La place de la femme

{Le pouvoir des femmes et la subversion sociale}, Librairie Adversaire, s.d., p. 99-133.
vendredi 18 avril 2014
par  ArchivesAutonomies

Aujourd’hui, plus que jamais, magazines et journaux sont remplis d’articles sur les femmes.
Certains parlent seulement de ce que font les femmes du monde, et de qui se marie dans la grande bourgeoisie. D’autres discutent le fait qu’il y ait un pourcentage élevé de divorces et essaient d’apporter une réponse à ces problèmes. Ou bien ils parlent des millions de femmes qui s’embauchent dans l’industrie, ou de l’inquiétude des femmes au foyer. Ces articles ne montrent pas ce que signifie cette inquiétude, et ne peuvent qu’essayer de faire croire aux femmes que leur sort est bien meilleur qu’auparavant.
Ils leur demandent d’être heureuses.
Aucun de ces articles, aucun, ne montre que si les femmes ont un meilleur lot qu’avant, quel qu’il soit, ce sont les femmes elles-mêmes qui en sont cause. Ils ne montrent pas que les femmes veulent un changement maintenant, et que ce sont elles qui l’obtiendront.
Ces journalistes oublient le rôle des femmes dans l’histoire en faisant abstraction de la vie quotidienne de millions de femmes, de ce qu’elles font et de ce qu’elles pensent. C’est la vie que ces femmes mènent jour après jour qui indique ce qu’elles veulent et ce qu’elles ne veulent pas. Un grand nombre de ces journalistes sont des femmes, mais des femmes qui ont fait carrière et n’ont rien de commun avec les ouvrières et les ménagères de ce pays. Ces journalistes se rendent compte que s’ils faisaient état de la réalité ce serait donner une arme aux femmes dans leur lutte pour une vie nouvelle, pour elles-mêmes et leur famille.
Ainsi ils ne considèrent pas les soucis quotidiens auxquels ces femmes font face. Ils ne considèrent pas le fait que les femmes, surmontant ces soucis à leur façon, se rendent compte de leur force et de celle des autres femmes. Ils oublient de dire que les femmes, sentant leurs propres forces et se débarrassant des vieux rapports, se préparent, elles et leurs maris, à de nouveaux et de meilleurs rapports. Les co-auteurs de cette brochure ont vu cela dans leur propre vie, dans la vie des femmes qu’elles connaissent ; et elles ont écrit ceci pour commencer à exprimer ce que la femme moyenne éprouve, pense, et vit.

LA FEMME CÉLIBATAIRE

Beaucoup de femmes travaillent avant de se marier, et trouvent qu’elles sont parfaitement capables de se débrouiller toutes seules. Elles sont très indépendantes, comparées aux femmes célibataires d’il y a vingt ans. Elles veulent se marier, mais elles disent que leur mariage ne sera pas comme les autres. Elles disent qu’elles ne voudront jamais devenir des servantes comme leur mère. Une de mes amies dit qu’elle est différente de sa mère parce qu’elle attend davantage du mariage : "Elle n’en espérait rien. Je suis différente, j’en attends quelque chose."
Les femmes veulent prendre part aux décisions, et très souvent elles ne veulent pas avoir à lutter sans arrêt avec une seule paie. Elles préfèrent continuer à travailler après leur mariage, même si ce n’est que pour quelque temps, comme ça elles peuvent au moins commencer à s’acheter quelques-unes des choses dont elles ont envie et besoin.
Un des grands problèmes que doivent affronter les jeunes filles célibataires, outre celui de subvenir à leurs besoins, est l’attitude qu’elles prendront vis-à- vis de la morale enseignée. En essayant d’y apporter des solutions, de jeunes femmes célibataires ont commencé à faire apparaître toute une série de nouvelles attitudes morales. Même si beaucoup de jeunes filles n’ont pas réfléchi en ces termes à ce qu’elles faisaient, elles sont allées à l’encontre du code moral qu’on leur avait appris à suivre, avec lequel on leur avait dit qu’il faudrait vivre. Beaucoup de femmes ont des liaisons avant de se marier, et on ne les regarde pas comme des femmes déchues ou des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas comme il y a des années, quand une femme allait avec un homme et ne le disait à personne. Une fille m’a dit que toutes ses amies avaient des rapports sexuels avec le garçon avec qui elles sortent, et qu’elles en discutaient ouvertement. Elles pensent que c’est leur droit et acceptent d’aller à l’encontre de l’autorité scolaire et paternelle, et même de ces hommes qui ne voudront pas d’elles. Que la société les approuve ou non, elles font ce que font leurs amies, et toutes celles qui pensent et agissent de la même manière ont la force du nombre pour faire accepter leurs actes.

"Eh, vous me faites peur !"

Avant de se marier et d’abandonner la liberté qu’elle avait avant le mariage, une fille y pense à deux fois. Avant, elle sortait quand elle le voulait et s’achetait des habits quand elle en avait besoin. Elle n’a jamais eu la même liberté que les hommes, mais elle était au moins indépendante. Une jeune femme de vingt ans avec qui je travaille m’a dit qu’à deux reprises elle a failli se marier, mais qu’elle est sans le moindre doute contente de ne pas l’avoir fait. Elle m’a dit : "Je sais à quel point je suis bien comme je suis quand j’entends des femmes mariées parler de leur mari. Maintenant je fais ce que je veux." Quand elle entend parler des femmes mariées, elle dit : "Eh, vous me faites peur. Vous allez faire de moi une vieille fille."
Mais toutes les femmes veulent une maison et une famille. Cette même femme parle constamment d’avoir des enfants, et des garçons avec qui elle sort. Les jeunes filles à présent pensent que le bon temps et l’intimité qu’elles ont avec leurs amis ne devraient pas prendre fin avec le mariage, mais devraient faire de leur mariage une expérience réelle. Il est clair que ces femmes ne rejettent ni les hommes, ni le mariage, mais rejettent ce qu’est le mariage aujourd’hui.

LA FEMME MARIÉE

Dès qu’une femme se marie, elle pense qu’elle doit se ranger et accepter ses responsabilités, c’est ce que toute leur éducation a appris aux femmes. Elle pense que c’est son travail de s’occuper de la maison où elle et son mari vont vivre, endroit où ils pourront inviter leurs amis et se détendre après une dure journée de travail. Et même si une femme travaille, on suppose dès le départ que c’est à la femme que revient la responsabilité principale de la maison, et à l’homme la responsabilité principale de faire vivre la famille. L’homme doit aller à l’extérieur et subvient à vos besoins, les vôtres et ceux de vos enfants. Vous devez vous assurer que la maison est propre, que les enfants ont tout ce qu’il faut, que les repas sont prêts, le linge lavé, etc... Cela semble juste. Mais bientôt vous vous rendez compte que le travail de ménagère n’est pas tel qu’il est décrit au cinéma. Le travail ménager n’a pas de fin, c’est-à-dire qu’il est monotone et répétitif. Au bout d’un certain temps, faire les travaux domestiques tels que repasser ou se lever de bonne heure pour préparer déjeuner ou petit déjeuner, ce n’est plus ce qu’on désire faire, mais, peu à peu, ce qu’on doit faire.

