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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sommes-nous autonomes ?
{Handicapés Méchants}, n°13/14, deuxième trismestre 1979, p. 6-7.
Article mis en ligne le 18 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Des fauteuils électriques pour tous les handicapés ? C’est maintenant possible ! Enfin, ne nous emballons pas : en avril 78 une loi est passée, dans la plus grande discrétion évidemment, précisant que dorénavant un fauteuil électrique pourrait être remboursé. Toutefois, d’emblée, l’arrêté ministériel du 30.3.78 précisait : "Seuls les handicapés qui présentent une atteinte motrice des membres supérieurs et d’au moins un membre inférieur, leur rendant impossible l’utilisation d’un fauteuil roulant ordinaire, ont droit à l’octroi d’un tel fauteuil". La chasse serait donc ouverte aux resquilleurs et aux flemmards.
D’autre part, il faut savoir que le handicapé a droit au remboursement d’un fauteuil ordinaire tous les cinq ans et d’un fauteuil électrique tous les dix ans. Vu que les fauteuils électriques actuellement remboursés ne peuvent en aucun cas se substituer complètement aux fauteuils ordinaires, et ceci pour des raisons que nous verrons plus tard, cela implique que le handicapé doit être capable de le maintenir en état de fonctionnement, ce dernier pendant quinze ans, c’est-à-dire, cinq ans, durée normale de droit au renouvellement d’un fauteuil ordinaire, plus dix pour le fauteuil électrique. Remarquable quand on sait que la durée de cinq ans était déjà bien souvent impossible à atteindre sans dépenses au moins équivalentes aux deux tiers du prix du fauteuil. Enfin passons...
Les fauteuils électriques allaient être remboursés et on attendait impatiemment les heureux élus. On créa une "Commission de Nomenclature à la Sécurité sociale" composée de super-soignants aux dossiers volumineux, et dirigé (coïncidence !) par le directeur des établissements Poirier. Elle fut chargée d’établir le cahier des charges du fauteuil remboursable et de définir lesquels seraient agrées. Pour ce faire, ils se basèrent sur un fauteuil hollandais techniquement parfait mais n’avait que le défaut de coûter environ 30.000 francs une fois importée en France ; somme bien sûr exorbitante pour la Sécurité sociale !... On conclut donc qu’aucun fauteuil ne répondait actuellement aux normes et il ne restait plus aux constructeurs qu’à se mettre au travail pour conquérir le marché...
Peu après, il se trouva qu’un fauteuil électrique répondait enfin à ces critères et ce fut (re-coïncidence !) un modèle Poirier le MEN 32. Quelle aubaine ! Toutefois, il faut préciser que ce modèle coûte 8.800 F avec dossier inclinable, et 8.550 F avec dossier normal. Précision purement superflue car chez Poirier on a comme souci premier tout le confort du malade et on ne vous signale même pas l’existence d’un dossier ordinaire... Et puis, après tout, c’est remboursé, non ?
Vu que les mauvaises langues se multipliaient et trouvaient qu’il y avait beaucoup de complaisance entre la Commission de Nomenclature et les Établissements Poirier, on agréa deux nouveaux modèles : un Orthopédia, marque allemande distribuée par "Tout le confort du malade", et un Vesa, marque anglaise distribuée par la "Diffusion médicale". Cependant, comme ce sont des marques étrangères, elles ne peuvent garantir les délais de livraison et en conséquence, les délais de réparation. Munis de ces renseignements, on arriverait bien à persuader le client d’acheter français. Tout allait donc très bien pour Monsieur Poirier, merci !...
C’est ainsi que le 11 juillet 1978, je choisis (enfin, façon de parler) d’acquérir un fauteuil MEN 32 de chez Poirier. Je me rendis donc à l’unique point de vente Poirier de la région parisienne situé 14, rue Monsieur le Prince, 75006 Paris. Naïvement, je pensai essayer le fauteuil, voir si il me convenait, passer commande et attendre la livraison. Il n’en fut rien !
Ma première surprise fut d’apprendre qu’il n’y avait pas de fauteuil de démonstration ; pensez donc ! Vue la surcharge des cahiers de commande, il était inconcevable d’immobiliser un fauteuil uniquement pour que les utilisateurs l’essaient... Devant mon indignation, on me proposa soit d’attendre deux mois, soit d’aller à Tours, lieu où se trouvent les usines. Ben, voyons... ! Pour clore une nouvelle contestation de ma part, le vendeur conclut : "Écoutez, je ne comprends pas vos hésitations, si ce fauteuil est un des seuls à être agréé, c’est qu’il convient parfaitement...". Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? D’accord. Je rentrait donc dans le jeu, passai commande et demandai quand je prendrai possession du "fauteuil-surprise".
Si je le payais cash, dans trois ou quatre semaines.
Si je voulais le faire rembourser, on ne pouvait me donner le délai car cela pouvait osciller entre quatre et huit mois. "Je sais cela peut vous paraître révoltant, mais ce sont les lois du marché", conclut le vendeur désolé. De toutes façons ma commande ne serait ferme que lorsque je me serai mise en règle avec la Sécurité sociale...
Pour commander un fauteuil électrique et se faire rembourser, il faut procéder de la manière suivante :

  • se rendre chez le constructeur et lui demander d’établir un devis détaillé du modèle choisi ;
  • se rendre chez un médecin. Lui demander de faire un certificat médical indiquant que vos capacités physiques ne vous permettent pas de manipuler un fauteuil ordinaire, ainsi qu’une demande d’entente préalable ;
  • ajouter à ces deux papiers le devis constructeur et envoyer le tout à son Centre de Sécurité sociale ;
  • attendre la visite du médecin-conseil de la Sécurité sociale, puis le passage de votre dossier en Commission (une de plus !) ;
  • puis la Sécurité sociale vous renvoie une notification d’accord ou de rejet du remboursement, qu’il faut retourner au constructeur ;
  • enfin, en cas d’accord, il ne reste plus qu’à attendre la livraison.

