directe. Ce qui n’a pas été clarifié par les organisations du mouvement ouvrier, et qu’elles n’ont pas même considéré, c’est que c’est justement à travers le salaire qu’est organisée l’exploitation du travailleur sans salaire. Cette exploitation a été d’autant plus réussie qu’elle a été dissimulée, mystifiée par l’absence d’un salaire. En d’autres termes, le salaire commandait autour de lui une quantité de travail bien plus considérable que celle qui apparaissait au moment de la négociation d’usine. Le travail des femmes apparaissait comme un service personnel, extérieur au capital. On pensait que la femme ne souffrait que du chauvinisme mâle, qu’elle était maltraitée du fait de l’"injustice" que le capitalisme signifie en général, et qu’elle n’avait affaire qu’à des gens "mauvais, déraisonnables" ; les rares hommes qui s’en sont aperçu nous ont convaincues que c’était là de l’"oppression" et non de l’exploitation. Mais le mot "oppression" cachait un autre aspect, plus endémique, de la société capitaliste. Le capital n’a pas exclu les enfants de la maison et ne les a pas envoyés à l’école seulement parce qu’ils empêchent les adultes de faire un travail plus "productif", ou seulement pour les endoctriner. Le commandément capitaliste à travers le salaire se présente comme la contrainte, pour toute personne physiquement capable de travailler, à fonctionner sous la loi de la division du travail, et selon des modes directement ou indirectement productifs, qui tendent tous, en dernière instance, à l’expansion et l’extension dans le temps et l’espace de la domination capitaliste. Voilà quel est fondamentalement le sens de l’école. En ce qui concerne les enfants, leur travail apparaît comme un apprentissage qu’ils subissent "pour leur bien", un travail dont ils seraient les bénéficiaires.
Les enfants prolétaires ont tous été obligés de passer par le même enseignement dans les écoles : c’est le nivellement capitaliste s’opposant aux possibilités infinies d’apprendre. La femme, de l’autre côté, a été isolée dans la maison, forcée d’accomplir un travail considéré comme non-qualifié, la tâche d’accoucher, d’élever, de discipliner et de servir la force de travail pour la production. Dans le cycle de la production sociale son rôle est demeuré invisible parce que seul le produit de son travail, le travailleur, était visible.
Du même coup, la femme était prise au piège dans des conditions de travail précapitalistes, et ne reçut jamais de salaire.
Et quand nous disons : "conditions de travail précapitalistes", nous ne faisons pas seulement allusion aux femmes qui doivent utiliser un balai pour balayer, mais aussi à la mieux équipée des cuisines américaines, qui est loin encore de refléter le niveau de développement technologique actuel, mais reflète au mieux la technologie du 19e siècle. Si l’on n’est pas payé à l’heure, personne ne se préoccupe du temps qu’il faut pour faire le travail - tout au moins dans certaines limites. En fait, le travail ménager n’est pas simplement quantitativement, mais qualitativement différent des autres. Et la différence qualitative réside précisément dans le type de marchandise que ce travail est destiné à produire : la force de travail.
Dans le système capitaliste en général, la productivité du travail n’augmente que s’il y a affrontement entre le capital et la classe. L’innovation technologique et la coopération sont à la fois des moments d’attaque pour la classe et de réponse de la part du capital. Mais si ceci est vrai de la production de marchandises en général, il n’en va pas de même pour la production de cette marchandise particulière qu’est la force de travail.
Si l’innovation technologique peut diminuer le temps de travail nécessaire et si la lutte de la classe ouvrière dans l’industrie peut utiliser cette innovation technologique pour gagner du temps libre, on ne peut pas dire la même chose du travail ménager. Dans la mesure où elle doit procréer, élever, soigner et assumer la responsabilité des enfants dans une situation d’isolement, une plus grande mécanisation du travail ménager ne libère aucun temps pour la femme. Elle est toujours au travail parce qu’il n’est pas de machine qui fasse et forme les enfants [10].
Une plus haute productivité du travail ménager grâce à la mécanisation ne peut donc se rapporter qu’à des services déterminés tels que la cuisine, le lavage, le ménage. Si la journée de la femme n’a pas de limite, ce n’est pas parce qu’elle n’a pas de machines, mais parce qu’elle est isolée [11].

Confirmation du mythe de l’incapacité féminine

Avec l’avènement du mode de production capitaliste, la femme s’est donc trouvée reléguée à la condition d’isolement, enfermée dans la cellule familiale et dépendante de l’homme à tous égards. La nouvelle autonomie du salaire lui a été refusée, et elle s’est trouvée dans une situation de dépendance personnelle précapitaliste, mais cette fois de façon d’autant plus brutale en raison de la contradiction avec le caractère hautement socialisé de la production de masse qui prévaut aujourd’hui. L’apparente incapacité de la femme à faire un certain nombre de choses, à comprendre certaines choses et avant tout la politique, voit ici commencer son histoire, histoire semblable à bien des égards à celle de l’enfant "retardé" des classes de rattrapage. Dans la mesure où la femme a été coupée de la production directe et socialisée, pour être isolée à l’intérieur de la maison, on lui a enlevé toute possibilité de vie sociale en dehors des rapports de voisinage, et donc toute possibilité de connaissance et d’éducation sociale.
Isolée dans la maison, la femme a été privée de la vaste expérience d’organisation et de planification collective des luttes d’usine et des luttes de masse en général. On lui a enlevé une source fondamentale d’éducation sociale, l’expérience de la révolte sociale, qui est la première expérience où elle peut faire l’apprentissage de ses propres capacités, c’est-à-dire de son pouvoir, ainsi que de la capacité et donc du pouvoir de sa classe. A travers l’isolement imposé aux femmes s’est en retour fondé le mythe de l’incapacité féminine, aux yeux de la société et aux yeux mêmes des femmes.
C’est ce mythe qui a caché, en premier lieu, le fait que l’organisation informelle permanente des femmes dans les quartiers était la condition nécessaire à l’organisation de luttes de masse à niveau social par les ouvriers d’usine, grèves des loyers, luttes contre la hausse des prix en général ; et donc le fait que le soutien des femmes, ainsi que leur organisation formelle ou informelle ont toujours été décisifs dans les luttes à l’intérieur du cycle de la production directe. Dans les moments critiques, ce réseau féminin permanent fait surface et s’organise grâce aux talents, à l’énergie et à la force de la "femme incapable". Mais le mythe ne meurt pas pour autant. Lorsque les femmes pourraient crier victoire avec les hommes - survie en période de chômage, ou survie et victoire pendant les grèves - les conquêtes reviennent à la classe "en général". Rarement, dans la meilleure des hypothèses, les femmes ont obtenu quelque chose pour elles-mêmes ; et rarement, dans la meilleure des hypothèses, la lutte a un objectif qui altère de quelque façon la structure de pouvoir de la maison et ses rapports avec l’usine : par temps de grève ou de chômage, "il y a toujours à faire à la maison".

La fonction capitaliste de l’utérus

Jamais la destruction de la femme comme personne n’a également signifié diminution immédiate de son intégrité physique comme lors de l’avènement du capitalisme. La sexualité féminine et masculine avait déjà connu une série de formes, de régimes, de conditionnements avant le capitalisme. Mais elle avait connu aussi des méthodes efficaces de contrôle des naissances qui ont inexplicablement disparu. Le capital a établi un type de famille réduite à son noyau, dans laquelle il a subordonné la femme à l’homme. Dans la mesure où elle ne participe pas directement à la production sociale, la femme ne se présente pas sur le marché du travail de façon autonome. De même que ceci coupe toute les possibilités de créativité et de développement de son activité de travail, ceci coupe également toute possibilité d’autonomie sexuelle, psychologique et émotionnelle.
Comme nous l’avons dit plus haut, jamais un tel amoindrissement de l’intégrité physique de la femme n’avait eu lieu, affectant tout, du cerveau jusqu’à l’utérus. Ce n’est pas la même chose que de participer à la construction du train, de l’automobile, de l’avion, ou de pousser le même balai pendant des siècles, toute seule dans les mêmes mètres carrés de cuisine.
Mais ce n’est pas là un appel à l’égalité entre l’homme et la femme pour gérer la construction des avions. Il s’agit tout simplement de comprendre que la différence entre les deux histoires ne détermine pas seulement les différences entre les formes actuelles de lutte, mais amène enfin à la lumière les différentes formes que les luttes des femmes ont prises par le passé et qui sont restées trop longtemps cachées.
Comme nous le disions plus haut, en ôtant aux femmes la possibilité de développer leurs capacités créatrices, on les prive aussi totalement de leur vie sexuelle pour la transformer en fonction reproductrice de l’espèce, ou mieux, en fonction de reproduction de la force de travail : les remarques faites à propos du niveau technologique du travail ménager s’appliquent aussi à la recherche des méthodes anticonceptionnelles (ainsi qu’à toute la gynécologie, soit dit en passant), domaine dans lequel la recherche a été totalement négligée jusqu’à très récemment, tandis que pesait sur la femme l’obligation d’accoucher, accompagnée de l’interdiction formelle d’avorter alors que les méthodes les plus rudimentaires de contrôle des naissances faisaient faillite, comme il fallait s’y attendre.
A travers cet amoindrissement général de la figure de la femme, le capital a commencé à construire le "rôle féminin" et fait de l’homme dans la famille le médiateur et le gérant de cet amoindrissement. L’homme, en tant que chef de famille et travailleur salarié, est devenu l’instrument spécifique de cette exploitation spécifique qu’est l’exploitation de la femme.