Les enfants

Certains couples, au début, essaient de rompre avec cette division du travail. Par exemple, quand une femme travaille, l’homme fera sa part de travail ménager quand ils rentreront à la maison. Je connais un mari qui faisait davantage de travail ménager que sa femme avant qu’ils aient des enfants.
Mais toute idée de ce genre disparaît quand les enfants sont là. Quand il y a des enfants, toute l’organisation fondée sur le travail de l’homme à l’extérieur et le travail de la femme dans la maison révèle bien ce qu’elle est : une organisation inhumaine. La charge des enfants, de la maison, de tout, devient entièrement celle de la femme. Dès qu’une femme quitte son travail pour avoir des enfants, un homme n’a plus l’idée qu’il doive l’aider en quoi que ce soit. Ce qui était division au début de leur mariage devient séparation. Au lieu d’unir un mariage, les enfants le désunissent, ils enchaînent la femme à la maison et rivent l’homme à son travail. Mais très souvent, pour une femme qui a un travail et envisage de le quitter quand elle aura des enfants, lorsque ceux-ci arrivent, son travail à l’extérieur s’avère être le bagne à vie. Après un mois ou deux, elle travaillera à nouveau.
Peu d’hommes s’intéressent au détail des soins qu’exige un bébé. Ils pensent que ce n’est pas leur travail d’emmailloter ou baigner les enfants. Quelques-uns pensent même que, si les femmes restent à la maison avec les enfants, ils n’ont aucune raison d’y rester avec elles. Alors ils sortent quand ils veulent, si leur femme les laisse faire, sachant qu’elles sont tout le temps clouées à la maison pour s’occuper de leurs enfants. Si un homme sort avec ses amis, une femme, elle, se bat pour avoir le droit de sortir avec les siennes. Une des femmes m’a dit qu’elle était enceinte et que ça l’ennuyait parce qu’elle avait un bébé de quatre mois. Elle disait que son mari était content. Il savait qu’avec un enfant elle serait clouée à la maison et qu’il pourrait, lui, sortir quand il voudrait. De moins en moins de femmes acceptent de tels comportements. Les femmes se battent avec acharnement pour ne pas avoir l’entière responsabilité des enfants et de la maison sur les épaules. Elles refusent de rester à la maison, et d’y être clouées pendant que leurs maris continuent à vivre comme si rien ne s’était passé. Si les femmes restent à la maison, leurs maris y resteront avec elles.

La famille est divisée

Les femmes essaient de surmonter cette division qui s’est opérée entre le père et les enfants, et entre la mère et le père. Le privilège que la société a donné à l’homme, la femme ne le lui laisse pas. C’est un privilège dont il souffre aussi bien qu’elle. Les hommes connaissent peu les enfants, ne sont pas proches d’eux et ne savent pas ce que le temps et le travail donnés aux enfants peuvent apporter en retour.
C’est parce qu’elle leur donne son temps et son travail que la femme est plus proche de ses enfants qu’un père ne peut l’être. Les hommes pensent que la seule chose à faire pour avoir l’amour de leurs enfants et le respect de leur femme est de les entretenir. Ils croient que rien d’autre ne doit leur être demandé - mais moins on leur demande, et moins ils reçoivent en retour.
Il n’est pas facile pour une femme de s’habituer à être mère. La première chose est que vous avez l’entière responsabilité de l’enfant. Si votre mari cesse de l’entretenir, c’est à vous de le faire. Vous devez l’élever. Personne d’autre ne le fera. Quoi qu’il devienne, en grandissant, ce sera essentiellement le résultat de ce que vous aurez fait. Dès que vous avez un enfant, vous devez vous arranger pour que le mariage marche. Si votre mariage s’en va à la dérive, ce ne sera plus seulement vous qui en souffrirez, mais une autre personne encore qui n’a pas demandé à naître. Beaucoup de mariages qui, normalement, casseraient, se maintiennent grâce aux efforts de la femme qui veut épargner à l’enfant un foyer détruit.
Toute la vie d’une femme tourne autour de ses enfants. Elle pense à eux en premier. Elle pense que ce sont les seules personnes qui aient vraiment besoin d’elle. Si elle n’a rien d’autre, elle vit pour eux. Elle organise son travail afin de s’occuper d’eux le mieux possible. Son emploi du temps montre que son temps appartient non à elle, mais à ses enfants. Elle doit souvent se passer d’affaires afin qu’ils aient ce dont ils ont besoin. Elle doit vivre dans une maison qui offre assez de sécurité et soit assez spacieuse pour eux. Parfois elle doit se disputer avec son mari pour qu’ils aient ce qu’elle juge nécessaire et qu’il ne veut pas leur donner. Elle fait des projets en fonction de leur âge.
Il est facile à un homme de dire que l’enfant est le sien, mais les vrais ennuis - lorsqu’ils sont malades ou font des bêtises, ce qu’ils mangent et le sommeil dont ils ont besoin - sont sur les épaules de la femme. Si les chaussures de l’enfant lui vont bien, où sont rangés ses vêtements, la plupart des pères n’en savent rien, rien de choses aussi simples. Ce qui ne veut pas dire qu’ils aiment que les choses aillent ainsi. Simplement, même s’ils n’aiment pas ça, il y a peu de choses qu’ils puissent faire pour s’y opposer. Quand ils s’en vont le matin, les gosses dorment généralement, et quand ils rentrent le soir, c’est presque pour eux l’heure d’aller au lit. Toute leur existence est consacrée principalement à gagner leur vie et aux problèmes que cela comporte. Parce qu’ils ne vivent pas assez autour des enfants, ils n’ont qu’une très petite idée de ce dont un enfant a besoin, pas seulement en ce qui concerne ses besoins physiques, mais aussi la discipline, l’affection et la sécurité. La division qui est opérée entre maison et usine crée la division entre père et enfants. Il est évident que lorsque le père et la mère vivent séparément, les enfants aussi vont en souffrir. Ils sont souvent utilisés par les parents comme une arme dont ils usent l’un contre l’autre. Les enfants savent rarement où ils en sont et essaient de quitter tout ça le plus vite possible. Ils refusent d’être engagés dans cette querelle familiale permanente, et s’en dégagent dès qu’ils sont assez âgés pour le faire.

Puis les gosses rentrent à la maison...