    C’est exactement ainsi que je procédai et dans le courant du mois de septembre 78, je reçus la visite d’un premier médecin-conseil. Au lieu d’un examen médical, il me posa de multiples questions sur les raisons de mon désir d’acquérir un fauteuil électrique. Surprenant : le fait de vouloir être autonome, d’aller où je veux, quand je veux, semblait le mettre dans une situation embarrassante. Il m’avoua enfin, que si je ne déclarais pas utiliser ce fauteuil pour trouver un emploi, le remboursement avait toutes chances d’être refusé...
    Tout est clair : on veut bien accorder au handicapé son autonomie et ne plus la considérer comme un luxe comme c’était le cas jusqu’à présent, mais à la seule condition que celle-ci lui serve à se mettre dans le circuit de production afin d’être rentabilisé. C’est toute la logique du capitalisme !!!
    Quinze jours après, j’eu la visite d’un second médecin-conseil parce que la Sécurité sociale s’était aperçue que la moitié des fauteuils livrés dans mon quartier restaient inutilisés car les gens étaient terrorisés par leur "bolide". Après l’avoir assuré de mon "courage", il parti rassuré...
    Ne serait-il pas plus simple de donner aux handicapés la possibilité d’essayer le matériel qu’ils sont censés utiliser dix ans ? Mais enfin, donner du travail aux médecins-conseils, c’est un moyen comme un autre de lutter contre le chômage !!!
    Un mois plus tard, soit début novembre 78 ; je reçus mon accord. La Maison Poirier qui m’avait fait la "faveur" de me passer en commande ferme dès juillet, m’informa que je serais livrée début décembre. Après avoir repoussé deux fois mon délai : j’annonçai par téléphone que je passerai la semaine suivante afin de voir exactement où en était mon dossier. On n’aime pas les fouineurs chez Poirier, car deux jours après j’étais livrée, soit le 29 décembre 1978.
    Enfin, j’avais le fauteuil tant désiré entre les mains et je pus constater les principaux intéressés dans le choix des modèles agréés. Tout d’abord le fauteuil est très lourd : il pèse 80 kilos. Il est, paraît-il, entièrement démontable, encore faut-il avoir de sérieuses connaissances en mécanique car il n’existe aucune notice explicative de montage ou de démontage. Le livreur vous explique comment procéder en cinq minutes, mais, à mois d’avoir un magnétoscope, c’est pure perte d’énergie. Pour un mécano moyen, il faut compter un heure minimum de main-d’oeuvre pour le démonter et autant pour le remonter... Il va sans dire que le vieux fauteuil ordinaire qu’on espérait mettre au clou va nous être bien utile si on a encore la prétention d’aller se promener...
    Mais ce n’est pas tout. La manette de commande est très sensible, c’est-à-dire qu’il faut l’effleurer pour ne pas faire de bonds. Mais a-t-on pensé aux Informes Moteurs Cérébraux qui ont du mal à contrôler leurs mouvements ? Non, bien sûr ! ALors qu’il existe d’autres systèmes, les trois modèles agréés ont le même type de commande.
    Par contre, la clef (ou le bouton suivant le modèle) qui permet de mettre le contact, elle, est très dure et pratiquement impossible à manipuler pour toute personne suffisamment atteinte pour avoir le droit au fauteuil.
    À la livraison du fauteuil, on vous remet gracieusement une pompe et un bon de garantie qui, selon le livreur, vous couvre intégralement pendant un an pièces et main-d’oeuvre.
    Il s’agit en fait d’une double hypocrisie.
    En effet, la garantie ne couvre ni le siège ni les roues du fauteuil, c’est-à-dire qu’on ne garantit que les éléments qui n’ont théoriquement aucune chance de se détériorer dans l’année.
    Quant à la pompe si généreusement offerte, elle ne sert strictement à rien car il est impossible de gonfler à la main un fauteuil électrique. Pour ce faire, il faut utiliser un gonfleur électrique, et comme n’en traîne pas à tous les coins de rue, on est obligé d’avoir recours à la Maison Poirier qui peut vous réparer votre roue moyennant paiement du déplacement et de la main d’oeuvre.
    Ben voyons, y’a pas de petits profits !
    Enfin, pour conclure, je ne pense pas que le remboursement de quelques fauteuils soit une mesure sociale aussi extraordinaire qu’on veut bien le dore. En effet, ces fauteuils électriques ne représentent un gain d’autonomie qu’en vase clos, c’est-à-dire dans un appartement, un foyer, un atelier...
    Mais sitôt la porte franchie, il ne monte ni ne descend les trottoirs, ne peut franchir les bateaux car ceux-ci ne sont pas au niveau de la rue, se plie difficilement pour entrer dans le coffre d’une voiture, n’entre pas dans les transports en commun, les cinémas, les théâtres, etc.
    Alors que les techniques qui permettent de suppléer presque entièrement au handicap existent, elles ne sont pas à la portée de tous.
    Plutôt que de nous contenter de ces "miettes d’autonomie", nous devons plus que jamais nous battre pour l’accessibilité de tous les lieux de vie, pour une réelle insertion de l’handicapé dans la vie et contre l’assistance et la dépendance.

    Patricia




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