L’homosexualité de la division du travail

Nous pouvons alors expliquer jusqu’à quel point les relations se sont dégradées entre hommes et femmes, du fait de la rupture que le système a établie entre eux, subordonnant la femme à l’homme comme objet ou "complément" de l’homme. C’est à par tir de cette rupture que nous comprenons l’explosion de tendances, au sein du mouvement des femmes, où ces dernières veulent mener la lutte contre les hommes en tant que tels [12] et ne plus dépenser leur énergie à maintenir avec eux ne serait-ce que des rapports sexuels, ces rapports étant toujours frustrants. Un rapport de pouvoir exclut toute possibilité d’affectivité et d’intimité dans le rapport sexuel. Entre hommes et femmes, le pouvoir, avec ses lois, commande l’affectivité sexuelle et l’intimité. Le rapport entre homosexuelles représente en ce sens la plus grande tentative de masse pour libérer la sexualité d’un rapport de pouvoir.
Mais l’homosexualité en général a en même temps sa racine dans la structure même de la société capitaliste : les femmes sont à la maison, et les hommes à l’usine ou au bureau, séparés les uns des autres pendant toute la journée ; ou bien les femmes sont 1000 à travailler dans une usine typiquement féminine sous la direction de 10 contremaîtres hommes ; ou bien elles sont dans ces bureaux de dactylos qui travaillent pour une cinquantaine de cadres masculins. Toutes ces situations sont déjà une structure de vie homosexuelle.
Le capital, tout en élevant l’héterosexualité au rang de religion, rend en même temps impossibles en pratique les contacts physiques ou émotionnels entre hommes et femmes, sape les bases de l’hétérosexualité pour ne la conserver que comme discipline sexuelle, économique et sociale.
Nous pensons que c’est une des réalités qu’il faut prendre pour point de départ. Cette explosion de tendances homosexuelles (Gay Movement) à l’intérieur du mouvement a été et est importante pour lui, justement parce qu’elle montre l’urgence de revendiquer une spécificité de la lutte des femmes, et surtout de mettre en lumière toutes les facettes et tous les moments de l’exploitation des femmes, dans toute sa profondeur.

LA PLUS-VALUE ET L’USINE SOCIALE

Nous voudrions ici commencer à clarifier les données qu’un certain point de vue marxiste orthodoxe, et spécialement dans la pratique et l’idéologie des partis qui se disent marxistes, a toujours tenues pour vraies : en l’occurence que les femmes, du fait qu’elles se trouvent hors du cycle de la production socialement organisée, sont aussi en dehors de la productivité sociale. En d’autres termes, on a toujours considéré le rôle féminin comme celui d’une personne subordonnée sur le plan psychologique, extérieure à la production, ou qui lorsqu’elle est employée en dehors de la maison, l’est d’une façon marginale, mais qui fournit essentiellement dans la maison une série de valeurs d’usage de caractère précapitaliste.
Ce point de vue reste en gros celui de Marx qui, observant ce qui se passait pour les femmes allant travailler en usine, en a conclu qu’elles étaient mieux à la maison. Puis la vie à la maison était considérée comme plus morale ; mais la véritable nature du rôle de la ménagère n’apparaît jamais clairement chez Marx.
Des observateurs ont pu remarquer que les femmes du Lancashire, femmes d’ouvriers de l’industrie co- tonnière et employées dans la même industrie, avaient une plus grande liberté sexuelle et se faisaient aider par leur mari dans les corvées domestiques. Tandis que dans les régions minières du Yorkshire, ou seulement un faible pourcentage de femmes participait à l’extraction du charbon, les femmes étaient meilleures cuisinières et bien plus dominées par la figure du mari.
En d’autres mots, même ceux qui ont pu définir l’exploitation des femmes dans la production socialisée n’ont pas pu poursuivre leur analyse et cerner clairement la situation d’exploitation des femmes à la maison ; les hommes sont trop compromis dans le rapport de pouvoir qui sous-tend leurs relations avec les femmes. C’est pour cette raison que seules les femmes peuvent se définir elles-mêmes, aller de l’avant et lutter.
Disons clairement que, à l’intérieur du salaire, le travail ménager ne produit pas simplement des valeurs d’usage, mais est essentiel à la production de la plus-value [13]. Mais ceci vaut aussi pour la construction du rôle féminin tout entier, comme rôle subordonné à tous les niveaux, physique, psychologique et au plan de l’emploi, rôle qui a eu et a toujours une place précise dans la division capitaliste du travail, dans la recherche de la productivité à niveau social. Examinons d’une façon plus spécifique le rôle de la femme en tant que source de productivité sociale, c’est-à- dire source de production de plus-value, avant tout dans la famille.

A) Productivité de l’esclavage salarial basé sur l’esclavage des sans-salaire

On dit souvent, à l’intérieur de la définition du travail salarié, que le travail ménager de la femme n’est pas productif. En fait c’est exactement le contraire qui est juste, si l’on pense à l’énorme quantité de services sociaux que l’organisation capitaliste transforme en activités privées en les mettant sur le dos de la ménagère à la maison. Le travail ménager n’est pas essentiellement un "travail féminin" : aucune femme ne se réalise plus, ou ne se fatigue moins qu’un homme lorsqu’elle fait la lessive ou le ménage. Il s’agit de services sociaux dans la mesure où ils servent à la reproduction de la force de travail. C’est le capital qui, en instituant précisément sa structure familiale, a "libéré" l’homme de ces fonctions de façon à ce qu’il soit complètement "libre" pour l’exploitation directe, de façon à ce qu’il soit libre de "gagner"assez pour qu’une femme le reproduise en tant que force de travail [14]. Le capital a donc fait des hommes des travailleurs salariés dans la mesure où il a réussi à rejeter ces services sur les épaules des femmes dans la famille, tout en contrôlant par le même processus l’afflux de force de travail féminine sur le marché du travail.
En Italie, les femmes sont encore nécessaires à la maison et le capital a encore besoin de ce type de famille. Dans l’état de développement actuel, en Europe en général et en Italie en particulier, le capital préfère encore importer sa force de travail, sous la forme de millions d’hommes venant des zones sous-développées, mais laisser les femmes à la maison [15]. Et les femmes sont utiles dans la maison non seulement parce qu’elles font les travaux domestiques sans recevoir de salaire et sans faire grève, mais aussi parce qu’elles sont toujours là pour recueillir les membres de la famille qui ont été expulsés de leur poste de travail au cours des crises périodiques de l’emploi. La famille, berceau maternel toujours accueillant en cas de nécessité, a toujours été la plus sûre garantie que les chômeurs ne deviennent pas aussitôt une horde de marginaux rebelles.
Les partis du mouvement ouvrier ont eu soin de ne pas soulever la question du travail ménager, et ceci en accord avec le fait qu’ils ont toujours considéré la femme comme un être inférieur, même à l’intérieur de l’usine. En effet, soulever cette question serait contester toute la base sur laquelle se sont construits les syndicats, organisations fondées sur (a) l’usine seule, (b) la journée de travail mesurable et "payée", (c) une seule face du salaire - le moment où on le donne - et non l’autre face - le moment où il est repris par l’inflation. La femme a toujours été incitée par les partis de la classe ouvrière à renvoyer à un futur hypothétique sa libération, subordonnée aux conquêtes que les hommes, qui voient la portée de leur lutte limitée par ces mêmes partis, auront obtenues pour "eux-mêmes".
En réalité, chaque phase de la lutte de la classe ouvrière consacre la subordination et l’exploitation des femmes à un plus haut niveau. La proposition d’une pension pour les ménagères [16] (et nous ne comprenons pas pourquoi ce n’est pas un salaire qui est proposé) montre seulement la volonté qu’ont ces partis d’institutionnaliser plus encore les femmes dans le rôle de ménagère, et les hommes (ainsi que les femmes) dans celui d’esclave salarié.
Actuellement, aucune d’entre nous ne croit que l’émancipation, la libération s’effectue par le travail, à la maison ou à l’extérieur. L’autonomie salariale signifie seulement qu’on est un "individu libre" pour le capital, et c’est non moins valable pour les femmes que pour les hommes. Ceux qui prétendent que la libération des femmes de la classe ouvrière réside dans la possibilité de trouver un travail hors de la maison ne cernent qu’une partie du problème qu’ils laissent entier sans en apporter la solution. L’esclavage de la chaîne de montage ne libère pas de l’esclavage de l’évier de cuisine. Ceux qui le nient, nient aussi l’esclavage de la chaîne de montage, et prouvent une fois encore que si l’on ne sait pas comment les femmes sont exploitées, on ne saura jamais vraiment comment les hommes le sont. Mais cette question est si cruciale pour le mouvement des femmes que nous la traiterons séparément. Ce que nous devons ici préciser tout de suite, c’est que, du fait que dans un monde organisé de façon capitaliste à notre travail ne corresponde pas un salaire, la figure du patron se trouve dissimulée derrière celle du mari. Le mari semble être le seul auquel sont destinés les services domestiques, et cela donne au travail ménager un caractère ambigu, un aspect de servage. Le mari et les enfants, parce qu’ils engagent l’affection, par le chantage de l’amour, deviennent les premiers contremaîtres, les premiers contrôleurs de ce travail.
Le mari a tendance à lire le journal et à attendre que le repas soit prêt et servi, même si la femme est allée travailler comme lui et si elle est rentrée en même temps que lui. Il est clair que la forme spécifique d’exploitation que représente le travail ménager exige une lutte spécifique, une lutte de femmes justement, à l’intérieur de la famille.
D’ailleurs, si nous ne saisissons pas complètement que la famille est le pilier même de l’organisation capitaliste du travail, si nous commettons l’erreur de la considérer comme une superstructure dont la modification dépendrait des divers moments des luttes d’usine, alors nous développerons une révolution boiteuse qui perpétuera et aggravera toujours une contradiction fondamentale de la lutte de classe, contradiction fonctionnelle pour le développement capitaliste. Nous perpétuerions ainsi l’erreur qui consiste à nous considérer comme des ménagères productrices de valeurs d’usage seulement, à considérer les ménagères comme extérieures à la classe ouvrière. Tant que l’on considérera que les ménagères sont extérieures à la classe, la lutte de classe sera à tout moment et en tout point entravée, frustrée de ses objectifs pratiques, et privée de son plein épanouissement.
Le développement de ce point n’entre pas dans le cadre de ces premières observations ; alors que montrer et dénoncer le travail ménager en tant que forme masquée du travail productif soulève une série de questions concernant à la fois les buts et les formes de la lutte des femmes.
En fait, la revendication qui découlerait immédiatement : "payez-nous le travail ménager" risquerait d’apparaître en Italie [17], étant donné l’actuel rapport de forces, comme la volonté d’enfermer encore davantage la femme dans la condition d’esclavage institutionnalisé qu’est le travail ménager, et aurait donc peu de chances d’être en pratique un objectif mobilisateur.