Le travail qu’implique le fait d’avoir des enfants détruit en grande partie le plaisir de les avoir, pour celle qui doit effectuer ce travail. Être avec ses enfants jour après jour, semaine après semaine, nettoyer derrière eux, les tenir propres, s’inquiéter qu’ils aillent dans la rue ou soient en train d’attraper un rhume, tout cela n’est pas seulement une terrible préoccupation, mais devient la seule chose que vous voyez dans l’enfant : le travail et les soucis qu’il occasionne. L’enfant devient synonyme de travail et non de plaisir. Vous pensez que chaque étape de sa croissance représente non pas seulement un enfant en train de se développer, mais un supplément de travail pour vous. Ce que vous voyez de l’enfant, c’est qu’il vous empêche d’en finir avec le reste de votre travail et d’avoir du temps libre. Il semble plutôt être "dans vos jambes" que faire partie de votre vie. Juste au moment où vous avez terminé le ménage de la maison, les gosses rentrent, et voilà la routine qui recommence, les traces de doigts sur les murs, les chaussures boueuses et les jouets éparpillés partout.
Vous ne vous rendez jamais compte de la barrière qui est créée par le travail que donne un enfant à élever, sinon lorsqu’il devient adolescent. Il vous donne alors moins de travail, vous avez plus de temps et d’occasions de l’apprécier en tant que personne.
Mais alors il est trop tard. Il a grandi loin de vous, et vous ne pouvez pas vraiment le voir, le connaître, l’apprécier.
Si une femme ne peut pas faire comprendre ça à son mari (et il lui est difficile de le comprendre puisqu’il n’est pas passé par cette expérience), elle doit littéralement lui arracher un peu de temps libre pour elle-même, sans les enfants. Cela ne résout rien, mais diminue pour quelque temps la tension entre eux. Parfois les hommes ne veulent pas que leur femme ait de liberté du tout. Ils ne leur font pas confiance et ont des idées rétrogrades, selon lesquelles les femmes n’ont pas besoin ou ne doivent pas avoir de liberté. Dans de telles situations, les seules personnes vers lesquelles on puisse se tourner sont les voisines. Très souvent ce sont les seules personnes qui puissent comprendre, parce que ce sont aussi des femmes et parce qu’elles ont les mêmes problèmes. Pour une petite somme d’argent, ou parce que vous garderez leurs enfants en échange, elles peuvent accepter de garder votre enfant un après-midi. Mais même ainsi vous n’êtes pas vraiment libre. Quand vous n’êtes pas là, vous vous inquiétez souvent en vous demandant si votre enfant est bien gardé. Parfois même vous vous sentez coupable du simple fait de les avoir laissés. Personne ne vous fait jamais oublier que vous devriez être à la maison avec vos enfants. Vous ne pouvez pas vraiment vous libérer d’eux si vous êtes mère. Vous ne pouvez pas non plus être libre si vous êtes avec eux. Une femme découvre rapidement que ce qu’elle attendait de ses enfants, elle ne peut l’avoir. Sa situation, celle du mari, celle des enfants, mettent les enfants en conflit immédiat avec elle.
Quand une femme a des enfants, elle est attachée à cette maison et à ces mêmes enfants qui sont si importants pour elle. Vous ne saurez jamais ce que c’est que d’être une ménagère tant que vous n’aurez pas d’enfant.

La maison

Tout ce que fait la ménagère, elle le fait seule. Tout le travail à effectuer dans une maison, vous devez le faire seule. Les seules fois où l’on n’est pas seule, c’est quand on reçoit ou quand on va soi-même chez des amis. Il y a des gens qui pensent que les femmes perdent leur temps à faire des visites. Mais si elles n’allaient pas en faire de temps en temps, elles deviendraient folles d’ennui et de n’avoir personne à qui parler. Cela fait tant de bien de se trouver parmi d’autres gens. La maison est toujours la même, jour après jour. "Si vous mourez, la maison, elle, sera toujours là le lendemain matin." Parfois on s’ennuie tant qu’il faut absolument faire quelque chose. Je connais une femme qui avait l’habitude de changer ses meubles de place tous les quinze jours. D’autres achètent quel-que chose de neuf pour la maison ou pour elles-mêmes. Il y a des milliers de méthodes pour rompre la monotonie. Les feuilletons de la radio aident à passer le temps, mais rien ne brise l’isolement et l’ennui.
La chose la plus terrible, et qui est toujours présente dans le travail ménager, c’est le sentiment de n’en avoir jamais fini. Quand un homme travaille à l’usine, peut-être qu’il travaille dur pendant de longues heures. Mais à un certain moment, il pointe à la sortie, et c’est au moins fini pour la journée. A la maison, vous n’avez jamais fini. Quand vient le vendredi ou le samedi soir, l’homme est tranquille pour un jour ou deux. A la maison, vous n’avez jamais fini. Non seulement il y a toujours quelque chose à faire, mais encore il y a toujours quelqu’un qui va salir presqu’avant que vous ayez fini. Quatre ou cinq heures après un grand nettoyage, les gosses vont rentrer et en cinq minutes la maison sera sens dessus dessous.
Ou bien c’est votre mari qui a sali tous les cendriers de la maison. Ou encore il pleut dès que vous avez fait les vitres. Vous pouvez réussir à tenir les enfants, ou obtenir que votre mari fasse attention, mais cela ne résout pas grand chose. A cause de la façon dont la vie de la famille est organisée, ni les enfants ni le mari ne peuvent avoir idée de ce que le ménage complet de la maison représente en termes d’efforts, de travail vraiment dur et de temps. De la façon dont toute la maison est organisée, vous n’avez aucun contrôle sur le temps que vous y passez, le genre de travail que vous aurez à faire, la quantité de travail que vous aurez fournie. Voilà ce que les femmes veulent contrôler.
Le reste de la famille ne fait pas vraiment partie de la maison. Ils y couchent et ils y mangent, c’est tout. Vous faites de la maison ce qu’elle est : un endroit où vous pouvez vous reposer. Vous la rendez vivable. Vous la rendez agréable. Vous la rendez confortable. Vous la gardez propre. Et vous êtes la seule qui ne puisse jamais en profiter vraiment. Vous avez toujours un œil sur ce qu’il y a à faire. Et ranger derrière les autres semble être quelque chose qui n’en finit jamais. Vous ne pouvez pas vous détendre là où vous dépensez le plus gros de votre temps, de votre énergie et de vos capacités.
La plupart des femmes ne prennent même pas les véritables décisions concernant la maison. Même si elles ont à utiliser leur jugement pour les petites choses, les questions vraiment importantes relèvent entièrement de la décision du mari, ou bien ce dernier s’assure qu’on tient compte de ce qu’il a dit. Les femmes pensent qu’elles ont leur mot à dire en ce qui touche à la maison. Aujourd’hui plus que jamais elles participent aux décisions concernant la maison. Mais elles ont dû mener une longue bataille pour que cela soit reconnu.

"Votre propre patron"

On dit que la femme est son propre patron. C’est- à-dire que personne ne lui dit à quelle vitesse elle doit travailler. Et elle n’a personne sur le dos toute la journée. Elle peut s’asseoir quand elle veut, fumer une cigarette ou manger quand elle a faim.
Une ménagère a en fait un patron d’un tout autre genre. Son premier patron est le travail de son mari. Tout ce qu’une femme doit faire dépend du travail de son mari. Quel que soit l’argent qu’il gagne, c’est là- dessus que la famille doit vivre. La quantité de vêtements achetés, ou la nécessité de les faire elle-même, donner le linge à la blanchisserie ou faire soi-même la lessive, un logement trop exigu ou une maison suffisamment spacieuse pour toute la famille, la lessive à la machine ou la lessive à la main, tout cela est décidé par l’emploi du mari.
Les heures de travail du mari déterminent entièrement l’emploi du temps de la ménagère, son mode de vie, et les moments où elle effectue son travail. Lorsque le mari travaille de nuit, c’est là un des grands problèmes de la femme. Il n’y a plus alors d’emploi du temps possible. Le temps de faire le travail ménager et son mari se lève - voilà de nouveau la maison en désordre. S’il y a des enfants, il faut harmoniser les deux emplois du temps. Il faut que les enfants se tiennent tranquilles pendant la journée, ce qui est pratiquement impossible à obtenir d’eux.
Le fait que son mari ait un travail relativement facile ou dur affecte aussi la vie de la femme. Un homme qui travaille très dur ne l’aidera pas du tout dans le travail domestique. Il sera beaucoup plus grognon et difficile à vivre quand il rentrera. La femme aura encore plus à apprendre à garder son calme si elle veut un peu de paix. Et même les enfants devront se tenir plus tranquilles.
Même l’endroit où elle vit est fonction du travail de son mari. On habite dans le quartier le plus commode pour se rendre à son travail. Et si votre mari ne trouve pas dans cette ville un travail qui lui convienne, vous devrez oublier tous vos amis et vos parents pour aller là où il trouvera du travail.
Les enfants et les soins qu’ils exigent sont le second facteur qui va décider de la façon dont la femme passe sa vie. Il n’est rien, mais rien, qui soit plus exigeant qu’un enfant. Quand il veut quelque chose, c’est tout de suite, et pas plus tard.
Mais le patron le plus intransigeant, celui qui sans arrêt tient la femme, c’est le travail lui-même. Le travail ne vous considère pas comme un être humain. Il est là, et peu importe comment vous vous sentez et ce que vous avez envie de faire. Il domine chacun de vos instants de liberté, dans la maison même ou à l’extérieur.Vous essayez sans cesse de finir un travail qui n’a pas de fin. Vous voulez finir tout ce que vous avez à faire dans le minimum de temps afin d’avoir un moment à vous. Et quand vous croyez avoir fini, vous découvrez qu’il y a encore quelque chose à faire. Parfois des femmes laissent la maison pendant quelques jours ou quelques heures, mais ce sont elles que cela préoccupe le plus. Ensuite elles travailleront deux fois plus pour rattraper le temps perdu. De toute façon, Vous faites ce qu’il y a à faire. Ce que vous avez envie de faire ne compte pas beaucoup.
La plupart des femmes se sentent très responsables. Elles veulent faire leur travail de mère et d’épouse le mieux possible. Elles veulent être fières de leur maison et de leurs enfants. Il n’est pas d’autre endroit où elles puissent montrer ce qu’elles peuvent faire. Si une femme mène bien ses affaires, elle a le respect des autres femmes, et c’est, pour toutes les femmes, un facteur important.
Donc, les contremaîtres ou chefs d’équipe sont inutiles à la maison. C’est la façon même dont vit une femme et le type même de travail qu’elle a à faire qui la tiennent à son travail. C’est aussi ce mode de vie qui lui enseigne la discipline. Elle sait quand il faut parler et quand il faut se taire. Elle apprend à faire les choses elle-même. S’il y a quelque chose à faire et que son mari ne veuille pas le faire, elle le fait elle-même. Une femme avec quatre enfants racontait comment elle a repeint tout l’extérieur de sa maison. Elle disait qu’elle ne voulait pas attendre pendant cinq ans que son mari le fasse.

Il faut de l’expérience

Chaque fois que le mari obtient une augmentation de salaire, sa femme se dit : maintenant je vais pouvoir me rattraper. Ces quelques billets de plus vont changer les choses. Mais, le temps qu’il ait touché cette augmentation, soit les prix ont augmenté pour compenser, soit il est tombé malade et a perdu un jour de salaire, ou bien il y a une dépense exceptionnelle. Et même si tout s’est passé à peu près normalement, ce que vous allez acheter, ce sont seulement les choses dont vous aviez besoin pendant tout ce temps mais que vous ne pouviez pas vous payer jusque-là. Et vous revoilà au point de départ. Presque toutes les familles ouvrières vivent au jour le jour.
Il y a très peu de chances pour qu’il se trouve quelque chose de côté en cas d’urgence. Si une famille perd une paie, cela peut la couler pendant des semaines. Pendant tout ce temps, la ménagère doit s’arranger d’une façon ou d’une autre. La même chose se produit quand l’homme se met en grève.
Pendant des semaines et parfois des mois, il lui faut s’en tirer avec pratiquement rien. Les femmes de mineurs ont pour système de mettre des provisions et des vêtements de côté pendant toute la période où leur mari travaille régulièrement. Ainsi, quand il y a une grève, ils peuvent tous vivre pendant un certain temps au moins sur ce qu’elles ont gardé comme vêtements et nourriture. Apprendre tous ces trucs demande beaucoup d’expérience, de pratique, et la femme est la seule à être bien placée pour le faire. Vous pouvez toujours rogner là où vous n’auriez jamais pensé pouvoir le faire, et d’une façon ou d’une autre, vous vous en tirez.
Une femme doit vivre avec ce que son mari rapporte. Qu’il rapporte peu ou beaucoup, cela importe peu. Elle décidera si elle doit faire elle-même ses habits ou si elle peut se les acheter. Elle trouvera des recettes pour faire des plats économiques, à la fois bons et de bel aspect. Le mode de vie de la famille, les factures à payer et les plats sur la table, tout cela dépend de ce que lui donne son mari et de la manière dont elle s’arrange. Bien que beaucoup de maris se rendent compte que les prix sont élevés, ils ne savent pas vraiment ce qui est nécessaire pour faire vivre une famille. C’est seulement la femme, qui doit vivre avec une somme incroyablement réduite, qui sait tenir le budget.
C’est cette expérience qui prépare une femme à s’en sortir quand elle sera seule. Une femme que son mari quitte a un rude travail sur les bras, surtout si elle a des enfants. Si elle a de la famille qui l’aide au début, elle a beaucoup de chance. Mais en général elle sert à la fois de père et de mère à ses enfants. Elle n’a pas le choix en ce qui concerne le travail à l’extérieur. Elle assume les responsabilités d’un homme et d’une femme. Elle est le soutien de la famille avec ce qu’elle gagne. Elle a moins de temps pour les enfants, et parfois elle doit s’en séparer si elle veut pouvoir travailler. Pourtant les femmes dans ce cas parviennent à élever leurs enfants et à se faire une nouvelle vie. Elles ne restent pas à la maison à pleurer. Mon amie a une voisine que son mari a quitté en lui laissant un gosse et toutes les factures à régler. Cette femme a vendu tous ses meubles et utilisé l’argent pour faire un voyage à Porto Rico où était sa mère. Cette femme valait la peine d’être connue. Si elle pleurait, on n’en savait rien. Elle disait simplement qu’elle n’allait quand même pas rester là à attendre comme une idiote. Elle n’avait jamais fait une chose semblable auparavant, mais quand le moment s’en est présenté, elle savait exactement ce qu’il fallait faire.