Socialisation de la lutte du travailleur isolé.

Le problème est donc de développer des formes de lutte qui ne laissent pas les ménagères tranquillement à la maison, prêtes tout au plus à d’éventuelles manifestations de rue, dans l’attente d’un salaire qui ne paierait jamais rien ; nous devons découvrir des formes de lutte qui détruisent aussitôt la structure du travail domestique, en le refusant immédiatement, en refusant notre rôle de ménagère, et la maison comme ghetto de notre existence ; car le problème n’est pas seulement de cesser d’effectuer ce travail, mais de détruire le rôle de ménagère. Le point de départ n’est pas de chercher comment faire le travail ménager de façon plus efficace, mais de chercher une place de protagoniste dans la lutte, c’est-à-dire, non pas de chercher une plus grande productivité du travail ménager mais un plus haut niveau de subversion de la lutte.
Renverser immédiatement le rapport entre temps- de-travail-ménager, et temps-non-dédié-au-travail-ménager : il n’est pas nécessaire de passer la journée à repasser les draps ou les rideaux, de laver le plancher jusqu’à ce qu’il étincelle ou d’épousseter tous les jours. Et pourtant, beaucoup de femmes le font encore. Ce n’est évidemment pas parce qu’elles sont stupides. Encore une fois, nous pouvons faire le parallèle avec les classes de rattrapage. En réalité il n’y a que ce travail qui leur permette de trouver une identité, à partir du moment où, comme nous le disions plus haut, le capital les a coupées du procès de la production socialement organisée.
Mais ce n’est pas parce que nous sommes exclues de la production socialement organisée qu’il s’ensuit immédiatement que nous soyons exclues de la lutte sociale : la lutte, cependant, demande que nous prenions du temps sur le travail ménager, et offre en même temps une autre possibilité de trouver une identité que nous ne trouvions auparavant qu’au niveau du ghetto domestique. Dans le caractère social de la lutte, les femmes découvrent et exercent un pouvoir qui leur donne effectivement une nouvelle identité. Identité qui justement ne peut consister qu’en un nouveau degré de pouvoir social.
Une telle possibilité de lutte à niveau social vient justement du caractère socialement productif de l’activité de la femme à la maison. Ce ne sont pas seulement, ou même principalement les services fournis à la maison qui rendent le rôle de la femme socialement productif, même si en fait actuellement ses services s’identifient au rôle de la femme. Le capital peut améliorer technologiquement ces services. Ce que le capital ne peut faire pour le moment, tout au moins en Italie, c’est faire sauter la position de la ménagère, pivot de la famille nucléaire. Et c’est pour cette raison que nous n’attendons pas l’automatisation des tâches ménagères, car elle n’arrivera jamais : le maintien de la famille nucléaire n’est pas compatible avec l’automation de ces services. Pour les automatiser vraiment, le capital devrait détruire la famille telle que nous la connaissons aujourd’hui, en d’autres mots, il devrait socialiser pour pouvoir automatiser.
Mais nous savons très bien ce que signifie la socialisation capitaliste. C’est toujours, pour le moins l’opposé de la Commune de Paris !
Le nouveau saut que pourrait faire l’organisation capitaliste, et que nous pouvons pressentir aux Etats- Unis ou en général dans les pays de capitalisme avancé, serait de détruire l’isolement précapitaliste de la production à la maison en reconstruisant une famille qui refléterait mieux l’égalité capitaliste et sa domination à travers le travail coopératif ; en somme, dépasser "l’incomplétude" du développement capitaliste, qui a encore pour pivot la femme "non-libre", et reconstruire une famille dont la forme reflète de façon plus adéquate sa fonction de reproduction de la force de travail.
Pour en revenir à ce que nous disions plus haut, les femmes, les ménagères, s’identifiant à la maison, tendent à une espèce de perfectionnisme dans leur travail. Nous connaissons trop bien encore la formule : "Il y a toujours à faire dans une maison, si l’on veut".
Elles ne voient pas plus loin que leurs quatre murs, car la condition de ménagère comme mode de travail précapitaliste, et par conséquent, cette féminité qu’on lui impose, lui font voir le monde, les autres, la totalité de l’organisation du travail comme quelque chose d’obscur, d’inconnu et d’inconnaissable, de non-vécu en somme, perçu seulement derrière les épaules du mari qui sort chaque jour pour l’affronter. Les femmes doivent donc renverser le rapport entre temps-de-travail-ménager et temps-non-dédié- au-travail-ménager, et commencer à sortir de la maison, à partir justement de cette volonté de détruire le rôle de la ménagère, pour rencontrer les autres femmes, non seulement à titre de voisines et d’amies, mais aussi comme des compagnes de travail et des compagnes de lutte contre le travail, en rompant ainsi avec la tradition de la femme privatisée, en rivalité avec les autres femmes, et en reconstruisant une solidarité des femmes : non pas une solidarité pour la défense, mais une solidarité pour l’attaque, pour l’organisation de la lutte.
Solidarité commune contre le travail commun.
De la même façon, les femmes doivent cesser de rencontrer leur mari et leurs enfants en tant que ménagères, c’est-à-dire à l’heure des repas autour de la table, lorsqu’ils rentrent de leur monde extérieur.
Chaque lieu de lutte en dehors de la maison, justement parce que toute sphère de l’organisation capitaliste présuppose la maison, offre aux femmes une possibilité d’offensive : assemblées d’usine, réunions de quartier, assemblées d’étudiants, toutes sont aussi des lieux appropriés à la lutte des femmes : des lieux où les femmes peuvent rencontrer et affronter les hommes - femmes contre hommes si l’on veut - mais en tant qu’individus plutôt qu’en tant que mère-père, fils-fille, avec toutes les possibilités que cela présente de faire exploser hors de la maison les contradictions, les répressions, les frustrations que le capital a voulu accumuler et maintenir au sein de la famille.

Un nouvel espace pour la lutte de classe

Si dans les assemblées ouvrières les femmes demandent que l’équipe de nuit soit supprimée, parce que la nuit on ne veut pas seulement dormir mais faire l’amour - et ce n’est pas la même chose de faire l’amour pendant la journée, si le jour c’est la femme qui travaille - cela veut dire qu’elles portent en avant leur propre intérêt autonome et subjectif de femmes contre l’organisation du travail, refusant d’être des mères insatisfaites pour le mari et les enfants.
Mais dans cette nouvelle intervention/affrontement, où les femmes expriment leur intérêt féminin spécifique, cet intérêt, comme il a été dit, n’est pas séparé de l’intérêt de la classe, ni étranger à elle. Pendant trop longtemps les partis politiques, en particulier ceux de la gauche, ainsi que les syndicats ont déterminé et délimité le champ de la lutte de la classe ouvrière. Faire l’amour et refuser l’équipe de nuit pour faire l’amour, c’est l’intérêt de classe. Essayer de savoir pourquoi ce sont les femmes et non les hommes qui soulèvent la question, c’est éclairer sous un nouvel angle toute l’histoire de la classe.
Rencontrer ses fils et filles dans une assemblée d’étudiants, c’est les découvrir en tant qu’individus qui parlent parmi d’autres individus, c’est se présenter à eux en tant qu’individu.
Beaucoup de femmes ont avorté et encore plus ont accouché. Nous ne voyons pas pourquoi elles ne devraient pas exprimer leur point de vue de femme avant même leur point de vue d’étudiante dans une assemblée d’étudiants en médecine. Et ce n’est pas un hasard si nous donnons l’exemple de la Faculté de Médecine : dans les cours et dans la clinique, nous pouvons juger à nouveau de l’exploitation de la classe ouvrière, et pas seulement en voyant les patients de cette classe servir seuls de cobayes aux expériences ; les femmes sont spécifiquement les premiers objets d’expérimentation ainsi que les premiers objets du mépris sexuel, du sadisme et de l’arrogance professionnelle des médecins.
Résumons-nous : la chose la plus importante est justement cette explosion du mouvement des femmes en tant qu’expression de la spécificité des intérêts féminins jusqu’ici niés et réprimés par l’organisation capitaliste de la famille, intérêts qu’il faut mettre en avant en tout lieu qui repose sur la négation de ces intérêts, puisque toute l’exploitation de la classe a pu être construite grâce à la médiation spécifique de l’exploitation féminine.
Ainsi, en tant que mouvement des femmes, nous devons récupérer la spécificité de tous les moments de cette exploitation, c’est-à-dire récupérer l’entière spécificité de l’intérêt féminin dans la gestion de la lutte.
Toutes les occasions sont bonnes : les ménagères des familles menacées d’expulsion peuvent répondre que leur travail dans la maison a plus que couvert le montant des loyers non versés (dans la banlieue de Milan , beaucoup de familles ont déjà expérimenté cette forme de lutte).
Les appareils électro-ménagers sont une grande et belle chose, mais pour les ouvriers qui les fabriquent, en fabriquer autant coûte du temps et de la fatigue. Que chaque salaire doive les acheter tous est lourd pour une famille et présuppose que la femme doive les utiliser tous toute seule. Ainsi, elle se trouve toujours confinée à la maison, dans la condition de ménagère, mais à un niveau supérieur de mécanisation maintenant. Heureux ouvriers, heureuses épouses, heureux couples.
La question n’est pas d’avoir des cantines collectives. Nous devons nous souvenir que le capital fait d’abord la Fiat, puis fait la cantine.
C’est pourquoi la revendication d’une cantine dans le quartier, si elle n’est pas accompagnée d’une pratique de lutte globale contre l’organisation du travail, contre le temps de travail, risque de fournir la base d’un nouveau saut qui, au plan du quartier, n’enrégimenterait dans quelque travail séduisant nul autre que les femmes pour qu’elles aient ensuite la possibilité, à l’heure du déjeuner, de manger collectivement un repas de merde à la cantine.
Nous voulons qu’ils sachent que ce n’est pas cette cantine que nous voulons, et que de la même façon nous ne voulons pas non plus de crèches et de garderies de ce genre [18]. Nous voulons aussi des cantines, des crèches, des machines à laver la vaisselle. Mais nous voulons avoir le choix : manger en privé avec des amis quand nous le voulons, avoir du temps pour être avec les enfants, les vieux et les malades, quand et où il nous plaît ; "avoir du temps" veut dire : travailler moins, et avoir du temps pour pouvoir être davantage avec les hommes signifie qu’eux aussi doivent travailler moins. Avoir du temps à passer auprès des enfants, des vieux et des malades ne veut pas dire : courir faire une rapide visite à ces parkings que sont les crèches pour les enfants, les hôpitaux pour les vieux, les hospices pour les invalides. Cela veut dire que nous, les premières à avoir été exclues, prenons l’initiative dans cette lutte pour que les autres exclus, les enfants, les vieux, les malades puissent se réapproprier la richesse sociale, pour qu’ils puissent vivre avec nous et avec les hommes à nos côtés, avec la même autonomie que nous voulons pour nous-mêmes ; car, comme la nôtre, leur exclusion du procès social directement productif, de l’existence sociale, a été créée par l’organisation capitaliste.

Le refus du travail

Donc, refusons le travail ménager en tant que travail féminin, qui nous a été imposé, que nous n’avons jamais inventé, qui n’a jamais été payé, qui nous a obligées à faire des horaires insensés (de 12 à 13 heures par jour) pour nous forcer à rester à la maison.
Sortons de la maison ; refusons la maison, car nous voulons nous unir aux autres femmes pour lutter contre toutes les situations qui supposent que les femmes restent à la maison, pour relier notre lutte à toutes les situations qui présupposent que des gens vivent dans des ghettos, que ces ghettos soient la crèche, l’hôpital, l’hospice ou le bidonville. L’abandon de la maison est déjà une forme de lutte, car les services sociaux que nous fournissons cesseront d’être accomplis dans ces conditions, et nécessairement tous ceux qui travaillent en dehors de la maison exigeront que ce fardeau que nous avons porté jusqu’à maintenant soit remis à qui il appartient, au capital, qui exigeront que le capital porte le poids de l’organisation de ces services. Et ils l’exigeront avec d’autant plus de violence que sera plus violent, déterminé et massif ce refus du travail domestique de la part des femmes.
La famille de la classe ouvrière est le point le plus difficile à faire éclater. Car elle est le soutien de l’ouvrier, mais en tant qu’il est ouvrier, et par là même, le soutien du capital. C’est de cette famille que dépend le soutien de la classe, la survie de la classe, mais aux dépens de la femme, et par là contre la classe elle-même. La femme est, dans cette famille, l’esclave de l’esclave salarié, et les services qu’elle rend assurent l’esclavage de l’homme qui en dépend. De même que les syndicats, la famille protège l’ouvrier, mais assure en même temps que lui aussi bien qu’elle, la femme, ne seront jamais que des ouvriers. Et c’est pourquoi la lutte des femmes de la classe ouvrière contre la famille est cruciale.
Abandonner la maison, disions-nous, est une forme de lutte. Rencontrer les autres femmes travaillant à la maison ou au dehors permet d’élargir les autres possibilités de lutte.
Dans la mesure où notre lutte est une lutte contre le travail, elle est inscrite dans la lutte globale que la classe ouvrière mène contre le travail. Mais, dans la mesure où l’exploitation des femmes à travers le travail ménager a eu, et a une histoire spécifique, liée à la survivance de la famille nucléaire, cette lutte emprunte un itinéraire spécifique qui doit passer par la destruction de la famille nucléaire telle qu’elle a été construite par l’ordre social capitaliste, en définissant une nouvelle dimension pour la lutte de classe.

B) La productivité de la passivité

Cependant, le rôle de la femme dans la famille ne consiste pas seulement à fournir, sans salaire, des services sociaux. Comme nous le disons depuis le début, emprisonner la femme dans des fonctions purement complémentaires et la subordonner à l’homme à l’intérieur de la famille nucléaire a eu pour prémisses Pamoindrissement de son intégrité physique. Avec, en Italie, Paide active de l’Eglise Catholique qui a toujours défini la femme comme un être inférieur, la femme s’est vue contrainte à l’abstinence sexuelle avant le mariage, et après le mariage à une sexualité réprimée dont la fonction est uniquement orientée vers la procréation, obligée à procréer. C’est ainsi qu’a été créé le rôle féminin de "la mère héroïque et Pépouse comblée", dans lequel la sexualité est pure sublimation, dont la fonction essentielle est d’être le réceptacle de l’expression émotionnelle des autres, l’amortisseur des antagonismes familiaux. Ce qui a été défini comme frigidité féminine doit donc être redéfini comme réceptivité passive qui a été également imposée dans la fonction sexuelle au sens étroit du terme.
C’est justement cette passivité de la femme dans la famille qui devient "productive" ; en premier lieu parce qu’elle est devenue le lieu où se déchargent toutes les oppressions subies par l’homme dans le travail en dehors de la maison, et en même temps l’objet sur lequel l’homme peut exercer un désir de pouvoir que déchaîne la domination de l’organisation capitaliste ; en ce sens donc, la femme devient "productive" pour l’organisation capitaliste en tant que soupape de sécurité des tensions sociales. En second lieu, la femme devient "productive" dans la mesure où la négation totale de son autonomie personnelle la force à sublimer sa frustration en une série de besoins continuels qui ont toujours la maison comme centre de réalisation et qui sont, au plan de la consommation, ce qu’est le perfectionnisme au plan du travail. Il est évident que ce n’est pas à nous de dire aux femmes ce qu’elles doivent avoir dans leur maison. Nul ne peut définir les besoins d’un autre. Mais notre intérêt est d’organiser la lutte dans laquelle tombera cette sublimation.