Ils vivent dans la maison deux vies séparées

Une femme reste toute seule chez elle pendant toute la journée. Elle attend que son mari rentre pour lui parler de ce qui s’est passé au cours de la journée, de ce que les gosses ont fait ou dit, et qui montre combien ils sont merveilleux ; ou pour parler de la journée difficile qu’elle a eue. Elle veut savoir ce qui lui est arrivé dans la journée, ou ce qu’il pense de tel ou tel achat pour la maison. Mais sa vie à lui ne se déroule pas à la maison. Quand un homme rentre du travail, il ne veut plus rien faire. Parfois, il ne veut même pas parler. Tu attends toute la journée pour avoir quelqu’un à qui parler, et puis quand ton mari rentre, il prend le journal et fait comme s’il ne savait pas que tu es là. Quand une femme a passé toute la journée à la maison, elle veut parfois aller à un spectacle ou faire une sortie en voiture le dimanche après-midi. Mais pendant la semaine, le mari rentre mort de fatigue et parfois même les samedis et dimanches il veut rester chez lui pour se reposer. Il a été hors de la maison la plupart du temps, et maintenant il a enfin l’occasion de s’asseoir un peu. Les femmes ont un besoin de compagnie et de compréhension que les hommes ne soupçonnent même pas.
S’il n’y a pas de compréhension entre un homme et une femme autour du travail et des besoins humains, il n’est pas surprenant que beaucoup de mariages ne marchent pas sur le plan sexuel, qui est l’aspect le plus délicat des rapports du couple. Les femmes se sentent éloignées de leur mari, alors que c’est la personne dont elles devraient être les plus proches. Ils vivent des vies séparées.

Les femmes se connaissent

Si les femmes ne peuvent se tourner vers leur mari, elles se tournent vers d’autres femmes. Parce que les femmes ont des vies si semblables, elles se connaissent et se comprennent. Certaines femmes peuvent devenir très amies avec d’autres femmes du quartier. Les femmes qui habitent dans la même cour ou la même rue s’entraident et font passer la journée plus vite. Elles parlent ensemble de choses dont elles ne rêveraient pas même de parler à leur mari, même s’il les écoutait. Qui peut parler à un homme de la manière dont elle aimerait arranger la maison, ou de ce qu’elle aimerait acheter aux enfants ? Les problèmes avec le mari, les difficultés financières sont leur "propriété commune". Les femmes discutent de tout ce qui concerne leurs vies - avoir ou non des enfants, combien et comment économiser sur les vêtements, les appareils ménagers, quels sont les magasins qui font les plus bas prix, la meilleure méthode de contrôle des naissances, les problèmes sexuels, le travail à l’extérieur. Beaucoup de problèmes sont résolus en discutant. Les femmes adoptent de nouvelles attitudes en entendant parler d’autres femmes. Les femmes excluront quelqu’un de leur groupe parce qu’elle n’aura pas fait ce qu’elle aurait dû. Une femme qui néglige son enfant ou ne s’occupe pas de sa maison sans avoir aucune excuse ne bénéficiera ni du temps, ni de la confiance des autres femmes.
Certains appellent cela du commérage, mais c’est bien plus. Les femmes brisent l’isolement de la maison en créant de solides liens avec d’autres femmes. C’est la seule vie sociale que puisse avoir la femme, et elle en profite au maximum. L’existence même de ces liens avec d’autres femmes est la condamnation des rapports qu’elle a avec son mari, son travail, et avec le reste de la société. Les femmes se réunissent, parlent, et en un sens, vivent ensemble. Il n’y a que ces autres femmes vers lesquelles elles puissent se tourner. Voilà au moins un endroit où elles peuvent décider avec qui être, où être, et quoi faire. Personne ne pourra se mettre en travers de leur chemin.
Dans la cour où j’habite, le meilleur moment est le vendredi. Tout le monde fait son nettoyage le vendredi pour avoir moins à faire le samedi et le dimanche. Quand on en a fini, l’après-midi, l’une d’entre nous va chercher de la bière et on s’assied, on bavarde, on se repose et on échange nos expériences... La sociabilité est à son plus haut point et tout le monde se sent plus détendu quand le travail est fini. On se sent proches les unes des autres, on plaisante. Une telle atmosphère d’intimité ne peut se trouver qu’avec ces gens qui vous connaissent et vous acceptent comme vous êtes.
Voilà l’organisation des femmes. Avec l’expérience qu’elles ont de s’occuper d’un tas de choses, avec l’aide des autres femmes de leur groupe, elles savent ce qu’il faut faire quand elles décident d’engager une action. Les femmes d’une cité H.L.M. à San Francisco se sont entendues pour arrêter la hausse des prix. Elles voyaient que le gouvernement n’y faisait rien, elles ont donc pris elles-mêmes l’affaire en mains. Elles ont fait des réunions, des manifestations, et ont distribué des tracts. Personne n’avait pris la tête de l’organisation ; après avoir vécu si longtemps dans la cité avec leurs voisines, elles se connaissaient intimement, elles savaient quelles étaient les forces et les faiblesses de chacune. Les femmes dressaient les listes des prix de chaque magasin de la ville et n’achetaient que dans ceux qui faisaient les plus bas prix. Toute la ville connaissait le "Comité des Prix des Mamans" [1] et il y eut de nombreux articles dans les journaux à ce propos.
Bien souvent les ménagères engagent des actions dont jamais les journaux ne parlent. Des femmes barricadent des rues pour que les enfants aient un endroit pour jouer. La police ne peut tout de même pas les déloger avec des grenades lacrymogènes. Ou bien des femmes se passent le mot pour qu’un jour donné personne n’achète de viande. Elles n’ont qu’à s’adresser aux femmes, mêmes inconnues, en leur disant : "n’achetez pas de viande tel jour". Les femmes se connaissent si bien entre elles qu’elles peuvent très bien parler à une femme parfaitement inconnue et être sûres de se faire comprendre. Les femmes des mineurs ont fait des piquets de grève pour protester contre l’entreprise qui vendait des logements, et une autre fois pour protester contre la poussière des villes minières. Elles ont eu le soutien de leur mari dans les deux cas. Ils refusèrent de traverser leurs piquets de grève.
Les femmes agissent en tant que groupe parce qu’elles sont traitées comme tel. Dans l’ensemble, elles vivent de la même manière, peu importent les différences entre les situations individuelles.

Un nouveau type de rapports

L’organisation des femmes la plus universelle est l’action que les femmes entreprennent dans leur propre foyer. Chaque femme fait une révolution dans sa propre maison. Il y a des femmes qui ne parlent pas beaucoup à leur mari ou à d’autres femmes. Cependant, quand il faut en venir au fait, elles vont de l’avant et savent faire ce qu’elles croient juste. D’autres femmes discutent avec leur mari sur les choses auxquelles elles estiment avoir droit. Ces discussions représentent quelque chose d’important pour les femmes. Il ne s’agit pas seulement d’une dispute avec leur mari. Elle lui montre - et, plus important encore, elle se montre à elle-même - qu’elle a ses propres idées et ses propres désirs. Les femmes sont tout le temps en train de dire à leur mari, à tout propos, que ça ne peut pas continuer comme avant ! Les hommes admirent cet esprit d’indépendance et ce respect de soi qu’ont les femmes, même s’ils sont dirigés contre eux. Ils admirent une femme qui peut se débrouiller toute seule et qui ne laisse pas son mari lui marcher sur les pieds. Une femme qui ne se laisse pas faire par son mari a le respect des autres femmes et aussi celui de son mari.
Les femmes refusent de plus en plus de n’être que des machines à élever des enfants et mettent de plus en plus le mari à la tâche. Elles exigent davantage de leur mari en ce qui a trait à leurs relations. Si un homme ne change pas, elles rompront le mariage plutôt que de continuer à vivre avec un étranger. Le divorce est accepté de nos jours parce que les femmes l’ont fait accepter. Il est évident que ce n’est pas l’homme en tant qu’individu qui est concerné. Il y a trop de divorces pour que ce soit le cas. Quand une femme divorce, bien que cela prenne la forme d’un conflit entre individus, c’est un acte qui s’oppose à la façon dont les femmes et les hommes sont contraints de vivre aujourd’hui.
Les femmes luttent contre le rôle du mari dans le foyer. Cela n’a rien à voir avec l’aide plus ou moins grande que le mari apporte à sa femme, ou à son attitude plus ou moins gentille envers les enfants. Peu importe que le mari cherche à comprendre les problèmes de sa femme, peu importe qu’ils s’entendent bien ou moins bien : les femmes luttent contre la façon dont on les oblige à vivre et veulent instituer une nouvelle façon de vivre.

LA FEMME QUI TRAVAILLE

En prenant un travail à l’extérieur, les femmes montrent qu’elles rejettent le rôle qui leur est assigné dans la société. Beaucoup de femmes qui auparavant n’avaient jamais travaillé travaillent aujourd’hui.
Et par le fait même d’aller travailler, les femmes ont changé le type de rapports qu’elles avaient avec leur mari et leurs enfants. En même temps elles se sont créé d’autres problèmes et les ont résolus.
Les femmes ont élargi leur expérience, et connaissent maintenant ce que pensent et font de larges masses de gens. De moins en moins de femmes sont uniquement des ménagères. La plupart des femmes, tôt ou tard, vont travailler au dehors. Pour certaines
femmes, seulement quelques mois par an ; pour d’autres, tout le temps. Dans tous les cas, elles ont une vision du monde qu’elles n’avaient pas auparavant.
Des femmes avec qui j’ai travaillé m’ont dit qu’elles ne pouvaient pas s’en sortir avec ce que leur mari gagnait. C’est vrai surtout pour les familles où le mari n’a pas de qualification et touche un salaire peu élevé. Mais c’est vrai pour de plus en plus de familles. Il n’y a pas que le coût élevé de la vie qui rende difficile de vivre sur un seul salaire. Les femmes demandent beaucoup plus qu’avant. Elles ne veulent plus vivre des moments comme ceux qu’elles ont vécus pendant la dépression, lorsqu’elles étaient complètement fauchées. Elles ne veulent plus faire la lessive à la main alors qu’avec un peu d’argent supplémentaire elles peuvent se procurer un équipement moderne à la maison.
Tout est moderne à présent, et les femmes veulent travailler avec des appareils ménagers modernes. Avec un seul salaire dans une famille, on survit — et c’est tout.
Quand on vit sur un budget réduit, c’est la femme qui paye de sa personne. Elle doit aller très loin pour faire les courses. Quand il faut absolument se priver, elle est la première à oublier ses propres besoins. Le plus grand besoin d’une femme sur le plan financier est l’indépendance. Elle ne veut pas avoir à demander à son mari chaque fois qu’elle a une dépense à faire. Elle veut de l’argent à elle. Des rideaux neufs, quand les vieux sont encore bons mais qu’on en a assez de les repriser et de les avoir sous les yeux, c’est un luxe que beaucoup de femmes aimeraient pouvoir s’offrir mais qui leur est inaccessible. Bien que vous ayez donné votre part de travail, qui est largement aussi importante que celle de votre mari, la paie que vous remet ce dernier n’est jamais vraiment à vous, même s’il vous la donne pour les besoins de la famille. Les besoins des femmes ne seront jamais satisfaits avec l’argent que l’homme est seul à ramener à la maison.
Une femme qui va travailler en usine a le sentiment d’être indépendante non seulement pour dépenser de l’argent, mais aussi pour prendre des décisions dans la maison. Si l’on aide à faire vivre la famille, non seulement on a davantage le droit de décider à quoi servira l’argent du ménage, mais encore on veut prendre davantage part aux décisions concernant les autres problèmes soulevés à la maison, et pour lesquels c’était auparavant le mari qui décidait. Je connais un homme qui a été tellement surpris par les droits que s’est arrogés sa femme à partir du moment où elle est allée travailler qu’il lui a demandé de rester à la maison. Ils s’entendaient mieux avant, disait-il.
Ce n’est pas uniquement sur le plan des décisions qu’une femme se sent plus indépendante. Quand une femme travaille, elle sait qu’il y a moins de choses qu’elle tolérera désormais de la part de son mari. S’il boit ou sort avec d’autres femmes, elle le quittera beaucoup plus facilement qu’auparavant. Elle sait que maintenant elle pourra subvenir à ses propres besoins.
Une des raisons qui poussent les femmes à chercher du travail est l’ennui et la solitude qu’elles connaîtraient en restant à la maison. Les femmes veulent être avec d’autres personnes. Comparée à son mari, une femme vit isolée dans la maison. Elle a pour toute compagnie la radio et le téléphone. Dans
une usine, au moins, vous êtes avec d’autres gens et vous ne connaissez pas l’ennui et la solitude que représente la maison.
Ce que les femmes regrettent le plus en allant travailler, ce sont les enfants. C’est vrai qu’on désire bien s’en séparer pendant un certain temps, mais on ne veut pas les laisser seuls. La plupart du temps, on ne sait pas trop comment on va s’en occuper. S’ils sont plus âgés, on ne sait pas avec qui ils sortent ni ce qu’ils font. Si votre enfant est à la garderie, vous pouvez demander au personnel comment il se comporte. La plupart du temps on vous répondra : "Très bien". Mais c’est tout. Vous ne savez pas comment ils sont traités ni si l’on s’occupe d’eux comme il faut. Vous espérez toujours que votre enfant fait ce qu’il faut, mais quand vous travaillez, vous n’en êtes jamais sûre.
L’endroit où laisser l’enfant pendant les heures de travail pose également un problème. Beaucoup de femmes séparées de leur mari et qui ont de jeunes enfants doivent les mettre en garde. Elles regrettent leurs enfants qui semblent grandir sans elles. Elles n’ont rien à dire sur la façon dont ils sont élevés. D’autres femmes préfèrent se fier à des voisines plutôt qu’à une garderie qu’elles ne connaissent pas ou peu. L’une des raisons qui fait que nombre de femmes ne vont pas travailler est qu’elles ne trouvent personne à qui elles puissent laisser leurs enfants.