Le travail mort et l’agonie de la sexualité

C’est à dessein que nous utilisons le terme "sublimation". La frustration qui découle du caractère monotone et répétitif des travaux ménagers et de la passivité sexuelle ne sont séparables que dans les discours. La créativité sexuelle et la créativité dans le travail sont toutes deux des domaines où le besoin humain exige qu’on donne, comme le dit Marx, un champ d’action indéterminé à "nos capacités naturelles et acquises" [19]. Pour les femmes, (et donc pour les hommes), les capacités naturelles et acquises sont simultanément réprimées. La réceptivité passive de la femme crée le perfectionnisme de la ménagère et peut faire du travail monotone de la chaîne de montage une thérapeutique. La banalité de la plupart des travaux ménagers et la discipline que requiert la répétition du même travail chaque jour, chaque semaine, chaque année, travail doublé les jours de fête, détruisent les possibilités d’une sexualité désinhibée. Notre enfance est la préparation au martyre : on nous apprend à tirer notre bonheur d’une sexualité "respectable" et de draps "toujours plus blancs" ; à sacrifier du même coup la sexualité et les autres activités créatives.
Jusqu’à présent, le mouvement des femmes, surtout en détruisant le mythe de l’orgasme vaginal, a dénoncé le mécanisme physique qui a permis que le potentiel sexuel des femmes soit strictement défini et limité par l’homme. Maintenant, nous pouvons commencer à réintégrer la sexualité avec les autres aspects de la créativité, nous pouvons commencer à voir comment la sexualité sera toujours réprimée tant que le travail que nous faisons nous mutilera, nous et nos capacités individuelles, et tant que les personnes qui ont avec nous des rapports sexuels seront nos patrons et resteront, eux aussi, mutilés par leur travail. Débusquer le mythe de l’orgasme vaginal, c’est revendiquer l’autonomie féminine et s’opposer à la subordination et à la sublimation. Mais il ne s’agit pas seulement de poser le clitoris contre le vagin, mais tous deux contre l’utérus. Ou bien le vagin est avant tout le lieu de passage pour la reproduction de la force de travail qui se vend comme marchandise, et c’est là la fonction capitaliste de l’utérus, ou bien il fait partie de nos pouvoirs naturels, de notre bagage social. La sexualité est la plus sociale des expressions, la plus profonde des communications humaines. En ce sens, c’est la dissolution de l’autonomie. La classe ouvrière organise en tant que classe son dépassement comme classe ; au sein de cette classe, nous nous organisons de façon autonome pour créer les bases du dépasse ment de l’autonomie.

L’attaque "politique" contre les femmes

Mais pendant que nous cherchons notre voie pour exister et nous organiser dans la lutte, nous devons nous confronter à ceux qui ne demandent pas mieux que d’attaquer les femmes même lorsqu’elles forment un mouvement. Ils soutiennent que la femme, en se définissant elle-même contre l’oblitération qu’elle subit dans le travail et la consommation, est responsable du manque d’unité de classe. Dressons une liste partielle des péchés qui lui sont imputés, ils disent :

  • 1. Elle veut une plus grande part du salaire du mari pour acheter, par exemple, des vêtements pour elle- même et ses enfants, non en se fondant sur ce dont lui pense qu’il leur faut, mais sur ce qu’elle estime qu’elle devrait avoir pour elle-même et ses enfants.
    Il travaille dur pour se procurer cet argent. Quant à elle, elle ne fait que demander que leur manque de richesse soit autrement distribué, plutôt que de le soutenir dans sa lutte pour davantage de richesse, pour un salaire plus élevé.
  • 2. Elle vit en rivalité avec les autres femmes, car elle veut être plus séduisante, avoir plus de choses que la voisine, tout comme sa maison doit être plus propre et mieux tenue que celle de ses voisines. Elle ne s’allie pas avec les autres sur une base de classe comme elle devrait le faire.
  • 3. Elle s’enterre dans sa maison et refuse de comprendre la lutte de son mari en usine. Elle peut même trouver à redire quand il fait grève, au lieu de le soutenir. Elle vote à droite.

    Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles elle est considérée comme réactionnaire, ou au mieux arriérée, même par des hommes qui ont des rôles dirigeants dans les luttes d’usine et qui semblent les mieux à même, du fait de leur militantisme politique, de comprendre la nature du patron social. Critiquer les femmes pour ce que l’on considère comme un comportement rétrograde leur est d’autant plus facile qu’il s’agit de l’idéologie prédominante dans la société. Mais ils n’ajoutent pas qu’ils ont bénéficié de la position subordonnée des femmes qui se sont occupées d’eux depuis leur naissance. Certains ne se rendent même pas compte que l’on s’est occupé d’eux, tellement il est naturel que les mères, filles et soeurs s’occupent de "leurs" hommes. Il nous est vraiment difficile, d’un autre côté, de distinguer ce qui relève de la suprématie mâle innée dans cette attaque qui se donne toujours comme strictement "politique", et semble toujours n’être lancée que pour le bien de la classe.
    Examinons le sujet d’un peu plus près.

    1. Les femmes en tant que consommatrices

    Ce ne sont pas les femmes qui font de la maison un centre de consommation. Le procès de consommation fait partie intégrante de la production de la force de travail, et si les femmes refusaient de faire les courses, de "dépenser de l’argent", ce serait une
    grève. Ceci dit, nous devons cependant ajouter que, à cause de ces rapports sociaux dont sont privées les femmes dans la mesure où elles se trouvent coupées du travail socialement organisé, elles essaient souvent de compenser en achetant des objets. Que cela soit considéré ou non comme du superflu dépend du point de vue et du sexe qui juge : les intellectuels achètent des livres, mais personne ne considère que cette consommation est superflue. Indépendamment de l’intérêt ‘de son contenu, le livre représente encore dans cette société, grâce à une tradition plus ancienne que le capitalisme lui-même, une valeur masculine.
    Nous avons déjà dit que les femmes achètent des choses pour la maison parce que la maison est la seule preuve qu’elles-mêmes existent. Mais l’idée que la non-consommation puisse en quelque sorte être une libération est aussi vieille que le capitalisme, et a pour origine les capitalistes qui ont toujours fait porter à l’ouvrier la faute qu’est sa condition d’ouvrier. Pendant des années, les Noirs de Harlem ont connu les admonestations de bons libéraux qui disaient que si seulement les Noirs cessaient de conduire des Cadillac (jusqu’à ce que la compagnie qui les avait vendues à crédit les reprenne), le problème racial serait résolu. Jusqu’à ce que la violence de la lutte (qui était la seule réponse adéquate) ait fourni la mesure de leur pouvoir social, ces Cadillac étaient une des rares façons de montrer leur potentiel de pouvoir. C’est ceci, et non des "raisons économiques", qui dérangeait vraiment les libéraux et les faisait récriminer.
    De toute façon, rien de ce que nous achetons aujourd’hui ne serait nécessaire si nous étions libres. Ni la nourriture qui nous empoisonne, ni les vêtements qui nous identifient par classe, sexe, génération, ni les maisons dans lesquelles on nous emprisonne.
    De toute façon, notre problème est en réalité que nous n’avons jamais assez, et non que nous avons trop. La pression que les femmes exercent sur les hommes est une défense du salaire, et non une attaque au salaire. Précisément parce que les femmes sont les esclaves des esclaves salariés, les hommes font du salaire une part pour eux-mêmes et une part pour les dépenses générales de la famille. Si les femmes ne revendiquaient rien, le niveau de vie général de la famille pourrait baisser face à l’inflation, et les femmes seraient évidemment les premières à en faire les frais. Donc, sans la pression qu’exercent les femmes, la famille présenterait pour le capital une nouvelle fonction à ajouter à celles qui ont déjà été énumérées : elle servirait à absorber la chute du salaire réel, la chute du prix de la force de travail [20]. C’est donc, pour les femmes, le moyen matériel le plus direct pour défendre le niveau de vie de leur classe. Et quand elles sortiront pour aller à des réunions politiques elles auront besoin d’encore plus d’argent !

    2. La rivalité entre femmes

    En ce qui concerne la "rivalité" entre femmes, Frantz Fanon a éclairci pour le Tiers-Monde quelque chose que seul le racisme empêche d’être généralisé à la classe ouvrière. Les colonisés, dit-il, lorsqu’ils ne s’organisent pas contre leurs oppresseurs, s’attaquent les uns les autres. La pression qu’exercent les femmes pour une plus forte consommation peut s’exprimer parfois sous forme de "rivalité". Mais néanmoins, comme nous l’avons dit, cette pression garantit le niveau de vie général de la classe. Ce qui n’est pas le cas de la rivalité sexuelle entre femmes, qui a sa racine dans leur situation de dépendance économique et sociale vis-à-vis des hommes. Dans la mesure où les femmes vivent pour les hommes, s’habillent pour eux, travaillent pour eux, elles sont manipulées par les hommes au moyen de cette rivalité [21].
    Quant à la rivalité concernant la maison, on apprend aux femmes dès l’âge le plus tendre à être préoccupées de façon obsessionnelle et possessive de la propreté et de l’ordre de la maison, mais les hommes ne peuvent pas continuer à bénéficier du privilège d’avoir une servante personnelle tout en se lamentant des effets de cette "servitude personnelle". S’ils continuent à se plaindre, nous devons en conclure que leur critique de la rivalité entre nous est en réalité une apologie de notre servitude. Si Fanon se trompait en disant que les conflits parmi les colonisés sont une expression de leur bas niveau d’organisation, alors l’antagonisme est un signe d’incapacité naturelle. Quand nous disons que la maison est un ghetto, nous pouvons dire aussi à juste titre qu’elle est une colonie gouvernée par la métropole par l’intermédiaire de la hiérarchie locale. La solution des antagonismes parmi les colonisés réside dans l’autonomie de la lutte. Les femmes ont dépassé des obstacles bien plus considérables que la rivalité lorsqu’elles se sont unies pour soutenir les hommes dans la lutte. Là où les femmes ont moins bien réussi, c’est dans l’approfondissement et la transformation de ces moments de lutte pour en faire aussi des occasions d’avancer leurs propres objectifs. La lutte autonome renverse la question, ce ne sera pas "aux femmes de s’unir pour soutenir les hommes", mais "aux hommes de s’unir pour soutenir les femmes".

    3. Les femmes comme élément de division

    Qu’est-ce qui a empêché l’intervention politique des femmes dans le passé ? Comment se fait-il qu’elles puissent parfois être utilisées pour briser les grèves ? En d’autres termes, pourquoi la classe n’est-elle pas unie ? Depuis le début de ce texte, nous avons pris pour hypothèse le caractère central de l’exclusion des femmes de la production socialisée. C’est là un caractère objectif de l’organisation capitaliste : travail socialisé dans les usines et les bureaux, travail isolé dans la maison. Ceci se reflète subjectivement dans la façon dont les ouvriers dans les usines s’organisent séparément du contexte social. Que faut-il faire à niveau social ? Que doivent faire les femmes ? Être un soutien, un appendice des hommes à la maison et dans la lutte, former même des groupes féminins auxiliaires des syndicats ? Cette division, ce type de division est l’histoire de la classe. A tous les stades de la lutte, les sections de la classe les plus périphériques sont d’autant mieux utilisées contre celles qui se trouvent au centre du cycle productif que ces dernières ignorent les premières. C’est là justement l’histoire des syndicats, par exemple aux États-Unis lorsque les ouvriers noirs ont été utilisés comme briseurs de grèves - mais, soit dit en passant, bien moins souvent qu’on ne l’a fait croire aux blancs. De même que les femmes, les Noirs sont immédiatement identifiables, et ce que l’on entend dire au sujet des briseurs de grève renforce les préjugés qui naissent de divisions objectives : le blanc est à la chaîne, le noir balaie sous ses pieds ; ou l’homme est à la chaîne et la femme balaie sous ses pieds quand il rentre à la maison.
    Les hommes, quand ils refusent leur travail, considèrent qu’ils sont militants, mais lorsque nous refusons notre travail, ces mêmes hommes nous considèrent comme des femmes rechigneuses. Quand certaines d’entre nous votent à droite parce que nous avons été tenues à l’écart de la lutte politique, ils pensent que nous sommes arriérées, tandis qu’eux votent pour des partis qui n’ont jamais considéré que nous existions autrement que comme forces d’appoint potentielles, et qui, ce faisant, les ont vendus (et nous avec).

    C) Productivité de la discipline

    Troisième aspect du rôle de la femme dans la famille : du fait de cet amoindrissement de sa personnalité dont nous avons déjà parlé, la femme devient la principale figure répressive, disciplinant tous les membres de la famille, aussi bien sur le plan idéologique que psychologique. Elle peut vivre sous la tyrannie du mari, de la maison, de l’obligation d’être "la mère héroïque et l’épouse comblée" alors que toute son existence dément cet idéal. Ceux qui sont tyrannisés et privés de pouvoir sont avec les nouvelles générations au cours des premières années de leur existence, les reproducteurs d’ouvriers dociles et de petits chefs, tout comme l’institutrice à l’école (et la femme a pour cela la complicité du mari : ce n’est pas un hasard s’il existe des associations de parents d’élèves - enseignants). En tant que responsable de la reproduction de la force de travail, la femme discipline d’une part les enfants qui demain travailleront, et de l’autre le mari qui travaille aujourd’hui, car seul son salaire peut payer la reproduction de la force de travail, de son seul salaire dépend la subsistance de la famille entière.
    Jusqu’ici, sans entrer dans l’analyse de détail des mécanismes psychologiques, nous n’avons fait que considérer la productivité de la ménagère. Nous avons au moins cerné cette productivité de la ménagère et souligné le fait qu’elle passe par la totalité du rôle que remplit la femme outre le fait qu’elle découle en particulier du travail ménager qu’elle exécute gratuitement). Posons donc comme prioritaire la nécessité de briser ce rôle qui veut que les femmes soient divisées entre elles, séparées des hommes et des enfants, que chacune soit enfermée dans la famille comme la chrysalide qui s’emprisonne dans son cocon par son propre travail, pour mourir en laissant la soie au capital. Pour les ménagères, refuser tout cela équivaut, comme on l’a déjà dit, à se reconnaître elles-mêmes comme section de la classe, la plus dégradée parce que non-payée.
    Leur position est décisive pour la lutte des femmes parce qu’elle peut saper le pilier qui porte l’actuelle organisation capitaliste du travail, à savoir la famille.
    Aussi, tout objectif tendant à récupérer l’individualité de la femme en l’affirmant contre cette figure complémentaire de tout et de tous qu’est la ménagère vaut la peine d’être posé comme objectif qui subvertit la productivité de ce rôle.
    En ce sens, tous les objectifs susceptibles de rendre à la femme l’intégrité de ses fonctions physiques fondamentales, à commencer par la fonction sexuelle qui lui a été soustraite en premier en même temps que la capacité d’invention dans son activité, doivent être posés avec la plus grande urgence.
    Ce n’est pas un hasard si la recherche des moyens anti-conceptionnels s’est développée avec un notable retard, si l’avortement est interdit dans la presque totalité du monde, ou autorisé seulement à titre "thérapeutique".
    Commencer par avancer ces revendications n’est pas faire du réformisme facile. La gestion capitaliste de ces questions reconduit constamment la discrimination de classe, et en particulier la discrimination des femmes. Pourquoi les femmes prolétaires et les femmes du Tiers-Monde jouent-elles toujours le rôle de cobayes dans ces recherches ? Pourquoi le problème du contrôle des naissances continue-t-il à être posé comme problème féminin ? Se mettre à lutter pour renverser le contrôle capitaliste en ces domaines, c’est agir sur une base de classe et sur une base spécifiquement féminine en même temps. Lier ces luttes à la lutte contre la maternité conçue comme responsabilité exclusivement féminine, à la lutte contre le travail ménager conçu comme travail féminin, et en dernière instance à la lutte contre tous les modèles que le capital lui-même nous offre comme exemples de l’émancipation féminine, modèles qui ne sont rien d’autre que de grossières copies du rôle masculin, c’est lutter contre la division et l’organisation du travail.

    LES FEMMES ET LA LUTTE POUR NE PAS TRAVAILLER

    Pour nous résumer, le rôle de la ménagère, dont l’isolement cache le travail social, doit être détruit. Mais nos alternatives sont strictement définies. Jusqu’à présent, le mythe de l’incapacité féminine, enraciné dans l’isolement de la femme à la maison, dépendante du salaire d’un autre et par conséquent façonnée par la conscience d’un autre, n’a été brisé que d’une seule manière : celle consistant pour la femme à aller gagner son propre salaire, mettant fin à sa dépendance économique, faisant sa propre expérience indépendante dans le monde extérieur, effectuant un travail dans une structure socialisée, que ce soit à l’usine ou au bureau ; et amorçant là ses propres formes de révolte sociale en plus des formes traditionnelles de la lutte de classe. L’avènement du mouvement des femmes est le refus de cette alternative.
    Le capital lui-même a cherché et cherche à utiliser cette même poussée qui a créé le mouvement - le refus, par des millions de femmes, de leur place traditionnelle - pour recomposer la force de travail en y incorporant les femmes en nombre croissant. Le mouvement ne peut se développer qu’en opposition à cette alternative. Par son existence même, il affirme et devra affirmer par une action toujours plus cohérente, le refus, de la part des femmes, du mythe de la libération par le travail.
    Nous avons assez travaillé. Nous avons cueilli des millions de tonnes de coton, lavé des millions d’assiettes, frotté des millions de parquets, tapé des millions de mots, monté des millions de radios, lavé des millions de couches à la main ou à la machine. Chaque fois qu’on nous a "laissé entrer" dans quelque fief traditionnellement masculin, on nous a trouvé un nouveau niveau d’exploitation. Ici encore, nous devons faire le parallèle, différent de celui qui a été fait plus haut, entre le sous-développement du Tiers- Monde et le sous-développement dans la métropole - plus spécifiquement dans les cuisines de la métropole. La planification capitaliste offre au Tiers-Monde de se "développer" : c’est-à-dire d’ajouter au purgatoire présent les souffrances du purgatoire de la contre-révolution industrielle. C’est la même "aide" qu’on a offerte aux femmes de la métropole. Mais celles d’entre nous qui sont sorties de la maison pour aller travailler, parce que c’était une nécessité pour sur vivre, pour avoir leur prétendu "argent de poche", ou pour être économiquement indépendantes, ont mis les autres en garde : l’inflation nous a rivées à ce maudit pool de dactylos ou à la chaîne de montage, et tout cela n’est pas le salut. Nous devons refuser le développement qu’on nous propose. Mais la lutte de la femme qui travaille au dehors n’a pas pour but le retour à l’isolement de la maison, si attrayante qu’elle puisse paraître parfois le lundi matin. Pas plus que la lutte de la ménagère n’a pour but d’échanger la prison domestique contre une existence clouée au clavier de la machine à écrire ou à la chaîne de montage, aussi tentant que puisse paraître le travail au dehors comparé à la solitude d’un appartement.
    Les femmes doivent totalement redécouvrir leurs propres possibilités, qui ne sont ni raccomoder les chaussettes, ni devenir capitaine au long cours.
    Ou mieux encore : nous pouvons bien faire toutes ces choses, mais elles ne peuvent actuellement se situer ailleurs qu’à l’intérieur de l’histoire du capital.
    Le défi du mouvement des femmes consiste à trouver des modes de lutte qui, tout en libérant la femme de la maison, évitent d’une part à la femme le double esclavage, et ôtent d’autre part l’espace d’une possibilité ultérieure de contrôle et d’enrégimentation capitaliste. C’est là, en dernière instance, la démarcation entre réformisme et politique révolutionnaire au sein du mouvement des femmes.
    Il semble qu’il n’y ait eu que peu de femmes de génie. Il ne pouvait en être autrement, car, comme elles sont coupées du processus social, on voit mal sur quelle matière elles auraient pu exercer leur génie.
    Il y a maintenant un terrain : la lutte.
    Freud a dit, entre autres choses, que toute femme souffre depuis sa naissance de la frustration de ne pas avoir le pénis. Il a oublié d’ajouter que ce sentiment de frustration naît le jour où elle s’aperçoit qu’avoir le pénis signifie d’une certaine façon avoir du pouvoir. Il s’est encore moins rendu compte que le pouvoir traditionnel du pénis a connu une histoire entièrement nouvelle à partir du moment même où la séparation entre l’homme et la femme est devenue une séparation capitaliste.
    Et c’est de là que part notre lutte.