Être là où elle veut

Les femmes veulent être à même de décider si elles veulent travailler ou non. Si c’est l’homme qui le demande à la femme, en général elle ne voudra pas. D’une part elle pense que si elle travaille, il s’y habituera, et parfois cessera même de travailler régulièrement de son côté. Je connais une femme qui a dû s’arrêter de travailler parce que son mari pensait qu’il pouvait bien aller jouer l’argent qu’elle gagnait. D’autre part, s’il lui demande de ne pas travailler, elle ne voudra pas nécessairement rester à la maison. Quand une femme va travailler, ce n’est pas toujours avec l’accord du mari. Beaucoup d’hommes n’aiment pas que leur femme travaille. Ils prétendent que les enfants doivent rester avec leurs mères. Ils disent aussi qu’ils ne peuvent pas eux-mêmes aider à prendre soin des enfants, de la maison, ou s’occuper des courses.
D’autres rendront les choses impossibles en mettant toutes les charges sur le dos de leur femme qui, finalement, devra quitter son travail.
Les femmes doivent lutter contre ces hommes qui pensent que la place de la femme est à la maison, et qu’elle doit y rester. Ce sont ces mêmes hommes qui pensent que les femmes ne devraient avoir aucune indépendance, et qui veulent être les seuls à ramener une paie à la maison pour pouvoir être les seuls à avoir un mot à dire à la maison. Quand une femme va travailler, elle sait qu’elle devient en même temps un individu qui agit de par ses propres droits. Ces femmes ont prouvé aux hommes que la place d’une femme est là où elle veut qu’elle soit.
Ces femmes qui veulent continuer à travailler et savent que leur mari s’y oppose n’iront jamais lui dire combien c’est dur de travailler. Une femme a une fille de 14 ans et dit qu’il n’y a rien qui la fera rester à la maison. Pourtant son mari, qui a une profession libérale et gagne pas mal d’argent, ne cesse de lui demander de quitter son travail. Elle ne montre jamais à quel point elle est fatiguée quand elle rentre, et ne peut jamais lui demander de l’aider, sinon il lui ferait quitter son travail.
Il y a une grande différence d’attitude envers les femmes qui travaillent parce que c’est nécessaire et celles qui travaillent parce qu’elles le désirent. Quand une femme travaille parce qu’elle le veut, il y a moins de choses que puisse lui faire l’entreprise, et elle pourra toujours envoyer le patron au diable, comme le dit ma voisine. Quand elle en a assez de son travail, elle sait qu’elle peut le quitter, et même si elle ne le fait pas, cette seule possibilité la rend plus indépendante par rapport à l’entreprise.
Les femmes qui sont obligées de travailler, les femmes célibataires qui doivent subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs parents, ou à ceux de leurs enfants pour les femmes divorcées, doivent s’accrocher à leur travail, sans tenir compte de ce qu’elles ressentent ou de ce qu’elles aimeraient faire. Quand ces femmes sont fatiguées de leur travail, elles doivent tout simplement continuer à travailler. Elles n’ont pas le choix. L’entreprise en général en profite et sait qu’elle peut compter sur elles pour faire le samedi et les heures supplémentaires. Quand vous payez 10 ou 15 dollars pour la seule garde des enfants, le moindre sou compte.
Parfois le travail d’usine féminin est un travail facile : c’est-à-dire qu’il n’est pas dur physiquement.
Mais, comme tout travail d’usine, il est morne et monotone. Dans certaines branches, il est physiquement dur. Vous sentez dans chaque muscle que vous venez de faire une journée de travail. L’important, quel que soit le travail, ce sont les gens avec qui vous travaillez. Si le travail est facile mais ennuyeux, ce sont les femmes qui sont avec vous qui feront passer la journée.
Si le travail est pénible, la seule chose qui vous permet de continuer, ce sont les autres femmes qui font la même chose que vous et éprouvent les mêmes difficultés. L’important, ce qui vous rend supportable la vie en usine, ce n’est pas le travail en lui-même, mais les gens avec qui vous travaillez.
Il se passe toujours quelque chose à l’usine. Ou bien quelqu’un fait une plaisanterie ou fait le pitre, ou bien vous vous disputez avec le contremaître ou le chef d’équipe. Il y a toujours une discussion en train et l’on parle de tout. Les problèmes sexuels ou les aventures du moment, le travail ménager, comment s’y prendre avec les enfants, une nouvelle danse ou une nouvelle mode, le contrôle des prix, le logement, comment perdre ou prendre du poids. Peu importe ce dont vous voulez parler, il y a quelqu’un à qui parler. Les femmes à l’usine ont des égards pour les idées et les intérêts des autres.
Contrairement à l’entreprise, les filles s’intéressent les unes aux autres. Quand l’une d’elles est absente, les autres le remarquent et en général quelqu’un téléphone pour savoir ce qui se passe. Si un incident sérieux arrive à l’une d’entre elles, ses amies se groupent et l’on se cotise pour acheter quelque chose ou donner de l’argent pour régler les factures. Les filles donnent facilement et leur temps, et leur argent. Si l’une ne se sent pas bien un jour, les autres, ou quelques amies à elle, travailleront deux fois plus vite pour faire son travail et lui éviter de perdre des heures de salaire. L’entreprise ne se soucie jamais de vous en tant qu’individu. Ils attendent la même quantité de travail tous les jours, quoi qu’il arrive. Les filles sont les seules à s’occuper les unes des autres, ce sont celles qui vous aident à vous en sortir quand vous en avez besoin.

A partir de maintenant "nous"

Quand une femme rentre à la maison après une journée de travail, c’est différent de ce qui se passe quand l’homme rentre. Dès qu’elle est à la maison, elle se met de nouveau au travail. Une femme ma riée, surtout quand elle a des enfants, ne peut jamais se permettre le luxe de s’asseoir et de ne rien faire. Il y a le dîner à mettre sur la table, la vaisselle à faire, les enfants à baigner et à mettre au lit. Elle a deux emplois. Elle est mère et ménagère à mi-temps, et salariée à plein temps. Le week-end que l’homme passe à se reposer, elle le consacre, elle, à la maison. Et tout ce qu’elle a laissé tomber pendant la semaine, il lui faut le faire à ce moment-là.
Travailler et avoir une famille, c’est un boulot très dur. Peu importe que votre mari vous aide ou soit attentionné, la charge de la maison repose toujours principalement sur les épaules de la femme. Ce n’est pas parce qu’une femme a un travail à l’extérieur qu’elle cesse d’être ménagère.
Une femme a davantage de choses en commun avec son mari quand elle va travailler que lorsqu’elle reste à la maison. Il y a plus de sujets de conversation qu’auparavant. Cependant la barrière principale est toujours là, et il est toujours plus facile de parler à d’autres femmes que de parler à son mari. Pourtant les choses ont définitivement changé pour le couple. Pour la première fois la femme ne dit pas : tu fais vivre la famille, mais nous faisons vivre la famille. Et à partir de maintenant ce sera "nous" pour tout.