    29 décembre 1971

Notes :

[1Cet incident s’est produit lors de la manifestation de masse des femmes à l’occasion du Jour International de la Femme, en août 1970 aux États-Unis.

[2Cela suppose une toute autre signification du mot "éducation", et le travail de recherche qui est actuellement en cours sur l’histoire de l’enseignement obligatoire - apprentissage forcé - le confirme. En Angleterre au 19e siècle, les enseignants devaient constituer une sorte de "police morale" susceptible de :

  • 1) conditionner les enfants contre le "crime" - freiner les tentatives de la classe ouvrière pour la ré appropriation dans la communauté ;
  • 2) détruire la "populace", la "rue", forme d’organisation de la classe ouvrière basée sur la famille, celle-ci étant toujours soit l’unité de production, soit tout au moins une unité d’organisation viable ;
  • 3) habituer les enfants à une fréquentation régulière et au respect des horaires, si nécessaire à l’emploi ultérieur des enfants dans l’industrie ;
  • 4) stratifier la classe par les qualifications et la sélection. De même que pour la famille elle-même, la transition vers cette nouvelle forme de contrôle social ne s’est faite ni directement ni sans accrocs, et elle a été le résultat de forces contradictoires à la fois à l’intérieur de la classe et du capital, ainsi qu’il en a été pour chaque phase de l’histoire du capitalisme.

[3Le travail salarié est fondé sur la subordination de tous les rapports au rapport du travail salarié. L’ouvrier et l’ouvrière doivent entrer en contrat avec le capital en tant qu’"individus", dépouillés de la protection des liens de parenté.

[4Karl MARX, Critique de la Philosophie de l’État de Hegel.

[5Nous ne parlons pas ici de l’étroitesse du noyau familial qui empêche les enfants de nouer facilement des rapports avec d’autres personnes ; nous ne parlons pas non plus des arguments que les psychologues en déduisent, à savoir qu’un conditionnement convenable aurait évité une telle crise. Nous voulons parler de la totalité de l’organisation de la société, société compartimentée en ces ghettos que sont la famille, l’école et l’usine. Chaque passage d’un compartiment à un autre, est donc un passage douloureux. La douleur ne peut être éliminée en rafistolant les liens entre les différents ghettos, mais en détruisant chacun d’eux.

[6"Transports, Repas et Livres Gratuits" était l’un des slogans d’une section du mouvement étudiant italien qui voulait rattacher la lutte des écoliers et des lycéens à celle des ouvriers et des étudiants.

[7En Grande Bretagne et aux Etats-Unis, les psychologues Eysenck et Jensen, "scientifiquement" convaincus que les Noirs ont une "intelligence" inférieure à celle des blancs, paraissent diamétralement opposés à des éducateurs progressistes tels que Ivan Illyich. Mais si la méthode les divise, le but commun les unit. En tout état de cause, les psychologues ne sont pas plus racistes que les autres, mais seulement plus directs. L"‘intelligence" est la capacité de considérer que la position de votre ennemi est la position "raisonnable", et de façonner votre propre logique sur cette base. Là où la société toute entière opère d’une façon institutionnelle à partir du présupposé de la supériorité de la race blanche, ces psychologues proposent un "conditionnement" plus habile, plus complet, pour que les enfants qui n’apprennent pas à lire n’apprennent pas non plus à faire des cocktails molotov. C’est là un point de vue raisonnable avec lequel Illyich, qui se préoccupe du "rendement scolaire insuffisant" des enfants (c’est-à-dire de leur refus de l’"intelligence") peut très bien être d’accord.

[8Bien que le capital contrôle l’école, ce contrôle n’est jamais établi une fois pour toutes. De plus en plus, les prolétaires mettent en cause le contenu de l’enseignement capitaliste et rejettent ses coûts sur le système capitaliste lui-même. Si le contrôle doit être rétabli, il ne peut l’être qu’à des niveaux et avec des caractéristiques qui se rapprochent toujours davantage de l’usine.
Toutefois, les nouvelles politiques de l’éducation qui sont forgées en ce moment sont plus complexes. Nous devons nous borner à indiquer ici quelles en sont les motivations :
a) le refus, chez les jeunes de la classe ouvrière, de l’idée que l’école les prépare à quelque chose qui ne serait pas l’usine, même s’ils doivent y porter des cols blancs et utiliser des machines à écrire et des planches à dessin au lieu de machines à souder.
b) Le refus, chez les jeunes de la classe moyenne, de jouer le rôle de médiateurs entre les classes, ainsi que le refus de la personnalité répressive que ce rôle de médiateur implique.
c) Le besoin capitaliste d’une nouvelle force de travail aux salaires et aux statuts plus différenciés.
d) La possibilité d’un nouveau procès de travail qui cherchera à intéresser l’ouvrier qui refuse la monotonie et la fragmentation de la chaîne de montage actuelle.
Si le traditionnel "chemin du succès", voire le "succès" lui-même, sont rejetés par les jeunes, il faudra trouver de nouveaux buts auxquels ils puissent aspirer - c’est-à-dire des buts qui les pousseront à aller à l’école et au travail. Les nouvelles "expériences" de pédagogie "libre" se développent continuellement, où l’on doit encourager les enfants à participer à la planification de leur propre instruction, et où les rapports enseignants/enseignés doivent être plus démocratiques. Il est illusoire de croire que cela représente une défaite pour le capital, comme de croire que l’enrégimentation soit une victoire ; car la création d’une force de travail manipulée de façon plus créative ne fera pas perdre 0,1 % de ses profits au capital : "En fait, prétendent-ils, vous pouvez nous être beaucoup plus rentables si vous frayez votre propre chemin, tant qu’il passera dans notre territoire". Dans certains secteurs de l’usine et de l’usine sociale, le capital aura de plus en plus pour slogan : "Liberté et Fraternité pour garantir et étendre l’égalité".

[9La cellule familiale réduite à son noyau, ou "famille nucléaire, est évoquée par cette chanson américaine des années 20 qui dit : "Toi, moi et notre enfant, cela fait 3".

[10Nous n’ignorons pas du tout les tentatives qui sont faites en ce moment pour fabriquer des bébés-éprouvette.
Mais aujourd’hui, de telles tentatives appartiennent totalement à une science et à un contrôle capitalistes. Leur utilisation serait toute contre nous et contre la classe. Notre intérêt n’est pas de renoncer à la procréation pour la remettre entre des mains ennemies. Notre intérêt est de conquérir une liberté de procréation qui ne s’obtienne ni au prix du salaire ni à celui de Vexclusion sociale.

[11Dans la mesure où ce n’est pas l’innovation technologique mais les "soins humains" qui seuls permettent d’élever les enfants, la libération effective du temps de travail ménager, le changement qualitatif du travail ménager peuvent seulement découler d’un mouvement des femmes, de la lutte des femmes : plus le mouvement se développe, et moins les hommes, à commencer par les militants politiques, peuvent compter sur les femmes pour s’occuper des enfants. Et en même temps la nouvelle ambiance sociale construite par le mouvement offre aux enfants un espace social où se trouvent pareillement des hommes et des femmes, et qui n’a rien à voir avec les crèches de l’Etat Ce sont déjà là des résultats faisant état de l’existence du mouvement. Et précisément en tant que résultats d’un mouvement qui est, de par sa nature, lutte, ils n’ont rien à voir avec des propositions pour substituer un quelconque type de coopération sociale à la lutte elle-même. Ce sont déjà des victoires de la lutte.

[12Il est impossible de dire pour combien de temps ces tendances continueront à être une force poussant le mouvement de l’avant, et quand elles se transformeront en leurs opposés.

[13A la première lecture de ce texte, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis certaines femmes ont trouvé que cette définition du travail ménager devrait être plus précise. Ce que nous voulons dire, pour être claires, c’est que le travail ménager est du travail productif au sens marxien du terme, c’est-à- dire travail qui produit de la plus-value.
Tout de suite après, nous parlons de la productivité de la totalité du rôle de la femme. Pour éclairer davantage cette question de la productivité de la femme - que ce soit en rapport avec son travail, ou en rapport avec son rôle tout entier -, nous renvoyons à un texte ultérieur auquel nous sommes en train de travailler. Dans celui-ci, la place de la femme est expliquée d’une façon plus cohérente, du point de vue du cycle capitaliste tout entier.

[14Voir l’introduction p.25 : "La force de travail est une étrange marchandise, car ce n’est pas une chose. La capacité de travail réside seulement dans un être humain dont la vie se consume dans le procès de production... Décrire cette production et reproduction c*est décrire le travail de la femme."

[15Ceci s’oppose cependant à une tout autre tendance qui tend à faire entrer les femmes non dans l’industrie, mais dans des secteurs particuliers. Variant à l’intérieur du même secteur géographique, les besoins du capital ont donné lieu à des propagandes et des pratiques politiques différentes et même opposées. Alors que par le passé la stabilité de la famille reposait sur une mythologie relativement stable - les pratiques politiques et les propagandes étaient uniformes et officiellement incontestées -, aujourd’hui les divers secteurs capitalistes se contredisent réciproquement et sapent la définition de la famille comme unité stable, immuable, et "naturelle". Un exemple classique est la variété des points de vue et des politiques démographiques pour le contrôle des naissances. Récemment, le gouvernement britannique a doublé la part de budget réservée à ce but. Nous devons examiner dans quelle mesure cette nouvelle politique est liée à une politique raciste d’immigration, c’est-à-dire à la manipulation des sources de force de travail adulte ; et avec l’érosion croissante de l’éthique du travail qui débouche sur les mouvements de chômeurs et de mères sans soutien, au contrôle de naissances qui polluent la pureté du capital avec des enfants révolutionnaires.

[16C’est la politique du Parti Communiste Italien, pour ne citer que lui, qui pendant plusieurs années a proposé au parlement italien une loi qui aurait donné une pension aux ménagères de plus de 50 ans. Inutile de dire que ceci est resté lettre morte. Les temps sont durs. En 1971, le ministère Piccoli pouvait faire discrètement allusion à des allocations de chômage plus décentes. En 1972, le pain est toujours plus étroitement lié au travail, justement au sens où l’entend Nixon/Andreotti...

[17Aujourd’hui, la revendication du salaire ménager est mise en avant de plus en plus largement, et trouve de moins en moins d’opposition à l’intérieur du mouvement italien et ailleurs. Depuis la première rédaction de ce texte (en juin 1971), le débat s’est approfondi, et toutes les incertitudes dues à la nouveauté relative de cette discussion ont été dépassées, mais par-dessus tout, l’incidence des besoins des femmes prolétaires a non seulement radicalisé les revendications du mouvement mais aussi donné plus de force pour les mettre en avant. Il y a un an, au début du mouvement italien, certains croyaient encore que l’État pourrait facilement étouffer la rébellion des femmes contre le travail ménager en le "payant" avec une allocation mensuelle de 10 000 à 12 000 lires (environ 80 à 100 F), comme il l’avait déjà fait pour les "damnés de la terre" qui dépendaient de ces pensions. Maintenant, ces incertitudes sont largement dissipées.
Et il est clair en tout cas que la revendication du salaire pour le travail ménager est seulement une base, une perspective de départ dont le mérite essentiel est de pouvoir lier immédiatement l’oppression, la subordination et l’isolement de la femme à leur fondement matériel : l’exploitation de la femme. C’est peut-être là la fonction majeure de la revendication du salaire pour le travail ménager : donner en même temps une indication pour la lutte et une direction en termes organisationnels là où oppression et exploitation, situation de caste et de classe se trouvent indissolublement liés.
La traduction de cette perspective en termes de pratique continue est la tâche que le mouvement doit affronter, en Italie et ailleurs.

[18Il y a eu malentendu a propos de ce que nous avons dit sur les cantines. Une confusion semblable s’est exprimée au cours de la discussion sur le salaire ménager, en Italie ainsi que dans d’autres pays. Comme nous l’avons expliqué précédemment, le travail ménager est aussi institutionnalisé que le travail d’usine, et notre but ultime est de détruire ces deux institutions. Cependant, en dehors même de la revendication particulière dont il est ici question, il y a eu malentendu sur la notion même de revendication. Il s’agit d’un objectif qui ne représente pas uniquement une chose, mais, de même que le capital à tout moment, représente essentiellement une phase d’antagonisme dans les rapports sociaux. Que les cantines ou les salaires que nous obtiendrons soient une victoire ou une défaite, cela dépend de la force de notre lutte. C’est également de cette force que dépend le fait que cet objectif devienne pour le capital un moyen d’organiser de façon plus rationnelle son commandement sur notre travail, ou une occasion pour nous d’affaiblir ce commandement. La forme que prend l’objectif lorsqu’on l’atteint - qu’il s’agisse des salaires, des cantines, ou du libre accès aux méthodes de contrôle des naissances, émerge de la lutte, elle est en fait créée par la lutte et ne fait qu’enregistrer le niveau de pouvoir atteint au cours de la lutte.

[19"La grande industrie contraint sous peine de mort à substituer à cette monstruosité qu’est une population misérable, disponible, tenue en réserve par le capital pour les besoins variables de l’exploitation, la disponibilité absolue de l’individu aux exigences variables du travail, à substituer à l’individu partiel, simple porteur d’une fonction sociale de détail, l’individu totalement développé pour lequel les diverses fonctions sociales sont des modes alternés de ses capacités naturelles et acquises." KARL MARX, Das Kapital, Kritik der politischen Ökonomie. Band I, Berlin, Dietz Verlag, 1962, p. 512.

[20J.M.KEYNES, Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie, (traduit de l’anglais par Jean de Largentay), Payot, Paris, 1955, p. 35 : "Mais la seconde objection, dont l’importance est fondamentale et que nous développerons dans les chapitres suivants, découle des raisons qui nous empêchent d’admettre que le niveau général des salaires réels puisse être directement déterminé par les clauses des contrats de salaire... Nous nous efforcerons de prouver que le rôle essentiel dans la détermination du niveau général des salaires réels est joué par certains autres facteurs... Nous soutiendrons qu’il y a eu un malentendu fondamental au sujet des règles qui gouvernent en cette matière le fonctionnement réel de l’économie où nous vivons..." (C’est nous qui soulignons.)
D’après nous, les "certains autres facteurs" sont avant tout des femmes.

[21On a remarqué que beaucoup de bolcheviks d’avant 1917 trouvaient des partenaires féminines dans l’aristocratie en décadence. Aussi longtemps que le pouvoir continue de résider en l’homme, que ce soit au niveau de l’Etat ou des rapports individuels, les vieux critères pour le choix des femmes, en tant qu’elles sont soumises à "la prostitution universelle avec la communauté" (KARL MARX, Manuscrits de 1944, Ed. Sociales, Paris, 1969, p. 85) continuent à se perpétuer. La lignée des "nouveaux tsars" remonte loin.
Dès 1921, dans les "Décisions du IIIe congrès de l’Internationale Communiste", on peut lire dans la première partie du chapitre consacré à "Travail parmi les femmes" : "Le IIIe congrès de l’Intemationale Communiste confirme l’affirmation fondamentale du marxisme révolutionnaire selon laquelle il n’y a aucune "question féminine spécifique", ni aucun "mouvement féminin spécifique". Tout type d’alliance des femmes de la classe ouvrière avec le féminisme bourgeois, de (suite note 22)
même que tout soutien apporté par des femmes de la classe ouvrière aux tactiques de trahison des partisans de compromis sociaux et des opportunistes finit par saper les forces du prolétariat... Pour en finir avec l’esclavage des femmes, il faut inaugurer la nouvelle organisation communiste de la société..."
Comme on le voit, la théorie était masculine mais la pratique visait à "neutraliser". Citons maintenant un de nos pères fondateurs. Lors de la première Conférence Nationale des femmes communistes du Parti Communiste Italien, le 26 mars 1922, "le camarade Gramsci souligne qu’une action spéciale devrait être organisée parmi les ménagères qui constituent la majorité des femmes prolétaires. Elles devraient d’une manière ou d’une autre être liées à notre mouvement par la création d’organisations spéciales. Les ménagères, par la qualité de leur travail, peuvent être rapprochées des artisans, et c’est pourquoi il sera difficile qu’elles deviennent communistes ; toutefois, dans la mesure où elles sont les compagnes des ouvriers et, d’une certaine façon, partagent leur vie, elles sont portées vers le communisme. Par conséquent notre propagande peut influencer ces ménagères ; elle peut servir, sinon à les encadrer dans notre organisation, au moins à les neutraliser de façon à ce qu’elles ne constituent pas un obstacle à des luttes éventuelles des ouvriers". (Tiré de Compagna, organe du Parti Communiste pour l’intervention parmi les femmes, Année I, No. 3, 2 avril 1922, p. 2)




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