Les déléguées syndicales et les contremaîtres

Le syndicat et l’entreprise essaient d’être justes en donnant à des femmes les postes de surveillantes et de contremaîtres. Les délégués d’atelier et les permanents syndicaux sont souvent des femmes. Les chefs d’équipe et les contremaîtres de l’entreprise viennent souvent de la chaîne de montage de l’usine. Mais dès que les femmes sont sorties de la chaîne, elles oublient les autres filles et deviennent des agents du syndicat ou de l’entreprise, très souvent contre les filles. Les chefs d’équipe mangent ensemble en général, sortent ensemble, et se considèrent supérieures aux autres. Elles agissent exactement comme les contremaîtres masculins. Mais elles profitent du fait qu’elles sont des femmes pour gagner la confiance des autres filles afin de faire augmenter la production et discipliner les filles.
Dans l’usine où je travaille, le contremaître a demandé à une des chefs d’équipe de faire doubler la production. Celle-ci a dit qu’elle ne voudrait jamais faire ça aux filles, et elle a pleuré comme une gamine plusieurs jours durant. Il ne lui est pas venu à l’idée que le moyen de faire cesser les pressions du contremaître était de soulever les protestations des filles.
Au lieu de cela, elle s’en est occupée elle-même et au bout de quelques jours, elle demandait de doubler la production, en disant pour s’excuser qu’on l’y avait obligée. Beaucoup de femmes pensent que, quand une femme devient chef, elle est pire qu’un homme. Les femmes qui deviennent chefs utilisent le fait qu’elles sont femmes pour mettre les filles au pas. Les permanents syndicaux femmes font la même chose.
Les ouvriers parlent de la façon dont le syndicat est séparé d’eux. Si c’est vrai pour les syndicats d’hommes, ce l’est doublement pour les syndicats de femmes. Pour beaucoup de femmes, il semble que la seule chose qu’ils fassent soit de ramasser les cotisations et de mettre les femmes au pas pour l’entreprise. Les cotisations d’adhésion sont hors de proportion avec ce que gagnent les femmes, et les versements sont du même ordre. Dans certains ateliers, personne ne sait qui est le délégué d’atelier et bien peu de femmes s’en préoccupent. Pourtant les ouvrières défendront le syndicat si l’entreprise l’attaque. Elles savent toutefois que s’il y a quelque chose à faire, il faudra que ce soit elles-mêmes qui le fassent, il n’y a que sur elles-mêmes qu’elles puissent compter.
Les femmes considèrent le travail selon deux points de vue complètement différents. S’il faut choisir entre le travail monotone de la maison et le travail à l’extérieur, elles pensent que ça vaut la peine d’aller travailler. Certaines femmes attendent de pouvoir se permettre de rester à la maison. Quand le moment arrive enfin, bien souvent elles quittent l’usine pour y revenir ensuite. Après avoir travaillé à l’extérieur, même pendant peu de temps, il est difficile de rester à la maison. C’est ce qui est arrivé à beaucoup de femmes qui travaillaient dans les usines d’armement pendant la guerre. A la fin de la guerre un grand nombre d’entre elles ont été licenciées, mais quelques-unes sont restées. Celles qui avaient été licenciées et beaucoup d’autres travaillent à présent. La place de la femme est dorénavant là où elle décide qu’elle sera.
Ce n’est pas que les femmes aiment travailler.
Elles n’aiment pas travailler, ni à la maison, ni à l’usine. Mais la plupart des femmes pensent qu’il est préférable de travailler en usine plutôt que d’être une "simple ménagère". Ma voisine est allée travailler pour avoir de l’argent à Noël et parce qu’elle voulait sortir de chez elle pendant quelque temps. Mais cet argent pour Noël n’était qu’une excuse destinée à son mari. Son petit garçon de 3 ans, c’est son parrain et sa marraine qui le gardent, donc son mari n’a pas à se plaindre du fait qu’elle travaille. De temps à autre, elle dit qu’elle va lâcher son travail, mais elle ne peut pas se décider à le faire.

Toutes les femmes le savent

De plus en plus les femmes montrent, par leur action même, qu’il est impossible de continuer comme par le passé. Elles ne se fient plus à ce qu’on leur dit que sera leur vie, et ne croient plus que cela marche comme on le leur dit. Leur mari, leurs enfants, leur travail, elles sont en conflit avec tout. Mais tout ce qu’elles font, et tout ce qu’elles décident, elles estiment que cela peut marcher. Les femmes à présent ne sont certaines ni du mariage, ni des enfants, ni du foyer.
Les ménagères qui n’ont jamais travaillé au dehors attendent maintenant que leurs enfants soient plus âgés pour pouvoir aller travailler. Les femmes qui ont toujours travaillé attendent le jour où elles pourront enfin s’arrêter. Des mariages qui ont tenu vingt ans se rompent. De jeunes couples se séparent au bout de 6 mois, pensant qu’il vaut mieux le faire tout de suite alors qu’ils n’ont pas d’enfants, plutôt que d’attendre et de les faire souffrir plus tard. A la sortie du collège, les filles cherchent un travail et un appartement à elles pour pouvoir vivre indépendantes, au lieu de se marier tout de suite.
Ce n’est pas que les femmes refusent de se marier et d’avoir des enfants. Elles veulent un homme qui partagera leur vie, elles en ont besoin, et toutes les femmes veulent des enfants. Mais elles pensent que s’il est impossible d’avoir avec eux des relations humaines, mieux vaut ne rien avoir du tout. Les femmes vont du mariage au divorce, de la maison à l’usine ; mais les femmes ne voient nulle part le genre de vie qu’elles aimeraient pour elles-mêmes et pour leur famille.
Les femmes découvrent de plus en plus qu’il n’y a aucune issue possible sinon un changement radical. Mais une chose est claire. Ça ne continuera pas comme ça. Toutes les femmes le savent.

Selma James


"La Place de la Femme" a été publié pour la première fois aux États-Unis en février 1953, par Correspondance, groupe organisé autour de la publication d’un journal ouvrier. Les pseudonymes (Mary Brant et Ellen Santori) ont été utilisés à cause de la forme particulière de répression politique aux États-Unis pendant la période mac-carthyste.


[1"Mama’s OPA" : O.P.A. était le nom de l’office gouvernemental censé contrôler les prix pendant la seconde guerre mondiale : "Office et Price Administration".


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